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La naissance d'une ville

Je le dédie ce livre, mon cher Alcide; je devrais peut-être le signer de ton nom, car tu l'écrivais toi aussi lorsque, le soir, au coin du feu, tu racontais, avec la verve de ton cœur, la légende lointaine de notre enfance.

Le parlement de Toulouse accusait Vanini d'athéisme. Le philosophe prit un brin de paille dans son cachot. — Rien qu'avec cela, dit-il, je prouverai l'existence de Dieu. Et il la prouva si bien que ce fut précisément avec de la paille qu'on le brûla vif, sur la place publique, en qualité d'athée. Au fait il méritait son sort, car s'il n'était pas athée, il était philosophe, et l'un vaut l'autre devant le fagot.

Vanini a donc inventé dans ce monde la preuve par l'inûniment petit ; nous demandons la permission de nous servir aujourd'hui de sa méthode. Jusqu'à présent la philosophie a cherché à prouver la loi du progrès par l'histoire de l'humanité. Nous espérons la démontrer à notre tour par l'histoire d'un village. Dieu veuille qu'on ne nous brûle pas aussi avec notre brin de paille sous prétexte que nous

conspirons confre l'ordre en prêchant le progrès.

11 y avait au siècle dernier, à rembouchiire de la Gironde, une petite bourgade à peu près inconnue à une journée de distance. C'était Vultima Thule de l'ancienne légende; la dernière halte du soleil couchant au sud-ouest du royaume. Le dictionnaire de géographie pouvait bien mentionner, pour l'acquit de sa conscience, un petit port de mer appelé Royan. Mais qui donc, en dehors du dictionnaire, connaissait ce mystère de port enseveli au pied d'une falaise ?

Peut-être, et encore à peine, le marin qui entrait en rivière après un voyage à la Martinique. Lorsqu'il voyait du haut de la dunette une ligne blanche sortir de la vague au bout dé sa longue vue, il disait : Voilà Royan ; il consignait religieusement le fait sur le livre de bord et continuait son chemin.

Toutefois, ce coin de terre donnait son nom à la sardine fraîche, par la raison, sans doute, que cette sardine venait de Bretagne. Cette homonyme délicieuse, cuite sur la braise, avait répandu la gloire de Royan sur l'une et' l'autre rive de la Garonne. Gloire équivoque, hélas! car plus d'un Gascon prend encore aujourd'hui un port de mer pour un poisson.

Au demeurant, Royan était un simple bourg, moitié ■<ur la roche, moitié sur la plage, que la population nomme la conche, sans soupçonner qu'elle parle latin. La partie postée sur la falaise prenait un faux air ita-^ lien par un beau jour d'été. Chaque maison, blanchie an lait de chanx. avait une façade sur la mer, une ter-

rasse ombragée d'une treille de muscat ou d'un berceau de jasmin.

Quant à la partie bâtie sur la concbe, ce n'est vraiment pas la peine d'en parler. Disposée en forme de fer à cbeval, à l'alignement du flot, elle représentait ce qu'on peut nommer le côté honteux d'une ville, un magasin par ici, un chai par là, un égout ailleurs, enfin le vomitoire du riveau de la font de Cherve,ou bien encore le clapet du canal de Pousseau.

Royan, en ce temps-là, possédait trois rues : la première, du port à la halle, la seconde, de la halle à la la route de Saujon, la troisième, toujours de la halle à la route de la Tremblade. Aucune de ces trois rues n'était pavée. Le sol, à la saison des pluies, formait çà et là des casses^ c'est-à-dire des mares où une population de canards faisait joyeusement ses évolutions.

De temps à autre, les riverains de la rue jetaient sur ces fondrières des fagots de sarments, et les habitants pouvaient circuler sinon à pied sec, du moins sans enfoncer jusqu'aux genoux. Malheureusement la mer intervenait aussi dans la voirie. Sous prétexte de marée, ou, comme on d'il, demaline, ellefaisaità l'improviste une descente dans les rues, enlevait les fascines, et remplaçait les casses par des lagunes.

L'architecture rivalisait de bonhomie avec la voirie; voici ce qui passait généralement pour une maison : un rez-de-chaussée d'une seule pièce le plus souvent; un grenier au-dessus du rez-de-chaussée; audessus du grenier, un toit de tuiles en rigoles; sur I.t

façade, une porte cintrée, ouverte pendant le jour, et fermée seulement par un portillon à claire voie; à côté de la porte une étroite fenêtre ornée d'un contrevent badigeonné au goudron, enfin, sur le flanc ou sur le derrière de l'habitation, un appentis construit en vieilles planches de navires qui, après avoir glorieusement battu les mers sous les plis dw drapeau français, achevaient mélancoliquement leur carrière en protéaeant le sommeil d'un cochon à l'enîrrais.

La pièce du rez-de-chaussée, parquetée en argile, servait à la fois de cellier, de cuisine, de salle à manger et de chambre à coucher. Le verre aux croisées paraissait alors un objet de luxe à un certain nombre de ménages. L'indigène plusou moins pauvre avait recours à la vitre élémentaire de toile de canevas. Il vivait ainsi recueilli dans le voluptueux crépuscule d'un garde-manger.

Il y avait bien de loin en loin quelque maison bourgeoise un peu plus somptueuse en ce sens qu'elle possédait un premier étage; mais aucun monument d'ailleurs digne de figurer sur un itinéraire : ni mairie, ni tribunal, pas même un clocher. A l'époque de mon enfance, le maire mariait dans sa cuisine et le juge de paix siégeait dans une ancienne boutique d'épiceries. Le calvinisme avait détruit jusqu'au dernier vestige d'église. La population allait entendre la messe au village de Saint-Pierre, à un quart d'heure de distance.

La chronique accorde bien à Royan, dans les siècles

passés, un château ou, pour mieux dire, un donjon. Mais le donjon perchait sur la corniche de la falaise, et, à force de creuser sous la fondation, la mer avait fini par jeter à bas la falaise et le château. Ce n'était qu'un rocher de plus au milieu des rochers. • En fait de richesse architectonique, Royan offrait seulement à la curiosité du voyageur une balise en maçonnerie, intitulée la Tour du Chai, peinte à la suie d'un côté et de l'autre au blanc de céruse ; une jetée d'une centaine de pas destinée à fermer un port à sec la moitié de la journée ; une halle ouverte aux quatre vents et portée sur deux rangs de piliers ; un temple bâti sous forme de grange à la fin du siècle dernier ; le château de Mons construit sur le plateau <le Saint-Pierre dans le style de Mansard, et enfin, sur l'amphithéâtre de collines qui abritent les maisons du côté du nord, six ou sept moulins à vent surmontés d'une calotte tournante pour chercher la brise à chaque point de l'horizon.

Ces grands spectres debout sur la hauteur semblent jouer la pantomime de cette contrée. Tantôt ils ont l'apathie de l'ennui, tantôt la fièvre de l'action. Ils personnifient ainsi la double vie à la fois agitée et indolente du marin.

Et cependant Royan avait sa page d'histoire. Il avait soutenu un siège au temps du calvinisme. Le baron de Saint-Seurin l'avait fortifié en prélevant un impôt d'une pistole par tonneau sur chaque navire de passage. Louis XIII vint l'assiéger en

personne à la lête d'une armée. La place capitula après une semaine de tranchée. Le seul fait notable du siège c'est que l'ingénieur Pompéio Targone plaça une pièce de canon sur un moulin.

A partir de ce jour Royan rentra dans l'obscurité. Fénelon, dit-on, vint y prêcher. La population émigra en Hollande. « Fermez la rivière, » écrivait Fénelon au marquis de Seignelay. Il conseillait la persécution au bras séculier; mais il réclamait pour le clergé le monopole de la mansuétude.

Malgré la révocation de l'Édit de Nantes, la population garda le culte proscrit au fond de sa conscience . l']lle lisait la Bible en famille sous le manteau de la cheminée. Du premier au dernier jour du dix-huitième siècle, elle attendit, le regard levé au ciel, le jour de la justice. A la vérité le pasteur Jarousseau avait planté sa tente à une lieue de Royan, et entretenait soigneusement ce qu'il appelait l'esprit d'Israël dans toute la province.

Lorsque la Révolution refit la carte politique de la France, elle éleva Royan à la dignité de chef-lieu de canton. Il possédait à ce titre une justice de paix, un bureau de perception, un bureau de poste, un bureau d'enregistrement et deux études de notaire, la première sans occupation, et la seconde une véritable sinécure. Aussi le titulaire avait mis la clef sous la porte et demeurait toute l'année à la campagne.

Comme Royan pouvait passer à la rigueur pour un port de mer, la munilicence de l'Etat lui accorda en outre un commissaire de marine, un gendarme de marine, le premier et longtemps le seul gendarme du canton, un bureau de douane, une compagnie de douane, la douane enfin parfaite, complète sous sa forme active et passive, en veste de drap vert ornée de boutons d'étain.

Le Consulat ajouta plus tard à tout cela un curé et un pasteur, le premier pour damner le second en chaire et le second pour renvoyer la balle au premier. Le curé suppose un sacristain. Gargani en faisait l'emploi ; il remplissait en même temps la charge de garde champêtre. Né sous une feuille de chou, comme on dit dans le pays, c'est-à-dire sans père connu, il avait reçu du ciel une merveilleuse disposition pour la bêtise.

Et cependant il affichait encore certaine prétention au bel esprit; il disait quelquefois, avec une feinte modestie : Belloni est encore plus sot que moi. 4 la vérité Belloni avait une réputation d'idiotisme. Une mauvaise langue répéta le propos à son rival. Belloni assigna Gargani devant le juge de paix. Tirez à la courte-paille, dit le juge, pour vider la question. La courte-paille échut à Gargani, et depuis ce temps-là il baissa la tête devant le vainqueur. Voilà la classe officielle de Royan.

La classe administrée devait mettre plus de temps à conquérir sa place au soleil. Le commerce consistait presque tout entier dans la vente au détail, et encore le même marchand vendait à la fois l'épice, la poterie, la papeterie, la saboterie et la rouennerie. C'était la promiscuité de tous les articles confondus, par raison d'économie, en un seul débit; le monde a toujours commencé par le communisme, mais plus il marche, plus il tend à la division.

Une espèce de prêteur à la petite semaine, déguisé en banquier, faisait seul ce qu'on appelait le commerce en grand, c'est-à-dire qu'il soumissionnait le transport du matériel de guerre de Rochefort à Royan. Ce transport nécessita naturellement l'acquisition d'une charrette, et l'acquisition d'une charrette la personne d'un roulier. Ce roulier portait le nom poétique de Larose.

Tel commerce, telle industine. Royan cultivait seulement les métiers qui sont en quelque sorte les premiers rudiments de la civilisation : la maçonnerie, la forge, l'alêne, la sellerie, la boulangerie, et encore cette dernière industrie chômait une partie de la semaine, car chaque famille dans l'aisance avait ordinairement un four à domicile et mangeait du pain de ména2:e.

Un tailleur boiteux cumulait la place de geôlier avec la fonction de l'aiguille. Un servent d'artillerie en retraite avait pris une patente d'armurier. Enfln un constructeur de navire éditait chaque année, dans la cour de sa maison, tantôt une chaloupe, tantôt une gabarre. Lorsqu'il avait donné le dernier coup de main à sa barque, il lui attachait un bouquet à la poupe et lui choisissait pour parrain quelque matelot du voisinage.

Le parrain remplissait un verre de vin, et, le jetant à toute volée contre le flanc de la chaloupe, il la baptisait du nom de quelque jolie fille en renom : c'était la jeune Madeleine ou bien la belle Suzanne.

Cela dépendait de la beauté du moment. On plaçait ensuite la belle Suzanne sur des rouleaux de sapin, une douzaine de paires de bœufs la traînaient sur la conche jusqu'au dernier relais du jusant et la laissaient languissamment couchée sur le flanc dans l'attente de la marée. Le flot venait ensuite la chercher.

Royan ignorait à cette époque toute industrie du second désiré : coutellerie, horlosjerie, charcuterie, pâtisserie, etc. Lorsque l'indigène avait besoin d'un couteau il allait l'acheter à la foire de Saujon. Si par hasard sa montre oubliait l'heure, il devait la porter à l'horloger de la Tremblade. Le charcutier attendait patiemment son jour dans la coulisse; provisoirement chacun élevait pour son compte un cochon. Le pâtissier flottait encore dans l'ombre du futur, le gourmet confectionnait lui-même une espèce de pâte, cuite dans la frilure, laquelle prenait vaniteusement le nom de merveille.

L'auberge de la Croix Hanche pouvait bien porter le nom d'hôtel» mais ce n'était qu'une auberge, la plus célébrée la vérité du canton, parce qu'elle avait l'honneur d'héberger la chaîne des forçats lorsque la chaîne descendait en gabarre du haut de la rivière pour aller remiser au bagne de Rochefort. Il y avait cependant à Royan un café, si on peut désigner ainsi une espèce de bouchon orné d'un billard à huit blouses fermées avec des poches de Glet. Le cafetier vendait du vin et de l'eau-de-vie. La bière passait alors pour

une fanfaronnade; aucun Royannais n'en pouvait boire sans faire la grimace.

Une vieille femme chargée d'un fagot de sainbois qu'elle allait vendre de porte en porte figurait l'unique pharmacie de la contrée concurremment avec sœur Emilie et sœur Victoire. C'étaient deux religieuses que la Révolution avait oubliées dans une façon de petit couvent et condamnées à vivre de leur industrie. Moitié cloîtrées, moitié mondaines, elles avaient acheté un baudet qu'elles montaient à tour de rôle pour battre la campagne ; elles dînaient à droite et à gauche, chantaient au dessert pour payer leur écot, couchaient où elles avaient dîné, et, il faut bien l'avouer à l'éloge de leur tolérance, aussi souvent sous le toit de calvin qu'au foyer de l'orthodoxie.

Elles fabriquaient un onguent de leur invention et le débitaient chemin faisant. Le reste du temps elles perfectionnaient l'éducation d'un perroquet, cousin de Vert-Vert par son talent de virtuose, car il chantait d'une haleine : Quand j'ai bu du clairet tout tourne, etc. Malheureusement sœur Emilie et sœur Victoire possédaient un jardinier sourd et muet; avantage précieux, sans doute, puisqu'en tout état de cause elles pouvaient compter sur sa discrétion. Mais le jardinier éprouvait un violent sentiment de jalousie pour le perroquet. Or, un jour qu'il le surprit à fourrager dans une plate-bande, il lui tordit le cou de colère. Depuis ce moment l'infortuné ténor, affligé d'un torticolis incurable, essayait bien encore de

chanter: Quand j' ai hu du vin clairet. ..\ il allait jusqu'à la moitié du vers, mais à la seconde moitié la voix expirait sur son bec en douloureux hoquet.

Le docteur Broehot représentait la médecine légale à Royan. Il avait trop de talent pour mériter la confiance de la population. Deux officiers de santé complétaient le corps médical, mais aucun n'avait pu réunir une clientèle assez nombreuse pour défrayer un ménage. Le chirurgien Babinot seul persistait à errer sur son bidet à la recherche d'un malade.

Non que la maladie manquât précisément dans le pays; mais les fièvres, les fractures allaient consulter de préférence un illustre rebouteur, appelé le grand Jacques, personnage mystérieux qui passait pour sorcier, parce qu'il parlait tout haut en marchant et semblait jeter au vent quelque formule de grimoire.

Le grand Jacques exerçait en outre le métier de tireur de bonne aventure, de brocanteur et de receleur. Comme la police correctionnelle troublait par-

fois le cours de ses opérations chirurgicales et médicales, il donnait ses consultations dans les garennes. Les jeunes filles devaient passer ni plus ni moins que les douairières par cette clinique de mystère , à l'ombre de la feuillée. La malignité publique disait que si elles guérissaient d'une entorse, c'était pour en rapporter une autre à la maison.

Mais le plus dangereux adversaire de la médecine légale ce n'était pas le grand Jacques, c'était Météreau. Météreau arrivait à Royan à l'époque des hirondelles, traîné par quatre chevaux, dans un cabriolet à capote baissée et accompagné d'un trompette par devant, d'un cymbalier par derrière. Il siégeait magnifiquement en costume de général prussien à côté d'une jeune femme brune comme la Sulamite, coiffée d'un diadème de papier d'argent et vêtue d'une robe pailletée de mousseline. Il présentait cette beauté olive à lassislance sous le titre de reine dé Saba, et la foule dévorait du regard cette majesté de pacotille échappée d'un clan de Bohême.

Au premier coup de fanfare qui annonçait l'arrivée de Météreau, tous les éclopés du pays accouraient autour de son cabriolet. Météreau leur racontait en style asiatique sa dernière ascension au Liban, où il avait trouvé l'hysope céleste, prédestinée de toute éternité à guérir n'importe quelle douleur. Il leur montrait la céleste essence dans une fiole entourée d'un rouleau de papier. La reine de Saba distribuait l'hysope à la ronde, touchait l'argent d'une main éblouissante de

pierreries, et accompagnait chaque pièce de monnaie d'un mouvement de tète et d'un sourire de princesse.

Lorsque Météreau avait écoulé une quantité raisonnable de flacons, il procédait à l'extraction des dents, et les enlevait à la pointe de l'épée, avec tant d'adresse que les maux de dents attendaient une année son retour plutôt que de confier leur destinée à un autre opérateur. Météreau, à la vérité, avait la main si légère qu'il enlevait souvent la moitié de la mâchoire sans que le patient poussât un soupir.

Royan toutefois possédait un savant, c'était mon voisin Broutet. Mon voisin, botaniste par goût, géologue par occasion, possédait une bibliothèque. Il est vrai que la bibliothèque eût pu tenir sur la tablette d'une armoire. Non-seulement il herborisait, mais encore il jouait du violon de main de maître, et, au fond, il préférait le titre d'artiste au titre de savant. Il portait au suprême degré l'orgueil de son coup d'archet. Il disait souvent : J'ai manqué ma vocation.

Telle était h peu près, au temps de la Restauration, l'élite officielle, commerçante, industrielle de Royan, sans oublier toutefois le capitaine Boisseau, armateur en retraite. I.e capitaine Boisseau avait gagné un million à faire le commerce de long cours à Saint-Domingue. Depuis le commencement du siècle, il employait sa fortune à faire tourner ses deux pouces autour l'un de l'autre, étendu sur un fauteuil, les jambes écartées et les mains croisées sur sa poitrine.

Lorsqu'il allait mourir à quatre-vingts ans passés, il

calcula que le Code civil autorisait l'héritage jusqu'au douzième degré. Comme il n'avait pas d'enfants, il colliiîea de droite et de eauche toute une tribu de parents, cousins plus ou moins lointains, rattachés par une branche quelconque à sa généalogie, et à chacun d'eux il donna par testament une part de succession.

Après le vénérable Boisseau, nous devons relater le capitaine de port, ancien corsaire, blanchi sur les pontons. On l'appelait Beau-Temps-Belle-Mer, parce qu'il envoyait chaque jour à Ylndicateur de Bordeaux une notice météorologique qui reproduisait infailliblement cette formule : Beau temps, belle mer, par la plus grosse houle du reste, et la plus forte brise. Lorsqu'on lui faisait reproche de cette optimisme incorrigible qui faisait le vent et l'onde à son image : Bah! disait-il, il faut bien encourager la navigation.

Il y avait encore à Royan sous la Restauration un autre corsaire en retraite appelé le capitaine Samuel. On en parlait comme d'un homme dangereux, c'està-dire d'un Bonapartiste. Le fait est qu'il cultivait les fleurs, mais surtout les fleurs des tropiques. Il construisit par conséquent la première serre du pays. Cette nouveauté dans le temps produisit une certaine sensation. Elle parut à l'un une manie, à l'autre une vanité; si encore le capitaine eût envoyé à l'occasion un bouquet à quelque fille du voisinage? Mais il faisait profession de misanthropie et qui pis est de célibat; donc, il avait plus d'une mauvaise action sur la

conscience. Mon voisin Broutet prenait seul la défense du capitaine Samuel contre le murmure de l'opinion. Qui aimait les fleurs, pour mon voisin, pratiquait nécessairement toutes les vertus. Quoi qu'il en soit, le capitaine Samuel tient une trop grande place dans la chronique, pour qu'on en dise seulement un mot en passant. Dans un instant peut-être on racontera sa biographie.

Cette bourgeoisie au bout du monde mettait une simplicité patriarcale dans sa toilette. Le propriétaire aisé portait un chapeau de toile cirée et cette veste progressive qui descend à moitié chemin de l'habit. Le dimanche, il endossait une lévite ou espèce de redingote alongée jusqu'au talon. Quant à l'habit, genre inconnu ! Le juge de paix seul possédait ce luxe, et en usait une seule fois par an pour rendre une visite au préfet pendant le conseil de révision.

La femme du propriétaire affectait un peu plus de prétention à l'élégance; mais comme la mode mettait dix années, montre en main, pour arriver de Paris à Royan, l'élégante du cru portait sous la Restauration la robe de l'empire. Mais aucune jusqu'alors n'avait poussé l'ambition jusqu'au chapeau. Le bonnet représentait l'ultimatum de coquetterie d'une petite maîtresse.

Pendant l'hiver les cinq ou six familles bourgeoises de Royan se cotisaient pour donner à tour de rôle une soirée. A la première tombée de la nuit, quand la forge du forgeron protestait seule encore contre le silence, à l'angle du carrefour, les personnes invitées allumaient leur lanterne, chaussaient une paire de galoches et allaient à la soirée comme à une censpiration, en rasant les murailles.

Une fois arrivé au rendez-vous commun, on soufflait sa lanterne, on laissait ses galoches à la porte et on entrait à pas muets, en chaussons de laine, dans une grande pièce briquée, chauffée avec une bûche de pin dont la flamme bruyante lançait à chaque instant un pétard. C'était là que se tenait la soirée. Du moment où quatre joueurs étaient réunis, ils s'attablaient autour d'une chandelle illustrée d'une collerette de

papier, et ils commençaient une partie de luette.

La luette est une contrefaçon du whist , qui se joue avec des cartes étranges de couleur et de figure, appelées l'une le borgne, l'autre la vache, l'une le chêne, l'autre le double chêne; un véritable grimoire. Neuf heures sonnant, la partie cessait. Chacun rallumait son fanal, reprenait ses galoches, regagnait son ménage, et Royan dormait complètement jusqu'au lendemain, dans une paix profonde, au bruit de la lame ou de la rafale.

La classe ouvrière répétait, à un diapason plus bas, l'existence monotone de la bourgeoisie. Seulement elle restait fidèle dans son costume et dans son langage aux anciennes traditions. Les femmes porlaieni encore la coiffe démesurée de linon, pyramide renversée, dont les longues barbes flottaient aux vents, comme des voiles de navire. Mais à la mauvaise saison elles déposaient cette coiffure colossale pour prendre l'héréditaire capuchon de Saintonge que les Romains avaient autrefois appelé cuculle, et qu'ils avaient adopté pour leur rendez-vous d'amour. Le cuculle a toujours depuis ce temps-là prêté son assistance à la jeunesse.

Lorsque la fille d'un pêcheur avait en tête quelque passion discrète, elle allait se promener le soir dans les sentiers perdus, le long des aubépines, son capuchon rabattu sur la figure. Souvent le passant attardé rencontrait un jeune marin qui escortait, en veste de laine rouge, un fantôme voilé, et lui parlait à mots

entrecoupés que la brise seule entendait et emportait avec le murmure de la marée. Et cependant, disons-le à l'honneur des vieilles mœurs, jamais le cuculle n'a eu à se repentir de sa tolérance. Les fauvettes cachées dans l'aubépine pouvaient ensuite parler, elles n'avaient rien entendu que le romancier le plus chaste n'eût pu redire dans un roman.

La population prolétaire de Royan avait aussi sa soirée, mais elle la nommait tout uniment une veillée par respect pour le vieux langage.

Voici comment la veillée se passait : on allait chez le voisin, tantôt chez toi, tantôt chez moi, pourégrainer le mais. Chacun s'asseyait en rond sur un baquet renversé, une poêle entre les jambes, et pendant que le régime de mais, vigoureusement frotté contre la queue de la poêle, tombait à flots d'ambre sur la terre battue du parquet, le plus vieux marin racontait la dernière campagne du bailli de Suffren aux grandes-Indes, et la sublime tragédie du vaisseau le Vengeur. Quand le léger duvet des quenouilles de maïs venait à nagera flocons trop épais dans l'atmosphère, l'amphitryon versait aux travailleurs une moque de piquette. La moque signifie une tasse d'argile, carie verre à boire figurait seulement sur la table de la bourgeoisie.

La population de Royan vivait, comme on le voit, dans une complète indiflerence pour le progrès. Elle ignorait même, j'en suis persuadé, à quelle forme précise de gouvernement elle avait l'honneur de payer l'impôt. Elle savait bien que Napoléon avait

régné, parce que le conquérant nomade, conduit de victoire en victoire à Moscou, et ramené de défaite en défaite à Rochefort, avait laissé sur une grève voisine l'empreinte de son dernier pas en Europe. L'empire était venu mourir à quelques lieues de Royan. Il s'était couché au milieu des flots, comme l'astre de la guerre; et du haut de nos falaises, nos pères avaient contemplé sa dernière traînée de pourpre flotter dans le crépuscule.

Mais après la chute de Napoléon, le marin de nos côtes ne se faisait pas une idée bien claire du gouvernement des Bourbons. Cela était-il absolu? cela étaitil constitutionnel? peu lui importait. Une seule fois dans l'année, il prenait part à la politique du pays. C'était le 25 août. Ce jour-là le garde champêtre quêtait de maison en maison un fagot pour la monarchie. Chacun donnait son fagot. F^e garde champêtre empilait ensuite le montant de la souscription autour d'un mât de navire, surmonté d'un tonneau de goudron.

Au coucher du soleil le maire allait, le front découvert, le tison à la main, tambour battant, à la lête de vingt douaniers, allumer solennellement le feu de joie, et sitôt que la flamme commençait à monter en longues fusées à travers le pin et l'ajonc, il poussait le cri de vive h roi! à pleine poitrine. Le peuple répondait machinalement i^ive h roi! mais sans prendre à ce cri aucun intérêt. Cet enthousiasme d'une heure expirait, comme le feu de joie, enfumée.

Toutefois la vie politique commençait à pénétrer

dans cette aristocratie à peine relevée de la glèbe par la révolution, — moitié rustique, moitié civilisée, qui, par une involontaire symétrie de l'homme avec son état, portait la veste à mi-corps, c'est-à-dire suffisamment descendue pour cacher le vilain.

Les principaux notables, le capitaine Boisseau, le capitaine Beau-Temps-Belle-Mer , le notaire, le receveur de l'enregistrement, l'épicier, le greffier, avaient constitué une société en commandite avec les principaux propriétaires de Vaux, de Breuillet, de Courlay, de Chantemerle, pour prendre, à frais communs, oserai-je le dire? un abonnement à la Minerve.

La Minerve contenait d'habitude un logogriphe et un article de Benjamin Constant. Le lecteur en commandite de Royan laissait de côté l'article et lisait le logogriphe. Il trouvait après cela son éducation politique suffisamment achevée.

Mais l'homme du peuple, étranger à la prose comme à la poésie de la Minerve, travaillait, naviguait, péchait la crevette, radoubait sa barque, raccommodait son lilet, chantait, sifflait, tirait à la conscription, sans penser un seul instant qu'il vivait dans cette atmosphère particulière de la société qu'on appelle l'histoire. Il savait vaguement que la France avait accompli une révolution en 80 et aboli la noblesse. Il tenait surtout à ce dernier article.

La Convention avait envoyé le représentant du peuple Isabeau pour fermer aux Anglais l'entrée de la Gironde. Isabeau fit construire à Royan un fort parfaitement conçu, admirablement muni de lunes et demi-lunes, de fours à boulets, de pièces de quarante, de mortiers, de bombes et d'obus. Une frégate anglaise prit le fort, en 1815, d'un coup de canon. Le vainqueur jeta l'artillerie à la mer, démolit les fours, emporta les boulets, et rasa la caserne.

Le fort, totalement ruiné, continua néanmoins d'avoir une existence légale sous la Restauration. Il possédait encore deux vieux canons de fonte renversés de leurs affûts, encloués et gisants au milieu des orties. Toute la garnison consistait en un mulâtre, constitué gardien du patriotique tas de pierres, par décret du ministre de la marine. Comme le cumul des fonctions était obligatoire pour ne pas mourir de

faim, en pareille circonstance, le gardien du fort était en même temps maître d'école.

Le mulâtre Bellamy, je demande la permission de le nommer, naquit à Saint-Domingue d'une négresse et d'un blanc inconnu. Partant de ce principe que rien ne vient de rien, il courut à la poursuite d'un père pendant une partie de sa jeunesse; en désespoir de Cluse il vint chercher fortune à Royan.

C'était un homme toujours irréprochablement vêtu avec une exquise élégance. Il portait un chapeau à cornes, décoré d'une large cocarde blanche, un habit à la française avec des boutons à fleurs de lis, un jabot,, desmanchettes, une vestede piqué, des culottes courtes, des bas chinés et des souliers somptueusement couverts, de boucles d'étain, un paquet de breloques, compose^ de ces baies rouges des Antilles, appelées cocoles, qui babillaient en marchant avec un bruit confus de carillon, deux énormes pendants d'oreilles, et enfin une queue qui expirait gracieusement dans le dos en pointe d'asperge. La queue a constitué longtemps sur notre falaise la qualité distinctive del;'. bourgeoisie. Il y avait encore à Royan douze queues bien comptées avant lu révolution de Juillet. La révolution de Juillet a nivelé les létes, hélas! elle aussi, mais Dieu merci, par la main du coiffeur.

Le chef-d'œuvre de toutes ces queues appartenait à l'épicier Morisseau. L'épicier électeur du collège de Rochefort volait pour l'opposition. A la veille de l'élection qui décida du sort de la monarchie, il dit

dans rexaltalion de son libéralisme : Quel sacrifice pourrais -je faire pour rendre la cause constitutionnelle agréable au Seigneur? Après avoir passé la main sur son front , l'épicier renouvela le vœu deJephté : Il jura d'immoler ce qu'il avait déplus cher au monde si le candidat libéral remportait la victoire. Le nom d'Audry de Puyraveau sortit de l'urne à une respectable majorité, et l'électeur patriote coupa la queue pour tenir son serment. La glorieuse relique figura longtemps dans sa chambre à coucher entre l'image de Napoléon et le portrait de Lafayette.

Le mulâtre Bellamy personnifiait donc le dix-huitième siècle, dans toute l'orthodoxie de sa toilette. Et cependant, je ne puis me le rappeler sans un profond sentiment de reconnaissance et de vénération. Il tenait l'épée et la plume, il gardait et il instruisait la population. Il commandait, il est vrai, à deux canons impotents, mais il représentait la force publique contre toute tentative d'invasion. Et enfin, je prie mes amis de faire un retour sur eux-mêmes pour excuser cette considération toute personnelle : il m'a enseigné à lire et à écrire.

Il m'a initié le premier à cette communication des esprits entre eux par le doigt et le regard, à cette vie de l'intelligence, qui est la vie en Dieu sous notre soleil. Sa main a tenu ma main le jour où j'ai tracé pour la première fois, sur la page blanche, le caractère qui porte la pensée, et je remercie le ciel de pouvoir écrire son humble épitaphe presque avec son écriture qu'il

m'a léguée. Quelque chose de lui, par je ne sais quelle admirable solidarité du précepteur au disciple, e^^t encore sur ce papier.

Des années, des mondes ont roulé entre lui et moi, sa destinée et ma destinée. Mais toutes les fois que je songe que si j'ai pu, entre tous mes frères d'école, monter par l'aspiration de l'infini aussi hautque l'étoile peut monter, entrer par l'étude dans les temps, tirer les siècles à moi, prendre Platon par la main sur le cap Sunium, vivre dans une vie d'homme toute la vie de l'humanité, élargir ma pensée à la circonférence de tout espace connu, porter parmi les hommes témoignage de la bonne nouvelle, alors je suis tenté de m'écrier : Sois à jamais béni, toi à qui je dois tous ces biens de la pensée. Tu étaisvenu d'une autre race, d'un autre soleil avec la servitude dans les veines, et c'est toi que la mystérieuse complication de la destinée a choisi pour m'apprendre à crier aux hommes la parole de liberté et d'harmonie.

Je me vois en ce moment, petit enfant, lorsque j'allais à ton école, mon crispin sur l'épaule, un cotret sous le bras, pour payer ma part de combustible à ton foyer. On m'a dit depuis que tu avais la férule intolérante pour la plus légère infraction de discipline. J'ai oublié cela pour me rappeler uniquement que, partout oii j'écris, ta droite est là, quoique absente, qui écrit aussi sur la page, par la leçon que tu m'as donnée.

J'ignore où tu reposes, vieux maître qui t'es couché,

au jour de la fatigue, sous le poids des années. Tu es mort dans l'oubli, tu dors dans l'abandon; lu n'as pas de pierre qui marque ton sommeil. L'herbe a reverdi vingt fois sur ta dépouille ; ton nom revient à peine çà et là sur la lèvre de ceux qui t'ont connu ; je veux protester, puisque j'en trouve l'occasion, contre cette ingratitude. Je t'aurai nommé au moins une fois de plus, et il me semble, à je ne sais quel frémissement intérieur, ô premier père de mon âme! que tu m'as entendu.

Royan vivait donc, à l'écart, en dehors du mouvement de l'histoire. Il prolita de son isolement pour garder la poésie du passé. Car il avait, lui aussi, sa poésie une fois du moins par année. Il célébrait, au mois de mai, la fête des fleurs, Vinfioratura, comme en Italie.

Le dernier jour d'avril, toute jeune fille, encore à l'âge d'innocence, mettait un panier sous son bras et allait de porte en porte lever la dîme sur chaque parterre. Elle entrait d'un air modeste, le regard baissé, dans la maison, et demandait timidement au propriétaire la permission de cueillir un bouquet.

