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CHAPITRE VIII

La vie d'outre-tombe. — Les Slaves y croyaient-ils? — > Témoignages contradictoires. — Le Nav, le dieu Nya. — Le Ri^. — Modes et lieux de sépulture. — Fêtes funéraires. — Le culte des ancêtres en Russie.

Cosmas de Prague, rappelant les superstitions païennes que le prince Bf etislav II s'efforça de supprimer par un édit de 1 092, s^exprime ainsi :

« Item sepulturas quae fiebant in sylvis et campis atque scenas (1) quas ex gentili ritu faciebant in biviis et in triviis quasi ob animarum pausationem, item et jocos profanos quos super mortuos suos inanes cientes mânes ac induti faciem lavis bacchando exercebant exterminavit. j>

Ce texte relatif aux Tchèques païens a beaucoup exercé la sagacité des commentateurs. Il révèle à

(1) Le continuateur de Oosmas, dit le moine de Sàvaza, emploie la forme cœnsLS. Elle ne change rien au sens général de la phrase.

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à coup 8Ûr Texistence d'un culte des morts chez les Slaves de Bohème. Il semble même prouver que ceux-ci croyaient à l'immortalité de Tâme, puisqu'ils faisaient des sacrifices ob animarum pausationem. Mais Cosmas s'est peut-être laissé influencer par les idées chrétiennes. Les expressions qu'il emploie appartiennent au langage de TÉglise.

Au xn* siècle Thomiliaire dit Opatovicky (1) invite le clergé bohémien à interdire les chants diaboliques que le peuple chante la nuit sur les morts et les scènes scandaleuses {cachinnos) qui les accompagnent.

Thietmar qui n'était pas Slave et qui, en sa qualité de prélat allemand, n'aime pas le paganisme slave, raconte au premier livre de sa Chronique (§ 14) un certain nombre d'histoires de revenants et il ajoute : <K Ne muti canis obprobrio noter inlitteratis et maxime Sclavis, qui cum morte temporali omnia putantfîniri hase loquor... i>

Le témoignage de Thietmar parait confirmé par celui de la Chronique russe dite de Nestor. Après avoir reçu la visite des missionnaires des différents cultes, Yladimirû (p. 88 de ma traduction) fait appeler ses boîars et leur communique le résultat de ses entretiens, a Les Grecs, dit-il, sont venus blâ* mant toutes les religions, mais louant la leur, et

(i) Publié par Hecht, Prague, 1865.

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ils ont longuement parlé de la création du monde, et ils disent qu'il y a un autre monde. i> ^ En mettant ces paroles dans la bouche de Vladimirû, le chroniqueur veut évidemment faire croire que les Slaves païens ne connaissaient pas a cet autre monde i>.

Les témoignages des deux ecclésiastiques catholiques sont absolument divergents sur cette question délicate. Cosmas affirme que les païens faisaient des sacrifices pour le repos des âmes, Thietmar prétend qu'ils croyaient que tout finissait avec la mort. Le prétendu Nestor qui appartient à TÉglise grecque orthodoxe, s'inspire évidemment de préjugés chrétiens. Les témoignages des Slaves païens nous font absolument défaut.

' Voyons un peu ce que nous apprennent les docu» ments linguistiques et les rares textes que nous possédons. L'idée de la mort est exprimée dans les langues slaves par une racine mer identique à celle du sanscrit et du latin qui traduit l'idée de lassi-tude, d'engourdissement, de destruction. L'idée de l'endroit où l'on va après la mort est exprimée par une racine nav apparentée évidemment à une racine ny qui exprime l'idée de lassitude (tchèque unavitif fatigue; russe nytî, faire mal, ^^ylyjf abattu).

Or, cette racine donne un substantif nav qui parait indiquer le lieu où les hommes vont après la mort. Potom Krok jde do navij c ensuite Krok alla dans le

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nav i>» écrit la Chronique tchèqu6| dite de Dalimil, Illy vers 5(1). On pourrait être tenté de songer au mot nava au sens de navis : Krok alla dans le bateau, dans le cercueil. Mais la construction de la phrase, l'emploi de la préposition do ne me parait pas autoriser cette interprétation. On peut donc avec ce texte seul admettre que nav ou nava désigne le pays d'outre*tombe.