Le propriétaire la donnait en soupirant; il fallait bien la donner; et a peine lâchée dans le jardin, la bouquetière improvisée pillait les plates-bandes, fourrageait les giroflées, les roses, les boules de neige, les jacinthes, tondait les lilas, ébranchait les lauriers, fau-

chait, cueillait à la volée tout ce qu'il était possible de faucher et de cueillir, remplissait son panier jusqu'à l'anse, bourrait son tablier jusqu'au menton, et, après cette main-basse hypocrite sur le printemps, battait en retraite en faisant une révérence effrontée au maître de la maison.

Malheur au contribuable forcé qui, par amour delà tulipe, ou sentiment de propriété, aurait refusé cette redevance en nature, et repoussé cette invasion accompagnée de révérences. Son jardin aurait été aussitôt maudit, par la jeunesse, dans chaque fosse d'asperges et dans chaque carré de laitues. La vengeance du ciel serait tombée sous forme d'une pluie de taupes sur celte terre de malédiction. Il n'y aurait pas eu, dans la contrée, une seule taupinière vivante qui n'eût sauté par-dessus le mur de son parterre, malgré l'écriteau sinistre .* il y a ici un gripety c'est-à-dire un piège tendu.

Le propriétaire avait donc à choisir entre la taupe et la jeune fille, et, dévastation pour dévastation, il préférait encore la dernière extrémité, sauf à prélever sur la joue de la maraudeuse un droit de sortie. Un baiser pour un bouquet; c'était la monnaie. Peutêtre trouvait-il, à l'occasion, qu'il gagnait au marché.

Les fleuristes mettaient leur collecte en commun et faisaient en secret, sous la direction de la plus âgée, une couronne, ou plutôt une coupole de fleurs qui renfermait deux autres couronnes. Au lever de la première étoile la mystérieuse coupole, illuminée d'une giran-

dole de chandelles de résine, sortait de sa cachette, et montait solennellement sur une corde au-dessus de la rue, d'une lucarne à l'autre de grenier.

A peine commençait-elle à jQotter au vent, encore émue de son ascension, que les jeunes gens prenaient la main des jeunes filles et formaient, sous cette constellation embaumée, une première ronde nubile qui renfermait deux autres rondes l'une d'adolescents, l'autre d'enfants. Le vieux Fourré faisait jaillir de sa cornemuse une première note de provocation, et les trois êges de la vie, représentés par les trois couronnes, tournaient concentriquement les uns autour des autres, au refrain d'une ballade chantée en patois de Saintonge.

Le vieux Fourré était le ménétrier en titre de la contrée. La nature avait mis un siècle pour le moins à le former. Il tenait son talent d'un aïeul perdu dans la nuit de la légende. Cet aïeul avait ensendré un premier fils à la cornemuse. Ce premier fils en avait engendré un second qui avait encore perfectionné la ritournelle. La Providence avait ainsi constitué de Fourré en Fourré une dynastie de musette.

Bien que le dernier né du nom vécut au village de Chantemerle, il jouissait d'une immense réputation. Toute la jeunesse aimait et sautait h la ronde au souffle de son génie. Il conduisait chaque noce à la mairie et de la mairie à l'église. Lorsqu'il était assis sur son trépied, c'esl-à dire sur son tonneau, il vidait une bouteille sans interrompre la contredanse. Il continuait

l'air commencé en pressant amoureusement du coude la vessie palpitante sur sa poitrine.

A dix heures, la prudence des mères sonnait d'un mot le couvre-feu. La ronde dénouée flottait un insl.'int en groupes épars. La main cherchait encore la jiiain une dernière fois. Un sourd chuchotement errait çà et là dans la mêlée. Chaque famille regagnait S(tn foyer. Le vieux Fourré reprenait le chemin du village en poursuivant le cours d'une ariette et en réveillant le chien de ferme sur son passage.

Une heure après, lorsque l'illumination de la couronne mourait, étoile par étoile, au milieu des parfums; que la cornemuse murmurait à peine, dans le lointain, une dernière note perdue au milieu des aboiements; que la rue, éteinte fenêtre par fenêtre, retombait dans le silence et dans le repos, le passant attardé voyait rôder, d'intervalle à intervalle, des spectres muets, qui portaient une pioche sur une épaule, et, sur l'autre, une branche d'aubépine, ornée de rubans et de guirlandes. Ces spectres étaient des amoureux qui allaient planter le Mai à la porte de leur danseuse. Souvent deux rivaux se rencontraient au seuil de la même affection. Ils déposaient côte à côte leur déclaration et repartaient en silence chacun de son côté.

Le lendemain, au petit jour, la femme de Courlay, qui conduisait à Royan son âne chargé de fagots de pin, voyait parfois plusieurs Mai debout à la porte d'une seule maison et disait en passant : La Ramhertc

â fait provision de bois cette année. Après vendange elle entrera en ménage. Reste à savoir si c'est pour ses beaux yeux que ce buisson a fleuri là cette nuit, ou bien pour ses écus. Et presque toujours après vendange la Ramberte avait un mari.

La fête de mai était la- principale distraction de Royan. Toutefois, l'honnête canton possédait encore, de temps à autre, un spectacle. Il y avait un montreur de marionnettes qui battait continuellement la campagne, de la Charente à la Gironde. Il allait de foire en foire, et dans l'intervalle d'une foire à l'autre, il conduisait à Royan son théâtre errant, traîné par un caniche. Un montreur d'ours lui faisait autrefois concurrence, mais après une longue lutte et une longue iliade à coups de bâton sur le grand chemin, les deux rivaux avaient fini, de guerre lasse, par unir leurs troupes et par réjouir les populations de la côte à frais communs.

L'ours précédait ordinairement Polichinelle : mais lorsque l'un montrait sa bosse à Royan, l'autre montrait déjà le bout de son museau. La halle servait de salle de spectacle. Le joueur de marionnettes dressait contre un pilier sa baraque de toile à matelas, magnifiquement éclairée de deux bouts de chandelle. La pièce représentait invariablement la querelle acharnée d'un débiteur contre son créancier. Le créancier était un vieillard hydropique, le débiteur était Polichinelle. Le créancier voulait être payé argent comptant, Polichinelle au contraire voulait payer d'une

autre monnaie. Le drame marchait ainsi pendant une heure, de péripétie en péripétie, de bourrade en bourrade. Enfin, après une dernière altercation, Polichinelle tirait traîtreusement son épée et perforait le ventre de son adversaire.

La blessure laissait échapper un jet d'eau qui décrivait une parabole dangereuse sur la tète des spectateurs, et les refoulait à trois pas en arrière. L'ours devait profiter de la brèche ouverte dans la foule, pour remplir l'intermède et danser un pas de ballet. Le plus souvent il exécutait de bonne grâce son rôle d'acrobate, mais parfois aussi il aimait mieux jouir du spectacle pour son propre compte que d'y jouer sa partie. Son maître avait beau le secouer par la muselière au tonnerre d'un tutupanpan ioi'm'iâahle, maître Martin faisait la sourde oreille et persistait dans son système d'inertie. Au lieu de tenir son bâton horizontalement pour attaquer un menuet, il le plantait en terre, croisait ses pattes à l'extrémité, posait son museau sur ses pattes croisées et regardait d'un air béat le vieil usurier hydropique lancer, au milieu d'un rire universel, une intarissable cascade dans le néant.

Le lendemain, la comédie ambulante pliait bagage, et le remouleur venait installer sa meule sur la trace encore fraîche des pas de Martin; il parcourait les rues de Royan en criant d'une voix chevrotante, imprégnée d'Auvergnat: couteaux, rasoirs à repasser!

Ace cri de délivrance, quiconque avait perdu le fil de son couteau ou de son rasoir reprenait espoir. Le

vigneron apportait sa serpe, le jardinier sa serpette, le maître d'école son canif, la couturière sa paire de ciseaux suspendue à une châtelaine d'argent. La meule tournait une semaine et partait après avoir aiguisé Royan.

L'acier repassé a sa conséquence comme un principe; le rémouleur appelait à sa suite un complément.

C'était un homme à figure sinistre qui portait sur sa tète un bonnet de laine et à sa ceinture une gaîne de cuir surmontée d'un manche de couteau. Il étendait sous la halle un lit de paille et retroussait jusqu'au coude ses manches de chemise. Alors un bruit lamentable traversait tout à coup le silence de Royan. Le Sénat de Rome entendit une fois ce bruit-là pendant une séance. L'orateur interrompit son discours. Ce n'est rien, dit Sylla, en faisant signe à l'orateur de continuer; c'est une légion qu'on châtie. On égorgeait en effet une légion.

L'homme en bonnet de laine était un sacrificateur à la journée. Il tuait à la file tout cochon de bonne volonté qui venait réclamer son office. Il le grillait sur place et le rendait au propriétaire tout prêt à passer à l'état suprême de salé et de jambon.

Lorsqu'une ménagère avait dit : J'ai tué mon goret, locution ambitieuse comme on le voit, car une main étrangère accomplissait le sacrifice, la nouvelle circulait aussitôt dans le quartier. Or, pendant que la victime gisait sur un tréteau dans la pose tragique de l'immolation, la jugulaire béante et l'oreille retroussée par la

flamme, les matrones du voisinage, constituées de temps immémorial eu société d'assistance mutuelle, accouraient, un tablier de toile à la ceinture, pour détailler à frais commun la chair de l'holocauste.

Après avoir transporté le cadavre par quartiers sur la table de la cuisine, les qnes découpaient le lard et le jetaient au fur et à mesure dans un chaudron fumant sur le trépied; les autres soufflaient les boyaux d'un souffle inspiré, les remplissaient en conscience de sang vermeil ou de chair à saucisse et suspendaient ces glorieux trophées en guirlandes aux poutres du plancher. A la fin de la journée, la ménagère dressait une table de gala au milieu de la fumée ineffable réservée autrefois aux divinités de l'Olympe et servait à ses compagnes de travail un festin hoiiiérique, composé de vingts plats tous extraits du même principe : de morceaux de couenne, de grattons et de grillades. On appelait cela gorailler. On arrosait largement la goraille de vin blanc de Médis.

La place antique, essentiellement multiple servait à lafoisau théâtre, à la tribune etau tribunal. La halle de Royan primitive comme l'Agora, pratiquait cette loi de communisme : elle servait à la comédie, au remoulage et au sacrifice.

Après ces divers drames joués sur la même scène, Royan retombait dans le calme de l'isolement; car il n'avait , avec le reste de la France, aucun moyen de communication. Une ébauche de route dessinée en spirale pour prolonger l'agrément du voyage, semblait à toute force conduire à Rochefort. Mais ce n'était là qu'une utopie généreuse qui mourait dès la première lieue à l'état de bonne intention.

La chaussée, de mémoire d'homme, n'avait jamais été ferrée, et à la mauvaise saison elle était tellement eflbndrée, qu'elle devenait impraticable à toute espèce de voiture.

Lorsque la châtelaine de Belmont allait entendre le dimanche la messe à Saint-Pierre, elle mettait ordinairement six paires de bœufs au respectable carrosse de son aïeul. Mais souvent le bouvier surpris par une averse devait dételer les douze paires de bœufs au

milieu du chemin el laisser le carrosse embourbé jusqu'à nouvel ordre dans une fondrière.

Le maquignon seul pouvait tenter le passage pour aller à la foire de Seujon. Il nouait la queue de son bidet avec un bouchon de paille et la relevait artislementsousla croupière. Solidement lesté ensuite sur la selle par une paire de grosses bottes, il affrontait, son fouet à la main, ce nouvel élément liquide où sa monture enfonçait jusqu'au garrot. Enfin une excursion à Rochefort en plein hiver passait au regard de tout Royannais de bon sens pour une entreprise aussi laborieuse que la campagne de Russie.

La première fois que la population de Royan vit une voilure attelée d'un cheval, elle crut voir une scène do l'Apocalypse. Ce fut un notaire qui lui donna le spectacle de ce trait d'audace. 11 avait fait un voyage à Paris, à franc étrier, au moment de l'invasion. En passant un jour devant le bivouac du prince d'Orange, il avait admiré le fourgon d'une laitière hollandaise. Celait un véhicule ventru taillé sur le patron massif d'une galiote, et destiné à naviguer aussi bien qu'a rouler dans la boue liquide d'un marais.

Le notaire acheta le fourgon amphibie de la laitière hollandaise et l'amena triomphalement à Royan. Pendant une partie de la Restauration il garda le monopole de rouler voiture. 11 allait de Royan à Breuillet el de Breuillet à Royan; mais malgré la solidité native de l'extravagante carriole, il la laissait prudemment hiverner sous le hangar.

Royan n'avait donc, du côté de la terre, aucune sortie, et de l'autre côté il n'avait que la route de l'Amérique. Sa dernière borne à l'ouest était la tour de Cordouan, cette belle lampe corinthienne posée en pleine mer, de la main d'une fée, sur la crête fumante d'un écueil.

Chaque soir elle brillait solitairement suspendue dans le vide, allumée en quelque sorte par le dernier rayon du soleil. Chaque soir aussi elle tournait sa face aux quatre vents, comme si elle cherchait dans l'espace le Messie inconnu qui devait régénérer ce petit bourg oublié sur son rocher. C'était dans l'espace, en effet, que flottait l'arche d'alliance encore invisible destinée un jour à unir Royan avec la civilisation.

Un matin, — c'était au mois de juillet, — le ciel brillait d'un bleu implacable d'un bout à l'autre de l'horizon; le regard le plus exercé y eût cherché vainement une trace de vapeur ou une possibilité de nuage; le vent soufflait de terre avec tant de nonchalance que l'aile des moulins faisait à peine un quart detourà chaque haleine; elle attendait ensuite la bouffée suivante de la brise pour recommencer à tourner. La mer, étincelante à l'infini, dormait paisiblement au soleil, sans un frisson à la surface. Elle semblait étouffer en elle la vague comme sa respiration et montait et baissait d'un seul bloc, au pied du rocher, couvrant el découvrant, tour à tour, le varec ruisselant, au regard du spectateur. C'était l'heure du jusant.

Le capitaine Beau-Teinps- Belle-Mer avait mis sa longuevue sous son bras pour aller inspecter l'état de la rivière. Jamais il n'avait trouvé une meilleure occasion de mériter son surnom. Il se promenait en attendant le déjeuner avec le doyen des pilotes. Les deux amis devisaient pour la centième fois des riches captures qu'ils auraient faites, s'ils n'avaient pas été pris, eux-mêmes les premiers, par ces maudits Anglais. Ils allaient et venaient, parcourant juste un espace de dix pas, comme sur le pont de leur chaloupe. La jambe du marin garde à terre l'habitude de la planche qu'il arpentait sur l'Océan.

Ils tournaient ainsi sur place depuis une heure, lorsqu'en jetant un dernier coup d'oeil sur la pleine mer, le capitaine Beau-Temps aperçut au large, derrière la tour de Cordouan, une légère tache noire sur le bleu du ciel. Il examina d'abord à l'œil nu cette monstruosité météorologique inconnue dans le golfe de Gascogne. Peu à peu la tache grossit, monta, serpenta sur le ciel et flotta en banderole. Le capitaine ouvrit sa longuevue et regarda une minule cette colonne de bitume qui semblait marcher sur la ligne de l'horizon.

— C'est un navire qui a le feu à bord, dit-il.

Et il repassa la lunette au pilote.

Le pilote examina à son tour cette traînée de fumée et répéta :

— C'est un navire qui a le l'eu à sa mâture.

Le capitaine Beau-Temps voulut suivre les progrès de l'incendie.

Mais à peine eut-il de nouveau déployé la lunette qu'il la laissa retomber avec stupeur.

— Regarde, dit-il au pilote ; je crois que j'ai la vue troublée.

Le pilote passa la manche sur le verre de la longuevue et interrogea attentivement l'immensité.

— Le navire entre en rivière, dit-il; tout à l'heure il courait à l'ouest, maintenant le voilà par le travers deCordouan.

— Comprends-tu cela? reprit le capitaine Beau- Temps.

— Pas plus que vous, capitaine; le navire est rasé comme un ponton. !l n'a pas un bout de toile dehors, et aurait-il toute sa voilure sortie jusqu'à la dernière bonnette, que par cette petite brise du nord-nord-esl il ne pourrait entrer.

— Et de plus, reprit le capitaine, la mer commence à perdre; le courant devrait le porter au large, et cependant, si j'en juge par le chemin qu'il a déjà fait, il doit au moins filer dix nœuds contre vent et contre

marée.

— Ce doit être le navire du diable, ajouta le pilote, qui vient directement de l'enfer, car il fume sans brûler et frise, sans broncher, la barre de Saint- Palais, où j'aurais déjà dix fois échoué ma chaloupe.

Une heure après ce dialogue, toute la population de Uovan, rangée sur la falaise, contemplait une chose

étrange, une merveille, une prophétie, une révélation visible, une date de l'humanité, la gloire d'une généralion, une victoire enfin que la Providence du progrès donne à peine un jour sur vingt siècles en spectacle à r humanité. Le navire du diable filait déjà devant la côte de Royan, avec une grâce incomparable et une incompréhensible vitesse. Il rasa le pied de la falaise en agitant à ses cotés deux puissantes nageoires, qui fouettaient la mer avec fureur et la rejetaient au loin gémissante et brisée en poussière d'écume. De temps à autre un soupir profond, accompagné d'un bruit de marteaux sortait des flancs mystérieux du navire. On entendait un bruit de pelles de fer qui grinçaient contre la tôle, comme si d'invisibles cyclopes eussent remué les brasiers d'un cratère.

Tout à coup, le volcan flottant se fut et glissa en .silence. Les deux nageoires s'arrêtèrent, et après un moment de suspension, tournèrent en sens contraire. Le navire recula et demeura immobile comme au mouillage. Une longue haleine blanche iaillit du tuyau avec un bruit strident qui glaça d'épouvante les spectateurs. Une flamme brilla à l'embrasure d'un sabord, et un coup de canon, répercuté d'écho en écho par les rochers, alla porter le long des côtes la plus grande nouvelle du dix-neuvième siècle. Le vaisseau du diable hissa, en même temps, le drapeau anglais, l'appuya d'un second coup de canon, et demanda im pilote.

Un pilote eut assez de courage pour monter à bord

(le ce ponton fantastique qui devait porter quelque secret de sorcellerie.

Le navire tourna ensuite avec aisance sur lui-même, montra à la population stupéfaite de Uoyan sa large poupe, où brillait en lettres d'or cette simple inscription : James-Watt ; il vomit en partant un torrent de fumée, et remonta la rivière en secouant orgueilleusement son panache.

Quelques barques essayèrent de suivre à la rame le colosse embrasé, qui fuyait à toute vitesse. Mais, après avoir tourné et dansé un moment dans les remous du sillage, les rameurs virent bien que leurs bras sécheraient des siècles sur l'aviron avant d'atteindre jamais un aussi vigoureux marcheur.

Assurément, dans cette foule debout, stupéfaite, silencieuse et le re^rard lixé sur le nuage errant qui emportait un navire, il n'y avait personne assez inspiré de l'esprit de l'avenir pour oser dire, pour oser penser que ce Léviathan mugissant, manœuvré comme par un génie, venait de jeter sur la côte, là, en passant, d'une bouffée , une ville nouvelle à la place de l'ancien Royan .

Cet homme-là eût été, pour une semblable témérité, dûment atteint et convaincu de folie. Comment concevoir en effet qu'un simple ponton qui avait pour mât un tuyau de cheminée, pouvait débarquer eu une minute, sur un rocher, jusqu'alors séquestré du royaume tous les progrès de la civilisation : hôtels, maisons, villas, routes, diligences, restaurants, phar-

raacies, bibliothèques, cabinets de lecture, orchestres, pianos, billards, glacières, nouveautés, modistes, horlogers, pâtissiers, orfèvres, écoles, couvents, chapelles, doctrines nouvelles, doctrines anciennes, orgues, cloches, ingénieurs, violons, poètes, gendarmes, et que sais-je encore !

Cette prédiction eût annoncé pourtant la vérité. Le jour oii le premier bateau à vapeur passa à Royan, Royan revêtit aussitôt une autre nature, comme transformé par la baguette d'un magicien. Voici l'histoire de sa métamorphose :

Royan avait plusieurs conches creusées par la lame qui étaient autant de salles de bains exposées au midi. La grève, unie comme l'ambre et inclinée en pente douce, absorbait la cbaleur du soleil. La marée roulait ensuite lentement sur le sable cbaufTé, et offrait à la belle saison une eau toujours agréable au baigneur.

La campagne, le long de la côte, passe pour suffisamment belle sans avoir cependant aucune prétention à la beauté. Uniforme et paisible de caractère, elle ondule en molles collines, alternativement semées de blés, de sainfoins, de vignes, d'ormeaux, de moulins et do taillis. C'est une idylle simple et nue qui a uniquement la vertu de la sincérité et de la bonhomie. C'est la campagne, voilà tout, mais naïvement et modestement.

Elle peut encore, malgré cela, suffire à l'habitant, — j'allais (lire au prisonnier de la ville, — qui n'a

d'autre ressource qu'une banlieue pour causer avec la nature. Il y trouvera, du moins à l'occasion, un troupeau authentique de moutons, qui n'est pas là uniquement pour aller à l'abattoir. Il y respirera, au mois de juin, la rustique odeur du sureau, de l'byèble, du chanvre, du fenouil. Il y entendra enfin, le soir, à la brune, le récitatif à voix basse de la mer, qui est comme un poëme rêveur répandu sur le paysage.

Avec ces mérites naturels de plages et de promenades, un établissement de bains de mer eût prospéré partout. MaisRoyan occupait, comme nous l'avons dit, un rocher perdu à l'extrême limite du possible. Aucune certitude de chemin ne pouvait y conduire une voiture. De temps à autre, il est vrai, quelque intrépide touriste venait de Bordeaux en chaloupe y faire une rapide apparition. 11 prenait un bain pour tàter l'eau, chassait la caille et repartait le lendemain, émerveillé de sa découverte de géographie.

Il avait découvert Royan. Il racontait au retour qu'il y avait trouvé d'excellentes gens et de meilleures crevettes. Le secret une fois ébruité sur le cours du Chapeau-Rouge, Royan eut à Bordeaux un commencement de réputation. La curiosité, celte providence secrète des choses, gagna les esprits. Une, deux, trois, quatre familles descendirent la Gironde pour reconnaître le pays. Elles revinrent l'été suivant.

Un Anglais millionnaire partit un jour de Bordeaux avec sa femme pour aller dépenser tout au plus une

semaine à Royau. Le huitième jour il acheta maison et jardin sur la falaise, et vingt ans après retourna en Angleterre.

Il passait la journée sur la terrasse, assis côte à côte de sa compagne, devant un guéridon simplement orné d'une bouteille d'eau-de-vie, placée là sous le régime de la communauté. C'était une litanie muette de verres remplis et vidés; quand l'un avait bu, l'autre buvait. Aucune parole n'interrompait cette mystique communion. Dans les entractes seulement, madame mettait le menton sur son poing, monsieur mettait la tète dans sa main, et tous les deux contemplaient un instant la mer qui était pour eux la continuation de la patrie. Ils reprenaient ensuite le cours de leur litanie, trouvant sans doute le paysage de Royan inspirateur pour la bouteille.

Enûn, après vingt ans d'extase devant une rasade, la femme mourut. Le mari alluma un grand feu, brûla toute la toilette de Mistress et jeta la cendre au vent; après quoi, il vendit la maison de Royan et alla ensevelir son deuil dans le broudlard d'Albion. 11 avait mérité toutefois la reconnaissance du pays. Il y apporta le premier magnolia qui ait fleuri à notre soleil.

Le flot de l'émigration alla toujours montant. A l'époque du ministère Villèle , il pouvait y avoir à Royan une centaine de baigneurs. Un bateau à vapeur en demi-solde y tenta un premier voyage pour utiliser ses loisirs. La tentative réussit médiocrement. Le mal-

heureux bateau, léger de voyageurs, dut économiser sur le combustible. Il brûlait des bûches de pin pour chaufïer sa chaudière. Après une traversée à petit feu, il vint tristement échouer comme une baleine dans la vase du port, en sou (fiant par son évent un jet mourant de vapeur.

Un second voyage réussit un peu mieux que le premier, un troisième que le second. La population échelonnée le long du fleuve, pritinsensiblementrhabilude de voir passer et repasser dans un nuage de fumée ce courrier d'une nouvelle civilisation. Le nombre des voyageurs augmenta d'année en année.

Le premier bateau, impotent, donna sa démission pour aller obscurément mourir à l'état de ponton. Il céda la place à un autre paquebot plus actif, nouvellement sorti du chantier. Celui-ci brûla du charbon au lieu de bois, et mit six heures en moyenne pour faire la traversée. Lorsque la population de Bordeaux vit qu'une matinée seulement la séparait de Royan, elle y courut comme à une partie de plaisir. Un capitaliste Royannais eut l'idée de construire, sur la Conche, une douzaine de baraques en sapin. Cela passa pour un établissement.

On pouvait prendre des bains à Royan. Comme une partie des maisons ouvraient sur la mer, les baigneuses sortaient de leur chambre en costume de circonstance. Elles y mettaient à cette époque médiocrement de coquetterie. Elles portaient des chapeaux de paille à faire le tour du monde, des robes

d'élamine verte, tlottantes counne des dominos el des chaussons de lisières larges comme des chancelières. Sous ce déguisement elles auraient eu le droit de faire concurrence aux figures que les paysans mettent dans les chènevières pour effrayer les moineaux.

A la manière de livrer leur personne à la vague, un physionomiste expérimenté pouvait juger de leur caractère. Les mères dévouées traînaient à leur suite leurs enfants nus comme des Amours dans toute la grâce de lapins écorchés. Les malheureux transis, grelotants de froid et de frayeur, pleuraient et criaient à tue-tête chaquefois que la vague déferlait sur leur corps; mais leur mèreles entraînait toujoursdansl'abîme bienfaisant avec une tendresse pleine de férocité. D'autres personnes, plus charitables encore, voulaient étendre le bienfait du bain à toute la famille, et remorquaient au bout d'une corde un chien récalcitrant, qui arcbouté sur ses deux pattes de devant et la queue entre les jambes, aurait plutôt consenti à être étranglé sur place que tiré plus avant dans le perfide élément.

Les natures sympathiques restaient au bord de la mer dans la frange pétillante de l'écume. Accroupies à trois ou à quatre sous un parapluie, elles brodaient en cercle ou faisaient la conversation. A leur côté les iimes indolentes étendues sur leur ventre mettaient leur volupté à se laisser soulever par la vague et déposer délicieusement sur le sable encore tiède de l'ardeur du soleil. Les natures contemplatives, cou-

chées au contraire sur le dos à la façon de tortues désarçonnées, remuaient lentement les mains et les pieds comme pour gesticuler les rêves paresseux de leur imagination. Enfin, les natures actives, plongées dans l'eau jusqu'à la ceinture^ imprimaient à leur corps un perpétuel balancement, de haut en bas et de bas en haut, semblable au mouvement d'une machine à vapeur ou du mercure dans un baromètre.

C'était pourtant le besoin de ce plaisir qui devait l'aire une ville de Royan.

La métaraorphose commença par la pierre, comme toujours. Du moment que la population eut chaque année à loa;er une tribu errante de baisfneurs, elle songea naturellement à créer de tous côtés des logements. Celui-ci exhaussa son rez-de-chaussée ; celui-là rebâtit sa maison.

La démolition gagna de proche en proche, et la masure, partout condamnée à mourir, ressuscita partout sous une brillante toilette de pierre neuve élégamment sculptée. La vitre chassa ignominieusement le canevas de la fenêtre. La jalousie succéda au contrevent. La maison révolutionnée connut la persienne.

Les trois rues furent pavées avec des moellons économiques, il est vrai, semés de dislance en distance. N'importe, c'était toujours un ^programme de pavé, un pavé futur. Le principe était posé, l'a-

venir pouvait en tirer la conséquence. Nous disons les trois rues, bien que le conseil municipal, par sentiment de patriotisme, ait su en extraire au moins quinze ou vingt, en les divisant à l'infini par de savants calculs.

A chaque division et subdivision de rues il donna un nom de son invention. Il obtint ainsi un nombre suffisant de quartiers pour affirmer que Royan était unevilledu quatrième degré.

La ville y était effectivement, sauf une dernière formalité, le numérotage des maisons. I^e conseil municipal délibéra largement pour résoudre cette grave question. Il décida enfin que chaque habitation aurait désormais à sa porte son chiffre inscrit. Mais ici l'embarras naissait. L'honnête conseil n'avait jamais pratiqué pareille opération. Par où débuter?

Après avoir mûrement débattu ce problème, il commença par un bout delà ville pour finira l'autre extrémité Cependant, comme une ville croît ordinairement par la circonférence, il arriva qu'à un bout de la ville toutes les maisons nouvellement bâties se trouvaient forcément hors la loi des numéros. Le conseil municipal reconnut son erreur. Il délibéra de nouveau. Il résolut de recommencer le numérotage par l'autre extrémité. Le même inconvénient reparut de nouveau, seulement en sens inverse. Et la municipalité, humiliée de cette double expérience, dut renoncera comprendre ce paradoxe. Il fallut qu'un homme de génie arrivât tout exprès de Paris pour lui enseigner que

le numérotage devait toujours rayonner du centre à la circonférence.

Royan, une fois rebâti, pavé et numéroté, voulut compléter sa situation. Il n'avait pas de mairie. Il acheta la maison du capitaine Boisseau, laquelle avait eu longtemps la plus florissante physionomie du pays. On planta sur la corniche un bâton tricolore surmonté d'un drapeau. On grava ensuite sur une plaque cette splendide inscription : Hôtel de ville. On mit dans une salle l'état civil ; dans l'autre, la caisse; dans l'autre, la justice de paix; dans l'autre, la prison.

Une mairie exige une place, pour faire honorablement figure. On abattit la halle et sur les décombres on installa un modeste forum qui servit une fois par an à passer la revue de la garde nationale et, deux fois par semaine, à tenir un marché.

Une place est une provocation à une promenade. L'une est la symétrie obligée de l'autre dans une cité convenablement tenue. La commune possédait sur la falaise un champ, semé de piquets, où chaque mena" gère venait à tour de rôle sécher sa lessive.

Le conseil municipal déclara par un arrêté que ce champ serait une promenade. Royan ne pouvait en conscience envoyer promener ses hôtes à l'ombre des piquets. Mais le voisinage de la mer excluait toute idée de plantation, car le vent d'ouest brûlant comme le simoun, rôtit impitoyablement la verdure. Au bout d'une année, les jeunes plants n'étalaient plus à l'air que des rameaux noircis comme des charbons. Dans

cette ftxlréinitc, le conseil vola pour sa promenade quatre allées de tamaris.

La tamaris, que les Royannais appellent tamarin par défaut de prononciation, est le plus poétique arbuste du midi. Sa fine chevelure d'un vert tendre ressemble à l'algue flottante qui pend au rocher. On dirait une algue elle-même transplantée du fond de la mer sur le rivage. Il établit entre les deux végétations terrestre et marine une mystérieuse harmonie. Enfant mélancolique de la grève, élevé dans la tourmente, il prend sous la perpétuelle flagellation du vent, l'attitude suppliante de la soufirance. Sa fleur pâle, baignée d'une rosée amère et trempée d'écume, exhale à peine dans l'espace une faible senteur, comme une agonie de parfum.

En plantant des tamaris, le conseil municipal ne croyait pas faire une si grande dépense de poésie; la poésie ne doit pas moins le remercier de son ingénieuse idée.

La préfecture, reconnaissante de tous les efforts consciencieux que Royan faisait pour accomplir dignement son évolution, décréta la formation d'une route pour tirer la ville naissante de son isolement. Lorsque la route parut suffisamment achevée, une diligenci' roula sur la chaussée pour en faire l'expérience. L'expérience réussit. La diligence alla jusqu'à Rochefort ; elle en revint, elle y retourna, elle roule encore, et, s'il plaît à Dieu, elle roulera longtemps. L'exemple est contagieux : une seconde diligence partit pourSaintes,

une troisième pour Marennes, et, après des siècles de solitude, Royan entra détinitivement en correspondance avec le département tout entier, et par là avec les autres départements du royaume.

Les anciennes industries montèrent aussitôt en dignité. Les cabarets retirèrent leur bouchon , leur nappe avinée, leur service ébréche de terre de pipe, achetèrent la porcelaine de Limojjes et prirent le nom de restaurants. Les auberges enlevèrent leurs enseignes de tôle où flottait tantôt l'image de la tour de Cordouan, tantôt l'image de la tour du Croisic, prirent le titre d'hôtels, suspendirent à leurs fenêtres des rideaux de calicot rouge, garnis d'une frange de glands dans toute la longueur, tapissèrent leurs murs, aupaiavant blanchis à la chaux, de tapisseries historiées qui représentaient l'histoire de don Quichotte ou le passage du pont d'Arcole.

Une pauvre vieille femme avait un âne pour aller chercher des sardines à liiberou. Elle loua de temps à autre son âne aux btiigneurs. I^'àne ne put suflire à la

clientèle, elle acheta un cheval. Le cheval aime la société, il exigea bientôt un compagnon, et comme la paire fait deux, la bonne vieille en arriva à pouvoir écrire sur sa porte cette enseigne : Chevaux de louage. Son mari suivit l'exemple. Il acheta le cabriolet démissionnaire de Métereau, retiré de la médecine avec la reine de Saba dans une riche propriété du département; il associa à ce glorieux débris de la gloire médicale un char à bancs à peu près suspendu, et il ajouta ce postscriptum à l'inscription de sa femme : Voitures de louage.

L'artilleur de marine qui remplissait patiemment depuis des années la sinécure d'armurier, retira de sa cheminée la plaque de son foyer, la scella sur le mur, au fond de son jardin, planta sur une tige un grenadier en fonte qui tenait une pipe à la bouche, éleva une cloison des deux côtés de l'allée, acheta une paire de pistolets à balle forcée, et afficha sur sa porte cet avis au public : Tir au pistolet. Et Royan, qui avait jusqu'alors consciencieusement pratiqué le dicton qu'on ne doit pas jeter sa poudre aux moineaux, vit la fleur de la jeunesse, enivrée de l'odeur des combats, casser courageusement des pipes à la moustache du grenadier.