On trouve» d'autre part, le mot navî au sens de défunt (Mikl., Lexicon palaeosloveniœ^latinum^ p. 400)-

Dhigosz (éd. Cracov.y p. 47) nous fournit une indication des plus précieuses, parce qu'elle concorde cette fois avec les données de la linguistique. « Plutonem cognominabant Nya quem inferorum deum et animarum, dum corpora linquunt, servatorem et custodem opinabantur; postulabant se ab eo post mortem in meliores inferni sedes deduci. » Dtugosz évidemment n'a pas inventé ce mot de Nya.

Les défunts appelés navU un séjour des morts appelé nav ou nava, un dieu des morts appelé Nya^ tout cela se tient fort bien. Évidemment Dlugosz qui veut ramener la mythologie slave à la mythologie classique doit endosser la responsabilité du rapprochement de Nya avec Pluton. S*agit-il réelle-

(1) Mikl., Dict. étym.f p. 211, a ignoré oe texte si important 4e la Chronique tohè(|ue.

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ment d'une divinité ou simplement d'un séjour des morts appelé en ancien polonais nyja? Nous n'en savons rien.

Chez les Russes des Carpathes on appelle Mavky^ N&vky des espèces de Rousalkas qui paraissent représenter les âmes des morts (1).

D'après les témoignages réunis par M. Mâchai (p. 121), témoignages que je n'ai pas le moyen de contrôler, le même nom existerait en Bulgarie. Chez les Slovènes on appelle Mavje, Navje^ les âmes des enfants morts sans baptême.

A côté du mot nav il y a dans les langues slaves un mot panslave raj qui désigne le paradis chrétien. Ce mot est évidemment antérieur au christianisme. On peut, d'après ce que nous avons dit plus haut, p. 188, supposer qu'il désignait chez les Slaves païens une forêt séjour des justes, quelque chose comme les Champs Élysées, par rapport à nav qui aurait désigné les enfers, le Tartare.

Mais les textes sont muets et Texamen de la racine raj ne nous révèle rien de positif. Au fond nous savons très peu de chose des idées des Slaves païens sur la vie d'outre-tombe. Un savant russe, M. Kotliarevskij, a consacré tout un volume à l'étude des rites funéraires chez les Slaves paiens(2).

(i) Veselovskij. Razyskanija, Mémoires de V Académie de Saint-Pétersbourg, 1890, p. 269 ; Mâchai, p. 121. (%) Ce travail publié pour la première fois ea 1868 a été

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Il y met malheureusement à profit des textes qu*on sait aujourd'hui absolument apocryphes. D'autre part il applique aux Russes slaves des textes arabes qui paraissent bien plutôt s'appliquer aux Russes Scandinaves (1). Ce qui résulte de l'ensemble des textes (3) relatifs aux Russes ou aux Slaves occidentauxi c'est que les anciens Slaves pratiquaient les deux modes de sépulture, l'ensevelissement et l'incinération. C'est qu'ils célébraient en Thonneur de certains morts des banquets ou des fêtes ; c'est que certaines femmes, à l'instar des femmes hindoues» se faisaient brûler, sur le même bûcher qui anéantissait la dépouille de leurs maris. Ibn Poslan raconte qu'il a assisté à l'incinération d'un Russe, et il met les paroles suivantes dans la bouche d^un Russe (Slave ou Varègue ?) qui prenait part à la cérémonie : « Vous Arabes, vous êtes un peuple sot; vous ensevelissez l'homme dans la terre où il est dévoré par les animaux et les vers ; nous, nous le brûlons en un instant pour qu'il s'en aille immédiatement dans le paradis, d

Il n'y a pas, je crois, grand fonds à faire sur ce texte.

Les Slaves païens n'avaient pas de lieux spéciaux

réimprimé sans changements par l'Académie impériale de Saint-Pétersbourg {Sbomikû, t, XLIX, 1891).

(1) Sur cette distinction voir mon édition de la Chronique dite de Nestor.

(2) Ces textes ont été étudiés par Kotliarevskij, op. cit.

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consacrés à la sépulture. C'est le christianisme qui a introduit chez eux les cimetières. Nous avons cité plus haut le texte de Cosmas sur les sépultures c quae fiebant in sylvis et in campis y> . Cela est confirmé par une lettre de Tévêque Otto, de Bàmberg, relative aux Slaves baltiques : c Ne sepeliant mortuos christianos inter paganos in silvis aut in campis (1). »

Kadtubeky le chroniqueur polonais du xiii* siècle, atteste encore l'existence de fêtes funéraires, c Funèbres superstitiones quas eciam hodie in funeribus exercet gentilitas (2). »

Dans les anciennes Chroniques russes il est question d'une fête funèbre appelée tryzna. MikloSich(3) écrit trizna et traduit ce mot par c pugna », tout en signalant un mot petit-russe : tryzna = repas des morts. L*orthographe des textes slaves russes hésite entre ti^zna et trizna. Dans ce doute j'estime que le mot peut être rattaché à la racina trû a dévorer (4)» , et que le mot désigne primitivement un banquet funéraire (5). Cette explication admise le mot serait évidemment apparenté au mot strava employé par Jordanes pour désigner le festin funèbre célébré par les Huns en l'honneur d'Attila :

(1) Pertz, Monum,, VIII, p. 263.

(2) Bielowski, Monumenta hist Pol.f t. IL

(3) Etym. Wcsrterhuchy sub voce.

(4) Toute réflexion faite, cette interprétation me semble préférable à celle que j'ai donnée dans l'index de mon Nestor.

(5) Krek, Einleitunçt p. 435 et suivantes.

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« Postquam talibus lamentis est defletus stravam super tumulum ejus quem appellant ipsi ingenti commessatione concélébrant... » (éd. Mommsen, c. XLIXy p. 258). On a beaucoup discuté sur ce mot strava. Même à l'époque d'Attila les Huns étaient en contact avec les Slaves et Ton peut admettre qu'ils leur ont emprunté le mot strava. Il y avait d'ailleurs évidemment des Slaves dans les armées d'Attila.

Je ne discuterai pas longtemps le mot tryzna et je renvoie le lecteur au texte français de ma Chronique de Nestor :

< Quand un des Radimitches mourait... ils célébraient une tryzna autour du cadavre puis ils faisaient un grand bûcher, posaient le mort sur le bûcher et y mettaient le feu. Ensuite ils rassemblaient les os, les mettaient dans un petit vase et plaçaient ce vase sur une colonne au bord de la route. Ainsi font encore aujourd'hui les Viatitches. »

Dans la même Chronique^ sous Tannée 969 (p. 54 de ma traduction), il est dit : « Olga mourut. On l'enterra. Elle avait ordonné qu'on ne lui fit pas de tryzna; car elle avait un prêtre et ce fut lui qui l'ensevelit. »

Le christianisme n*a pas aboli chez tous les peuples slaves les anciens rites païens en l'honneur des morts. Il suffit pour s'en convaincre de relire, fût-ce dans la traduction française, le poème de

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Mickiewicz, les Aïeux. Mickiewicz écrit en polonais ; les paysans de son poème sont des Russes Blancs, des Uniates, c'est-à-dire au fond des orthodoxes chez lesquels Faction du christianisme représenté par un clergé inférieur s'est beaucoup moins utilement exercée que sur leurs congénères slaves, les Polonais catholiques. Parmi tous les peuples slaves, ils représentent peut-être Tétat d*âme le plus primitif. Les rites qu'ils célèbrent sont absolument les mêmes que le poète latin polonais Klonowicz signalait au XVI* siècle chez leurs ancêtres, dans son poème Roxolania :

Quin etiam mos est morientum poscere Martes Portari tepidos ad manumenta cibos

Creduntur volucres vesci nidoribus umbras Ridiculaque fide came putantur ali.