Le café repassa au cabaret du village voisin son billard à huit blouses fermées avec des poches de filet. Le cafetier alla lui-même cherchera Bordeaux un autre billard illustré aux quatre angles de tètes en bronze, dont la irueule s'ouvrait et se refermait d'elle-même en

jouant un air de la Caravane, il subs^tilua à la qiicMK' sèche, éraillée par l'usage, la queue à procédé. 11 prit un abonnement à un journal de Paris. Il couronna enfin tous ces progrès par un dernier progrès : il acheta un comptoir. Une jeune fille assise entre deux bocaux de prunes et de Cerises, présida, pour la première fois, dans tout l'éclat de sa beauté, les parties de billard.

Tous les commerces modestement réunis sous le titre d'épicier brisèrent leur ancienne confrérie pour rentrer dans leur indépendance. Les dragées, les anis, les pastilles et les pralines allèrent, d'un côté, fonder un établissement de confiseur. Les molletons, les casirairs, les oercales et les futaines émio;rèrent en masse d'un autre côté pour chercher exclusivement un refuge dans la boutique d'un drapier. La mercerie suivit le même système d'isolement. Les sabots et chaussons de lisière, ces deux premiers articles de l'épicerie sous l'ancien régime, rétrogradèrent devant l'invasion des souliers, et cherchèrent un refuçje sur les étalages des faubourgs. F^'épicier fut franchement épicier; et au lieu de l'éternelle cassonade, qui fut longtemps la seule manière de sucrer le café, Royan pratiqua peu à peu le sucre raffiné, d'abord pour l'usage des baigneurs, et ensuite pour son propre usage. Enfin, la bougie, qui était pour nos pères une nouveauté scandaleuse, jeta un soir, sous le règne de i>ouis-Philippe, une première clarté dans l'espace.

L'école du mulâtre monta d'un degré dans la hiérarchie de la science. Elle devint école préparatoire

de navigation et de pilotage. Oh y enseigna la géométrie, l'algèbre, l'anglais, le dessin, le latin jusqu'à la quatrième. La succession du vieux Bellamy, qui mourut, hélas! de vieillesse, la palette à la main, mais qui, de son vivant, enseignait indifféremment protestants et catholiques, petites filles et petits garçons, échut, en vertu de la nouvelle loi sur l'instruction primaire, à deux instituteurs et deux institutrices : un instituteur et une institutrice pour chaque communion.

Une chapelle basse, étroite avait jusqu'alors suffi à la clientèle du catholicisme. Mais, lorsqu'un flot nouveau de population afflua à Royan, le curé fit construire une église à la hauteur des nouvelles destinées de sa paroisse. Au campanile du fronton, il suspendit une cloche de calibre qui porta au loin le tintement de l'angelus. En voyant monter les murs de la chapelle, le protestantisme eut un mouvement de jalousie. Il abattit la vieille grange qui avait abrite sa prière pendant deux siècles de proscription. Cette grange devait être pour lui deux fois sacrée. Il la rasa impitoyablement, et, sur ses ruines, il édifia une façon de temple grec en moellons ; et, pour rivaliser avec la cloche qui sonnait soir et matin, Calvin mit un jeu d'orgues dans son nouveau sanctuaire.

Les vieilles habitudes tombèrent avec les vieilles maisons. La lévite de la bourgeoisie, qui pendait sur les talons, remonta, de réduction en réduction, à la redingote, et de la redingote à l'habit. Le chapeau ciré céda le monopole de la coiffure au chapeau de

soie l'hiver, et de paille l'été. La galoche disparut du pied de la petite propriété, pour entrer à tout jamais dans le domaine de l'histoire. Mon vieux maitre africain emporta la dernière culotte courte dans son tombeau et la dernière paire de souliers bouclés. La breloque de cocoles, qui carillonnait joyeusement sur le ventre du promeneur aisé, éteignit son carillon pour aller mourir au fond d'une armoire.

Le monde était renouvelé. La cape gauloise de la mère de famille céda ses trente siècles de gloire au prosaïque tartan. La haute coiffe de Saintonge, cette cathédrale de mousseline qui élevait à trois pieds audessus de la tète sa fantastique construction, flotta encore quelques années, à moitié déchirée et emportée par le souffle de la révolution. Aujourd'hui elle est évanouie. La Royannaise adopte détinilivement, pour sa coiffure, le madras mutin et la marmotte du Midi. La marmotte a, comme le chapeau sur le côté, je ne sais quoi de provocateur qui semble défier le regard. Aussi le vent, qui parle beaucoup dans une petite ville, raconte que le madras noué sur l'oreille, a rendu le pied des jeunes filles plus glissant. Mais, jusqu'à preuve contraire, nous tenons le fait pour une calomnie.

Le génie de la transformation qui planait sur Royan, et traçail continuellement du doigt la ligne invisible de la cité future, ne se borna pas à élever en dignité les anciennes professions, il apporta encore de nouvelles industries.

La pâtisserie accourut offrir ses services à cette civilisation de bonne volonté en voie de formation. Le premier pâtissier, Suisse du voisinage, savait uniquement faire des tartelettes, des écbaudés, des biscuits, et, pardon de l'expression, des craquelins. Avec cette science-là, il avait eu quinze ans de succès. Mais, au bout delà quinzième année, arriva de Paris un jeune manipulateur, élève de Félix, qui traita la pâte à la nouvelle mode, et introduisit le baba dans le pays. Royan toucliait eulin au terme de la civilisation; il avait un dessert.

Un pharmacien, embarrassé de son diplôme, pensa qu'il pourrait avantageusement remplacer la santonique par la thériaque et le sain-bois par la quinine. Il loua un rez-de-chaussée, dessina sur la porte un serpent enroulé autour d'un caducée, plaça derrière la vitre deux globes de cristal remplis de teinture de tournesol, et vendit la santé aux malades sur ordonnance.

Quand la modiste vit réussir le pharmacien, elle pensa que son temps était venu. Elle débarqua un jour incognito à Royan. Elle improvisa un magasin suffisamment garni de rubans, de collerettes, de chapeaux, de bonnets, de gants, de mouchoirs de batiste et de foulards. Elle était gracieuse et avenante comme la fortune à son début. Elle vendait cher sa marchandise, mais toujours en souriant et en donnant son sourire par-dessus le marché. Elle eut le bonheur d'attirer dans le cercle de sa clientèle un vieil usurier excessivement dévot, qui éprouva tout à coup, sur ses derniers jours, la manie de porter beaucoup de gants de chevreau. La modiste prospéra.

Du magasin de modes au cabinet de lecture, il n'y a qu'un pas dans la région du progrès. L'un est le luxe du corps, l'autre est le luxe de l'esprit. Lamartine, Hugo, Eugène Sue, Balzac, George Sand, allèrent recruter dans une population à peine retirée des ténèbres, de profondes sympathies. Plus d'une fois, à leur insu, leur livre ouvert sur les genoux d'une jeune fille au pied d'un lilas recueillit la tiède haleine entrecoupée de soupirs d'une bouche frémissante d'émo-

— fiction. Auparavant on savait tout au plus, entre jeunes gens, passer un contrat, maintenant, grâce aux romans, on sait aimer.

Le coutelier, l'horloger, le ferblantier, le bijoutier, le quincaillier, le chapelier, le plâtrier, le peintre en bâtiment, l'architecte, le tourneur, l'ébéniste, le bottier, vinrent successivement fermer le défilé de ces industries impatientes, toujours en marche vers tout commencement de cité. Enfin Royan, au faîte de la srrandeur, vit apparaître un progrès imprévu, inconnu, qui mesurait seul mieux que tout autre l'inépuisable série de métamorphoses que cette société, refaite de fond en comble, avait successivement parcourues dans une seule génération.

Un jour le vieux Fourré, courbé par ^'âge et engourdi par une attaque de paralysie, entendit sortir d'une fenêtre ouverte une cascade de notes qui tombait par soubresauts et sonnait à son oreille comme la titillation d'une gouttière. Il s'approcha de la fenêtre, et il vit une walse tourner autour d'un salon, tandis qu'une jeune fille assise devant une espèce de buffet frappait, les cinq doigts ouverts, sur une tablette d'ivoire. Cela lui parut la fin de la musique et l'approche du jugement dernier. II rentra che^ lui plus triste et [)lus courbe encore sous le poids des années. 11 jeta un coup d'œil mélancolique à sa vieille cornemuse qui pendait à la muraille, le ventre flasque et les rubans fanes. Notre temps est passé, murmura-t-il en soupirant. Le monde a perdu l'oreille.

Il ne nous reste plus qu'à mourir. Et en etTet, à quelque temps de là il mourut. Le jour de son agonie, il demanda que sa cornemuse fut enterrée avec lui dans son cercueil.

Le gouvernement voulut marcher lui aussi au pas du temps et faire son cadeau de civilisation. Il donna à Royan un ingénieur des ponts et chaussées, homme d'initiative et d'idées. Cet ingénieur conseilla aux Royannais, qui jusqu'alors, n'avaient offert que leur plage et leur soleil, de bâtir un établissement pour leur offrir, au besoin, des bals et des concerts.

La population de Royan goûta l'idée et résolut de construire un palais par souscription. On quêta, on ramassa une trentaine de mille francs à plusieurs reprises. On acheta la maison abandonnée de l'Anglais ascétique, qui passait sa vie en contemplation devant une bouteille. L'ingénieur donna les plans et fournit les devis. On bâtit un petit casino propre et charmant, entouré de massifs et de parterres ; on l'afferma à un entrepreneur actif, qui creusa une glacière dans le rocher, fabriqua des glaces et des sorbets, donna des fêtes, tira des léux d artifice, effaroucha les goélands à une lieue à la ronde du bruit de ses fusées et de ses orchestres, appela une troupe d'écuyers au secours de tous les plaisirs, et installa dans le voisinage le vaudeville de Bordeaux.

A dater de ce moment, Royan n'eut plus rien à envier à aucun établissement de bains de mer dans aucun pays ; il avait même sur tous les autres bains

une supériorité marquée, je le dis sans esprit de patriotisme, par la commodité de la vie, la grâce paisible de sa campagne, la propreté traditionnelle d'une partie du moins de ses habitants, et surtout par la multiplicité de ses plages, qui permet aux dames d'avoir, au pied même de l'établissement, une Conche réservée, fermée, abritée, interdite à l'indiscrétion des passants.

Autrefois le petit propriétaire ou le métayer des terres voisines trouvait difticilement un débouché à son lait, à son beurre, à ses œufs et à ses chapons. Il trouve maintenant poursa modeste production rurale un marché décuple, et reçoit jusqu'au fond de ses champs le ricochet de la richesse que la population étrangère verse àRoyan. Le journalier ou l'artisan qui possédait auprès du bourg une motte de terre, une chènevière, tranche du jardinier, du maraîcher, et vend, au poids de l'or, ses fraises, ses artichauts, ses petits pois et ses melons. Le pilote enfin qui battait la merdes semaines entières, tristement couché sur la barre du gouvernail, pour surprendre un navire à l'horizon, a l'idée de pêcher au large la sole et le turbot, du moment qu'il voit que sa pêche, placée d'avance sur la table du baigneur, couvre amplement les frais d'achat du tilet.

Ainsi, de proche en proche, la fortune, éminemment contagieuse de sa nature, a gagné tous les rangs et tous les métiers, et je ne crois pas surfaire la vérité en disant que le chiffre de la richesse a doublé et le chiffre de la bourgeoisie triplé.

Royan, sous la Restauration, comptait une seule voiture, la voilure de la laitière hollandaise; aujourd'hui il en compte au moins une centaine.

Une goutte d'eau chauftee a seule produit cette métamorphose.

Un bourgeois était assis un jour devant un feu de cuisine. Il rétléchissait profondément, et je ne suis pas bien sûr que ce fut à son dîner. La marmite pendant ce temps-là bouillonnait à petite dose, et laissait exhaler en murmurant un nuaue de vapeur. C'était un pot-au-feu de savant. Une patte de coq à Heur d'eau et une carotte étaient chargées conjointement de la difficile mission de faire un potage.

— Vois-tu cette vapeur blanche? dit le mari à sa femme pendant qu'elle passait et repassait d'une main légère l'écumoir. sur la marmite, lu la laisses négligemment partir par le tuyau de la cheminée, et cependant si jamais une heure ou l'autre on savait la ramasser en quantité suftisante, on pourrait avec elle changer la face de la terre habitée.

Et le savant reprit sa rêverie.

Sa femme, il faut lui rendre cette justice, n'en était pas à remarquer pour la première fois que son mari avait le coup de marteau; mais ce dernier accès de folie semblait combler la mesure, et pour sa sûreté personnelle elle en demanda l'explication.

— C'est le secret de la marmite qui bout, répondit le savant.

Cent ans après, mettez plus, mettez moins, si vous le voulez, un fabricant de bonnets de coton, par là, quelque part en Angleterre, trouva le secret de la marmite qui bout, c'est-à-dire le premier mot du secret. Il enferma la vapeur sous clef, et la vapeur obéissante, levant et ramenant sans cesse au-dessus d'elle deux grands bras d'acier, fila et tissa le coton avec tant d'aisance et tant de rapidité, qu'avant la un de l'année, pour peu qu'on l'eût laissée faire, elle eût habille tout le genre humain.

A peu près vers le même temps, un autre fou, mais celui-là bien et dûment déclaré fou par l'Institut, imagina de mettre la marmite qui bout à bord d'un navire pour le faire marcher à la façon d'un palmipède contre vent et marée. La folie réussit à merveille. Il avait inventé le bateau à vapeur ; il avait ainsi réduit la distance. Et par cette mystérieuse solidarité qui unit les peuples et les -temps, Fulton, engendré par James Watt, engendré lui-même par Papin, avait lancé sur l'Atlantique une planche recouverte d'une chaudière. Il lui avait dit : Va I sans savoir où elle irait, et la planche avait conquis le monde entier; puis, un jour, échouant dans un petit port de mer microscopique, oublié sur la carte de géographie, elle avait immédiatement transfiguré ce village. Une ville nouvelle était née au dix-neuvième siècle. On vient de raconter sa naissance.

Et pourtant, il faut bien le reconnaître, si le progrès a son mérite il a aussi son danger. Il joue volon-

tiers au premier moment le rôle de tentateur. Aussi longtemps que la population de Uoyan vécut au fond d'une impasse, loin des charmes et des pièges de la civilisation rafûnée des villes, les jeunes, tîlles exclusivement élevées pour la vocation terre à terre du ménage, balayaient courageusement leur maison en casaquin, cousaient, filaient, tricotaient sans faire de romans à leur croisée ni soupirer aux étoiles. Quand elles avaient le temps de songer à un mari, entre un ourlet et une lessive, elles aspiraient uniquement à un homme bien portant, qui put entretenir le pot au feu de son travail. !^e jour où elles l'avaient épousé elles croyaient l'aimer.

Mais les femmes ont le cœuraristocrate, elles aiment l'élégance et la poésie. Lorsqu'elles virent toute la pompe et toute la séduction de Paris arriver à Royan sous la ligure d'un jeune homme en habit irréprochable et au langage doré, elles affichèrent une partialité dangereuse pour ce brillant échantillon de la mode, sans soupçonner que le héros de leur imagination cachait peut-être un Lovelace. KUes apprirent à rêver en silence, elles écoutèrent encore une fois la voix du serpent. C'est l'histoire éternelle de la tentation du paradis, de l'arbre de la science qui recommence à chaque évolution du progrès.

La première qui succomba, hélas! à cette curiosité du fruit défendu méritait mieux de la destinée. Je l'ai connue dans mon enfance. Je la vois encore. Elle avait la blancheur de l'hermine. Son regard flottait

dans le vide sans jamais poser nulle part comme l'aile de l'hirondelle. Celle àme n'était pas faite sans doute pour celte terre puisqu'elle errait toujours dans l'espace. La dernière fois que je l'ai rencontrée ici-bas, c'était au temps des vendanges, Elle refoulait devant ses pas les premières feuilles d'automne flétries par la gelée blanche; mais, au lieu de porter des grappes comme les autres vendangeuses , elle tenait à la main un bouquet d'arbouse, fruit sans parfum comme son cœur était sans amour. Je le croyais du moins, et quelque temps après je partais pour Paris. A mon retour j'appris une douloureuse histoire. Aujourd'hui, je puis la raconter sans crainte de contrister personne. Le vent souffle sur le tertre effacé de la victime. La mort a dévoré jusqu'au souvenir de la famille.

Us marchaient depuis un instant le long de la terrasse. Le capitaine fumait en silence lorsque le greffier l'arrêtant devant une platebande, et, montrant du bout] de sa canne une fleur blanche sur un arbuste à feuille de laurier :

— Comment nommez-vous cette cocarde? dit-il au capitaine.

Le capitaine exhala lentement une bouffée de tabac,

— Gardénia ou jasmin du cap, répondit-il d'une voix caverneuse.

Il continua de fumer.

— Et cette aigrette légèrement penchée sur le côté comme une plume d'autruche?

Le capitaine retira une seconde fois sa pipe, et de la même voix enrouée à commander Ja manœuvre :

— Spirée.

— Comiïient?

— Spirée du Japon.

— Très-bien, et cette petite fleur violet foncé avec ses épingles d'or piquées au milieu de la corolle?

— Ephémère de la Virginie.

— Du cap ! du Japon ! de la Virginie ! Vraiment on croit faire le tour du monde en faisant le tour de votre parterre. Nos giroflées pourtant et nos tulipes ont bien autant de mérite que toutes ces étrangères frileuses obligées de garder la chambre une partie de l'année.

— Peut-être, répondit le capitaine, mais ces fleurs me rappellent les contrées où j'ai passé ma jeunesse.

— Est-ce que, par hasard... mais, pardon, ajoutat-il en remarquant la figure impassible du marin, j'allais commettre une indiscrétion.

— Vous pouvez parler.

— Vous aussi, en ce temps-là vous aimiez à conter fleurette?

Un léger sourire passa sur la physionomie du capitaine.

— Oui, répondit-il, à coups de canon.

Le greffier recula d'un pas à cetle apostrophe.

— Vous faisiez là un métier dangereux.

— Quelquefois pour messieurs les Anglais.

— Sans doute, et pour vous aussi, j'imagine; car, si vous les battiez, ils pouvaient vous rendre la politesse.

Le capitaine leva sur son interlocuteur un regard

d'étonnement, et baissant aussitôt la paupière d'unarr modeste : '

— Une fois en effet...

— Vous avez perdu la partie?...

— Pas tout à fait, grâce à la recette du capitaine Cornic. Mais le vent souffle du sud-ouest, entrons dans ma cabine ; par ce coquin de vent , je sens une vieille balle oubliée trotter dans son trou de souris.

Le capitaine introduisit le greffier dans une pièce de plain-pied avec le parterre, éclairée avec une porte vitrée et lambrissée comme la cabine d'un navire.

— Asseyez-vous là, dit-il à son hôte en lui montrant un guéridon d'acajou, et pour vous aider à porter l'émotion du combat, je veux vous servir une bouteille du meilleur cru anglais.

— Vous allez donc renouveler le miracle de Cana ?

— Vous croyez, n'est-ce pas, que l'Angleterre ne produit que de l'eau pour faire cette affreuse tisane qu'elle appelle de l'aie ou du porter? Mais si cette nation damnée n'a pas un pied de vigne, elle a le talent de vendanger partout.

Le capitaine ouvrit un placard pratiqué sur coulisseau dans la boiserie, en tira une bouteille de forme hollandaise, oH'rit un verre de même origine à son visiteur, et lui versant une rasade étincelante comme l'ambre au soleil :

— Buvez cette piquette, dit-il, en toute sûreté de

conscience. Le régent d'Angleterre, à coup sur, l'aurait payée une guinée la bouteille.

Le greffier souleva son verre en faisant de la tête un léger salut.

— A votre sanJé, dit-il.

Mais voyant le capitaine immobile, la main dans la poitrine :

— Allons, capitaine! prenez donc un verre à votre tour, un brave comme vous doit savoir rendre raison.

Un nuage passa sur la figure du marin.

— Je ne bois plus de vin, répondit-il. Il mordit sa lèvre d'impatience.

— Je disais donc, reprit-il vivement comme pour échapper à l'obsession d'un souvenir, ou plutôt je voulais dire qu'un jour je croisais avec ma goélette la Cossarde dans l'archipel Indien ; mauvais parage, monsieur : c'était au mois de janvier. Il faisait une chaleur à fondre le goudron. Je dînais sur la dunette et j'achevais de vider une bouteille de ce même vin que vous buvez en ce moment. Gomment le trouvezvous ?

— Excellent, répondit le greffier.

— C'est du vin de Constance; il porte à la tête! Je venais de trinquer avec mon second, un beau garçon soit dit en passant, ce qui était un tort de sa part, attendu qu'il tenait à ménager sa beauté, lorsqu'en débouquant de la pointe d'un îlot, je tombe sur une corvette de la compagnie. Je regarde mon second, il

avait passé au blanc de la serviette. Je donne l'ordre de brouiller la voilure.

— Que faites- vous? dit-il d'un air effaré.

Il saisit mon porte-voix pour arrêter le commandement.

— Nous sommes perdus !

— Je le renvoyai à son poste de combat à l'avant du navire. Je fis couler en douceur une double charge de poudre dans chaque pièce, et par-dessus la charge un boulet de vingt-quatre, et par dessus le boulet six biscaïens, en tout quarante-huit livres de fer à servir à messieurs les Anglais. Je fis ensuite fermer les sabords pour masquer les batteries et je laissai l'ennemi suivre son inspiration sans avoir l'air de remarquer sa manœuvre.

La corvette anglaise filait sur nous vent arrière ; elle nous envoya d'abord une première bordée, i.a Cossarde gardait le silence.

L'ennemi continua sa marche, et venant par notre travers, il nous envoya une seconde décharge à mitraille. La Cossarde disparut dans un nuage de fumée. J'entendis comme le bruit de la grêle suivi d'un long craquement. Un moment de silence succéda à la canonnade.

La brise balaya lentement la fumée. Je regardai autour de moi; il ne restait debout sur le pont que mon contre-maître Calvé qui sifflait tranquillement l'air : Va-t en voir s ils viennent, Jacques. L'équipage avait fait le plongeon.

Mon second avait la tête fourrée sous le cabestan. Je courus à lui le pistolet au poing pour le relever du péché de paresse. Mais le malheureux criait à tue-tête: Sauve qui peut ! et comme je le serrai par la boutonnière pour le calmer, il fit mine de tirer son épée. Je sentis le vin de Constance me monter au cerveau.

Ce qui était écrit était écrit... Une heure après j'amarinais la corvette de la compagnie... Je fis mon devoir... Mais c'est là une chose dont je n'aime pas à parler. Qui diable, ajouta-t-il d'un ton brusque, vous priait de réveiller ce souvenir?

Et le capitaine Samuel, oubliant tout à coup la présence de son hôte, tomba dans un accès de rêverie.

Pendant ce temps-là le greffier examinait le lion et l'antre du lion avec une curiosité mêlée d'inquiétude. Le capitaine marquait à peu près la quarantaine et même un léger excédant de bagage II avait une taille ramassée, la membrane musclée, la tête rasée à la Cromwell, une longue figure ascétique bronzée par le soleil , avec un œil bleuâtre d'une remarquable douceur. Il portait ce jour-là la tenue officielle du créole, le chapeau de latanier, la veste blanche de basin, le pantalon de même étoffe et la cravate de foulard nouée à la Colin.

La cabine, coquette comme un boudoir et parfumée d'une odeur de sapin verni, racontait d'un coup d'œil la vie du marin en retraite. Le capitaine, en homme du métier habitué à ménager l'espace, avait réduit le moltilier à un bureau d'acajou à tribord et à une Bible in-folio d'Osterwald sur le bureau , à un hamac à

bâbord et un portrait gravé de Bonaparte, premier consul, au-dessus du haraac. Une paire de pistolets à canon de cuivre pendait à la cheminée; l'un, la batterie au repos et probablement encore chargé ; l'autre, désarmé et le chien retombé dans le bassinet.

La bavure de l'amorce encore marquée sur le cuivre avait je ne sais quelle mine sinistre qui exerçait une mystérieuse fascination sur la pensée du greffier. Il tournait autour de l'arme comme attiré par une influence magnétique. Il la contempla d'abord de loin, puis de plus près ; mais au moment oii il levait la main pour la détacher, le capitaine, réveillé en sursaut de son rêve, marcha sur lui l'œil étincelant, et lui rabattant le bras d'un geste d'autorité :

— Laissez cette arme, dit-il, elle est maudite!

Le greffier comprit que le pistolet renfermait quelque drame caché, et, de crainte de prolonger l'émotion du capitaine, il prit son chapeau.

— Au revoir, dit-il, j'espère que vous voudrez bien rendre une visite à mon parterre.

Et, penchant la tète à l'oreille du capitaine :

— Je vous montrerai peut-être une fleur... Mais ce n'est pas à moi à en parler.

-' C'est ainsi que ces deux hommes, partis de deux pôles opposés, firent connaissance pour la première fois, en vertu du principe des électricités contraires. Samuel Membrard avait commandé sous l'empire la goélette la Cossarde, pseudonyme saintongeais du faucon. A la chute de Napoléon, il transforma la Cos-

sarde en brick de commerce et il émigra à la Nouvelle-Orléans. Seulement de temps à autre il faisait un voyage de long cours à Bordeaux pour renouer connaissance avec sa patrie. Mais toujours morne à son bord et triste comme la mer, il semblait porter sur sa tigure le deuil de la France après l'invasion.

Calvé lui demanda un jour la raison de son exil et de sa tristesse. Le capitaine l'emmena dans sa cabine, tira d'une armoire un paquet d'étoffe tricolore, et le déroulant à la lumière;

— Tant que je ne verrai pas flotter cela, dit-il, au

mat d'artimon, je dirai : Samuel Membrard n'a pas de

patrie.

Un matin, cependant, du mois de septembre, qu'il rentrait en France, et qu'il cherchait du regard la balise de Terre-Nègre , il jeta un cri de surprise et appelant Calvé :

— Regarde, dit-il, le clocher de Saint-Palais. Calvé examina la côte une minute en posant la

main sur son œil comme une visière.

— C'est parbleu bien lui ; j'espère que nous allons rire maintenant.

— C'était lui en effet, c'est-à-dire le drapeau tricolore, qui flottait sur le clocher de Saint-Palais.

— Dieu soit loué ! dit le capitaine.

Calvé entonna un couplet de la Marseillaise.

— Je la sais toujours, dil-il, la vieille chanson.

Le capitaine Samuel parut croire un moment que

la révolution de Juillet allait ouvrir à la Cossarde la carrière de la gloire, mois lorsqu'il vit la nouvelle dynastie décidée à garder l'épée au fourreau :

— Fermons le livre du destin, dit-il.

Il remit le commandement de sa goélette à Calvé. Calvé lit mélancoliquement le commerce du cabotage. Il allait charger du sel à la Tremblade pour le porter à Amsterdam, et il rapportait du fromage de Hollande à la Tremblade, sans parvenir un instant à comprendre qu'on pût échanger autre chose sur mer qu'un coup de canon.

Quant au capitaine Samuel, il revint habiter Royan pour mourir, disait-il, au lieu de sa naissance, il acheta une maisonnette pittoresque postée au sommet de la falaise, avec une esplanade juste assez grande pour supporter un jardinet en terrasse et une espèce de serre en miniature. 11 passa tout d'un coup, par un contraste assez fréquent dans un caractère d'un seul bloc, de la vie dramatique du corsaire à l'idylle paisible du jardinier fleuriste.

Il vivait dans sa retraite, sans frayer avec d'autre visage humain qu'avec son tldèle Calvé et une gouvernante appelée Suzette. Il faisait du jardinage à corps perdu, bêchait, sarclait, plantait, arrosait du matin au soir, et le soir après souper il allait fumer sur le banc de sa terrasse et regarder la mer moutonner sur le rocher de Vallière. La voix de la marée lui apportait sur la brise saline une réminiscence de jeunesse. Il repassait de souvenir le poème agité de sa vie, et il res-

pirait en quelque sorte le passé dans le parfum du gardénia et du magnolier.

Après cette heure d'extase intime, il lisait invariablement un chapitre de la Bible, car, né d'une race huguenote et de plus élevé par une mère fanatisée de calvinisme, il avait une piété de race, exaltée encore par la solitude ; après quoi il regagnait son hamac et fermait la paupière au roulement confus de la lame et au coup de sifflet de la mouette.

Cependant sa vie mystérieuse, sa maison toujours fermée avaient répandu autour de sa personne je ne sais quelle atmosphère de terreur. Le voisinage l'appelait l'homme blanc, sur le témoignage de sa toilette, et regardait l'homme blanc comme un être suspect. Lorsqu'un pécheur l'apercevait debout sur sa terrasse au clair de lune, il disait : Voilà la Ganipote, et, craignant quelque sortilège, il donnait un coup d'aviron plus vigoureux pour échapper à l'influence de la vision.

Le greffier avait aff'ronté le préjugé pour visiter le capitaine. Premier fleuriste, jusqu'alors, de la contrée, il|tenail à connaître son concurrent; mais il rapporta une impression équivoque de cette première entrevue.

— Ce diable d'homme, dit-il en rentrant chez lui, doit avoir ^sur" la conscience quelque fâcheuse aventure.

Et pour chasser cette mauvaise pensée il prit son violon.

Car chaque jour de beau temps, du premier mai au premier octobre, après le coucher du soleil, il mettait invariablement un bouquet à son côté, et allait devant sa porte sur un banc de pierre, jouer une sonate à la belle étoile. Un barbet virtuose, appelé Tambourin, gravement assis devant lui comme un magot chinois, l'écoutait avec une attention soutenue et l'accompagnait de temps à autre d'un hurlement de sympathie. Le grel'ller jouait ainsi bien avant dans la nuit pour sa satisfaction personnelle, jusqu'à ce qu'il sentît l'instrument enroué par l'humidité trahir la bonne volonté de son coup d'archet. Alors il rentrait au bercail; il retirait le bouquet de sa boutonnière pour l'offrir à sa femme et reprendre auprès d'elle le cours d'une fidélité conjugale qui n'avait jamais baissé d'un bouton de rose ni d'un menuet.

Et nous autres , ses voisins, alors petits enfants condamnés à subir au fond de notre lit l'attentat périodique de la sonate à notre sommeil, nous n'entendions plus que la complainte entrecoupée des grenouilles dans l'étang de la Font de Cherve, et nous pouvions enflu nous abandonner au premier besoin de l'innocence.

Mon voisin Broutet, puisqu'il faut bien nommer le greffier par son nom, était un de ces hommes heureusement nés, qui ont le don de rester enfants toute leur vie, ou si vous aimez mieux poètes.

Treizième ou quatorzième fils d'un sénéchal de Pons, car à la fin du siècle dernier la paternité allait grand train, en vue sans doute de la consommation future de chair humaine, il appartenait de naissance à celte race mulâtre, moitié noblesse, moitié roture. Son père signait, sous l'ancien régime, Broutet de Fontenille, mais à la révolution le fils avait héroïquement supprimé l'appendice nobiliaire et signé Broutet tout court, en bon citoyen.

Après avoir d'abord essayé de suivre un cours de droit à Poitiers, il profita de l'élan du mouvement révolutionnaire pour apprendre à jouer du violon. Ce n'est pas que la fièvre du temps ne lui montât à

l'occasion au cerveau. A l'inauguratiou de la république à Poitiers, il porta un baril de vin sur l'autel de la patrie, et trinqua solennellement avec le citoyen Thibeaudeau à l'extinction de la tyrannie. Le premier il employa dans un acte public cette formule : Par-devant VÈlre suprême, ci-devant Dieu. Il trouvait l'Être suprême meilleur patriote.

Mais la levée en masse, hélas ! vint l'arracher de vive force à son pupitre de musique, et, par un arrêté en forme, signé de la municipalité, il dut partir pour la Vendée, en qualité de volontaire. Comme il possédait seul, dans sa compagnie, une paire de souliers, il obtint à l'unanimité le grade de capitaine. Il conduisait un jour un détachement à Parthenay, avec toute la candeur d'un virtuose, lorsqu'il reçut, dans un chemin creux, une décharge à bout portant, partie on ne sait d'oii, du ciel ou de l'enfer; car il n'apercevait devant lui, autour de lui, qu'une plaine de genêts, implacablement jaune, d'un bout à l'autre de l'horizon.

Le citoyen Broutet avait l'oreille trop musicale pour aimer le sifflement de la balle, il jeta son sabre dans un fossé et gagna incognito le port de Royan. C'était alors, pour le dire encore une fois, le coin le plus ignoré de la république. Là il perfectionna son talent de violoniste, il relut Jean-Jacques, il étudia la botanique par esprit d'imitation. Il ajouta même à son bagage une légère provision de géologie. De temps à autre il ramassait sur le bord de la mer une coquille fossile et la rapportait triomphalement à sa collection. La popula-

tion indigène, incapable de comprendre le prix d'une médaille antédiluvienne, comme dit Buffon, le surnomma Broutet Caillou.

Lorsqu'il eut dépensé son dernier écu à herboriser et à collectionner du foin et de la pierre, il songea sérieusement à aimer et il aima par contrat de mariage Mélanie Vialet, veuve sur le retour, d'un planteur de Saint-Domingue. Cette providence créole lui apporta en dot un droit à faire valoir sur une sucrerie brûlée au Port à Margot, une maison à Royan, entre cour et jardin, et enfin une borderie dans le Combot de Chantemerle, c'est-à-dire à peu près la provision de blé, de vin et de bois à brûler indispensable à un ménage, décidé à déjeuner d'une sardine sur la braise et à souper d'une salade. A cette légère prébende, le voisin Broutet ajouta sous l'Empire la place de greffier, véritable sinécure, car le juge de paix mettait son amour-propre, comme on peut le savoir, à terminer tous lesprocèspar une cote mal taillée.