Dans le poème des Dziady (les Aïeux) Mickiewicz a mis en scène les rites populaires auxquels donne lieu la fête des ancêtres célébrée par les Russes Blancs dans son pays natal , la Lithuanie. Ces rites que le poète avait observés, ces chants qu'il avait entendus et qu'il interprétait en beaux vers polonais, ont été recueillis à diverses reprises, notamment dans la belle publication de M. âeinO : Matériaux pour Vétude de la vie et de la langue de la population russe des provinces du Nord-Ouest (Saint-Pétersbourg, imprimerie de l'Académie des Sciences, 3 vol. in-8% 1896).

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Dans le tome III (p. 582 et suivantes), M. ëeinfi a consacré une cinquantaine de pages à l*étude des rites en Thonneur des ancêtres.

Ce que le paysan de la Russie Blanche appelle dziady^ dzidtfj diady (roditeli^ parents dans la Grande Russie), ce sont les âmes des parents défunts. Ces âmes ne sont pas nécessairement celles d*ancêtres ou d'aïeux. On fait figurer parmi les dziady, non seulement les grands-parents, les oncles, les tantes, mais même des enfants morts en bas âge.

Ce qui caractérise ces rites, c'est qu'ils sont absolument païens. On les célèbre parfois quarante jours après le décès du défunt qu'on veut honorer. Au début de novembre, il y a une fête générale des Dziady. La partie essentielle de cette fête, c'est un repas dont on garde les restes pour les défunts.

La veille de la fête, on nettoie la maison, on prépare les mets. La propreté de la maison, la bonne qualité des mets attirent les ancêtres. Le soir, les parents et les invités se réunissent dans la maison. Le père de famille allume un cierge ; tout le monde s'asseoit autour de la table chargée de mets, de bière et d'eau-de-vie et celui qui a dit la prière profère la formule suivante :

Saints ancêtres, nous vous appelons,

Saints ancêtres, venez à nous.

Il y a ici tout ce que Dieu nous a donné.

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Je vous offre tout ce que j'ai, Tout ce dont notre maison est riche.

Saints aïeux, nous vous en prions, venez, descendez vers nous.

Puis il verse un verre d'eau-de-vie, de façon à ce qu'il en déborde un peu sur la table pour les ancêtres, et boit. Tous les adultes font de même. Personne ne commence à manger avant qu'on iait enlevé de chaque mets une cueillerée ou un morceau que l'on met dans un vase spécial. On place ce vase près de la fenêtre (toujours pour les ancêtres). Puis on se met à manger et à boire, mais sans gaieté. Les vieillards sont plus tristes encore que les autres, ils prêtent l'oreille au moindre bruit, au murmure des feuilles, au souffle du vent, au craquement de la porte, au vol d'un papillon de nuit. Tous ces phénomènes semblent indiquer la présence des défunts. Le repas fini, on se lève de table, après avoir congédié les ancêtres par cette formule :

Saints ancêtres, vous êtes venus ici, Vous avez bu et mangé, ÂUez-vous-en maintenant chez vous.

Dites, que vous faut-il encore ?

Ou plutôt allez-vous-en au Ciel.

Les Slaves de la Russie Blanche sont de race pure; ils ont été peu touchés par la civilisation; le christianisme n'a fait que les effleurer. Leur état

d'âme est encore aujourd'hui celui de leurs ancêtres païens d'il y a dix siècles. Le témoignage que nous apporte leur folk-lore mérite d'être pris en sérieuse considération.

Ces traditions encore existantes en dépit du christianisme chez certains peuples slaves sont jusqu*à nouvel ordre la meilleure preuve à fournir pour démontrer que leurs ancêtres païens avaient l'idée d'une vie d'outre-tombe. C'est le folk-lore qui doit ici suppléer au silence des textes anciens. Mais le domaine du folk-lore est infini, et les indications que nous avons données suftisent pour le moment. L'archéologie nous vient d'ailleurs ici à la rescousse. On a trouvé en Bohême, dans des tombeaux païens, des vases qui avaient dû renfermer des aliments et qui avaient été évidemment déposés pour servir aux défunts dans la vie d'outretombe (1).

(1) Krek, Einleitungj p. 418.

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