Propriétaire foncier et mieux encore fonctionnaire public, mon voisin professa dès lors, en cette double qualité, un dévouement absolu au gouvernement régnant. Il traduisait ainsi cette fidélité inébranlable à chaque pouvoir :

A partir de l'année 1805, époque de son mariage, jusqu'à la première restauration, il porta une tabatière en cuir bouilli avec le portrait de Napoléon en effigie. Après la bataille de Waterloo et jusqu'à la révolution de Juillet, il adopta une seconde tabatière illustrée de

l'image de Louis XVÏIÎ, au milieu d'une auréole de fleurs de lis; et enfin à la chute de la branche aînée, il acheta une tabatière ornée de la ligure de Louis- Philippe sur le couvert et de la charte au microscope sur le verso.

— > Vous avez souvent chantre de tabatière, lui disait un jour un mauvais plaisant.

— Sans doute, répondit-il fièrement, mais c'est toujour le même tabac.

Devenu conservateur par le mérite de la propriété, il disait fièrement : Je pense comme ma terre. L'esprit de conservation en politique ramène naturellement h la religion. Le areffier rentra dans le dron de

ce c

l'Eglise, n y conquit bientôt la dignité de marguillier. Une fois assis au banc-d'œuvre, il voulut mettre son talent musical au service du Seigneur, et il sollicita le titre de maître de chapelle , c'est-à-dire de premier chantre au lutrin. Seulement, pour sauver le décorum, il ne chantait que deux fois par an, à Pâques et à la Fête-Dieu, mais à la Fête-Dieu de préférence.

C'était son jour. L'unique cloche de Royan sonnait a toute volée ; la procession sortait de l'église le crucifix en tête, au chant d'un psaume en faux bourdon. La bannière de la Vierge suivait, portée par une sainte en blanc, coiflee du bonnet pyramidal de Saintonge. Puis venait une escouade de petites filles, les cheveux épars, chargées de corbeilles de mousseline pleines de coquelicots cl de bluels. Sur leurs traces

loarcliaient les enfants de chœur, avec leurs ceintures rouges et leurs encensoirs; puis deux bedeaux, qui tenaient sur un plat d'argent, l'un lu fleur de la vigne, l'autre un épi de blé. Enfin deux diacres qui portaient sur des pavois les douze pains et l'agneau de la cène ; le curé fermait la marche en chasuble, sous un dais de velours, profondément recueilli en luimême, le Saint Sacrement devant sa figure. Enfin, derrière le curé, la foule défilait sur une litière embaumée de fenouil, entre deux rangs de draps de lit, piqués de roses, et en chantant des cantiques sur des airs d'opéra.

Lorsque la télé de colonne arrivait devant un reposoir, les petites filles faisaient halte, adressaient trois révérences au Saint-Sacrement, et, au signal que donnait le vicaire en frappant son missel, envoyaient des poignées de fleurs aux quatre vents. Les enfants de chœur s'agenouillaient à leur tour et se relevaient trois fois en balançant leurs encensoirs. A ce moment suprême, le greffier en surplis, derrière le dais du curé, droit et la tète dans le ciel, semblait savourer dans la fumée de l'encens toute la béatitude du paradis. A voir sa ligure resplendissante de je ne sais quelle volupté ineffable, on eût dit qu'il recevait pour son propre compte l'hommage des fidèles ; mais bientôt la procession reprenait sa marche, et le greffier, déployant une ouverture respectable de bouche, entonnait un nouveau cantique.

Malgré sa conversion, cependant il gardait toujours

— seau fond du cœur un vieux fonds de mythologie. Il associait étrangement dans son esprit le christianisme au paganisme ; il célébrait avec une égale ferveur la Fête-Dieu et la fête de la vendange.

La vendange, à cette époque, donnait encore prétexte à des scènes de folle gaieté, réminiscences égarées du culte de Bacchus. Les jeunes filles, ce jourlà, déposaient leurs habitudes de pruderie pour se livrer à des amusements d'une orthodoxie plus ou moins douteuse. Le greffier ne louait ni hommes ni femmes de journée ; il appelait simplement des ouvriers et des ouvrières de bonne volonté à vendanger, ou plutôt à ravager son vignoble. A peine arrivées sur le terrain, les vendangeuses, groupées en conciliabule, désignaient d'avance la victime de la fête, le bouc à immoler au dieu du griffarin et du muscat. C'était presque toujours le jeune homme timide et rougissant de la compagnie. Au moment où les ouvrières, inclinées sur le cep, paraissaient remplir consciencieusement leur panier, la plus entreprenante approchait en silence du patient et lui donnait traîtreusement le mus de vendaniie en lui écrasant une grappe sur la figure. Aussitôt ses compagnes accouraient à son secours, enveloppaient le jeune homme, le tiraient, l'une par une jambe, l'autre par une autre, jusqu'à ce qu'elles l'eussent couché sur le champ de bataille. Pendant le combat, le greffier prenait le violon, et, au premier coup d'archet, les bacchantes enlevaient le prisonnier de terre avec des

cris de victoire, et, après l'avoir balancé en mesure, le recouchaient sur son lit d'humiliation; puis elles fuyaient comme des perdrix effarouchées à travers le vignoble.

Le jeune homme avait le droit de laver son injure en rendant le mus de vendange. Mais, selon les règles de chevalerie et de courtoisie, il ne devait appliquer qu'un seul grain au lieu d'un grappe sur la joue de la jeune fille, et ensuite essuyer la blessure d'un baiser. Alors il engageait avec la première qu'il pouvait atteindre une lutte à outrance, sans capitulation ni miséricorde. Dans le désordre de l'attaque et de la défense, plus d'une tresse dénouée flottait au vent, et plus d'un fichu dérangé demandait grâce, jusqu'à ce qu'enfin les deux adversaires finissent par tomber sur l'herbe, rouges, haletants, l'un n'ayant plus la force de prendre sa vengeance et l'autre de la refuser. A ce moment, le greffier jouait encore un air de victoire, et la jeune fille allait mélancoliquement retrouver son panier et cacher, dans les pampres, sa défaite encore fraîche sur sa figure. Le soir, après un diner sur l'herbe, les travailleurs rentraient à la métairie et dansaient une partie de la nuit à la belle étoile. Le lendemain, ces jeunes filles, hier folles comme des grives, passaient gravement, les yeux baissés, auprès des vainqueurs, qui les avaient embrassées, de haute lutte, au sou du violon.

Enfin, mon voisin prenait un tel intérêt et puisait un tel bonheur h cette poésie d'existence, que.

faisant un retour sur lui-même, il disait souvent : — Je n'ai jamais eu dans ma vie un quart d'heure

de tristesse.

Mot imprudent dans la bouche de l'homme ; défi

insensé au destin. Le destin l'entendit et en garda

mémoire.

Le greffier réalisait le type parfait du mari galant, heureux de pouvoir dire en toute circonstance : Mon épouse. Il marchait toujours la tète levée, la poitrine ouverte, le pouce passé dans la brassière de son gilet. Un sourire intérieur semblait illuminer sa ligure comme pour mettre le monde entier dans la conlidence de son bonheur. Il portait d'habitude un habit marron, un pantalon de même couleur, échancré sur la cheville , et sur la devanture un carillon de cocoles. C'était le costume qu'il avait choisi le jour de ses noces, et, par sentiment de reconnaissance, il avait adopté à perpétuité la couleur marron.

Il entendait faire du mariage une bucolique en action, et il tenait sa femme sur le pied de poésie d'une bergère de Florian. Non-seulement il lui portait chaque soir le bouquet de sa boutonnière, mais, quelquefois encore, il glissait un madrigal dans le paquet.

Madame Mélanie, malgré sa résistance d'une nature légèrement prosaïque, subissait avec résignation ce culte bucolique, sans plus en comprendre le charme que le ridicule. Instruite d'une façon abréviative, elle savait tout au plus lire, h peine écrire ; mais, en revanche, elle possédait cette science positive du ménage, qui consistait à couler la lessive deux fois par an, à faire la fournée tous les quinze jours, à laver les planchers tous les samedis et à fourbir un système planétaire de grands et de petits chaudrons reluisants comme des soleils sur les étagères de la cuisine.

Le jour même de son mariage, le greffier avait voulu donner à sa femme un témoignage éclatant de sa tendresse, et il lui avait acheté une bourrique pour la transporter à la métairie du Combot. Il nomma son acquisition Galatée. Lorsque dans la suite des temps Galatée mourait , une homonyme prenait aussitôt la place de la défunte, ce qui finit par constituer une dynastie, sinon par droit de naissance, du moins par droit d'adoption.

Madame Mélanie voulait en retour donner un enfant à son mari, mais elle eut beau faire chaque année dans cette intention un pèlerinage à Saint-Eutrope et jeter une épingle dans la fontaine du saint, le saint refusait toujours d'apostiller sa demande. A la fin de l'empire cependant, la grâce opéra tout à coup, comme par miracle. Une frégate anglaise croisait devant le fort de Royan, et de temps à autre envoyait une bordée pour essayer In justesse de sou tir; au premier coup

— Gide canon, madame Mélanie accoucha d'une fille, avant terme, qui hésita longtemps à vivre et finit cependant par rester sur cette planète. Le père voulait l'appeler Hersilie, la mère Françoise, et par transaction on l'appela Marguerite.

^targuerite grandit avec cette lenteur étudiée que la nature met toujours à réparer une première inadvertance. La pauvre enfant, née d'une terreur, en garda longtemps la douloureuse impression. A six ans elle commençait à peine à parler, et à quatorze elle passait la journée à regarder stupidement la muraille, ou à épingler d'un air lugubre une poupée. A cette époque elle épelait encore l'alphabet. C'était à désespérer de son intelligence. Mais le greffier avait su lire, de son âme de père, au fond de cette âme muette, et disait, avec l'intrépide confiance de l'afïéction : son heure viendra.

Son heure vint en effet. Son corps en retard et frêle comme un jonc, prit tout à coup la grâce et l'ampleur de la beauté formée. Dans cette évolution décisive de la vie, elle retrouva son âme, jusqu'alors restée à l'état d'attente. Sa pensée, éveillée d'abord par la jpremière communion, tourna naturellement au mysticisme. La jeune fille éprouva plus que jamais la passion de la solitude, et dans sa longue séquestration volontaire, elle dévora la bibliothèque romanesque du greffier. Le hasard, sous la figure du vicaire de sa paroisse, lui apporta le premier volume des poésies de Lamartine. Ce jour-là le mystère était

accompli ; une main avait approché la flamme de riiiiile et la lampe allait brûler.

Marguerite était donc une de ces natures privilégiées ou plutôt disgraciées qui cherchent en vain un monde digne d'elles et le poursuivent de rêve en rêve, jusqu'à ce qu'elles tombent brisées sur un lit de douleur. C'est surtout au bord de la mer, cette chose rêveuse elle-même, que l'àme contracte la maladie de la rêverie. Il y a dans cette immensité mélancolique, dans cette succession monotone du flux et du reflux, dans cette agitation retombant éternellement sur elle-même une irrésistible puissance de contagion. Cette grande masse d'eau toujours bercée berce à son tour la pensée et l'emporte avec elle dans l'espace. La voix de l'abîme monte le soir à l'oreille à travers une atmosphère crépusculaire enveloppée de mystère. Souvent, sous un ciel voilé, le regard voit flotter au loin comme un spectre blanc. Est-ce une écume emportée au vent ou l'ombre d'un naufragé? Marguerite devait subir plus que personne, par une sympathie de nature, l'influence du voisinage de la mer. Le rhythme de la lame avait passé dans sa démarche; son pas traînait avec une indolence cadencée, qui, sans la sévérité de son front de Minerve, aurait semblé une alFectalion de coquetterie.

11 n'y a pas de poésie plus terrible qui puisse briser plus vite ce pauvre vase d'argile, homme ou femme, que la poésie intime de la rêverie. Chez le poète de profession, chez l'artiste, elle revêt une forme, elle

coule au deliors, elle évapore ainsi sa force meurtrière d'expansion ; mais chez le simple, chez l'ignorant, elle bouillonne sourdement, elle ébranle et torture la fibre comme une sibylle. Bientôt la solitude, aggravée d'une organisation nerveuse, jeta Marguerite dans cette exaltation suprême du rêve, voisine de l'extase. Une nuit le greffier entendit un cri suivi de sanglots; il monta dans la chambre de sa fille et la trouva renversée sur le parquet, les cheveux épars, les yeux ouverts, les lèvres agitées. Tl la secoua doucement pour l'arracher à son rêve ; mais Marguerite, en sentant la main de son père, frissonna de tout son corps, bondit sur ses pieds par une secousse électrique, et debout, immobile, elle passa la main sur son front, tourna autour d'elle un regard effaré, regarda fixement son père sans le reconnaître et poussant un profond soupir, courut se réfugier sous la couverture de son lit et s'évanouit dans un sommeil de marbre jusqu'au lendemain matin.

Le greffier cette fois crut sa fille atteinte de folie, et il alla consulter le docteur Rabinot.

— Ce n'est rien, dit le docteur en souriant, un mari guérira cela.

— Un mari guérira cela, répéta tristement le greffier. Mais où trouver le remède?

Marguerite manquait alors de l'ambition nécessaire à sa guérison. Lorsque son père, pour lui communiquer le feu sacré, la conduisait dans quelque lële

de village et Ja lançait d'autorité dans un bal, elle consentait à danser ou plutôt à marcher en mesure pendant un quart d'heure, et après ce témoignage public de résignation à la volonté paternelle, elle retombait essoufflée sur sa chaise, et reprenait l'expression glaciale d'une statue.

Elle montrait encore moins de disposition pour l'état de ménagère. Un jour sa mère voulut l'initier à je ne sais quel secret terrible de l'art culinaire ; elle, posa sur une table une assiette énigmatique, une aiguille enfilée, une paire de ciseaux tragiques et enfin l'oint sacré, composé de saindoux. Puis, elle alla chercher un poulet adulte dans la basse-cour, retendit entre ses deux genoux, mit ses besicles, et, d'une main tranquille comme le destin, pluma le ventre du patient. L'opération terminée, elle enleva d'un coup de ciseaux la crête de la victime... Marijuerite ne vit plus qu'un nuage, sa tempe bourdonna, le plafond tourna sur sa tète ; elle tomba évanouie sur les briques de la cuisine.

— Qui pourra jamais épouser cette fille, dit madame Mélanie avec une expression de dédain, elle ne saura pas même servir un chapon à son mari ?

Le soir après souper Marguerite, assise au coin de la cheminée la tète dans sa main , regardait quelque figure fantastique danser dans les flammes du foyer et cherchait à en deviner la mystérieuse énigme. Car, ainsi que toute femme nerveuse, elle avait une inclination secrète à la superstition. Elle croyait au

présage du vendredi, à la salière renversée. La nuit, au clair de la lune, elle crut entendre plus d'une fois courir dans le vent le bruit de la chasse Galeri. Elle passa enfin un printemps à chercher , dans la prairie, le trèfle à quatre feuilles, qui doit rendre à jamais heureuse la mains assez bénie pour le trouver. Elle ne le trouva pas, hélas !

XVÏI

Le capitaine Samuel avait promis de rendre au greffier sa visite, et pour payer à temps cette dette de politesse, il allait avant la fin de la semaine frapper à un espèce de guichet pratiqué dans une porte coché re.

Le greflier donnait en ce moment un coup de râteau à une allée; au premier appel du marteau, il accourut en veste de travail.

— Vous arrivez à propos, capitaine, mon parterre vient précisément de terminer sa toilette. Je crois, Dieu me pardonne, qu'il avait deviné votre arrivée.

Il prit familièrement son visiteur sous le bras, et il le conduisit dans ce qu'il intitulait son paradis terrestre.

Ce paradis terrestre avait débuté par l'état modeste de potager; mais, le lendemain de son ni.iriago, le greffier avait relégué les légumes dans la coulisse, et

sur la trace encore fraîche des choux et des poireaux il avait esquissé de sa main les savantes arabesques de ses plates-bandes et de ses boulingrins. Au centre de l'œuvre il avait dessiné deux cœurs unis et enfermé cet hiéroglyphe sentimental dans un quadilatère bordé de lavandes et de romarins. Puis il avait semé de droite et de gauche, pour rompre la monotonie de l'ordonnance, des bouquets de tamaris et des massifs de boules de neige, ou bien encore, dans la langue du pays, de caillebottes ; enfin il avait couronné l'œuvre par un coup de tète qui avait notablement compromis sa réputation de propriétaire sérieux.

Un mur, à la vérité écroulé par place sous le coup du temps, entourait primitivement le jardin. Pendant son veuvage, madame Mélanie avait fermé les brèches, en femme prudente, avec des fagots d'ajoncs. Or, un mur, même chancelant, a toujours paru la première ambition d'un homme assez heureux pour pouvoir distinguer le tien du mien sur cette planète. Mais, à l'époque de son entrée en fonction, le greffier avait inexorablement abattu cette clôture morose, et l'avait remplacée par une haie de sureaux.

Il aimait les sureaux, disait-il, pour leur modestie à la fois et pour leur sympathie, ils poussent courageusement, sans culture, dans toute espèce de terrain. Ils étalent en juin leur coupole d'argent sur la tète du passant, et envoient au loin leur vigoureux parfum dans l'atmosphère. A l'automne, ils suspendent au bout de chaque branche une grappe d'ébène, comme

un repas d'adieu servi aux derniers chanteurs de l'année, aux rouges-sorçres et aux fauvettes.

Après avoir créé son Eden, le greffier avait songé à le peupler, et il l'avait peuplé d'abeilles, ces voix errantes des fleurs, comme il le répétait souvent dans ses accès de poésie. Il avait disposé sa ligne de ruches, au midi, sous un toit de roseaux. Chaque jour il allait sur leur front de bandière assister aux évolutions de ces diverses républiques. Il leur adressait même des distiques à bout portant sans jamais en être piqué.

Allez et travaillez, diligentes abeilles, avait-il écrit sur le frontispice de l'appentis. Recommandation inutile, car les abeilles ont toujours passé pour les prêtresses aériennes du travail attrayant.

Mon voisin Broutet promenait donc son bote de platebande en platebande avec une sorte d'amourpropre d'auteur pour la création de son génie : car il avait mis là son àme tout entière, et il n'y avait pas un coin de son parterre qui ne dit symboliquement : J'aime Mélanie.

— Voyez-vous ces fleurs, disait-il au capitaine d'un ton de supériorité? Ce ne sont pas des étrangères, celles-là ; elles ont au moins l'avantage de savoir parler.

Et comme le capitaine semblait médiocrement partager l'enthousiasme du virtuose :

— Oui, elles savent parler, reprit le greffier dans un élan d'inspiration; lors-que vous oflVez une vio-

lette à une jeune tille, elle comprend l'allusion et baisse la paupière d'un air modeste pour mériter le compliment ; ou bien un bouton de rose, et elle rougit à la minute ; et sur l'autre rose éclose à sa joue, par esprit d'imitation, un honnête fiancé peut prendre en tout bien tout honneur un à-compte du mariage. Mais qui pourra jamais déchiffrer le sens caché d'un ceci, d'un cela? comment disiez-vous l'autre jour du Cap... du Japon... Autant vaudrait offrir par la même occasion un nè2;re ou un Chinois à sa belle pour lui expliquer le mot de l'énigme.

— Vous jetez une pierre dans mon jardin, monsieur Broutet, interrompit le capitaine, ce qui ne m'empêche pas d'admirer le vôtre en ce moment.

— Vous avez raison, répliqua naïvement le greffier, heureux de ce témoignage d'approbation. Vous trouvez en effet ici tout ce qu'il faut à un homme bien né pour vivre en paix, et attendre avec confiance la fin de sa journée. L'autre jour, vous m'avez enseigné ce que vous appeliez votre coup de partie ; puissé-je vous apprendre à mon tour le secret du bonheur. Venez ici, venez-y souvent, et peut-être, avec la grâce de Dieu, nous aurons plus d'une lois à échanger une bonne pensée.

Le capitaine serra la main du greffier.

— Vous avez du cœur, monsieur Broutet, nous pourrons nous entendre.

— Mais parbleu, interrompit le greffier en frappant son front, j'allais manquer à ma parole. Je vous avais

— luo —

promis, n'est-ce pas? de vous montrer la plus belle fleur de mon parterre.

— Marguerite ! cria-t-il dans l'espace.

L'espace garda le silence.

— Marguerite ! cria-t-il de nouveau. Elle lisait pourtant là tout à l'heure au bout de cette allée.

Au dernier appel du greffier^ les branches flottantes d'un berceau de chèvrefeuille frémirent comme écartées par la main invisible d'un esprit. Une jeune fille sortit avec nonchalance de l'arche de verdure et avança lentement, d'un pas rêveur, la tète inclinée sur l'épaule, le doigt posé sur la joue. L'autre main, repliée sur la ceinture, laissait pendre un livre ouvert feuilleté par la brise, tandis que le regard, encore plein de la lecture, errait vaguement dans le ciel.

— Mon enfant, lui dit le greffier avec un ton de solennité, salue le capitaine Samuel Membrard, l'honneur du pavillon français.

Marguerite salua le capitaine d'un air indiflerent, et posant sa tète sur la poitrine de son père, elle lui présenta son front à baiser.

Puis elle reprit le chemin de la maison, par une allée détournée, du même pas onduleux et lent, avec ce balancement de robe qui est comme l'écho mystérieux delà femme, prolongé sur son passage.

Cette apparition d'une minute éveilla soudainement dans l'ànie du capitaine un sentiment indéfinissable d'attraction à la fois et de répulsion. Il trouvait belle la fille du greffier, mais d'une beauté in-

quiétante, et il la suivit un instant du regard. Après même qu'elle avait disparu, il regardait encore l'allée où elle avait passé.

— Capitaine, reprit le greffier en voyant son hôte absorbé, je parie qu'en ce moment vous enviez mon bonheur.

— Oui, reprit tristement le capitaine, car je songe que je pourrais être le père de cet enfant.

Il éprouvait un indicible malaise, la foudre venait de le frapper.

— Et sans doute, reprit le greffier, vous pourriez avoir une fille de cet âge, si, au lieu de battre la mer, vous aviez eu dans le temps le bon esprit d'épouser une bonne petite femme comme la mienne, par exemple, entendue en poésie et en ménage.

Le capitaine laissa tomber la conversation, fit encore un tour de parterre d'un air distrait, serra brusquement la main de son liote et regagna sa maison,

— Son remords l'aura repris, dit en lui-même le greffier. Le fantôme de ce capitaine provençal doit toujours le poursuivre.

En entrant dans sa cabine, le capitaine Samuel ôta coup sur coup sa veste, son gilet, sa cravate. J'étouffe, murmnra-t-il. Puis il battit la breloque sur la vitre, demanda son diner une heure pi us tôt que d'habitude, gronda sa gouvernante pour avoir oubhé de deviner ce changement d'heure, trouva détestable un courfbouillon qu'il avait déclaré excellent la veille, et sortit de table avant le dessert pour aller fumer sa pipe sur la terrasse.

Il erra un instant d'une fleur à l'autre en jetant de droite et de gauche une bouffée d'impatience, et tomba tout à coup en arrêt devant son gardénia. Après l'avoir contemplé un instant en silence, il le transplanta dans un vase du Japon.

— Suzette, dit-il à sa gouvernante, va porter cette fleur à monsieur Broutet, à lui-même, entends-tu bien, à lui en personne.

— Comment, monsieur, vous donneriez à ce vieux fou cette fleur de l'autre monde qui vaut, disiez-vous, un louis, la bouture?

— Eh bien, mon enfant, voilà un autre louis pour la commission, car tout à l'heure je t'ai brusquée, ma pauvre Suzette, et pour cette faute je dois payer l'amende.

Suzette prit la pièce d'or en essuyant une larme du coin de son tablier. Mais à peine avait-elle soulevé son fardeau pour le porter à destination, que le capitaine l'arrêta par la manche.

— Laisse ce vase-là, dit-il, j'ai changé d'idée. Que ferait le greffier de ce jasmin?

Et il descendit sur la couche pour évaporer à l'air de la mer le bouillonnement toujours croissant de sa pensée. Un nuage venait du côté du midi; il alla audevant de l'orage, et quand l'averse tomba, il ôta son chapeau et il erra la tète nue sur la grève, à la pluie battante. Après avoir reçu cette douche du ciel avec une sorte de volupté, il rentra chez lui le corps ruisselant comme un filet; puis, tombant de lassitude dans son hamac, il essaya de dormir.

Il sortit aussitôt de sa balançoire avec un cri de fureur, et, marchant à grands pas dans sa cabine :

— Qu'est-ce que cela signifie? dit-il à haute voix comme un somnambule. Voyons, parlez, parlons; que me voulez-vous que je vous vois toujours là, éternellement là, un doigt sur la joue et un livre à la main?

Et, secouant la tête d'un air de mélancolie, il ajoutait à voix basse :

— Le capitaine Samuel a fait son temps et passé le détroit. Tu n'es plus, mon ami, qu'un pauvre trappiste grisonnant condamné à remuer un peu de terre sur ton coin de terrasse, jusqu'à ce qu'une main charitable t'en jette une pelletée sur la face. Allons, je vois que j'ai oublié Dieu ce soir pour la première fois, et Dieu m'oublie à son tour.

Il ralluma sa lampe, ouvrit sa Bible, la feuilleta un instant et en lut un chapitre.

L'influence mystérieuse du texte, assistée de la fraîcheur d'une nuit d'orage, ramena insensiblement le calme dans son esprit.

Mais le lendemain, au point du jour, l'appréhension du danger le préoccupait encore. Il alla faire un tour de promenade sur la jetée. Il monta à bord de la Cossarde, et, réveillant le contre-maître :

— Calvé, dit-il, fais ton paquet, nous appareillons au jusant.

— Où allons-nous, capitaine?

— Où tu voudras.

— Ce n'est pas marqué sur la carte cela.

— Eh bien 1 à Bayonne.

— Je commence à comprendre : l'autre va venir.

— De qui entends-tu parler?

Calvé pencha la tète à l'oreille du capitaine et lui dit d'un ton de mystère :

— De l'autre parbleu, de l'autre de Sainte-Hélène;

— lOo —

est-ce qu'il y a deux autres dans le monde entier? Le capitaine sourit.

— II est mort, mon pauvre Calvé.

— Mort, lui, allons donc, est-ce que je suis mort, moi? Tenez, capitaine, vous me cachez quelque bonne histoire. Vous n'iriez pas sans cela courir une bordée dans le golfe de Gascogne, quand nous n'avons pas une tonne de marchandise à porter de ce côté.

— Calvé, répondit le capitaine en prenant affectueusement la main de son contre-maître, j*ai quelque chose là qui me dit de changer d'air et de prendre le large.

— Si vous avez une mouche dans la cervelle, filons ; tant qu'il y aura un pouce de voile à bord, vous pouvez compter sur Calvé.

La goélette fit voile pour Bayonne ; mais, en vue du port, le capitaine donna l'ordre de virer de bord et de retourner à Royan.

— Capitaine, dit Calvé à cette brusque volte-face, il y a un de nous deux qui perd la tramontane.

Et il mit la barre sur Royan.

— Ce diable d'homme , murmurait-il en luimême, me tourne et me retourne comme une gaffe; il me dirait : Va là, et là serait un boulet en pleine poitrine que je ne pourrais résistera la tentation.

La Cossarde filait par une belle nuit étoilée du printemps sur une mer unie comme une lame d'acier; le capitaine, assis sur le tillac à coté de Calvé, contemplait en silence la longue traînée enllnnimée

du sillage; tout à coup il saisit le bras du contre-maître et le serrant avec énergie.

— Dis-moi, murmura-t-il d'une voix concentrée, as-tu jamais aimé?

— Tonnerre de Dieu, capitaine, si tout autre que vous me faisait cette question, je la lui ferais rentrer dans le gosier. Si j'ai jamais aimé? moi, Nicolas Calvé, tenez :

11 leva l'index à hauteur du regard.

— Vous voyez cet œil droit, eh bien, quand cette flammèche-là tombait sur un joli minois, le feu prenait aussitôt à l'étoupe, et de deux, et de trois, et de quatre que je pouvais dire, dans une seule relâche.

— Et tu appelles cela aimer! reprit froidement le capitaine.

— Je chauffais alors à la température du Sénégal ; demandez plutôt... Ah! diable, j'ai déjà oublié le nom ! Demandez à Peppa, à Pepitta, je le sais maintenant, enfin à la terre entière, depuis Madère jusqu'à Manille.

— Et tu pouvais manger?

— Comme un requin.

— Et tu pouvais dormir?

— Capitaine, voilà une question indiscrète.

— Et après ?

— Ni vu ni connu ; quand j'avais juré à une femme que je l'aimais pour l'éternité, je remontais à bord et je rentrais dans le devoir, car le devoir avant tout, c'est ma devise. Je respecte la discipline. Ah ! si l'autre

pouvait revenir ! Mais pardon, vous parlez là d'une chose dont vous n'avez jamais parlé. Je crois deviner... vous en tâtez.

Samuel garda le silence, et après un instant de réflexion :

— Je souffre, dit-il d'un ton ému.

— Tant mieux, vous voilà sauvé. Ce n'est pas de Taniour. On n'en souffre jamais. Car enfin, si vous aimiez, ce ne serait pas une femme en l'air, ce serait une femme comme une autre et il n'y a entre elle et vous que la distance de sa porte à votre porte; vous prenez votre heure, vous avez encore le pied leste, et au besoin vous pourriez entrer par la fenêtre. Si la petite vous tient rigueur, voulez-vous que je vous en débarrasse ? J'ai encore mon œil droit à votre service.

Le capitaine mit vivement la main sur la bouche de Calvé.

— Tais-toi, malheureux !

Il descendit dans sa cabine. Il acheva la traversée sans adresser une seule fois la parole à Calvé; on eût dit qu'à partir de ce moment il éprouvait contre lui un sentiment de répulsion.

Mais en mettant le pied sur la jetée de Royan, il avait pris son parti.

— A la guerre comme à la guerre, dit-il, je voulais fuir l'ennemi et il m'a suivi. Si j'avais marché à sa rencontre, je l'aurais peut-être mis en déroute.

Et il alla aussitôt faire une seconde visite au gref-

fier, pour mettre ea pratique sa nouvelle théorie. Marguerite brodait en ce moment, à côté de son père, sur un banc du jardin. 3Iais au lieu de saluer froidement le capitaine, comme la première fois, elle l'accueillit au contraire avec un sourire.

— Monsieur Merabrard, dit-elle, je vous remercie.

— Et de quoi donc, mademoiselle?

— Mais du bonheur que vous nous avez donné pendant votre absence.

— Mon absence peut vous faire quelque plaisir? reprit le capitaine d'un ton piqué.

— Que dites-vous là, monsieur, répliqua vivement Marguerite ; à chaque instant je répétais : Quel dommage que monsieur Samuel ne soit pas ici.

A cette parole dite d'une voix sympathique, le capitaine sentit courir un frisson.

— En vérité, mademoiselle?

— Vous nous auriez expliqué ceci et cela, car je dois vous avouer que le lendemain de votre départ mon père m'a montré votre serre en contrebande. Il y avait surtout une belle fleur blanche, faite comme une rose qui avait un parfum, je crois le respirer encore.

— Vous avez daigné la remarquer.

— Je l'ai admirée.

— Alors, c'est à moi à vous remercier, mademoiselle.

Tl dit cette parole d'une voix si émue, que Marguerite, troublée, changea tout à coup de conversation.

— Mais en revanche , quel vilain pistolet vous avez dans votre chambre, il a l'air de vous regarder de travers.

Le capitaine Samuel avait compté sur la froideur de Marguerite pour le guérir d'un commencement de folie. La bonne grâce de la jeune fille le rejeta tout à coup au fond de l'abîme.

— Que la destinée s'accomplisse, pensait-il en rentrant dans sa solitude.

— Prends ce vase, dit-il à Suzette en lui montraut le gardénia, et porte-le à mademoiselle Marguerite, à mademoiselle Marguerite, entends-tu bien, et non pas à son père ; j'ai changé d'idée.

Mais pendant que le capitaine changeait d'idée, un autre bomme en cLangeait aussi ; car, après avoir fait vœu de célibat à la suite de l'inûdélité d'une maîtresse, il méditait en ce moment-ci un mariage. Or, cet autre bomme, cousin par alliance du greftier, portait le nom de Placide Goupilleau. C'était un homme ni beau ni laid, plutôt laid que beau à la rigueur; vigoureux, sanguin, la flgure ample, le système chevelu d'un blond rouge, ce qui lui avait attiré le sobriquet de Poil-de-Bique.

Poil-de-Bique, maquignon de son état et à l'occasion boucher, cumulait la vente sur pied avec la vente au détail. 11 avait vu, un dimanche, sa cousine sortir de lu messe en robe lilas, et, soit l'effet de la robe, soit l'effet de l'imagination, après déjeuner, il avait dit, dans un élan d'admiration : Sapristi I

El, passant la main sous son menton, il avait ajouté :

— Voilà un beau brin de (ille ; quand j'aurai dégourdi ce visage, il sourira merveilleusement à l'étal pour attirer le chaland.

Il faisait encore un autre calcul en faisant cette réflexion. Il avait acquis à vil prix l'étang du Combot. A la vérité, l'étang ne produisait que des nénuphars et des sangsues. Les étourneaux allaient y remiser l'hiver et les renards manger les étourneaux. Goupilleau avait trop le génie de la spéculation pour avoir acheté cette grenouillère sans arrière-pensée. Il avait calculé que^ en desséchant l'étang, il aurait du jour au lendemain une prairie de première qualité pour son bétail. Seulement, ce projet présentait à l'application une légère difficulté. Le canal de dessèchement devait traverser la borderie du greffier. Proposer une opération de cette nature au greffier, c'était marcher à un refus. Epousons d'abord la fille, pensa-t-il, et ensuite nous verrons; nous glisserons en attendant un petit fossé dans le contrat de mariage.

Or, en sa qualité de maquignon ou deTalleyrand de champ de foire, il dépensa dans l'accomplissement de son dessein un talent de diplomatie, qui sur le tapis vert d'un congrès lui eut valu, à coup sûr, le cordon de la Toison-d'Or ou de Saint-Michel.

Le greffier donnait trop à l'art pour équilibrer exactement son budget. La dépense excédait chaque année

la recette. Il dut recourir à la bourse du cousin Goupilleau pour couvrir le déficit. La parenté expliquait naturellement la préférence accordée au boucher. Le consin Goupilleau voulait bien prêter la somme, mais seulement sur billet à bref délai. Le greftier signa le billet avec empressement et, avec le même empressement, oublia l'échéance. L'échéance arriva cependant avec la rigueur du destin. Le greffier ne put faire honneur à sa signature ; en voyant revenir le papier refusé le prêteur sourit.

— Dieu merci ! dit-il, voilà le premier coup de pioche de mon canal !

Et le soir même, abordant le greffier avec la physionomie d'une profonde contrariété :

— Cousin, lui dit-il, j'ai acheté le mois» dernier un pré dans le marais de Chenaumoine ; j'avais compté sur votre parole pour le payer.

— Si de chaque goutte de mou sang, reprit mélancoliquement le greffier, je pouvais faire un écu

— Parlons raisonnablement, interrompit le boucher, et laissons votre sang en repos. Avez-vous un ami qui consente à rembourser votre billet?

— Un ami, hélas 1 qui donc dans ce monde a un ami ?

— Diable ! reprit le boucher d'un air découragé.

il prit son menton clans la main pour tenir conseil avec lui-même, et, comme si une illumination soudaine venait de le frapper :

— Je voudrais pouvoir renouveler le billet que vous

avez souscrit; inallieureuseiiicnt, je dois payer demain ce maudit pré, sous [ici ne d'expropriation. Mais je connais quelqu'un qui, à ma prière, vous prêtera peut-être la somme dont vous avez besoin.

Le greffier respira, et prenant la main de son cousin :

— Merci! dit-il.

— Doucement, reprit le boucher, le prêteur a toujours voulu garder l'anonyme.

— Par modestie.

— Précisément, répliqua Poil de Bique avec un sourire d'ironie. Mon nom doit tigurer seul sur le billet. Seulement vous comprenez qu'après avoir manqué à un premier engagement, vous devez payer l'intérêt en dedans.

Le boucher entendait par cet idiotisme d'usurier l'intérêt retenu d'avance sur la somme prêtée. Le greffier consentit à cette anticipation.

— Et, déplus, l'intérêt à huit pour cent, ajouta le boucher.

— Mais c'est un intérêt exorbitant, contraire à la loi et à la morale.

— Que voulez-vous, cousin? c'est à prendre ou à laisser.

— Va pour l'intérêt à huit pour cent, murmura mon voisin Broutet.

— Et, en outre, votre Comme donnera hypothèque sur votre maison et votre borderic. Je vous le dis uniquement pour la facilité de la négociation.

Le greffier connaissait assez le Code civil pour comprendre le danger de cette dernière formalité. Il protesta énergiquement contre cette clause du contrat.

— C'est encore à prendre ou à laisser, répéta durement le cousin. Quand vous aurez à solder coup sur coup protêt, enregistrement du protêt, jugement de saisie, levée de jugement, signification du jugement, saisie, expertise, enchère, que sais-je encore? croirez-vous avoir fait un meilleur marché ?

— J'ai trop aimé la musique, interrompit tristement le greffier pour arrêter le fer rouge promené sur sa blessure ; mais si plus tard, à l'échéance de ce nouveau papier, la destinée voulait cette pensée donne

le frisson... j'aimerais mieux mourir que de vendre une motte de cette terre bénie... J'allais dire une chose que mon cœur doit garder.

Après avoir cherché jusqu'alors à effrayer son débiteur, Poil de Bique changea tout à coup d'attitude.

— Le hasard, dit-il, m'envoie encore une idée. Vous avez une tille à marier; vous pourriez bien trouver un gendre qui acquittera votre bilan.

Cette ouveture illumina l'esprit du greffier, sans qu'il osât toutefois appuyer sur cette pensée.

— J'accepte la proposition, dit-il.

Le cousin Goupilleau prit sa victime au mot et la conduisit immédiatement chez le notaire.

Mon voisin Broutet signa couramment l'acte menaçant qui pouvait un jour ou l'autre le déposséder de

— lio —

son propre foyer. Après cette détermination suprême, il sentit son cœurfaillir; un nuage passa sursa figure. Mais l'impitoyable Méphistophélès, le prenant amicalement sous le bras, l'entraîna sur la concbe de Royan, et là, au pied de la dune, en face de la mer, il souleva son chapeau, et le tenant une minute en suspension :

— Cousin Broutet, Hit-il, regardez -moi, et là Iran ohemenl, la main sur la conscience, comment trouvez-vous le militaire?

— Mais, fait comme un autre, répondit le greCtier tâtonné de cette boutade.

— Merci, cousin, c'est tout ce que je demandais.

Il laissa retoinber son chapeau, et relevant sa chemise sur son poignet :

— Regardez-moi encore cela, et là franchement, toujours la main sur la conscience, est-ce le fait d'un manchot?

— Ah çà, mon garçon, reprit le greffier de plus en plus élonné, où veux-tu en venir avec cette exhibition de ta personne?

— A ceci, mon cousin, (|ue votre fille me va, et qu'à mon tour je pourrais bien lui aller. Est-ce dit? Touchez là, marché conclu.

— ilT —

— DoucemenI, inonsioiir, reprit le greffier en redressant la tète avec le sentiment de la dignité paternelle offensée. Avant de parler de mariage, il faudrait d'abord...

— Avoir le consentement de votre fille. C'est entendu, le texte de la loi est formel à cet égard. Sans être savant, je connais moi aussi mon Code civil.

— Il faudrait savoir, reprit majestueusement le greffier, si ma fille pourrait...

— Quoi donc, cousin?...

— Vous aimer, parbleu !

— C'est encore convenu. Mais à quoi bon la question? Une femme mariée aime toujours son mari.

— Vous aimer d'avance, répliqua vivement le greffier.

— Ici je vous arrête, cousin ; vous émettez, à mon avis, une idée dangereuse. Une jeune fille bien élevée ne doit commencer à aimer que lorsqu'elle sort de la mairie. J'avais dans le temps un autre cousin missionnaire, le révérend père Goupilleau, aujourd'hui en paradis. Ce digne homme avait passé une partie de sa vie dans un pays nommé... comment donc? enfin n'importe. Je crois que c'est le Coromandel. Il racontait au retour que lorsqu'un Indien a une fille à marier, il met une branche à la porte de sa maison. Le passant entre si le cœur lui en dit et traite, de la main à la main, avec le père, la question du mariage. La femme pendant ce temps-là reste derrière le rideau ; elle ne connaît son mari que lorsqu'elle est

épousée. îl y a du bon dnns ce pays-ln; où en «prionsnous, grand Dieu î entre nous, si une demoiselle, une lèle de girouette, pouvait choisir le premier qui l'aura ensorcelée avec une [ilii ase de roman?

— .\;ais encore un coup... répondait le grefûer qui voyait crouler toute sa théorie .sur l'amour devant la brutalité de cette déclaration de principe.

— Voulez-vous que je vous dise toute ma pensée? interrompait Goupilleau II y a dans ce monde des petites filles sottes comme des oies, incapables de tricoter les bas qu'elles portent aux pieds, qui croient devoir faire des mines, du matin au soir, et jouer les façons rêveuses, parce qu'un clerc de notaire ou un surnuméraire de l'enregistrement leur aura glissé dans la main un poulet. Le métier d une femme ce n'est pas tout ce bavardage, c'est la soupe au lard à dîner, la bonne humeurà la veillée, et après, sufUt; je souffle la chandelle.

— Mais encore, reprenait le greffier, faut-il que le caractère de l'homme et le caractère de la femme puissent faire bon ménage.

— Eh, sans doute, cousin. Le caractère, le voici : J'ai tant, lu as tant, épousons-nous et nous serons plus riches de moitié. Moi, j'ai le bois de Courlay; toi, tu as le pré de Breuillet, marions le pré et la garenne ; toi, tu as le moulin à vent, et moi, une chaloupe; mettons dans le même lit la chaloupe et le moulin. Vous riez, cousin, mais en voilà assez sur ce chapitre. Au fait, je possède la borderie de Chàtelars, j'ai

l'étang du Conibot, nous en reparlerons plus tard ; je vous en garde la moitié. .Tr» ga^ne sur un bœuf tant, sur une vache le double, déplus j'ai la fourniture de la douane, en tout cinq mille francs bon an mal an de revenu. Parbleu, j'allais oublier un troupeau de moutons du Berry, acheté à la frérie de Réteau. Je vous donne dix minutes pour réfléchir, et, .si vous n'en avez pas assez, prenez-en douze. Sans vanité, je vous oflVe une occasion de placer votre fille en bonne maison.

Et poussant le coude du greffier Placide, Goupilleau ajouta sous forme de commentaire :

— Chaque dimanche, il y aura un gigot pour le beau-père. A ce soir la réponse. Ma foi, tant pis, je vous ai appelé beau-père ; le mot est lâché, je ne le retire plus maintenant.

Et il partit en sifflant l'air de la Boulangère.

Cette déclaration à brùle-pourpoint jeta le greffier dans une profonde perplexité; il avait d'abord songé à Mélanie Vialet, et il avait senti son cœur, outragé dans son premier dogme, frémir d'indignation; mais il avait songé ensuite à la parole du docteur Babinot, et il avait envisagé son cousin sous un nouvel aspect.

— Après tout, dit-il, cet homme a le caractère franc comme l'acier. H y a toujours de la re.'jsource avec la franchise.

Aussi lorsque dans la .soirée Goupilleau vint le retrouver, il l'accueillit avec bienveillance.

— Elj bien, vous acceptez ma proposition, dit le prétendant.

— Vous jurez Je rendre ma tille lieureuse, reprit le greftier.

— Ah ! cousin, pouvez-vous me faire cette question! Elle peut compter sur un petit cadeau le jour de l'an et la bride sur le cou pour sa toilette. J'aimerai toujours que ma femme soit bien nippée, mais après cela silence à la maison. J'entends que ma femme obéisse.

— Eh bien, je communiquerai votre demande.

— Et à quand le contrat?

— A la métive.

C'est la manière en Saintonge de prononcer la moisson.

Et comme à cette heure de la journée le greffier éprouvait toujours la démangeaison du coup d'archet, il congédia son visiteur et attaqua une sonate.

A dater de ce moment, Goupilleau allait répétant partout :

— La petite Broutet sera ma femme cet été.

Il espérait, par cette indiscrétion calculée, engager Marguerite ou bien la compromettre.

Or, un jour qu'à dîner le capitaine Samuel méditait dans son assiette, et que Suzette le regardait d'un air de commisération.

— A propos, dit-elle pour le distraire, c'est un bouquet de noce que vous m'avez envoyé porter?

— De noce ! répondit le capitaine d'un air troublé, comme si la gouvernante lisait au fond de sa conscience. Qui t'a dit cela?

— Mais Goupilleau lui-même, à son étal, pendant que je lui acbetais une côtelette.

— Le bouclier, répliqua le capitaine, aura voulu faire une mauvaise plaisanterie.

Mais c'est lui-même qui épouse mademoiselle Marsuerite à la métive.

— Ce n'esi pas vrai, dit le capitaine en repouss'ant vivement devant lui son assiette.

— Tellement vrai, au contraire, que ce matin j'ai rencontré la petite Parcot qui pleurait.

— Et pourquoi pleurait-elle?

— De jalousie, je suppose, parce qu'elle a eu dans le temps un accident avec Goupilleau, comme qui dirait... enfin elle a fait une absence. A son retour, elle avait maigri. Elle fomptait sur une réparation, mais l'autre prétend que la petite Parcot a écouté le lieutenant de la douane, et il pourrait bien avoir raison, car la jeunesse aime l'uniforme.

Pendant que Suzette parlait, le capitaine réfléchissait profondément en lui-même.

— Je vais savoir la vérité, dit-il tout à coup.

Et, boutonnant .sa veste sur sa poitrine avec ce geste .souverain qui indique une résolution suprême, il courut chez le greffier. Il l'emmena mystérieu.sement au fond du jardin.

— Monsieur Broutet, lui dil-11 avec une émotion contenue, je crois avoir un peu de cœur.

— Beaucoup, capitaine.

— Peu ou beaucoup, n'importe. Quand j'ai dit une chose, je la tiens, et si je disais que je rendrai une femme heureuse, je ferais honneur à ma promes.se. Je vous parle franchement, comuJe vous voyez; mais

franchise pour franchi?o : vnns mariez votre lîlle au boucher ?

— Sons réserve de son C(uisentement, répliqua le greffe r.

— J'espère que vous voudrez bien encore laisser la question au concours.

— Kst-ce que, par hasard, vous auriez un concurrent à présenter ?

— Peut-être.

— Un ami ?

Cette parole entra couiiue une épée dans la poitrine du capitaine.

— Je crois pouvoir, ^ans fatuité, affronter la comparaison avec votre cousin.

— Sans doute, balbutia le greffier; mais je pensais que vous aviez fait vœu de célibat.

— L'homme propose et le cœur dispose.

— Vous aimez donc Marguerite?

— Je l'ai vue et je l'ai aimée.

— Que ne parliez-vous plus tôt ; j'ai déjà donné ma parole.

— Et votre tille l'a donnée aussi?

— Pas encore.

Le capitaine respira.

-- Si elle tourne son regard d'un autre côté ?

— Alors comme alors.

— Vous parlez en bon père, répliqua le capitaine.

— Vous supposez donc qu'une jeune lilie doit choisir elle-même son mari?

Le capi laine regarda le fiçreffier d'un air d'étonnement.

— Quelle satisfaction pourrait trouver un homme h épouser une femme qui ne l'aurait pas choisi? Autant vaudrait acheter une négresse au marché.

— Vous reconnaissez donc que la femme a voix au chapitre dans le mariage et peut-être aussi dans le ménage.

— Je ne comprends pas la question; mais je sais sentir , et je sens que le jour ou j'aurai pris une femme devant Dieu, je l'emmènerai à mon foyer, et que, lui montrant ma maison, je lui dirai : Tout ce qui est ici est à toi désormais, ou plutôt il n'y a plus ni loi ni moi, ni tien ni mien, nous ne sommes plus qu'une seule àme et qu'une seule chair, une vie douhlée de toute la part que l'un apporte à l'autre; je lui demanderai la vertu que je n'ai pas, et je lui donnerai à mon tour celle que je puis avoir. Je lui prêterai ma force, elle me prêtera sa douceur. Je l'aurai toujours à côté de moi, comme une conscience visible où je lirai mon devoir à chaque instant. Si je fais mal, elle me montrera ma faute, et je tâcherai de la racheter. Si elle se trompe, au contraire, je l'avertirai de son erreur. Comme c'est le cœur qui aura parlé , elle m'en remerciera comme d'une nouvelle preuve de tendresse; et ainsi elle sera mon témoin comme je serai le sien sur celte terre d'épreuve. Appuyés l'un sur l'autre , nous nous aiderons l'un lautre à vivre comme il faut

— 4^25 — vivre pour attendre dignement la (in de la journée.

— Touchez là, dit le greffier ému en tendant la main au capitaine ; c'est ainsi que je pensais dans le temps, et que j'aurais parlé à madame Mélanie si j'avais lu la Bible comme vous; mais cette maudite bible cependant pourrait bien faire une difficulté, car, à vous dire la vérité, ma lille a toute la foi d'une bonne catholique, et, en passant le seuil de l'hérésie, elle pourrait craindre pour son salut.

— Je respecterai sa conscience, répliqua gravement le capitaine. Quand on prie Dieu de bon cœur, dans quelque langue qu'on le prie, on n'a au fond qu'une religion.

— Je présenterai votre requête à Marguerite, reprit le greffier en donnant une nouvelle poignée de main au capitaine.

— Vous le promettez.

— Je le promets.

— iV nous deux maintenant, dit Samuel en défi à son rival.

Il prononça cette dernière parole d'une façon signi° licativc en serrant la main du greftier.

Cette étreinte énergique, à l'appui de ce cri de provocation, envoya un frisson jusque dans la moelle du vieillard. Samuel Membrard perdait en ce moment le bénéiice de sa tirade biblique sur le mariage. La vie aventureuse du corsaire, sa figure tragique, sa réputatiori d'audace, l'énigme suspendue à la cheminée de sa cabine, tous ces souvenirs, tous ces mystères, tous ces

soupçons remontèrent à la fois h la pensée du greffier.

— Si cet homme allait tuer son rival, pensait-il avec terreur, le sang rejaillirait jusque sur la robe de Marguerite.

Il comprit alors le danj^er d'une fille à marier, et il résolut de trancher aussitôt le problème.

Or, un soir du mois de mai, la famille du greffier veillait dans une pièce du rez-de-chaussée, enfoncée au-dessous du sol par l'alluvion successive du terrain. La pluie tombait avec o{)iniàtrete depuis une semaine, et avait notablement refroidi l'atmosphère.

Le greffier avait en ce moment-là l'esprit visiblement travaillé de quelque préoccupation. Car, au début de la soirée, il avait fermé sa porte à la targette et tiré le rideau sur la fenêtre, comme pour envelopper la chambre de mystère.

Il allait, il venait les mains derrière le dos, de ce pas entrecoupé de haltes qui marque le mouvement décousu des pensées. Par instant il avait l'attitude d'un visionnaire immobile, occupé à écouter en luimême un invisible interlocuteur, et reprenait ensuite sa marche en gesticulant au hasard et en fai-

sanl sonner sous son talon les planches vermoulues du parquet comme les touches d'un clavier.

Un feu mélancolique de hois de pin brûlait dans la cheminée sous un marmite convulsive de bouillie de maïs. Madame Mélanie et sa fille travaillaient tète à lète à la lueur d'une lampe de verre posée sur une chiffonnière. Marguerite tricotait ou plutôt rêvait en passant une aiguille sur l'autre d'un air de découragement à donner le spleen à la grille d'un prison. La mère filait une quenouille de chanvre plantée dans sa ceinture et le fuseau échappé de son doigt frappait par saccade le plancher, remontait et redescendait sans cesse avec un ronflement d'une lugubre monotonie.

Tambourin dormait devant le foyer la tête sur le chenet, l'imagination sans doute troublée de quelque songe laborieux, car de temps à autre il tressaillait de tout son corps, il relevait la tête et jetait au sylphe errant de la nuit un aboiement de douleur. Près de cette âme en peine, un chat angora sommeillait hypocritement dans son manteau d'hermine tout en veillant, l'œil à moitié ouvert, sur sou voisin. Or, chaque fois que celui-ci rompait le statu quo, le tartufe fourré lui envoyait un coup de patte sur le museau, Mais Tambourin professait trop profondément par caractère le système de la paix à tout prix, pour répondre, en langage militaire, à cette voie de fait sur sa personne. Il secouait l'oreille et remettait sa tète sur le chenet.

La crépitation continue (îe la pluie sur les tuiles du toit, et le claquement intermittent des gouttières sur le pavé, semblaient encore plus assoupir ce groupe d'âmes refoulées en elles-mêmes et ensevelies chacune dans son monologue. Une vieille pendule, perchée au sommet d'une gaine de noyer avec un œil de verre au milieu, marchait cependant dans ce silence du tombeau. Le coup alternatif de son balancier, inflexible comme le pas du Destin, marquait que le temps avait gardé ses droits sur toutes ces existences. Par moment l'heure éteinte dans la sonnerie détraquée essayait de prendre la parole ; elle jetait un hoquet métallique, le balancier faisait un temps d'arrêt et recommençait son mouvement d'oscillation.

Enfin, après un de ces appels impuissants de l'heure à une voix morte, le greffier crut devoir interpeller sa femme, et debout de toute sa hauteur devant elle, la main dans sa poitrine :

— Mélanie, dit-il, pose ta quenouille et prête-moi toute ton attention.

Il adressa ensuite à sa fille un legard de tendresse.

— Et toi, Marguerite, laisse ton aiguille, et pendnnt que je parlerai, prie le Dieu de ton cœur de te dicter ta réponse.

Il promena sa main autour de sa tête comme pour recueillir l'inspiration.

— Tu sais, mon enfant, reprit-il, que le Seigneur, dans sa miséricorde, a voulu créer l'homme en deux parts, afin que chacune cherchfjt dans l'autre sa plé-

nitude. J'ai accompli cette loi de nature le jour où j'ai reconduit la mère ici présente, son front déjà éclairé de cette douce promesse qui devait être toi, ma bienairaée, dans une heure de bénédiction. Depuis lors j'ai toujours vécu, en elle, de cette vie à deux, qui est toute la somme possible de bonheur, sur cette terre de passage. J'ai toujours cherché aussi à lui rendre affection pour affection et à écarter de son pied la pierre du chemin. N'est-il pas vrai, femme, qu'à ce jour comme au jour du jugement dernier, tu peux me rendre ce témoignage?

Madame Mélanie comprit vaguement que son mari avait ce soir-là quelque nouvel accès d'exallation poétique, et, par esprit de conciliation, elle inclina la tète en signe d'assentiment.

— Eh bien ! ma ûUe, reprit le greffier, ce que ta mère a fait, tu dois le faire à ton tour pour obéir à l'ordre de la Providence. Ton heure est venue, mon enfant chérie. Y as-tu encore songé?

A celle sommation mystique, Marguerite sentit le froid de la mort passer sur son cœur; elle laissa tomber son front dans sa main, puis, relevant vers son père son regard humide d'une angélique sérénité:

— Pourquoi me demandez- vous de vous abandonner? La vie a été si bonne pour moi jusqu'à ce moment!

— Nous partirons de cette vie avant la fin de ton voyage ; il faut bien le laisser au bras d'un autre nous-

même, afin qu'an départ, nous puissions dire : Elle a du Qîoins quoiqu'un pour la protéger.

— Quai-jc besoin d'un protecteur? n'étes-vous pas mon bon nut^e gardien, et tant que vous le serez, je peux attendre.

— Attendre... grand Dieu! que dis-tu là, pauvre enfant... Tune sais donc pas...

Mais craignant de trahir la pensée cachée de sa détresse :

— Je ne veux pas brusquer ton affection, fais ton choix en toute liberté. C^t homme, quel qu'il soit, que tu éliias entre tous, sera, de ce moment, mon fils d'adoption. Je mettrai ton mérite sur sa tète, et, par la vertu de ce talisman, je l'aimerai comme toi-même.

— Mais je ne connais encore personne à nommer après vous dans ma prière.

— Tu te trompes, Marguerite, il y a déjà deux hommes, tous deux recommandables, qui ont déjà sollicite ta main et qui attendent ta réponse.

A cette révélation inattendue, Marguerite alla cacher sa tête de frayeur dans la poitrine du greffier.

— Sauvez-moi, dit-elle, je n'ai rien fait pour mériter ce malheur.

— Bassure-toi, mon enfant, l'un est ton cousin Goupilleau.

Marguerite pâlit.

— Et l'autre? murmura-t-elle d'une voix étouffée.

— Le capitaine Samuel Membrard.

— Et le second? ajouta-t-elle vivement.

— Mais je viens de le nommei-; écoute-moi, mon enfant, ta jeunesse passera, et avec ta jeunesse la première chance de mariage. Or, il n'est pas de plus grande infirmité dans ce monde que la condition de vieille fille, réduite pour toute société à son chat et à son serin.

— Puisque vous le voulez, dit Marguerite, j'obéirai. Mais, de grâce, laissez-moi le temps de demander conseil.

— Et à qui, mon enfant?

— A celui-là seul qui donne la force d'obéir. Après cet effort de condescendance, elle remonta

dans sa cellule et retomba sur son lit sufToquée de douleur.

— La soirée a été rude, dit le grefûer, mais le coup est porté.

xxin

Marguerite , condamnée pour la première fois à prendre une résolution, crut devoir faire une neuvaine.

Pendant neuf jours elle alluma une bougie devant la Madone suspendue à son chevet ; et, à genoux, la tèle collée à sa couverture, les mains croisées pardessus sa tète, elle invocjua éperdument l'assistance de la mère du Sauveur. Mais la vierijje Marie garda le silence. Hélas ! le cœur de la jeune fille le gardait le premier.

Comment pouvoir aimer, disait Marguerite en ellemême, un homme qui tue, qui saigne, qui met chaque dimanche un agneau éventré à la porte de sa maison? Je croirai toujours respirer une odeur à côté de lui et voir une tache sur sa figure.

Restait le capitaine Samuel. Mais le capitaine ap-

partenait à l'hérésie appelée la vache à Colas, et la Vierge ne pouvait, en conscience, conseillera Marguerite d'épouser un huguenot, damné d'avance. D'oii venait-il, d'ailleurs? Une sorie de mystère planait sur son existence.

Dans cette perplexité d'esprit la jeune fille à marier, abandonnée par sa patronne, résolut de remettre sa destinée à la décision du hasard. Elle cueillit un jour une pâquerette dans la prairie de la font de Cherve.

— Je donnerai, dil elle, à chaque feuille que j'enlèverai le nom d'un prétendant, et le nom de la dernière feuille arrachée aura la préférence.

Elle recita un Ave Maria pour mettre son âme en état de grâce et attaqua d'une main tremblante une première feuille.

— Goupilleau.

Puis une seconde feuille.

— Samuel.

Elle éplucha d'abord la pâquerette rapidement d'une main fiévreuse; mais peu à peu, à mesure que le dénoûraent approchait, elle ralentissait involontairement l'interrogatoire du destin, comme pour prolonger l'incertitude. Les derniers pétales disparaissaient lentement, et tombaient à terre en silence, comme les derniers rêves de bonheur. Il en restait à peine quelques-uns autour du calice. D'un coup d'œil elle voulut lire par anticipation sa sentence. Elle éprouva comme un vertige et passa la main sur son

front; elle avait cru voir que l'oracle disait Goupilleau ; elle continuait à efïeuiller la fleur d'un doigt inanimé, mais, à la dernière feuille, tout son être roidi éprouva comme un mouvement de détente.

— Dieu merci 1 dit-elle.

La feuille suprême avait désigné le capitaine Samuel.

Mais à peine avait-elle laissé échapper ce cri de satisfaction, qu'elle laissa retomber son bras et regarda d'un œil consterné les débris de la fleur que le vent roulait à ses pieds et emportait pêle-mêle avec la poussière de l'allée.

Chacun de nous a dans la vie son moment de superstition. Lorsque dans ce moment-là il accepte l'arbitrage du hasard, il l'accepte plus ou moins avec l'arrière-pensée d'appeler de la sentence pour peu qu'elle contredise la voix secrète du désir. Mais pour peu aussi que le sort décide dans le sens de l'inclination intime, alors on regarde son arrêt comme un témoignage de la complicité de la Providence.

Marguerite reprochait surtout au capitaine Samuel son péché originel de calvinisme; une feuille semée au vent avait suffi pour emporter son scrupule.

— Qui sait , ajouta-t-elle , si Dieu ne m'a pas choisie pour ramener cet homme dans la voie de salut ?

Confiante dans cette idée, Marguerite mit un jour de la semaine la robe lilas qu'elle mettait seulement le dimanche. Pour la première fois de sa vie, elle

jeta en passant un regard de complaisance à son miroir.

Elle descendit ensuite au jardin. En voyant passer dans l'allée de tamaris cette toilette extraordinaire, le greffier comprit que Marguerite avait entin accompli le vœu de la Glle de Jephté.

11 sourit d'orgueil.

— Déjà ! pensa-t-il ; elle songe à plaire. C'est le commencement de la sagesse. Eh bien, lui dit-il, est-ce ton cousin?

Marguerite secoua la tète.

— C'est donc le capitaine ?

Marguerite garda le silence.

— Ce qui est fait est fait, reprit le greffier; n'en parlons plus. Je vais l'envoyer chercher.

Et il expédia aussitôt une ambassade au capitaine Samuel.

Marguerite eut envie de fuir, mais le greffier la retint par le bras.

— C'est bien le moins que tu prennes ta part de son bonheur.

Un instant après, le capitaine Samuel entrait dans jardin.

— Monsieur Membrard, dit le greffier, je vous accorde la main de ma fille. Soyez heureux, mes enfants.

Le capitaine pâlit ; puis rougit et surmontant enfin son émotion alïecta la physionomie impassible du bonheur refoulé au fond de la conscience. Il avait aimé Margueriledu jour où il l'avait vue, et il l'avait aimée

sans espoir de retour. La plaiede son cœuravaitd'abord saigné en secret, et maintenant qu'il voyait son amour sinon partagé, du moins accepté, il souffrait encore, il doutait de la victoire. Il regarda tixemenl la jeune ûlle.

— Et vous, mademoiselle, que dites-vous?

Marguerite regardait le sable de Tallée, et dégageant du bas de sa robe une bottine digne de Cendrillon, elle semblait tracer un mot au hasard.

Le capitaine crut lire : « Oui, >' et cria d'une voix vibrante comme sa poitrine :

— Il y a donc encore des parfums dans Galaad ! Puis sa figure prit l'expression recueillie d'un

homme qui prie intérieurement.

— Que faites-vous là, capitaine? Vous perdez votre temps. Embrassez donc votre fiancée !

Samuel fléchit le genou et posa respectueusement sa lèvre sur la main de Marguerite.

La jeune fille fit vivement un pas en arrière ; elle avait senti cette lèvre la brûler.

Mais le capitaine avait l'àme trop pleine pour remarquer ce mouvement de frayeur.

— Merci, mon Dieu, dit-il.

Il tira sa montre.

— Vous avez donné enfin une heure de joie au vieux marin : que celte heure reste éternellement marquée là d'abord.

Il frappa son cœur.

— El là ensuite.

El il montra le ciel.

Depuis un moment le capitaine Samuel regardait Marguerite; Marguerite regardait toujours le bout de sa bottine, et le greffier regardait alternativement le capitaine et sa fiancée.

Lorsqu'il crut que l'éloquence du silence avait suffisamment parlé de part et d'autre, il tira sa tabatière de cuir bouilli, frappa de l'index l'effigie du roi Louis-Pbilippe, et soulevant le couvercle, il oflrit la communion au capitaine.

Le capitaine puisa modestement dans la tabatière constitutionnelle, et aspira sur le pouce une prise de complaisance en marin prudent, qui connaît le tabac de la régie et possède toujours, pour correctif, une bouteille de Makouba, dans son armoire.

— Mon tabac, dit-il, n'a pas précisément la même opinion que le vôtre, mais je le crois meilleur.

11 piil dans la poclie de sa veste une boîte d'or ornée

d'une garniture de brillants et d'une aigle surmontée d'une couronne.

A la vue de ce chiffre souverain, le greffier fil une inclination.

— Vous avez là un objet de luxe qui a dû vous coûter cher, capitaine.

— Il ne m'a rien coûté.

— Je comprends, vous l'aurez pris à l'ennemi.

— C'est Napoléon qui me l'a donné, répliqua le capitaine d'un air distrait.

— Napoléon? l'empereur Napoléon?... Vous avez donc servi dans son armée?

— Jamais.

— A quel propos vous a-t-il fait ce cadeau?

— A propos de rien, d'un petit service que je voulais lui rendre dans le temps qu'un pauvre diable comme moi pouvait encore le sauver. Mais laissons de côté cette anecdote, ce qui est passé est passé.

— Je soupçonne au contraire, que votre fiancée désire connaître cette histoire. N'est-ce pas, Marajuerite?

Mari^^uerite fit un signe d'assentiment et l'accompat^na de l'ordre irrésistible d'un sourire.

— Eh bien, voici l'affaire en un mot, reprit le capitaine, qui cherchait un dérivatif à son émotion. Napoléon avait essuyé, couime vous savez, un malheur à Waterloo. Il vint à Rochefort pour lâcher de passer en An.érique. .l'ailai le trouver à l'île d'Aix et lui monlrant du doigt la croisière anglaise :

— Je vous offre sur ma tète de forcer le passage.

— Parle, dit-il.

— Je possède, repris-je sans perdre le Gl, la goélette la meiilûure marcheuse de toutes les mers réunies. Un caboteur de ma connaissance me prête son lougre au prix coulant. Vous montez la goélette; toutes voiles dehors ! moi je monterai le lougre avec mon second Calvé, et je réponds de l'amiral antrlais.

— Que feras-tu, mon garçon, crois-tu le prendre à l'abordaiie?

Ce que je ferai? Je mettrai la barre sur le Bellérophon avec le pavillon parlementaire. Lorsque je le rangerai bord à bord, je dirai à Calvé : Prends le canot et tire-toi comme tu pourras de la bagarre.

— Et après?

— Et après, ni le lougre ni le vaisseau anglais ne navigueront sur la mer des vivants, et j'aurai crié une dernière fois...

— Crié quoi? dit l'empereur,

— C'est mon secret.

— Quelle France, dit-il, je perds. Et il ajouta un autre mot, Dieu me pardonne ; mais, comme je pouvais le prendre pour un compliment, je l'ai entendu seulement d'une oreille.

Il fouilla dans sa poche de redingote.

— Tiens, dit-il brusquement.

Et il me fourra dans la main sa tabatière encore pleine de labac.

Il approcha ensuite son l'auteuil d'une table verte que je vois encore, prit une plume, écrivit un billet, le plia, le cacheta et le remit à un officier de marine.

— Allez porter, dit-il, cette lettre au commandant eu Bellérophon.

Et, me congédiant ensuite du même geste qu'il renvoyait autrefois un roi ou un chambellan :

— Retire-toi, mon garçon. Il n'y a plus de terre en ce moment qui puisse me porter. Mais je te conlie mon frère Joseph.

— Et que vouliez-vous faire de votre lougre? reprit le greffier.

— Le faire sauter, parbleu, avec le navire anglais.

— Et vous auriez tenté cette folie?

J'avais vu la France envahie; j'avais trop vécu. Oh I si l'homme qu'ils ont assassiné là-bas jour par jour, minute par minute, ressuscitait sur le rocher au bord de la fontaine où il dort, et qu'il eût encore besoin d'un homme de cœur, je voudrais avoir dix mille vies pour les perdre toutes à la fois. Mais silence, il ne dort pas, il vit encore, il vit toujours dans les poitrines cicatrisées comme la mienne, et si jamais un jour, plaise à Dieu que je ne sois pas alors couché sous l'herbe, l'Europe mettait la France au défi, quelque chose de lui, le souffle héroïque de son esprit soufflerait encore à travers les plis du drjipeau.

Pendant que le ca[)itaiiie pron(tnçait celte der-

nière parole, Marguerite lui serrait la main à la dérobée.

— Je crois que je vous aimerai, raurraura-t-elle à voix basse dans une effusion de naïveté.

Et elle plongea jusqu'au foud de lame de cet homme intrépide son long regard bleu qui semblait venir de l'intini.

Le capitaine sentit son être traversé par l'électricité de ce regard, et, pour maîtriser l'émotion de la secousse intérieure, il battit le briquet et alluma sa pipe, moitié par embarras, moitié par distraction.

Mais pendant qu'il fumait sans ménagement pour sa fiancée, Marguerite crut voir à travers la fumée comme une ligne blanche glisser sur la joue, du marin. Si c'était une larme! c'était bien la première qu'il eût versée.

— Vous aimiez donc bien l'Empereur? reprit le sreftier.

— Je ne l'aimais plus, répliqua le capitaine.

— Et cependant vous vouliez le sauver.

— Il avait tué la république, sans doute, il avait congédié Joséphine ; mais en dépit de tout, sous son règne la France tenait le haut du pavé : elle aimait la gloire, elle respirait la poudre, tandis qu'aujourd'hui lorsque le voisin lui marche sur le pied, elle dit merci et fait la révérence. Alors je vivais. Libre à mon bord et maître de l'espace, j'écumais les mers de ces forbans d'Anglais.

— Vraiment, capitaine, vous pouviez mettre votre

bonheur à tuer ou blesser de pauvres diables que vous ne connaissiez pas, qui ne vous connaissaient pas davantage, qui passaient de contianoe, à la grâce de Dieu, sous le ciel commun, hommes faits de chair et d'os comme vous, baptisés comme vous, vos semblables, vos frères entin I J'ai essayé de la guerre, moi aussi, du temps de la république. J'ai vu tomber un homme à mon côté d'une balle dans la poitrine. Tl a ouvert la bouche comme pour bailler, et ensuite il a roulé sur Therbe. Ce jour-là j'ai appris à réfléchir et j'ai maudit ce que vous appelez la gloire.

— Les Anglais, mes frères ! que dites-vous, monsieur Broutet? Savez- vous cpie ces frères-là, je les poursuivrais à coups de canon jusqu'au fond des enfers? Je crois avoir, moi aussi, mes sentiments d'humanité. Lorsque je capturais un négrier, je donnais toujours la liberté à la cargaison. Mais les Anglais, mais les hommes rouges qui ont fait périr mon père sur les pontons, et avec mon père tant d'honnêtes patriotes !... Tenez, je dirais peut-être des choses qu'un chrétien ne doit pas dire; mais je voudrais encore reprendre dans leuis veines le sang qu'ils ont versé. L'empereur avait donc un mérite; il empêchait l'Angleterre de dormir, et, après tout, il a fait de la France la première nation.

— Par l'étendue, je l'accorde, mais pour combien de temps?

La France en eflét débordait sur l'Europe ; elle avait conquis la Hollande, démembré l'Italie, inféodé

l'Allemagne; mais en tin de compte que restait-t-il à la fin de l'Empire de cette glorieuse maladie d'hydropisie? Notre ancienne frontière rognée, en plein congrès, d'un coup de ciseau. On ne faisait autre chose en ce temps-là que tuer ou être tué. Et ce n'est pas pour cela probablement que les femmes accouchent dans un Etat bien réglé.

Lorsque Marguerite vit le feu engagé entre son père et son fiancé, elle déserta prudemment le champ de bataille et remonta dans sa cellule. Elle reforma derrière elle la porte avec précaution, et tomba dans un fauteuil, brisée d'émotion comme au sortir d'un de ces rêves confus, gracieux et pénibles dont l'âme recherche en vain à ressaisir la trame et à rétablir le sens au réveil.

Le greffier habitait une vieille petite maison h un seul étage, appelée dans l'ouest de la Fronce une chartreuse. Un toit de tuiles bombées débordait sur la muraille et projetait au soleil son ombre dentelée sur la façade; chaque fenêtre coupée en croix par un meneau était garnie de petites vitres bosselées en l'orme de fonds de bouteilles; la porte de chêne massif incrustée d'une mosaïque de clous à tête de dia-

maDts ouvrait prudemment sur une cour d'entrée.

Une treille séculaire de muscat abandonnée à son inspiration, circulait capricieusement sur la muraille et envoyait ses pampres indisciplinés courir, en enfants perdus, le long des poutres de la corniche, au milieu d'une tribu de nids d'hirondelles. Une fontaine surmontée d'une colonne en maçonnerie coulait en face de la maison et versait par une chenelle de boisson intarissable babil, dans une auge de pierre, nommée un timbre dans la langue du pays.

De sa fenêtre Marguerite pouvait apercevoir, par une échappée, à travers l'allée de cyprès du couvent la pointe de Valière où la vague montait, croulait et remontait sans cesse en fumée. Sa chambre, modestement blanchie au lait de chaux et recueillie comme une àme toujours repliée en elle-même, contenait une couchette garnie d'indienne, une table de noyer recouverte d'un lambeau de guipure et d'une buire verte que chaque soir, à l'heure de l'angélus^ la jeune fille allait remplir à la fontaine. Au-dessus de la table pendait un miroir encadré d'une baguette en ferblanc autrefois doré et orné d'une branche de buis et d'un bouquet de lavande.

C'était là le mystérieux sanctuaire parfumé d'ordre et de simplicité où Marguerite avait attendu jusqu'alors, d'un cœur résigné, le mot de la vie humaine; là qu'elle venait chaque soir respirer à sa croisée l'âpre senteur d'un pot de basilic , et regarder le ciel étoile comme pour chercher, dans ce grand livre

— iAl —

cabalistique, écrit en langue de l'eu, l'horoscope de sa destinée.

Aujourd'hui elle venait dire adieu à ces murs poétisés et sanctifiés par tant de rêveries et de prières. Elle semblait les regarder ce soir-là pour la dernière fois, et cette pensée rejailhssait du fond de son cœur en soupirs de tristesse : car cette chambre qu'elle devait bientôt abandonner, ce n'était pas seulement la pierre du mur ou l'indienne du rideau, c'était sa vie, son âme, sa liberté, cette part réservée d'ellemême, lorsque, fatiguée du bruit du jour, elle éprouvait la volupté mystique de rentrer dans la solitude comme dans une seconde conscience.

Et maintenant il lui fallait déserter cette existence prévue, connue, paisible, heureuse dans sa monotonie, pour qui? pour quoi? pour un inconnu et un perpétuel tète-à-téte avec cet étranger. Elle interrogeait en elle-même, avec un sentiment de terreur, ce mystère intitulé un mari. Que peut vouloir dire cet homme qui vient un jour, en habit noir et en cravate blanche, prendre par la main une jeune fille voilée de mousseline comme une première communiante et la conduire en cérémonie devant le buste en plâtre du prince régnant? Et là d'un mot juré d'une voix tremblante sur une écharpe, cette jeune fille dépose à l'instant même son nom, le nom de son père, ce signe sacré de la personne, pour porter le nom d'un autre, et pour dire : cet autre sera moi désormais, je respirerai de son souffle et je voudrai

— liîS —

par sa volonté. Los vins coulent ensuite sur le sacrifice; les viandes fument jusqu'à la nuit, les refrains allégoriques , les épithahunes audacieux retentissent au dessert, jusqu'à l'heure où les bougies meurent d'épuisement et où les tètes des convives tombent de sommeil. Alors la mère prend un flambeau, sa fille la suit en chancelant ; une porte retombe : c'est la porte de l'éternité.

Peu à peu, cependant, l'ombre avait envahi la chambre de Marguerite. Un rayon oblique de lune, glissant de la fenêtre ouverte à travers les pampres agités de la treille, allait jouer dans les rideaux de son lit ; la brise humide de la grève, en passant sur son front, rafraîchit sa pensée. Elle ressentit dans tout son être comme une impression de défaillance. Elle laissa retomber sa tète sur sa chaise et ferma la paupière.

Or, pendant qu'elle reposait ainsi dans une sorte d'anéantissement, les rideaux du lit frémirent avec force, un spectre en sortit, un homme pâle comme un cadavre, il avait une balle au front et la blessure saignait encore. Il marcha lentement vers la chaise de Marguerite, pencha sur elle sa tète sans regard. La jeune fille sentit comme une goutte de sang couler sur son visage. Mais le fantôme mil le doigt sur sa lèvre ; Marguerite crut entendre une voix qui disait : C'est lui qui m'a tué; il a posé le pistolet là.

Marguerite jeta un cri d'horreur. Ce cri chassa la vision. Lorsqu'elle rouvrit la paupière, le rayon de

lune flotlail toujours dans les rideaux. Elle prèla encore l'oreille.

La discussion sur l'empire avait suivi son chemin entre le capitaine et le greffier, c'est-à-dire qu'elle avait passé du jardin dans la rue sous la fenêtre même de Marguerite, et menaçait d'aller jusqu'à l'extrémité de Royan.

— Oui, capitaine, criait le greffier avec animation, je vous le dis et je vous le redis dans toute la sincérité de mon àme, j'aimerais mieux encore un roi sans cérémonie, qui régnerait le parapluie sous le bras, au lieu de faire du tapage dans le monde et de la poussière. On vit du moins, sous celui-là, en toute assurance, sans aller mettre le feu à la demeure du voisin, au risque de voir à son tour brûler sa propre maison. Mais une idée enjambe sur l'autre, et à force de tirer à droite et à gauche, vous avez oublié de me dire, ou j'ai oublié de vous demander, quel usage vous avez fait du roi Joseph.

— Je l'ai conduit incognito à Taupignac, répondit le capitaine. Le lendemain, au petit jour, je l'ai embarqué dans ma péniche à la barbe de la douane. Le douanier soupçonna bien quelque marchandise de contrebande ; mais il connaissait l'humeur de Samuel Membrard, il tourna prudemment la tète d'un autre côté. Uneheure après, je déposai le monarque cchapj)é en rade du Verdon , sur le brick américain le Coiiimerce^ capitaine Misservey. J'avais connu dans le temps le capitaine pour avoir enlevé avec lui une cor-

vette anglaise à l'abordage. Je lui glissai un nom de fantaisie en lui remettant Joseph.

— C'est bien, dit-il, descendez cet homme à fond de cale, et je vous promets^ avec l'aide de Dieu, de le rendre sain et sauf à destination.

Et comme j'allais regagner ma péniche, il me tira par la manche de mon habit.

— Je sais le nom de votre homme, c'est le citoyen Carnot.

— C'est mieux, répondis-je.

— Mieux?... allons donc. Je crois que le capitaine Samuel a perdu l'habitude de parler.

Le capitaine américain donna un coup de sifflet, et le Commerce appareilla un instant après. Je vais en faire autant pour le voyage le plus agréable de mon existence. La nuit est avancée, adieu, monsieur Broutet.

Mais en regagnant sa maison, le capitaine Samuel aperçut un homme en face la croisée de Marguerite. Il reconnut Placide Goupilleau.

— Que faites-vous là? dit-il brusquement. Le boucher reconnut à son tour le capitaine.

— Parbleu ! dit-il d'un ton dégagé, je regarde la fenêtre de ma future.

— Dans ce cas, passez votre chemin.

— Pourquoi dites-vous cela?

— Parce que j'en ai le droit, répliqua le capitaine.

— Je comprends maintenant.... La petite aura changé d'idée.

— iSi —

Et il battit prudemment en retraite. Le lendemain, il disait à son étal pour venger son humiliation :

— Savez-vous la nouvelle? Tia petite Marguerite épouse la Ganipote.

Et il ajoutait en lui-même :

— Mais je tiens le billet.

A quelque temps de là, par une éclatante journée de dimanche, la foule amassée au sortir de la messe, devant la chapelle du couvent, vit déhoucher de la route de la Tremblade le spectre d'une vieille voiture désordonnée dont les roues de derrière semblaient vouloir rester en chemin tant elles fonctionnaient à distance du centre de gravité.

Cette relique massive de la carrosserie du dix-huitième siècle vint lourdement échouer devant la porte cochère du greffier. A en juger sur l'apparence, elle devait contenir quelque personnage important du voisinage. Car le charretier Larose avait attelé à cette baraque roulante ses deux chevaux d'élite Brindamour et Cambronne, et lui-même, installé en postillon sur Brindamour , conduisait fièrement l'équipage.

— io3 —

Le garde-champètre Gargani, malgré sa dignité de fonctionnaire public, debout sur le siège de derrière, et, accroché à la boucle d'une courroie absente, fuisait l'office de valet de pied, et, lancé en l'air à chaque cahot, luttait avec un courage méritoire pour conserver la perpendiculaire.

Au moment de l'arrivée, Larose leva le bras au ciel et exécuta, au-dessus de sa tète, une étincelante fantasia de coups de fouet. A ce signal d'appel, la porte du greffier poussa un cri aigu et décrivit en arrière un arc de compas.

— Hue ! cria le postillon en voyant le passage ouvert.

Et il allongea un coup de fouet à Cambronne. Cambronne gardait l'immobilité de son glorieux homonyme à la bataille de Waterloo.

— Hue ! répéta Larose avec un redoublement d'énergie.

Et il appuya vigoureusement son éperon sur le flanc de Brindamour.

lirindamour soufflait do fatigue, il continua de souffler.

— Hue! mille tonnerres!

— Quatre-vingt douze ! cria une voix du fond de la calèche.

Larose, prit alors le parti de frapper à tour de rôle sur l'attelage récalcitrant avec le manche de son fouet.

Cette fois, les chevaux roidirent leurs jarrets en

faisant feu des quatre pieds sur le pavé, et d'un coup de collier suprême entraînèrent la voiture dans la cour du greffier.

Gargani sauta de son siège et ouvrit la portière. Une demoiselle endimanchée, avec toute la coquetterie empesée d'une toilette de campagne, descendit lestement de voiture. Gargani plongea ensuite la moitié du corps dans le gigantesque carrosse. Il en retira d'abord une canne à bec de corbin, et ensuite un petit vieillard, encore vert, espèce d'alderman d'une obésité remarquable, enveloppé d'une redingote jusqu'à la cheville, et coiffé en premier lieu d'un bonnet de soie noire, rabattu sur l'oreille, et en second lieu d'un chapeau, gris en dessus et vert en dessous.

Après avoir mis pied à terre, le vieillard étira la jambe gauche, puis la jambe droite, pour constater que les violents mouvements d'estrapade du voyage n'avaient endommagé aucune partie essentielle de sa personne.

Au milieu de cette vérification sur nature, la cloche de la chapelle vint à sonner. Il souleva son chapeau et fit dévotement le signe de croix. Après quoi, il tira de son cousset une bourse de laine fanée, en forme de bissac, prit dans un premier compartiment une pièce de cinq francs, et dans le second sac quatre sous en décimes. Il laissa tomber la pièce de cinq francs d'une certaine hauteur dans la main de Larose.

— Voilà pour la course, dit-il.

Puis lui glissant brusquement les quatre sous de monnaie :

— Voilà pour le pourboire !

■ — Hein ! fit Larose en laissant la main toujours tendue ; ces enfants sont sans doute là pour annoncer leur papa.

— J'exécute nos conventions.

— Nos conventions? répéta le charretier avec la candeur d'un homme habitué à perdre à volonté la mémoire.

— Oui, rappelle-toi bien.

— Je me rappelle que vous m'avez promis cinq francs de pourboire.

— Si toutefois...

— Histoire de plaisanter.

— Histoire sérieuse, au contraire. Tout marché, dit le Code, est valable quand il a une cause et un objet.

— Voyons la cause, dit le charretier.

— C'est la promesse que tu as souscrite, en partant, de ne pas jurer.

— Et l'objet?

— C'est la retenue que je devais te faire par chaque juron. Cai un bon chrétien doit toujours empêcher le prochain de commettre un péché.

— Dame 1 oui et non, dit Larose convaincu par le cri de sa propre conscience, et de plus, écrasé sous l'autorité du Code civil.

— Eh bien ! regarde, dit le vieillard en tirant son

calepin. J ai fait une marque à chaque infraction du traité. Tu peux compter, en voici le montant.

— Comptez vous-même.

— Il y a quatre-vingt-douze croix. J'ai fait la dernière à l'instant même, sur le seuil de la porte cochèie. Or, le prix de chaque délit étant d'un sou, c'est huit sous que je te redois; car, qui décent retire quatre-vingt-douze... Tu sais l'arithmétique?...

La rose eut envie de jeter l'ironique pourboire qui de cent retire quatre-vingt-douze à la tète du vieillard, et d'aller d'une trotte jusqu'à la centaine.

— Que voulez-vous, dit-il, cette brouette roule si mal, que du diable si mes chevaux auraient jamais pu la tirer des ornières sans la langue qui leur rafraîchit le jarret.

Le vieillard remit froidement sa bourse dans sa poche, sa canne sous son bras, passa une main sous chaque basque de sa redingote, pour la ramener en avant, et, marcha magistralement dans la direction de la maison du greffier.

Larose détela en murmurant Cambronne et Brindamour; puis montrant le poing au vieillard :

— Bien joué, camarade, dit-il à voix basse, mais à charge de revanche.

Il détela ses chevaux en grommelant et les conduisit à l'écurie.

Le greffier et le capitaine Samuel, en qualité de membre surnuméraire de la famille, allèrent recevoir le nouvel arrivant sur le pas de la porle, et le i»renant

chacun par un bras l'introciuisirent dans la maison avec le ménagement commande d'un côté par sa goutte et de l'autre par son volume.

Or, tout cela, goutte et embonpoint, représentait le juge de paix Jérôme Lalande. Il résidait toute l'année à une lieue de son prétoire, au château de Chaillevette, bien national qu'il avait acquis tout meublé à l'époque de la Révolution. Chaque jeudi de la semaine, comme on l'a déjà dit, il allait rendre la justice à cheval, au chef-lieu de canton.

Mais ce jour-là une circonstance exceptionnelle l'avait engagé à tirer du hangar la calèche séculaire du dernier baron de Chaillevette. C'était l'arrivée d'Emilien Sabran, son neveu, ou plutôt son fils d'adoption, qui faisait en ce moment son cours de droit à Paris. Jérôme Lalande avait voulu recueillir son neveu iw ficocho, et pour plus de solennité, il avait amené avec lui Isabeau, fille avouée depuis peu de temps seulement, car Jérôme Lalande avait toujours vécu par esprit de dévotion à l'état de célibataire.

Pendant ce temps, madame Mélanie Broutet, enfermée dans sa cuisine comme dans une place forte, épuisait toute la science culinaire de son répertoire pour faire honneur, comme elle disait, à un monsieur de Paris. Une tonrle, de la dimension d'une esplanade, bouillonnait à petit bruit dans la cheminée. Une loubine,' ou perche de mer, rôtissait glorieusement sur un lit de laurier. Un lournebroche, possédé de la fureur sacrée du derviche, emportait

dans son mouvement de rotation une dinde respectable, sous le nom de pcrrot. Ailleurs, enfin, une terrine de lait bouilli tournait subitement au caillé par l'opération magique d'une poignée de cbardonnerette.

Marguerite, de son côté, exerçait son goût prononcé pour l'art en étalant sur la table une nappe coquettement nouée à chaque coin, et en disposant, de couvert en couvert, une serviette pliée tantôt en forme de cocotte, tantôt en forme de portefeuille.

L'heure du diner cependant avait sonné depuis longtemps, et la soupe attendait à son poste d'honneur l'arrivée de l'étudiant de Paris.

— Puisque notre jeune homme ne paraît pas encore à l'horizon, dit le greffier, je vais vous montrer une merveille.

Il conduisit la compagnie dans son parterre, et l'arrêtant devant une plate-bande bordée de mignardise :

— La voyez- vous ? dit-il.

— Où donc? reprit Isabeau.

— Là, devant vous, là qui vous regarde et vous dit dans son langage, vous êtes belle, mademoiselle, mais je soutiendrai avec vous la gageure ; là, vous dis-je, cette fleur unique, le rosier n'a voulu donner qu'un exemplaire ; cette rose , couleur de chair , d'une nuance de fleur de pêcher, à faire honte vraiment au souvenir de la Malmaisou. Il y a dix ans que je cherche cette nuance, que je la poursuis et toujours un ton au-dessus ou un Ion au-dessous, et toujours

à recoramencer l'expérience. C'était à croire que le démon soufflait sur les étamines. Enfin, j'ai réalisé ce rêve de couleur. Je le tiens là, dans cette rose qui vient d'éclore ce matin, et qui portera le nom de Marguerite. Je veux l'envoyer au président de la Société linéenne de Bordeaux. Qu'en dites-vous, capitaine?

Le capitaine admira sur parole la découverte du greffier.

A ce moment, une fanfare de cornet annonça l'arrivée de la voiture de Rochefort dans la grande rue de Royan.

— Voilà Emilien, cria Jérôme Lalande.

Et il alla prendre position sur sa béquille à la porte d'entrée , pour embrasser le premier son neveu.

Isabeau passa à la droite de son père , et appelant Mariîuerite à son côté :

— Mets-toi là, lui dit-elle, je sens mon cœur battre si fort que je crains de tomber. Crois-tu qu'il va me reconnaître? J'ai bien changé pendant son absence.

— Et bien embelli aussi, répondit Marguerite.

— ïais-toi, flatteuse, ou bien, pour te punir, je vais te renvoyer le compliment. C'est là une chose, vois-tu, qu'il faut laisser dire à son miroir.

Et elle accompagna cette déclaration de principe d'un sourire de satisfaction.

xxvu

Un instant après, Gargani entrait dans la cour, portant sur son épaule une malle de cuir, ornée d'une plaque d'argent, et à la main un sac de nuit en tapisserie, luxe de voyageur alors dans la splendeur de sa nouveauté. Emilien Sabran suivait le garde champêtre à distance sous l'escorte d'un garde du corps d'une figure suspecte. C'était le premier chien de Terre-Neuve qui eût encore fait son apparition à Royan.

Tambourin admettait, dans toute sa rigueur, le précepte politique du chacun pour soi, du chacun chez soi récemment proclamé à la tribune; il protesta contre l'invasion du nouveau venu par un feu roulant d'aboiements. Le terre-neuve gardait la placidité imperturbable de conscience de la force en face de la faiblesse; mais lorsque Tambourin, passant de la parole à l'action, o])éra auloui' de lui un meuve-

ment de conversion et le chargea par derrière, le terre-neuve fit volte face et jeta son adversaire, d'un coup de tète, à quatre pas de distance.

Pendant cette scène de guerre civile, Isabeau étudiait en silence son cousin de la tète à la cheville. Emilien Sabran portait un chapeau légèrement pointu, défi de l'école romantique à l'école classique, et une barbe blonde de toute venue divisée en fourche sur le menton. Une cravate cramoisie déployait d'une épaule à l'autre son envergure sur un gilet blanc à revers. Enfin une chaîne d'or retombait de son gousset en triple guirlande sur la devanture d'un pantalon bouffant. En revoyant ce cousin si magnifique, Isabeau éprouva au fond du cœur un sentiment indéfinissable de fierté et d'inquiétude.

Emilien Sabran marchait la tète haute, d'un pas délibéré. Il aborda le juge de paix avec désinvolture et lui donna cavalièrement l'accolade.

Le juge de paix chancela sur sa canne au choc de cet assaut.

— Tu as failli me renverser, dit-il.

Mais le jeune homme avait déjà saisi la main du greffier. Il la serra avec effusion, puis, reculant d'un pas, il fit cérémonieusement un profond salut.

— Enchanté de vous revoir, dit-il iiu vieilldid d'un air déiïaaé.

Il tira ensuite son lorgnon et inspecta la compagnie.

— Il ne m'a pas encore aperçue, dit Isabeau à l'oreille de Marguerite.

Mais après cette revue sommaire, Émilien aborda le capitaine et lui secoua le bras comme une vieille connaissance.

Le capitaine regarda froidement le jeune homme.

— Monsieur, dit-il, vous vous trompez.

Émilien sentit sa méprise ; il ajusta de nouveau

son lorgnon pour reprendre contenance.

— Pardon, dit-il, je croyais vous connaître.

— "Vous me connaîtrez plus tard, répliqua le capitaine.

Il éprouvait déjà, contre le nouveau venu, une répulsion d'instinct.

Isabeau, pendant ce temps-là, rougissait de dépit.

— Embrasse donc ta cousine, cria le juge de paix impatienté de l'étourderie de son neveu.

Émilien daigna enfin découvrir la jeune fille, et, l'honorant d'une étreinte laconique pour l'acquit de sa conscience :

— Tu as grandi , dit-il , mais tu as tort de porter des manches à gigot. La mode en est passée depuis longtemps.

Isabeau chercha de la main le bras de Marguerite pour prendre un point d'appui. Elle sentait tout son être fléchir.

Quant à Marguerite, le jeune homme lui adressa une silencieuse salutation; il tira ensuite un écu de son gousset et le jela à la volée à Gargani.

Gargani ramassa la pièce en silence, la tourna et la retourna dans sa main sans oser mettre dans sa poche un pareil excès de générosité.

Le vieux juge frémissait en silence.

— Tu n'as pas besoin de changer cette pièce, dit-il au garde champêtre. Je payerai la commission.

Il prit l'écu de la main de Gargani, et le rendant à son neveu :

— Au train dont tu vas , mon garçon , tu auras bientôt flambé ton liérita£!;e.

— Le diner est servi , cria le greffier pour faire diversion à cette leçon d'économie.

Emilien Sabran voulut profiter de la circonstance pour introduire à Royan un usage de société. Il alla trouver madame Mélanie dans sa cuisine et lui offrit le bras pour la conduire à la salle à manger.

Madame Mélanie donnait en ce moment un dernier coup de main à une crème à la vanille et avait gardé son tablier de toile de Bretagne; elle crut deviner sous cette affectation d'amabilité une intention !de

raillerie.

— Merci, dit-elle brusquement, je ne vais pas à la promenade.

Le diner tenait à la lettre, du premier au dernier service, le programme à perte d'haleine d'un repas de province. Il y avait sur la table une opulence de mets et d'entremets, d'huîtres de Marennes, de pots de christe marine, d'artichauts ftircis, de grillades saupoudrées d'échalottes, de poissons rôtis.

— Jt)4 —

bouillis, à mettre en déroute l'appétit d'une compagnie de chasseurs d'Afrique. Les plats venaient, défilaient et disparaissaient en silence, car le juge de paix d'abord et le greffier ensuite, sous l'impression des manières romantiques d'Emilien Sabran, faisaient un retour tacite sur la métamorphose que ce jeune homme, élève du séminaire de Pons, jusqu'alors timide et sournois comme un séminariste, avait subie, de fond en couible, dans l'atmosphère de la nouvelle Babylone.

Quant à lui, placé par une attention délicate du maitre de la maison, entre Marguerite et Isabeau, il adressait la parole tantôt à l'une, tantôt à l'autre, dans un louable sentiment d'équité. Peu à peu cependant Marguerite finit par monopoliser la conversation de sou voisin ; la beauté sévère de la jeune fille avait séduit l'imagination poétique du jeune homme. Il savait avoir au besoin la grâce de la parole, et il la prodigua cette fois avec une véritable coquetterie.

Marguerite, éblouie de ce feu d'artifice, osait à peine donner la réplique, et répondait avec le premier esprit de la femme, c'est-à-dire avec un sourire. Isabeau, pendant ce temps-là, couvait sa jalousie, la figure dans son assiette, et demandait à chaque instant un verre d'eau à son cousin pour interrompre le dialogue.

Vers la fin du repas, le juge de paix crut devoir faire subir un interrogatoire à son neveu, pour lui

donner un prétexte de remontep dans l'estime de l'assistance.

— J'espère, dit-il, que tu as bien employé ton temps là-bas, et que tu arrives de la capitale avec une abondante provision de connaissances.

— Comment donc, cher oncle, pouvez-vous faire une semblable question? Le matin, avant déjeuner, premier cours de droit, de droit romain avec votre permission; indigeste à mourir. A midi, cours de philosophie de l'histoire; un gros homme confesse le bon Dieu dans une chaire, et lui arrache son secret sur l'humanité, A une heure, cours de langue indoue ; je sais le sanscrit comme notre père Adam ; car Adam parlait sanscrit, le fait est prouvé. Donnezmoi une Eve, ajouta-t-il en regardant Marguerite, et je vous promets de perdre pour elle ma part de paradis, dans la langue primitive, sans faire une faute de grammaire.

— C'est bien, dit brusquement le juge de paix; mais que faisais-tu de la soirée?

— Je la passais dans une réunion littéraire appelée la Bohème, société choisie d'hommes d'esprit, poètes, journalistes, peintres, sculpteurs. Nous rimons, nous écrivons, nous chantons, nous faisons, nous défaisons à notre gré les talents. Pour tout dire, nous avons nos grandes et nos petites entrées chez Nodier, chez Victor Hugo, chez Lamartine.

— Vous avez vu Lamartine? reprit vivement Marguerite, avec l'élan ingénu de l'enthousiasme.

— Comme je vous vois , mademoiselle, et je possède même, dans mes archives, un certificat de poëte signé de sa main. Il ne tient qu'à moi de faire honneur à la patente, si je trouve jamais une muse pour m'inspirer.

En disant cette dernière parole, il regarda Marguerite.

— Bien plus, reprit-il, nous régnons au théâtre. Quand mademoiselle Mars joue à l'écarté avec nous, elle professe pour notre puissance tant de respect, qu'elle a toujours la précaution d'écarter le roi d'atout.

Le juge de paix fronça le sourcil, et gratta son bonnet de soie noire, avec le bout de sa béquille.

— Voilà un garçon, pensa-t-il, qui pourrait bien avoir plus d'une lettre de change en circulation.

Madame Mélanie servait en ce moment, pour premier acte du dessert, tout un monde de laitage. A la vue de cette nouvelle campagne à livrer, Emilien Sabran tira négligemment son étui de velours broché d'or , et orné d'une couronne de comtesse, et, le tendant au capitaine Samuel par-dessus l'épaule de sa cousine.

— Monsieur voudrait-il accepter un cigare de la Havane ?

— Je ne fume que la pipe, répondit sèchement le capitaine, et toujours après mon repas.

— Eh bien! moi, reprit Émilien Sabran, je ne dîne jamais sans fumer au dessert. C'est le système

de lord Seymour. Je demande pardon à la compagnie.

Et il sortit de table, au scandale de l'étiquette de province, avant la fin du repas.

— Je l'ai laissé trop longtemps à Paris , dit le juge de paix ; il en a rapporté le bel air de l'impertinence.

En voyant ce convive indiscret prendre le chemin du parterre, le greffier éprouva un mouvement secret de malaise, comme si un malheur possible flottait dans l'atmosphère.

XXVUI

Emilipii Sabran fuma lentement «on cigare au jardin pour laisser couler cette éternité de laitarre qu'il avait vue apparaître nu dernier moment. Lorsqu'il crut le flot du déluge suffisamment retiré, il rentra en séance ; mais à peine avait-il mis le pied sur le seuil que le greffier jeta une exclamation de douleur.

Le fumeur portait la rose incomparable à sa boutonnière.

— Qii'avez-vous fait, jeune homme? soupira tri>;|ement l'horticulteur trahi, en montrant le corps du délit.

— J'ai cru faire honneur, répondit Emilien, à la fleur la plus banale de la création en la mettant à mon habit.

— [.a plus banale, monsieur, la rose marguerite, d'une nuance, d'un ton au-dessus du souvenir de la Malmaison?...

Le greffier sentit qu'il allait manquer au devoir de l'hospitalité; il laissa retomber son indignation au i'ond de sa poitrine. Seulement, il adressa un dernier reiîard d'adieu à la rose immolée dans sa vira;inité.

11 gémissait encore sur la gloire évanouie de son rosier, du moins jusqu'au prochain printemps, lorsqu'un tumulte effroyable retentit dans la basse-cour, comme si on criait : à l'assassin ! dans une langue inconnue.

Madame Mélanie, par je ne sais quel instinct prophétique, crut reconnaître la voix qui appelait au secours, et jetant sa serviette sur la table, elle courut sur le théâtre de l'événement. Mais à peine venaitelle de sortir que le chien de Terre-Neuve rentrait en léchant sa babined'un air arcastique, et venait chercher un refuge près de la chaise d'Emilien.

Madame Mélanie le suivait, la figure enflammée, un manche à balai dans une main, son tablier relevé dans l'autre; elle tomba suffoquée d'émotion sur un fauteuil, sans pouvoir prononcer une parole. Lorsqu'elle eut repris haleine elle ouvrit son tablier d'un air mélancolique, et le montrant à son mari :

— Regarde, dit-elle, voilà Coliche.

Coliche, mon propre et générique à la fois, signifie un canard de Barbarie destiné à croiser la race française et à produire un caneton de sang mêlé sous le nom de bâtard. Le bâtard est l'être le plus délicieux qu'un gourmet puisse rencontrer au fond d'une terrine, à l'état de foie gras ou de confit.

Le coliche de madame Mélanie jouissait d'une réputation méritée pour l'élégance de sa taille et une consscience à l'épreuve, dans l'exercice de sa profession. Aussi, chaque jour madame Mélanie regardait avec une tendresse maternelle ce monarque africain promener orgueilleusement son chaperon rouge et son œil gris de lin au milieu de ses sultanes.

Or, le chien de Terre-Neuve, ennuyé lui aussi de la longueur du dîner, avait cru devoir pousser une reconnaissance dans la basse-cour, et, malgré son caractère sympathique pour ne pas dire débonnaire, il avait ressenti une secrète impatience pour la fatuité du coliche et une tentation diabolique de rappeler ce palmipède étranger à la modestie de son rang, dans la création. Il lui avait donné la chasse sans miséricorde, et, dans l'animation de cette partie de plaisir, il l'avait étranglé, d'un coup de croc un peu trop appuyé, sans préméditation d'ailleurs, par espièglerie, par inspiration d'artiste plutôt que par esprit de scélératesse et amour du sang versé. Après quoi il s'était couché à plat ventre sur le champ de bataille pour suivre, de l'œil impartial de l'analyse, les palpitations fantastiques et les pantomimes divertissantes de l'agonie.

Madame Mélanie était accourue assez à temps pour recevoir le dernier soupir de la victime et appeler la vengeance du ciel sur le meurtrier.

Le ciel , en effet , sembla partager son indignation ; car, au moment où le juge lançait un regard

de reproche à son neveu et allait l'interpeller avec sévérité, il fit tout à coup un bond sur sa chaise, et courba la tète comme un conscrit devant un boulet de canon. Une flamme rapide passait sur les vitres de la croisée, et projetait une livide clarté sur les murs de la salle à manger.

— Avez-vous vu? murmura le juge avec une expression de terreur.

— Parbleu I c'est un éclair, répliqua Emilien, heureux de faire diversion à un orage par une autre tempête. Tout à l'heure, pendant que je fumais mon cigare, j'ai aperçu une belle médoquine noire comme l'enfer et couronnée d'un arc-en-ciel.

— Une médoquine? balbutia le juge, et il sentit tout son corps frémir.

Souvent, dans un jour d'été, on voit le soir une petite tache noire pointer dans le ciel au-dessus de la côte du Médoc. Mais à mesure que le soleil baisse, cette tache, d'abord à peine sensible, monte à l'horizon, grandit, décrit une parabole du sud-ouest au nordouest, et recrute sur son passage toutes les petites nuées éparses qui voguaient paisiblement par une brise molle dans l'atmosphère. Alors la tache devient un nuage immense, qui prend d'abord une teinte innocente de rose, et peu à peu revêt la couleur foncée d'un brasier à moitié éteint. Lèvent souffle avec force de la mer et répand ce voile funèbre sur toute la campagne. La foudre le déchire ; en un clin d'œil la terre est noyée. Voilà ce qu'on appelle une médoquine.

Le juge redoutait singulièrement cette révolution météorologique particulière au pays , car il possédait autrefois un père galant qui avait séduit une jeune fille et l'avait ensuite abandonnée.

— Tu ne mourras que par le feu du ciel, avait crié la victime dans son désespoir.

Or, à quelque temps de là, un bouvier conduisait son bétail, après une nuit d'orage, à la lisière des marais de Chenaumoine; il rencontra un cheval enfoncé jusqu'au poitrail dans une fondrière de la chaussée , et sur le cheval un cavalier immobile comme la statue du commandeur. Il reconnut le père de Jérôme Lalande ; il l'appela, le cavalier ne répondit pas ; il le tira par le bras, le cavalier roula d'un bloc sur l'herbe. Il était mort, le cheval était mort aussi ; le corps de l'un, pas plus que le corps de l'autre, ne portait de trace de blessure; la justice en conclut que tous les deux avaient dû périr d'un coup de tonnerre. Depuis ce jour, le juge de paix regardait la foudre comme une malédiction en quelque sorte héréditaire, d'autant plus qu'il avait le même péché que son père sur la conscience. Aussi, chaque fois que le ciel grondait, il courait chercher un refuge dans une cachette obscure pratiquée au fond de son alcôve.

— Va chercher Larose, dit-il à son neveu d'une voix entrecoupée.

Larose dînait à la cuisine ; Émilien l'amena dans la salle à manger.

— Mon ami, lui dit le juge, attelle à l'instant.

■ — C'est bien, mon bourgeois , répondit le charretier.

Après cette réponse laconique, il reprit le ciiemin de la cuisine et continua paisiblement son repas.

Au bout d'un quart d'iieure d'attente, le juge leva précipitamment le siège, et trouva Larose encore attablé devant une tranche de loubine.

— Mais attelle donc , tu vois bien que l'orage va venir.

— Un instant, mon bourgeois. Il faut bien que je fasse provision de force , car , Dieu me le pardonne, le ciel nous ménage une trempée.

Larose avait compris, du premier coup d'œil, l'avantage de sa situation.

— Enûnje tiens le vieux ladre, dit-il; nous allons recommencer la partie.

Il vida un dernier verre de vin, et jetant sa serviette :

— Suivez-moi , dit-il ; maintenant je braverais l'enfer.

Il tira lentement Brindamour de l'écurie et Cambronne encore plus lentement. Il leur mit, à l'un et à l'autre, le harnais avec une affectation désespérante de formalisme. Il allongeait, il raccourcissait la croupière et passait incessamment de la tète à la queue de l'attelage ; puis il penchait la tête à droite et à gauche, et sifflait à la façon d'un artiste en contemplation devant son tableau.

Le juge , malgré sa goutte , trépignait d'impatience.

— Allons donc ! criait-il.

Larose attela enfln les chevaux à la voiture, mais avec tant de négligence, qu'à chaque instant il détachait le trait qu'il venait d'attacher. Il jeta dans l'intervalle un regard sournois à Émilien Sabran, et, comprenant à l'expression ironique du jeune homme qu'il pouvait compter sur sa neutralité , il continua de tuer le temps en longueur.

— Le gaillard veut qae je lui graisse les bottes, pensa le juge en lui-même.

— Monsieur Larose, dit-il.

— Je ne suis pas monsieur , je suis Larose tout court, citoyen français.

— Eh bien ! Larose, puisque tu le veux , tu vas me ramener à Chaillevette.

— C'est convenu.

— En moins d'une demi-heure.

— C'est impossible.

— Au lieu de cinq francs que je t'ai donnés pour la course, je te donne le double pour le retour et le pourboire.

Larose passa derrière Brindamour et détacha son cheval.

— Que fais-tu ? cria le juge éperdu.

— Ce que je fais, vous le voyez bien, je ramène mon cheval à l'écurie.

— Pourquoi?

— Vous croyez que pour une pistole, un honnête homme peut risquer de donner une fluxion de poitrine à deux vieux serviteurs comme ceux-là, toujours intrépides à la besogne.

— Combien veux-tu donc, malheureux?

— Dame, ça vaut bien quelque chose de plus, car aussi bien, écoutez plutôt...

En eff'et, le roulement d'abord confus du tonnerre approchait sensiblement de la côte de Saintonge.

— Eh bien ! un louis soit, et à cheval. Je te donne une demi-heure pour le gagner.

— Une demi-heure , c'est possible ; mais vous ne m'avez pas compris, mon bourgeois.

— Que veux-lu encore ?

— Etre payé comptant.

Le juge prit dans sa bourse quatre pièces de cinq francs et les remit au charretier. Celui-ci les compta une à une, les tourna, les retourna, et èta son chapeau en signe de remercîment.

— Allons I en voiture, dit le juge de paix.

— Il touchait enfin à la délivrance.

Il salua la compagnie, et, appuyé sur l'épaule du grei'tier, il remonta péniblement dans son carrosse. Emilien et Isabeau prirent place sur le siège de devant. Gargani opéra son ascension périlleuse sur le gaillard d'arrière ; et le chien , gravement assis comme un sphinx au repos, attendit le signal du départ.

Larose mit le pied à l'étrier ; mais il le retira aussitôt et reparut à la portière.

— J'avais oublié, dit-il, un petit arriéré; mes chevaux ne marchent pas , si je ne puis leur parler, vous savez...

— Je ne sais rien, dit le juge, sinon que tu vas partir; sinon je dresse contre toi procès-verbal.

— Si je ne puis parler à ces deux têtus la seule langue qu'ils veuillent entendre, reprit Larose sans paraître comprendre la menace du juge de paix.

— Parle la langue que tu voudras.

— Alors vous devez me rendre, en bonne justice, la petite retenue ([ue vous m'avez laite ce tantôt.

— A combien montait cette retenue?

— A dix francs, répondit Larose.

— A cinq francs, répliqua le juge.

— Mettons six, avec les intérêts.

— A cheval 1 les voilà :

Il donna les six francs au charretier. ^

— Maintenant, au galop.

— C'est bien, reprit Larose, mais il reste encore une petite difficulté.

— Laquelle?

— Les nuits sont fraîches ; je me suis enrhumé cette nuit en voiturant un chargement de vin à bord d'une chaloupe. Il faudrait que quelqu'un m'aidât de temps en temps à porter la parole.

L'orage, de plus en plus rapproché, grondait de plus en plus distinctement à l'oreille.

— Tu veux donc faire crouler le ciel sur notre tête, répliqua le juge, dont la frayeur croissait de minute en minute. Eh bien, soit 1 Je te laisse la responsabilité du blasphème.

Larose, cette fois, monta à cheval.

— A vous les honneurs, dit-il, en retournant la tête.

— A vous, mon neveu, dit le juge.

Emilien, depuis un moment, souriait intérieurement de la boutade du charretier.

— A vous! ma cousine, dit-il, pour prolonger cette mauvaise plaisanterie.

Mais Isabeau boudait dans l'angle de la voiture;

elle dédaigno de relever la provocation déplacée de son cousin.

— En avant, corpo di Bacclio ! cria Emilien.

— Hein ! répliqua Larose, est-ce que cela compte pour du français?

— Oui, pour du français de l'Opéra italien.

— Quatre-vingt-treize, alors, répliqua Larose ; c'est moi qui tiens le registre, maintenant.

îl fit claquer son fouet.

La massive calèche poussa un gémissement et partit avec une vitesse suffisamment honnête.

Le capitaine Samuel suivit un instant du regard la voiture ballottée avec un violent mouvement de roulis sur le sol raboteux du chemin.

— Voyez-vous, dit-il au greffier en montrant l'équipage, si je tenais ce petit inonsieur o bord de mon navire avec un bout de çcarcette, avant la fin de la journée, je lui aurais refait le caractère.

La calèche trottait raisonnablement par un temps sombre, sous un ciel bas, comme à l'approche du déluge. Le juge avait rabattu son bonnet de soie noire sur sa figure et semblait dormir; mais chaque fois qu'un éclair traversait l'atmosphère, son corps faisait un soubresaut et retombait dans l'immobilité. Isabeau serrait convulsivement son mouchoir sur sa lèvre, pour arrêter l'explosion d'un cœur froissé. Émilien repassait de mémoire, épisode par épisode, le drame de la journée.

— Quelle excellente chronique, pensait-il, à expédier au président de la Bohème.

La voiture arriva au château de Chaillevett3, au moment où un violent coup de tonnerre annonçait l'ouverture de l'oraî^e. Le jus-e bondit de sa prison, avec la légèreté d'un jeune homme; la violence de l'émotion semblait avoir guéri sa paraly-

sie. Isabeau prit son flambeau pour conduire son cousin à la chambre qu'elle avait préparée elle-même dans la matinée. Elle voulut lui souhaiter le bonsoir, mais la voix lui manqua; son adieu expira ensanolot.

— ï'aurais-je fait de la peine , ma cousine ? dit Emilien.

Isabeau tourna vers lui un rei^jard lano;uissant, qui semblait le remercier de cette parole, et redescendit aussitôt l'escalier pour dérober son émotion.

Emilien roula une cigarette tout en faisant l'inspection de sa chambre à coucher. Isabeau avait mis sur la table une cuvette et un pot à eau cassé de porcelaine, le plus somptueux de la maison, un foulard parfumé de vélivert, et un volume relié du Journal des Demoiselles.

Le jeune homme en arracha un feuillet pour allumer son cigare. Puis il ouvrit la croisée pour jouir de l'orage.

Il dormit ensuite d'un profond sommeil, avec l'insouciance de la jeunesse, aggravée d'une nuit de diligence.

Le matin, à son réveil, il crut entendre dans le corridor le bruit d'un pas aérien, comme si un fantôme venait épier l'heure de son réveil.

Il reconnut aisément le pas de sa cousine, et sautant en bas du lit, il endossa une robe de chambre de mérinos pour la recevoir dans toute sa splendeur. Il tira de son nécessaire de voyage une pharmacie de

pâte d'amande et d'eau de Portugal, mais au moment où il procédait à la cérémonie toujours sacramentelle de sa toilette, un coup retentit à sa porte, frappé d'un doigt modeste avec la discrétion du mystère. Après cet avertissement préalable, sa cousine entra tenant une tasse de lait recouverte d'un biscuit du pays, en forme de croissant. Elle porta d'abord la tasse à sa lèvre pour la goûter, et la tendant à son cousin avec l'etTronterie de la candeur.

— Te rappelles-tu, dit-elle, la veille de ton départ?

— Certainement, c'était un lundi.

— Non, monsieur, c'était un mardi. Il faisait un beau temps d'automne. Nous nous promenions du côté de la borderie de Courlay. La femme du bordier nous offrit une jatte de lait caillé. Mais cette pauvre Ramberte n'avait qu'une cuiller présentable dans son ménage; tu me la passais, je te la passais en disant : à toi, à moi, et en riant de bon cœur. Le lendemain tu partais, mais en partant je mis la tète sur ton épaule, et tu me dis : A jamais. Je te serrai la main et je te répondis : A toujours :

— Pourquoi cet examen de conscience? Je crois avoir tenu ma promesse.

— Dans le premier moment, peut-être, car, à peine arrivé dans ce vilain Paris, tu m'as écrit une lettre si bonne, que j'en ai sauté au cou de mon père; il me semblait à ce moment que je lui devais une fois de plus l'existence.

— C'était mon affection qui avait parlé.

— Oui, mais un mois après elle gardait le silence.

— Que veux-tu ?... le travail...

— De la bohème, n'est-ce pas, méchant hypocrite ?

— Mais je croyais t'avoir envoyé une pièce de poésie.

— Oii tu m'appelais Isabelle au lieu d'Isabeau, et où tu te moquais de moi en me comparant à une étoile.

— Alors, tu m'as grondé.

— Et toi, tu m'as boudée.

— Je le reconnais.

— Et enfin tout à fait oubliée.

— Chaque fois que j'écrivais à mon oncle, je glissais dans la lettre un post-scriptum à ton adresse. Mais j'aime mieux avoir eu tort avec toi pour avoir le droit de t'embrasser et de te demander pardon.

La jeune tille recula d'un pas, et, relevant la tète avec fierté :

— Non pas, monsieur.

— Nous sommes frère et sœur, reprit Emilien. Isabeau sourit.

— Et peut-être quelque chose de plus, avec ta permission. Mais chut ! ajouta-t-elle, en posant le doigt sur sa lèvre, c'est un secret ; et quand tu auras mérité que je te le dise, alors je te le dirai.

— Que faut-il faire pour cela ?

— Pénitence.

— Comment?

— En obéissant à sa cousine.

— Elle n'a qu'à parler.

— Eh bien ! pour premier acte de contrition, tu iras aujourd'hui même, non, pas aujourd'hui, mais demain, te réhabiliter dans l'esprit du bonhomme Broutet ; car hier tu as mis sa maison au pillage.

— Et pourquoi cette réhabilitation de commande?

— Parce que Marguerite épouse le capitaine Membrard.

— La pauvre enfant ! Que t'importe cependant qu'elle tombe dans la propriété d'un vieillard?

— Mais j'entends que nous assistions tous les deux au mariase.

— Pour quelle raison?

— Parce que la vue d'une noce porte bonheur.

— ïu le crois? eh bien ! j'irai voir le greffier et je lui dirai : Monsieur Broutel, je vous tiens pour le premier musicien de la création Et pour peu qu'il joue la modestie, j'ajouterai : Et le premier horticulteur. Est-ce tout? Vais-je enfin obtenir miséricorde?

— Vous avez encore offensé quelqu'un, et si ce quelqu'un |)Ouvait éprouver un sentiment de rancune, il te ferait mettre à l'instant même à genoux.

— J'accepterais volontieis une punition aussi charmante, mais je protesterai contre l'accusation.

— Cherche bien dans ta conscience.

— Ma conscience me dit que j'ai mis ma vie au

service de ce quelqu'un, puisque tu veux bien l'appeler ainsi.

— A toujours !

— A jamais.

— Vous le jurez?

— Comme à l'heure de mon départ.

— Dans ce cas, voici le secret. L'autre jour, mon père parlait de ton arrivée, et il ajouta en passant : Sais-tu que ton bien et le bien de mon neveu feront le plus beau domaine du pays?

— il a dit : Ton bien?

— Parfaitement.

— Et qu'as-tu répondu?

— J'ai pleuré.

— De chagrin?

— Tu mériterais bien que je dise oui ; mais je ne sais pas mentir : j'étouffais de bonheur.

— Et après?

— Eh mon Dieu! tu ne fais qu'interroger; et après, et après, finis toi-même l'histoire comme tu voudras.

La jeune fille croisa les bras sur sa poitrine.

— Regarde-moi bien, dit-elle, tu as oublié de me faire compliment.

— Je trouve que cette attitude impériale te convient à merveille.

— Tu n'y es pas, mon pauvre cousin, regarde encore.

Elle passa la main sur chaque manche de sa robe, avec une expression de coquetterie :

— Nous sommes à la mode à présent.

En effet, Isabeau avait veillé une partie de la nuit pour transformer en manche plate l'infortunée manche bouffante traitée la veille avec tant de rigueur.

— Me voilà vengée, adieu ! je vais préparer le déjeuner.

Mais, apercevant sur la table de nuit de son cousin le porte cigarre orné d'une couronne de comtesse :

— Qu'est-ce que cela? dit-elle d'un air de déûance.

— Un cadeau d'un camarade.

— A la bonne heure ! dit-elle.

Et elle sortit.

— Sancta simplicitas I pensa Emilien en la voyant partir. Cette petite-là définitivement a une figure chiffonnée assez agréable avec son œil mutin. Lorsquelle aura l'esprit dégrossi par la société, elle pourra faire honneur à un mari. Décidément mon oncle a eu une excellente idée. Une dot comme celle-là doit rester dans la famille.

Et il reprit le cours interrompu de sa toilette. Il l'avait commencée à l'intention de sa cousine, il la termina en songeant à Marguerite.

— Il faut donc aller faire amende honorable au greffier, dit-il en mettant sa cravate.

Il la mit avec encore plus de soin que de coutume. Le fantôme de Marguerite flottait déjà dans son imagination. Il partit ce jour-là même pour Royan. Il méditait en chemin un acte de contrition. Il donnait pleine satisfaction à monsieur pour la rose fleur de pécher. Il offrait à madame un nouveau canard de Barbarie en échange de coliche. Il infligeait enfin au chien de Terre-Neuve une semaine de salle de police. Mais bientôt sa pensée prit une autre direction. Une chaleur humide avait succédé à une nuit d'orage. Emilien sentit une bouffée de poésie monter à son cerveau. Il rima de mémoire le commencement d'une élégie. Il achevait la seconde strophe en franchissant le seuil du greffier.

Il croyait trouver le bonhomme, comme il disait,

encore attristé du désastre de la veille; il le trouva, au contraire, épanoui de bonheur. Le greffier avait revêtu son habit de cérémonie, et il accordait en ce moment son violon. II tournait l'une après l'autre chaque cheville et attaquait la note avec une furie de main qui trahissait la violence de son émotion. Aussi émue de son côté, mais d'un autre sentiment, Marguerite, en robe de fiancée, arrangeait d'un air lugubre un plat de cerises sur un lit de fougère au fond d'une corbeille.

— Vous arrivez heureusement, dit le greffier à Emilien ; vous allez venir avec nous, n'est-ce pas, à la pointe du Médoc. Vous savez ou vous ne savez pas, enfin vous saurez maintenant que le capitaine épouse ma fille le mois prochain. C'est aujourd'hui le jour du contrat. Comme le capitaine connaît depuis son enfance le notaire de Soulac, il désire que son ami officie dans cette circonstance. Je vous requiers d'office pour signer au contrat et prendre votre part de notre fête de famille.

— C'est beaucoup d'honneur, répliqua Emilien en inclinant la tête, et de bonheur, ajouta-t-il en jetant un regard à Marguerite.

Mais la jeune fille, au lieu de répondre au compliment, baissait la (été dans sa poitrine.

— Partons, dit vivement le greffier, voici l'heure du jusant.

— Il prit sa boîte à violon, Emilien prit le bras de Marguerite, et le cortège gagna la jetée, par un

sentier de traverse, pour éviter le regard de la population.

Le capitaine Samuel attendait sa Gancée sur le théâtre de sa gloire, à bord de la goélette. Il avait exhumé, en l'honneur de cette journée, une vieille caronade, ensevelie à fond de cale depuis l'Empire. Lorsque Marguerite mit le pied sur le pont, il l'accueillit galamment d'un coup de canon. Mais en apercevant Emilieu derrière elle, il fronça le sourcil. Il devait toutefois à son bord l'exemple de la politesse ; il lui tendit la main avec- courtoisie. La goélette appareilla par une petite brise du nord-est, et tîla vent arrière vers la pointe du Médoc.

Quiconque traverse pour la première fois l'embouchure de la Gironde, doit subir une légère épreuve à un endroit appelé le Saut de Grave, parce que la mer y est presque toujours houleuse. Lorsque le roulis de la goélette indiqua la présence de la houle, Calvé dit traîtreusement à Emilien.

— Avez-vous passé la rivière?

— Jamais, répondit naïvement le jeune homme , mais pourquoi cette question?

— Vous allez le savoir.

Calvé remplit un seau à la mer, et le posant sur l'écoutille :

- A genoux, dit-il à Emilien. On va vous donner le baptême.

— C'est donc le passage de la ligne, répliqua le jeune homme.

— Précisément. Après cela, vous avez le choix du parrain.

— Et de la marraine?

— Calvé réfléchit un instant.

— Et de la marraine aussi.

— Eh bien I je choisis mademoiselle Marguerite. La jeune tille interrogea son père du regard.

— Il faut obéir à la loi, dit le greffier.

Emilien fléchit le genou. Marguerite approcha du patient d'un air indifférent qui semblait promettre l'indulgence, mais qui cachait en réalité une perfidie. Elle trempa la main dans le seau, et arrosa largement la ligure du catéchumène, avec un malicieuse coquetterie.

Un signe du greffier indiqua qu'il avait droit à une revanche.

Mais le jeune homme salua simplement Marguerite comme un danseur de bon ton salue sa danseuse.

Un instant après la goélette abordait à la côte du Médoc.

On voyait encore sur cette côte, au dix-septième siècle, la ville du vieux Soulac. Elle repose aujourd'hui sous la dune, comme Pompéi sous la cendre du Vésuve. Le clocher de l'église, aux trois quarts submergé, domine seul cette mer de sable que le vent roulait sans cesse autrefois sur la campagne. Aujourd'hui, les semis de l'État ont arrêté l'émigration de la dune, et les pins poussent de toutes parts, pèle-mèle avec les clochetons et les contre-forts de l'église. Les

genêts plongent, à travers les voûtes, leurs racines dans la nef et balancent à l'air libre leurs grappes d'or sur le gîte des lapins et des renards endormis au milieu des saints et des apôtres. La façade romane et l'abside de l'époque gothique ont échappé en partie au naufrage, mais cachent leur désolation sous un voile de ronces et de clématites. C'est là, devant le portail, sur une pierre écroulée de la voussure, que le notaire avait établi son office en plein vent et dressé l'acte de mariage.

— Quelle dot, demanda-t-il, apporte la future?

— Toute ma fortune, répondit le capitaine Samuel.

— Encore faut-il un chiffre pour la validité de la donation.

Le capitaine dit le chiffre à voix basse à l'oreille du notaire.

L'ofûcier ministériel laissa échapper un sourire de commisération.

— Et si votre femme venait à mourir?

— Alors, je n'aurais plus besoin de rien, répondit tranquillement le capitaine.

Lorsque l'assistance eut signé et paraphé en tout sens la dernière page du contrat, Calvé étendit une nappe sur la mousse et servit un goûter de marin : la soupe au poisson et du poisson pendant toute la durée du repas. Au dessert, le capitaine déboucha une liouteille du mystérieux vin de Constance ; il versa une rasade à chaque convive, puis il regarda un instant

son verre en silence, le remplit lentement à son tour, et le soulevant avec gravité :

— J'avais fait un serment, dit-il ; je Tai tenu aussi longtemps du moins que devait durer l'expiation ; maintenant j'ai conjuré le destin. Je bois à la santé de ma fiancée.

A peine venait-il de porter ce toast à Marguerite, qu'un vieillard sortit de la forêt, en camisole rouge et le chapeau rabattu sur sa figure. Il tenait sous le bras une javelle de bois vert, et cheminait le long d'un sentier, la tète basse comme un philosophe.

— Voilà le grand Jacques, dit le greffier.

— Camarade, lui cria Calvé, il y a ici un verre à ton service.

Le vieux sorcier lança, sous son chapeau, un coup d'oeil de travers au marin.

— Je ne bois pas avec les gens heureux, dit-il : gens heureux, gens malheureux.

Et il continua son chemin en murmurant dans sa barbe une parole d'anathème.

Marguerite frémit involontairement de la prédiction du vieillard.

— Laissons aller ce prophète de malheur, reprit Calvé; pour chasser le maléfice je vais chanter un couplet.

Il entonna la chanson du Comte Oi^y, et le greffier l'accompagna sur son violon.

Cette ballade grivoise retentit à l'oreille de Marguerite comme une impieté. Qu'est-ce que le ma-

riage, pensail-elle tristemeat, pour commencer par une semblable poésie? et son mari, hélas! répétait aussi ce refrain ; il perdait en ce moment-là pour elle une partie de sa dignité.

Après avoir achevé le Comte Ory, le marin en verve de gaieté allait entamer une nouvelle gravelure, lorsque Marguerite l'arrêtant au premier couplet.

— A chacun son tour, dit-elle, c'est maintenant à mon voisin.

Elle accompagna cette demande d'un sourire de supplication comme pour implorer sa délivrance.

— C'est juste, répondit Calvé. Monsieur vient de Paris, il a du neuf a nous servir. Je lui passe la parole.

— Volontiers, dit Emilien.

Il avait compris la prière muette de la jeune fille, il avait d'ailleurs une voix remarquable de contralto. Il attaqua une romance de Schubert. Le greffier essaya d'abord de l'accompagner, mais à la seconde mesure, il laissa l'archet en suspens.

— Belle musique, dit-il à la fin de la romance, musique savante, mais il faudrait l'oreille du diable pour l'apprendre.

Marguerite, au contraire, devait ressentir une profonde émotion de cette mélodie pathétique dont Schubert semble avoir emprunté le mystère à la fibre la plus intime du sentiment. Emilien Sabran, avec sa longue chevelure blonde, séparée sur le milieu de la tète, respirait à ce moment toute la beauté et

toute l'expression du véritable artiste. Il semblait ouvrir à la jeune fille un monde inconnu d'élégance et de poésie ; aussi tenait-elle en quelque sorte son âme attachée sur lui, pendant qu'il chantait, et faisaitelle en secret la comparaison du maître désormais de sa destinée avec le brillant disciple de la civilisation. Mais elle refoula bien vite cette comparaison au fond de son cœur comme une mauvaise pensée.

Néanmoins elle complimenta le chanteur avec l'effusion d'un premier enthousiasme.

— Je voudrais bien savoir cette romance, dit-elle.

— J'irai vous la porter, reprit Emilien.

La jeune ûlle rougit sans savoir pourquoi ; elle venait sans doute de commettre une imprudence.

Le jour commeaçail à tomber. Le soleil plongeait, dans les brisants, derrière la tour de Cordouan. Ses derniers rayons glissant obliquement sur les troncs de pins, allaient fondre, en brume ardente, au fond des clairières. La marée montante donnait, de sa voix solennelle, le signal du départ. Le capitaine ramena la compagnie à bord de la goélette.

La brise soufflait mollement du large, par imperceptibles risées. Les voiles flasques et ballottées lentement, au roulis des lames, laissaient la goélette dériver au caprice du courant. La nuit descendait sur la mer, dans une mélancolique sérénité. La lune rouge à son lever montait, comme une lueur d'incendie, audessus de la pointe de Vfflière. De temps à autre, au milieu d'un silence interrompu seulement par le bruissement de la mer le long des bordages, une satanile égarée jetait un cri d'alarme. Elle plongeait, elle

remontait, effleurant l'écume de son aile sinistre, car le marin la regarde comme la chouette de la mer, et chaque fois qu'elle crie, il fait le signe de croix comme si elle annonçait un malheur.

Marguerite, réfugiée à l'avant du navire et penchée sur les bastino;aores, le cœur débordant d'idées values et tristes, regardait les lames tournoyer les unes après les autres et rejaillir en larmes de feu sur les flancs de la goélette; toutes semblaient, en fuyant sur la nuit de l'abîme, emporter une plainte de mort et jeter à la jeune tîUe un funèbre adieu.

— Ainsi ont passé nîies années, disait-elle.

Elle sentait des larmes plus amères que toutes les vagues retomber au fond de sa poitrine.

xMais en retournant la lèfe elle aperçut Emilien Sabran, debout au pied du mât de misaine, le front baigné de la clarté de la lune.

Elle jeta un cri de frayeur comme si le jeune homme venait de surprendre le secret de sa pensée.

— Quefaisiez-vous là? lui dit-elle d'une voix troublée.

Emilien avait soupçonné en eflet la tristesse de Marguerite, et, levant la main vers le ciel étincelant comme une voûte de cristal :

— Je regardais mon âme aii miroir.

— Et à qui songiez-vous? répliqua-t-elle ingénument.

— Vous pourriez-faire une question dangereuse.

— A quoi? reprit-elle en rougissant de l'indiscrétion de sa demande.

— A l'intini.

— Qu'est-ce que cela ?

— Le nom de Dieu dans la langue de la philosophie.

— Vous croyez donc à Dieu vous aussi, cependant on disait que la philosophie en faisait bon marché.

— Si je croisa Dieu, interrompitvivementEmilien, mais je ne crois qu'à Dieu ; le monde passe, lui seul est, et il est en tout, en vous, en moi, en cette goutte d'eau, sous votre pied, en ce brin d'herbe là-bas sur la dune, il est tout enfin et partout.

Il fit d'un geste le tour de l'horizon comme pour embrasser l'immensité.

— Si vous voulez le connaître, le voilà.

— Alors vous le priez quelquefois.

— Si par le prier vous entendez le contempler, face à face, dans sa création, et chercher de plus en plus à le comprendre, oui, sans doute, je prie quelquefois, et en ce moment nième je priais.

— Comment pouvoir le comprendre ? dit tristement la jeune tille.

— Parla pensée ; levez la tète et voyez ce grand livre ouvert du ciel, et vous y lirez en toutes lettres l'explication de la Divinité mieux que dans aucun sermon de théologie : est-ce que toutes ces planètes, plus nombreuses que tous les nombres, si nombreuses qu'elles paraissent sur la voie lactée confondues, malgré des

abîmes de distance, et fondues en un lac de lumière, est-ce que toutes ces tilles de l'éther, toutes aimantes, toutes attirés par leur soleil, toutes emportées en une mer d'harmonie ; est-ce que ces paroles vivantes de l'infini ne nous montrent pas Dieu, et la loi de l'être en Dieu, la loi de l'attraction, la même pour l'étoile comme pour la fleur, et pour l'âme comme pour l'étoile? Quant à moi. je l'avoue, chaque fois que je porte le regard là-haut, je sens descendre en moi un sentiment religieux de tendresse,

Marguerite écoulait le poète dans un muet enthousiasme ; c'était la première fois qu'elle entendait parler ainsi.

— Chacun de nous, reprit Emilien, rêve plus ou moins d'une Béatrice; si jamais la mienne doit venir, c'est par une soirée semblable ; c'est à la clarté de cette lune rêveuse que je viendrai lui avouer mon amour.

— Une Béatrice, murmura Marguerite, comme si elle cherchait à deviner une énigme.

— Oui, la femme idéale du poète, et, à mon tour, lui montrant cette étoile, bien loin là-haut, la voyezvous? je lui dirai : Elle portera ton nom désormais.

Marguerite entendit à peine cette dernière explosion de lyrisme ; de plus en plus inquiète de l'état de son âme, elle quitta brusquement le jeune homme ; elle alla retrouver le capitaine à la barre du gouvernail ; elle posa la tète sur l'épaule de son fiancé, et, après un instant de réflexion :

— J'ai besoin de vous aimer, dit-elle.

— Et moi de vous bénir, répondit-il.

Puis ils gardèrent l'un et l'autre le silence.

- A la bonne heure ! cria Calvé en approchant sur la pointe du pied, l'esprit encore échauffé de l'exaltation du repas, voilà un beau couple, Dieu me pardonne.

— Puis, voyant la pâleur de Marguerite :

— Qu'avez-vous donc, mademoiselle? vous paraissez toute triste. Mais bah ! ma défunte mère me l'a dit souvent : ce n'est qu'un moment à passer. Après cela, vous remercierez le bon Dieu de vous avoir fait cadeau d'un mari comme celui-là, le cœur sur la main et la main toujours ouverte pour donner.

— Tais-toi, Calvé, dit le capitaine.

— Me taire, moi, quand je parle de vous, vous me mettriez plutôt à la bouche d'un canon, que je dirais que quand vous aimez... vous aimez, quoi! c'est-àdire que vous donnez. Je réponds de vous comme de moi-même, et encore, avec une femme, je ne répondrais pas toujours de Calvé. Vous avez beau cacher votre jeu, capitaine, je vous connais. Vous partez demain pour Bordeaux, pardon si je vends le secret. Je parie que vous allez commettre une folie; vous achèterez la boutique du bijoutier.

— Vous partez demain? dit Marguerite à son ti.incé.

— Tl faut bien monter son ménage, répondit le capitaine; j'ai voulu vous faire une surprise.

— Mais Mussi, mademoisolle, il faudra tenir votre maison, car le capitaine aime l'arrangement. Quand je laissais traîner un bout de corde, il disait : Càlvé, ramasse cela. Mais il le disait avec un tel regard que c'était un coup de garcette. Quand j'arrivais trop tard à l'ordre, il tirait sa montre, et il me disait : Regarde. Le mot suffisait. J'allais faire de moi-même une heure de piquet.

Le capitaine sourit de la naïveté du marin.

— Ne souriez pas, reprit Calvé. Je sais ce que je dis. Je veux faire d'avance ce petit sermon à votre femme, car ce n'est pas le pasteur qui le fera, encore moins le curé. Mais si elle sait en tirer profit, je lui promets le paradis dans son ménage. J'en retiens ma part, entendez-vous. Je veux être parrain du premier marmot. Il sera marin aussi, n'est-ce pas? et un jour peut-être, qui sait? amiral. Allons, je bois à sa santé.

En disant cette parole, il acheva de vider une touque de vin de Pouillac.

Cette sortie de Calvé avait glacé Marguerite. Tout à l'heure elle flottait dans le huitième ciel de la poésie, elle errait, d'étoile en éloile, sur l'aile de la poésie, et maintenant elle redescendait sur la lerre, à la prose et à la réalité du mariage ; cet homme semblait prendre plaisir à rappeler le caractère sévère de son mari et jusqu'à la différence de religion. \i\\e en éprouva un mouvement de terreur, et saisissant tout à coup la main de son fiancé :

— Ne parlez pas, dit-elle, comme si elle lui demandait protection.

— Douteriez-vous de moi? répondit le capitaine.

— J'ai encore là, dit-elle, en mettant la main sur son cœur, cette parole du sorcier : Gens heureux, gens malheureux.

— Eh bien ! nous jetterons une bague à la mer pour conjurer le destin : c'est donc une de plus que j'achèterai demain.

Emilien, pendant ce temps-là, regardait de l'autre bout du navire Marguerite penchée sur l'épaule de son fiancé, et sentit frémir en lui une inspiration de jalousie.

— Il n'y a plus de jeunesse, disait un vieillard en voyant un clerc de notaire porter à l'église le livre de messe de la femme de son patron.

Émilien Sabran semblait justifier cette parole. Non qu'il affectât la dévotion exemplaire et la tenue ijourmée de l'écolier positif de notre temps qui entre dans la Société de Saint-Vincent de Paule, uniquement pour 1 mettre à la loterie et gagner au tirage la dot d'une héritière. Chaque époque revêt une forme particu- . Hère de spéculation, et l'impose comme une consigne à la jeunesse : aujourd'hui, la piété, demain l'incrédulité.

Orphelin de naissance, durement élevé par un oncle avare, jeté plus tard dans la prison d'un séminaire et brusquement relâché ensuite au milieu de Paris, avec une riche organisation et une imagination dévorante, Émilien Sabran éprouva du premier jour le besoiq

d'une revanche de sa première existence de contrainte, sous la livrée de la soutane

C'était au lendemain de la révolution de Juillet. Or, toute révolution dans l'ordre politique en amène une seconde dans l'ordre moral; l'air ébranlé de la rue semble donner une secousse à la pensée; l'école romantique régénérait alors la littérature; l'école socialiste prétendait renouveler la société.

Emilien Sabran adopta d'abord d'enthousiasme la théologie saint-simonienne; chaque dimanche il allait adorer le dieu Pan à la salle Taitbout; quand le dieu ferma boutique, il entra dans la jeune garde du romantisme Il y débuta par un volume intitulé la PapiUo7ine. Cette œuvre, à la gloire de la femme libre, toucha le cœur d'une comtesse émérite réduite par raison d'âge à protéger le talent naissant. Cette beauté à la réforme invita le poète à diner, et bientôt après à souper. Emilien tenait le premier- rang dans sa faveur. Lorsqu'elle allait à la promenade, il portait son épagneul.

Mais sous sa figure d'apôtre et sous sa chevelure de saule pleureur, il cachait un égoïsme profond et un parfait scepticisme. Comme il avait beaucoup lu et peu réfléchi, tout effleuré et rien appris, il parlait la langue de toute chose sans en posséder la notion. Jouant ainsi la comédie avec lui-même, il croyait que le monde entier la jouait comme lui, et de crainte de passer pour dupe de cette mystification universelle, il évitait soigneusement le danger d'une conviction. Il

pouvait par mé£ï«rde ou chaleur rie tête éprouver à l'occasion une heure d'enthousiasme, mais lorsqu'il rentrait ensuite en lui-même, il trouvait sa dignité personnelle intéressée à la renier comme une faiblesse.

De toutes les audaces et de toutes les débauches d'idées de l'époque, il avait retenu seulement cette croyance qu'une femme appartient de plein droit à l'homme qui voudra bien l'aimer. A défaut du cœur, il avait l'imagination du cœur d'autant plus dangereuse qu'elle le trompait le premier sur la sincérité de sa passion. La nature rêveuse, mystérieuse de Marguerite, offrait un problème poétique à résoudre à la vanité ou à la curiosité de son esprit, et du - remier moment il en tenta l'épreuve avec une effrayante tranquillité de conscience.

Le capitaine Samuel partit le lendemain pour Bordeaux, comme il l'avait annoncé, afin d'acheter le trousseau de la mariée Or, le soir même de son départ, Emilien mettait sous son bras un cahier de musique et il allait frapper à la porte du greffier ^

Il trouva Marguerite occupée à broder son voile de noces à l'ombre du berceau de chèvrefeuille.

— Mademoiselle, lui dit-il, je vous apporte la romance de Schubert; comme elle pourrait offenser encore la susceptibilité musicale de votre père, nous irons la chanter au fond du jardin.

Mais iiu fond du jardin il trouva une porte ouverte sur le sentier de la font de Cherve, et tout en chan-

tant un premier couplet, puis un second, il entraîna dans le feu de l'inspiration, la jeune fille sur le sentier, et pas à pas et par une transition habilement ménagée, il entama le chapitre interminable des «Souvenirs d'enfance, et en prolongeant ainsi avec Marpruerite cette sympathique légende des parties d'escarpolette et de colin-maillard qu'ils avaient faites ensemble, il l'emmena insensiblement jusque sur la promenade de la falaise; le premier coup de l'Angelus les surprit au milieu de leur idylle.

De temps à autre, cependant, Emilien ralentissait le pas et regardait la pointe de Valière avec une expression visible d'impatience. Le ciel était voilé, et bien que la lune dût être levée depuis un instant, elle semblait mettre une impitoyable coquetterie à faire son apparition. Alors le jeune homme laissait échapper un mouvement de contrariété et reprenait sa causerie.

Tout à coup il vit son ombre marcher devant lui dans l'allée de tamaris. Une tramée de lumière scintillait sur la baie et pétillait, à chaque frisson de la vague, en étincelle d'argent.

Emilien saisit le bras de Marguerite, et la faisant tourner du côté du levant :

— Vous rappelez-vous, lui dit-il, la parole qui vous a été dite hier à bord de la goélette?

— Je l'ai oubliée, reprit froidement Marguerite interdite de l'accent du jeune homme.

Je vous ai dit que si jamais Béfitrice redescendait sur

cette teire, c'est à la lueur de cette lampe que je voudrais lui avouer mon amour.

— Eh bien ! dit la jeune lille en dégageant son bras de rétrein(e du jeune homme.

— Eh bien ! elle brille là-haut en ce moment.

La jeune tille mit la main sur son front comme pour voiler son regard.

— Et cette étoile là-haut, plus loin brille aussi, quel nom dois-je lui donner?

Marguerite étendit la main vers la mer, et dit avec un accent de tristesse :

— Celui-là que je dois aimer est parti par là, et reviendra de ce côté.

Elle salua ensuite le jeune homme et reprit le chemin de la maison. Emilien voulut la suivre, mais elle le repoussa d'un geste de fierté.

— Adieu, monsieur, dit-elle, et pour toujours. Emilien, fasciné par l'ascendant de la vertu, restait

immobile au pied d'un tamaris. Mais bientôt l'orgueil blessé éclata dans un cri de révolte.

— Ou je périrai à l'œuvre, dit-il, ou j'aurai la victoire.

Il avait compris au ton douloureux de la jeune fille la lutte de son âme entre une aspiration et une promesse.

Marguerite, en rentrant chez elle, remonta aussitôt à sa cellule. Elle ouvrit sa croisée pour respirer la paix de l'atmospiière. Mais la nature elle-même semblait conspirer contre la jeune fille, l artout autour d'elle.

la dune, la prairie, versaient dans la brise de la soirée, avec la poussière de safran du pin en fleur, une délicieuse senteur de trèfle et de sainfoin. Elle aspirait en quelque sorte, dans chaque souffle de l'air, l'ivresse de cette nuit d'été. La campagne, silencieuse, semblait reposer sous le regard de l'étoile, dans l'abattement, ou plutôt dans l'évanouissement de la volupté. Le chant, attristé et adouci par la distance, de la grenouille, au bord de l'étang de la font de Cherve, montaitseul à l'horizon, comme un soupir de regret. Marguerite, enveloppée tout entière de la mystérieuse influence, cédait à la séduction de l'invisible syrène ; elle retournait la tète du côté de la falaise...

A ce moment une voix vibrante monta de la rue à son oreille. Elle reconnut la romance de Schubert.

Elle crut d'abord rêver. Mais elle entrevit une ombre devant la porte du couvent. Elle referma précipitamment la fenêtre, et ensuite, par un sentiment de curiosité invincible, elle entr'ouvrit son rideau, sans soupçonner que le chanteur pouvait apercevoir son mouvement.

Il l'avait aperçu en eflet. Il passa et repassa sous la fenêtre avec une affectation visible, et Marguerite loujours collée à sa vilre comme parle charme d'un autre Mephistophelès, le regardait aller et venir. Knhn il avait repris, depuis un instant, le chemin de Chaillevette, quelle cherchait encore le fantôme à travers les ténèbres. Mais la rue dormait sans qu'un pas attardé en troublât le sommeil. Seul, en face d'elle, un ver

luisant brillait silencieusement au pied de la muraille. Marguerite regagna son lit avec un secret dépit et peut-être même un secret remords de sa curiosité.

Mais chaque fois qu'elle fermait la paupière elle croyait entendre le refrain d'une romance.

Elle soulevait sa tète en retenant son haleine. La girouette, tourmentée au vent, jetait sa plainte d'àme en peine à travers l'espace. Le matin, au réveil, elle éprouvait une faiblesse dans tout son être, comme au sortir d'une maladie. Elle eut honte de paraître devant sa mère dans cet état de faiblesse.

— Je voudrais mourir, disait-elle.

Et elle garda la chambre toute la journée.

Chaque soir cependant elle avait l'habitude d'aller remplir sa buire à la fontaine. Elle y alla ce jour-là plus tard qu'à l'ordinaire. Elle posa un instant sa cruche sur la margelle de pierre, et trempant la main dans le bassin, par je ne sais quelle distraction enfantine, elle regardait l'eau etincelante au clair de lune tiltrer entre ses doigts et tomber goutte à goutte à ses

pieds; puis, mettant ses deux bras sur l'anse de la buire, elle regarda le ciel comme si elle y cherchait déjà, de la pensée, un lieu de refuge. Au milieu de ses rêveries, elle crut entendre un bruit de respiration derrière la colonne de la fontaine, et en jetant un regard de ce côté, elle vit distinctement la silhouette d'un homme immobile comme un factionnaire.

Elle voulut revenir à la maison; mais le factionnaire sortant de l'ombre, un panier sous le bras, marcha d'un pas solennel à sa rencontre, et la salua militairement en mettant la main à son chapeau. Marguerite sourit de son mouvement de terreur. Elle revoyait au clair de lune la figure débonnaire du garde champêtre.

~ Gargani, dit-elle, je te demande pardon^ je te prenais pour un voleur.

Gargani tira gravement un bouquet de son panier.

— D'où vient ce cadeau? reprit Marguerite.

— Du jardin de Chaillevette.

Marguerite prit le bouquet.

— Et de la partd'Isabeau?ajouta-t-elle comme pour répondre d'avance à un scrupule.

— C'est vous qui l'avez dit, mademoiselle.

Après cette réponse digne d'un diplomate, Gargani lit de nouveau un salut militaire et battit en retraite.

Cependant l'allure mystérieuse du commissionnaire inquiétait Marguerite. Elle examinait le bouquet avec déiiance et croyait voir passer un pli de papier entre

une rose et ua œillet.Elle eut envie de jeter le message dans la rue, mais un passant pouvait le ramasser ; elle le cacha précipitamment sous son châle et regagna mystérieusement sa cellule.

Son cœur battait avec violence. Elle approcha une chaise delà croisée, et là, pendant une heure, affaissée sur elle-même, la tête renversée en arrière, elle contempla au loin une petite étoile perdue, tremblotante sur la grande mer de l'azur. C'était celle-là même que le poète la veille lui avait montrée. Peu à peu, sous l'influence magnétique de ce regard du ciel, plongé dans son âme, du fond de l'infini, sa paupière se dilata, son corps se roidit; elle eut encore une vision.

Il lui semblait que le ciel chancelait sur sa tête ; ce n'était plus une étoile qu'elle voyait, mais une femme vêtue de blanc qui portait à la main une urne de parfums et sur la tête une couronne; elle marchait lentement et d'une autre voix qu'une voix humaine, elle disait :

— J'étais autrefois une vierge de la terre, mais j'ai passé à côté de l'homme sans lui rendre son sourire, et voilà pourquoi je possède l'immortalité dans la paix de l'ange et dans la blancheur de l'hermine.

Elle disparut dans un flot de lumière et une autre femme la suivit; elle portait sur la tète un voile de deuil et à la main une urne renversée, et elle murmurait :

■ — J'avais la beauté, et je l'ai donnée, et la mort a coulé en moi, et maintenant j'erre dans la solitude

du ciel et je cherche éternellement celui qui m'a trompée. Où donc est son serment? Le vent l'avait entendu, le vent l'a emporté.

Marguerite palpitait, comme la sibylle, sur le trépied. Mais déjà l'étoile avait repris sa place et scintillait doucemept sur la cime d'un cyprès. La vision venait de cesser. Elle sentit sa main brûler ; le bouquet reposait toujours contre sa poitrine ; elle l'arracha de son châle et le jeta au milieu de la chambre avec un cri d'épouvante. Après cette victoire héroïque sur elle-même, sur l'esprit tentateur, elle fléchit le genou au pied de son lit et fit sa prière; elle pria éperdument sa patronne d'étendre sa protection sur son sommeil; et fortifiée et purifiée par cette invocation, elle essaya de dormir. Mais à peine couchée, elle frissonna tout à coup et une pensée implacable, toujours la même, passait dans chaque frisson.

— Eh quoi I dit-elle, mon ange gardien lui-même m'abandonne.

Elle tordait ses mains l'une dans l'autre avec désespoir. Au milieu de la nuit cette crise nerveuse tombait; h la secousse désordonnée de la fièvre succéda un état délicieux de détente et de langueur. La lune, dans toute sa splendeur, inondait sa cellule. Marguerite revit le bouquet flottant sur une traînée de lumière. Elle détourna d'abord le regard; mais l'âme troublée, même la plus pure, a toujours, dans un repli de sa conscience, une inspiration cachée de casuilisme et une voix secrète de transaction.

— Après tout, pensait-elle, ce don fraternel d'un ami d'enfance, reçu en présence de Dieu, mérite-t-il que je tremble devant lui comme si je venais de commettre une mauvaise action? Mais c'est douter de Dieu ! mais c'est blasphémer contre sa bonté. Ai-je donc d'ailleurs si petite opinion de la vertu d'une jeune fille que je pourrais la sacrifier à cela?

Et en disant cela, d'un ton de mépris, elle jetait un regard de complaisance au bouquet étendu sur le plancher. Elle oubliait, à la vérité, le billet qu'elle avait entrevu; bientôt il revint à son souvenir. Elle pensa que sa mère montait toujours de bonne heure dans sa chambre et pourrait le trouver. Que diraitelle alors? elle soupçonnerait sa fille d'une intrigue ou tout au moins de coquetterie. Marguerite alla ramasser le message et l'ensevelit sous son oreiller, et posant sa tête sur son mystère, elle essaya encore de dormir.

Mais le sommeil ne vint pas plus cette fois que la première fois qu'elle l'avait invoqué ; les œillets attiédis de l'impression de son souffle et de sa chevelure, répandaient autour d'elle leur brûlante odeur de girofle et de sandal; on dirait que, fleurs passionnées des nuits indiennes, elles en couvent tous les rêves ardents dans leurs corolles. Marguerite en respirait l'ivresse jusqu'au vertige, jusqu'au délire, et l'imagination incendiée du feu de leur arôme, elle lisait en pensée le mystérieux papier; elle en recréait le sens dans sa pensée. C'était sans doute quelque for-

mule respectueuse d'adieu, de rendez-vous tout au plus dans un monde meilleur; puis- redescendant à une hypothèse plus probable, elle supposa que le pli énigraatique devait simplement renfermer la musique de Schubert. Pourquoi la repousser maintenant, quand elle l'avait elle-même sollicitée? Ne valait-il pas mieux ouvrir ce billet que l'interpréter par supposition, au risque de porter un jugement téméraire contre le prochain? Que craignait-elle, en définitive? Si par hasard ce papier cachait une intention répréhensible devant Dieu, elle le déchirait au premier mot, et elle effaçait le nom du coupable de sa mémoire.

Après avoir pris cet engagement avec elle-même comme un otage donné à son dernier scrupule, Marguerite descendit à la cuisine. Mais à peine avait-elle franchi le seuil, qu'elle entendit dans l'ombre un bâillement, et en même temps un être invisible bondit à sa ceinture; elle reconnut Tambourin et le renvoya d'une caresse. Puis elle secoua la cendre encore tiède du foyer et ralluma la lampe de la veillée à la braise mourante d'un tison, et impalpable en quelque sorte et silencieuse comme un fantôme, elle remonta rapidement dans son oratoire; cependant elle croyait sentir chaque marche d'escalier fondre sous son pied et la précipiter dans le corridor. Lorsqu'elle ouvrit la porte de sa chambre, un souffle éteignit la lampe dans sa main, c'était un présage funeste; elle eut un moment d'hésitation. Mais le sort en était jeté, elle redescendit aussitôt rallumer sa lumière.

Pour la première fois elle avait refermé la porte au verrou; elle retourna la tête comme si quelqu'un pouvait l'avoir suivie; elle retira d'une main tremblante le bouquet de sa cachette et le laissa aussitôt retomber sur son chevet. Une phalène égarée dans le rideau du lit vint en ce moment tournoyer autour de la lampe; elle s'approchait et s'éloignait, attirée et repoussée par la volupté mortelle de la chaleur et de la lumière, et enfin comme enivrée de l'avoir effleurée en passant et d'en avoir reçu le baiser dévorant sur sa ûbre , elle retombait renversée et palpitante sur la table, puis se soulevant dans un suprême effort,' elle voletait encore lourdement autour de la pyramide de flamme et décrivait autour d'elle une spirale de plus en plus resserrée, jusqu'à ce qu'enfin elle s'abima dans ce foyer de délices. Marguerite entendit une légère crépitation et vit au pied de la lampe la victime, l'aile brûlée et frémissante de la dernière convulsion de l'agonie.

C'était encore un présage. Mais la fille d'Eve avait lutté assez longtemps. Elle arracha brusquement le papier et le déplia avec impatience. Elle avait hâte d'échapper à l'obsession. Au premier coup d'œil qu'elle jeta sur la page, elle eut comme un éblouissement, elle referma la paupière. C'était une pièce de poésie, le titre portait : A celle que j'aime!

La lampe brûlait toujours sur la table et jetait un pétillement d'intervalle à intervalle. Marguerite n'avait qu'à étendre la main pour tenir sa promesse, et l'audacieuse déclaration disparaissait en fumée. Si la déclaration eût parlé la langue vulgaire de la prose, la jeune fille eût sans doute accompli le sacrifice. Mais, de tout temps, toute femme chantée aura une inépuisable miséricorde pour la poésie. Du moment qu'un poète l'aura emportée dans le ciel, elle voudra jouir de la gloire de son apothéose.

Marguerite lut donc un premier vers, puis un second, mais au troisième, une pensée traversa son esprit, la madone penchée à la muraille la regardait, la voyait en ce moment ; elle détacha de son miroir le voile de sa première communion, et l'étendit sur la céleste image. Résolue à tenter l'inconnu , comme le jour où la femme écouta le serpent, elle reprit sa

lecture. Or, voici ce qu'elle lisait à voix basse peadant que le jusant grondait sourdement au loin et que le grillon secouait sa crécelle sous une mauve du jardin :

Jeune fille, dis-moi : l'autre jour, sur la grève, Au coucher du soleil, tu promenais ton rêve; Et la vague passait. Ne l'entendais-tu pas Te nommer en mourant et te dire tout bas :

Ame pleine de grâce, entre toutes élue,

Rose encore fermée, enfant, je te salue !

Je suis la s oix du soir ; dans mon sein languissant

Sur un dernier rayon l'invisible descend.

Et l'hyèble, et la verveine, et la feuille de l'yeuse

Livrent en tressaillant à la brise rieuse

Le secret du bouvreuil et du chardonneret ;

Et sur la dune ardente, au pied de la forêt.

Partout un long soupir ou bien une étincelle

Jaillit du sein profond de l'âme universelle;

Et dans un bain de flamme et d'électricité

L'être encore une fois appelle la beauté.

La nature entière aime... Et toi, dans cette fête,

Pourquoi seule gémir, seule baisser la tête.

Seule errer tristement de sentier en sentier,

A travers le genêt, l'ajonc ou l'églantier.

Pour chercher dans ton ombre et dans ta lassitude.

Plus loin, toujours plus loin, une autre solitude

Pour fuir des sentiments que tu crois des douleurs,

Lorsque les rossignols, que les merles siffleurs,

Que les ramiers dolents, les tourterelles grises.

Les joyeux loriots enivrés de cerises

Palpitent de désirs et chantent tous en chœur?

Crains-tu donc que leurs chants n'éveillent dans ton cœur

L'écho mystérieux de la grande harmonie Où dans le Créateur la créature unie, Débordante d'extase et de félicité, Crie à l'espace immense : A moi l'éternité !

Le flot avait passé, qu'elle écoutait encore Quel mot allait monter de la grève sonore; Mais l'invisible, après avoir ainsi parlé, Avait remis le sceau sur l'abîme voUé.

Alors elle leva son regard vers la nue

Et dans l'air retentit une voix inconnue.

Une voix qui disait : Je suis la nuit d'été.

Qui secoue en marchant, de mon voile argenté.

Un arôme du ciel, un philtre de tendresse.

Et sur chaque brin d'herbe épanche une caresse;

Je suis l'heure où le vent berce le romarin,

Où l'encensoir flottant du jeune pin marin

Exhale dans l'espace un parfum de résine,

Où l'étoile, attirée à l'étoile voisine,

Fond eu larmes d'amour sous les glaïeuls des prés;

Où les saules rêveurs, où les chênes sacrés,

Inclinés l'un vers l'autre, échangent leur haleine ;

Où l'insecte allumé luit sur la marjolaine,

Où l'éther, inondé d'une mer de splendeur,

Ruisselle en rêverie, en prière, en ardeur ;

Où, prise tout à coup d'une langueur d'Asie,

L'éternelle Vénus aspire l'ambroisie.

Et pleine d'infini presse la coupe d'or

Longuement sur son cœur, la vide, et dit : Encor.

Et toi, quand la nuit vibre au sein du moindre atome.

Tu marches froidement, pâle comme un fantôme.

Sans lire le pieux et doux enseignement

Que Dieu, d'un doigt de flamme, écrit au firmament.

Il demandera compte un jour de sa parole. Penses-tu donc qu'il donne une âme à la corolle Pour pencher sur sa tige un front inanimé Et mourir au matin avant d'avoir aimé?

Et la voix remonta là-haut, de sphère en sphère, Ne laissant qu'un léger sillon dans l'atmosphère. Comme le vent dans l'herbe. Et lorsqu'elle eut parlé, La jeune fille crut sentir son cœur troublé.

Pendant qu'elle roulait en elle son mystère, Une troisième voix, une voix de la terre Disait : La plaine dort. Le ciel silencieux La couve en ce moment du feu de tous ses yeux. Tu vas dormir aussi, jeune fille adorée, Au bruit de la fontaine, au bruit de la marée; Tu vas dormir, ô toi qui ne désire pas ! Toi qui n'a pas encore, à l'heure du repas. Parfumé ta maison ; qui n'a pas, sur la nappe. Mis le pain et le sel, et la figue et la grappe, Et l'agneau de la Pâque, et la coupe de vin Pour fêter aux flambeaux un convive divin. Ah ! pourtant, si parmi les hommes de ton âge Qui viennent ou viendront jeter sur ton passage Le mot qu'un jour enfin tu devras écouter, A ta lèvre, à ton cœur, mon nom pouvait flotter. Comme je poserais sur ta tête bénie L'étoile aux sept rayons de la gloire infinie ; Comme je donnerais les lis à pleines mains; Comme je couvrirais de palmes tes chemins ; Comme je verserais du fond de ma corbeille La fleur de la mouture et l'ambre de l'abeille; A l'autel de ta grâce, au feu de ton trépied. Comme j'épancherais la myrrhe sur ton pied.

La myrrhe sur ton sein, la myrrhe et le cinname ;

Comme je porterais mille âmes dans mon âme;

Mille âmes comme autant de voix du Dieu vivant,

Pour toutes les répandre à la fois dans le vent,

Et qu'à son tour le vent, à mesure qu'il passe,

T 'appelle d'une rive à l'autre de l'espace,

11 t'appelle... viens donc. — Ici même je sais

Sous un ciel d'Italie un magique palais.

Vois-tu son toit doré briller entre les arbres,

Le lierre épais flotter sur la pâleur des marbres,

La naïade bondir du lit de son bassin,

Et le granit presser sur son robuste sein

La liane amoureuse aux longues bandelettes,

Et de blanches enfants cueillir les violettes

Au bord d'une prairie ou d'un lac enchanté,

Et dans l'onde en passant sourire à leur beauté?...

C'est là, dans cet Eden, c'est là, ma bien-aimée.

Que je veux te conduire à ton heure embaumée.

De quoi donc rêves-tu? L'heure passe... Il est temps :

La rose ouvre sa robe au soleil, — et j'attends.

A son heure de solitude et d'efïusion en Dieu, alors que, sous le cerisier en fleurs, elle lisait, au bourdonnement des ruches, les strophes éthérées du Lac de Lamartine, Marguerite avait souvent rêvé d'un génie inconnu qui parlerait à son oreille cette langue suprême de l'image et de l'harmonie. Elle l'avait attendu longtemps; elle le connaissait enfin, un jour trop tard, hélas ! Elle pouvait dire du moins : Et moi aussi j'ai la puissance de l'inspiration. Cette idée éveillait en elle un sentiment de fierté.

Certes, une femme du monde, aguerrie à la litté-

rature moderne, aurait souri de cet étalage passablement connu de la brise, de la fleur, de la vague et de l'étoile. Mais Marguerite entendait pour la première fois ce mysticisme panthéiste qui associe la nature entière à la passion humaine, et dans son vague même, et dans ce crépuscule du mot, puissant comme l'autre crépuscule sur l'imagination , elle retrouvait l'état habituel de sa pensée.

C'était là ce qu'elle avait senti, rêvé plus d'une fois le soir, dans l'air tiède, au bord de la dune ; et, par un étrange paradoxe du cœur humain, elle comprenait bien qu'elle devait brûler cette confidence ou la rendre au poète ; elle en prenait au fond de son cœur l'inébranlable résolution, et cependant l'harmonie secrète de cette parole avec sa rêverie intime sembla la rendre à elle-même et ramener le calme dans son esprit ; elle souffla sa lampe comme après une prière, et tomba dans un profond sommeil.

Il faisait jour depuis un instant ; Marguerite, assise sur son chevet, la tête appuyée à son genou, repassait de souvenir le drame de la soirée. Le soleil faisait tournoyer au pied de son lit une colonne de rayons, et dans ce tourbillon transparent, des millions d'atomes montaient et redescendaient sans cesse. La jeune fille suivait d'un œil distrait leurs capricieuses évolutions, lorsque son père vint frapper à la porte de sa cellule.

— Lève-toi donc, dit-il, nous allons déjeuner ce

matin à la métairie; une ûlle qui va se marier doit être debout au premier coup de V Angélus.

Celte dernière parole ramena Marguerite à la réalité ; elle songea qu'elle avait engagé sa promesse, et, en commémoration du capitaine Samuel, elle remit sa robe de iiancée. Néanmoins elle demeura longtemps devant son miroir ; elle commençait à croire à sa beauté. Après avoir achevé sa toilette, elle descendit à l'écurie pour aider sa mère à préparer Galathée et à charger la provision du voyage.

Madame Mélanie subissait en ce moment un violent accès de colère ; elle avait voulu bâter elle-même Galalhée, mais soit que la bourrique eût fait cette nuit-là un mauvais rêve, soit qu'elle eût aperçu au coin de l'écurie un énorme panier destiné à faire un appoint au volume déjà plus que raisonnable de sa maîtresse, elle avait perfidement gonflé son ventre, et la sangle, raccourcie de moitié, refusait d'aller rejoindre la boucle. La ménagère avait beau la tirer de toute sa force, en appuyant le genou sur le flanc de la bête, la bête restait toujours à l'état de ballon; madame Mélanie dut recourir au moyen disciplinaire du fouet. Galathée cette fois baissa la tête et obéit à la violence. Mais un physionomiste expérimenté aurait pu lire sous son air de résignation, à certain mouvement alternatif de l'oreille, qu'elle méditait dans sa cervelle quelque projet de vengeance.

Marguerite arriva sur le champ de bataille à la On

de l'action. Sa mère encore échauffée de la lutte crut devoir écouler sur sa fille son excédant de colère.

— Et où croyez-vous donc aller avec votre robe de mariée ? Au lieu de vous attifer, vous auriez dû venir m'aidera seller cette vilaine monture.

Madame Mélanie disait seller parce qu'elfe trouvait l'expression plus relevée que bâter.

— Regardez, reprit-elle, si j'ai bien mis le lait et le sucre dans le panier.

Marguerite rougit de l'élégance de sa toilette. Elle voyait bien qu'elle avait commis une imprudence. Sa mère tira Galathée de l'écurie, monta en travers sur le bat le pied appuyé sur un arquet. Le greffier installa le panier de provision sur l'autre arquet, siffla son chien et toute la famille défila sur le chemin de la métairie.

Un soleil du mois d'août rayonnait sur la campagne; mais l'esprit du greffier rayonnait encore plus que le soleil. Il pouvait aller en paix, il avait accompli sa destinée. 11 avait marié sa fille à un honnête homme, et son mari devait l'aimer, puisqu'il aimait l'horticulture. Dans l'exaltation de son bonheur, le greffier sentait remonter à sa mémoire l'éducation mythologique de sa jeunesse. 11 tira un flageolet de sa poche et il joua une pastorale à l'écho du vallon, comme pour évoquer une divinité champêtre de chaque buisson d'aubépine.

La caravane cheminait ainsi poétiquement, par un sentier ombragé, entre la dune et la prairie. Madame

Mélanie ouvrait la marche d'un air grave, le corps roide sur sa modeste haquenée. Le greffier l'escortait à un pas de dislance, et de temps à autre interrompait sa pastorale pour adresser une admonestation à Galathée lorsqu'elle tombait dans un accès de somnolence. Galathée allongeait le pas à la voix du maître; mais aussitôt qu'il avait repris son air de flageolet, elle reprenait de son côté l'allure réfléchie d'une imagination en travail; car depuis la sortie de l'écurie, elle poursuivait toujours la solution du même problème. Tambourin allait et venait, la langue pendante, tantôt à l'avant-garde, tantôt à l'arrière-garde ; parfois il opérait un mouvement de reconnaissance dans l'herbe de la prairie, faisait lever une alouette sur son passage, et, infatué de l'ambition malheureuse de l'attraper au vol, la poursuivait longtemps, en jappant à travers l'espace.

Quant à Marguerite, pauvre âme blessée, elle traînait lentement sa blessure loin du groupe principal de cette variante de la fuite en Egypte. Au milieu de cette nature en fête, sous ce ciel étincelant de lumière, elle cherchait, d'un cœur sombre, le mot désormais impossible de sa destinée. Elle acceptait sans doute dans toute sa rigueur la doctrine du fait accompli ; mais, au fond de sa conscience, elle murmurait contre son père pour l'avoir précipitée avant l'heure dans le mariage. Que n'avait-il encore attendu un mois, une semaine? Qui sait? peut-être... elle n'osait achever cette pensée...

-MK —

Elle marchait donc, niécontenle d'elle-même, à la suite du joyeux flageolet dont chaque note retentissait à son oreille comme une ironie. Par intervalle, elle croyait entendre une branche brusquement écartée fouetter l'air, et quelqu'un marcher à la dérobée derrière le fourré; elle éprouvait alors un battement de cœur : un spectre la poursuivait donc toujours? Mais, au bout de la garenne elle vit sortir du taillis un moissonneur, la faucille sur l'épaule. Son pressentiment sans doute l'avait trompée, elle en éprouva presque un mouvement de dépit.

La caravane touchait à cette latitude périlleuse du chemin, appelée la Source, parce qu'un cours d'eau coupe en cet endroit la chaussée pour dégorger dans la mer le trop-plein de la prairie ; à gauche, il y avait un bourbier semé eà et là d'une grosse pierre, pile de pont branlanledestinée au passagedu piéton ; à droite, une mare de plus en plus profonde dormait hypocritement au soleil, sous un tapis de lentille d'eau et de cresson.

Jusqu'alors Galathée avait fourni paisiblement son étape sans trahir aucune pensée de vengeance. A sa physionomie béate et à sa marche recueillie , elle semblait au contraire prendre un intérêt sympathique à l'air de llageolet du greffier. Mais au bord de la Source elle eut tout à coup une inspiration et lit un temps d'arrêt pour la mûrir. Elle avait compris du premier coup d'œil l'avantage stratégique de la position. Elle allait enfin apprendre à l'autorité souve-

raine à ménager la susceptibilité d'une ànesse. Madame Wélanie, indignée de cette halte de sa monture comme d'une infraction à la discipline du voyage, lui donua un coup de fouet sur l'oreille. La bourrique secoua la tèle mais persista dans son système d'inertie. Elle poussait trop loin le respect de la propreté personnelle pour aventurer, dans une fondrière, même le bout de son sabot.

Le çreflier crut devoir alors intervenir contre cette tentative flagrante de révolte, et, après une sommation à haute voix, restée sans réponse, il envoya un coup de canne à Galalhée.

A cette attaque imprévue, Galathée fit un pas en avant, mais, après cette concession, au premier moment de surprise, elle garda de nouveau l'immobilité. Lorsqu'un àne a pris une résolution dans sa Minerve, il déploie à l'exécution toute la fermeté d'un homme d'Etat.

Le greffier, irrité de cette opposition systématique, appliqua de main de maître à la bourrique récalcitrante la peine de la récidive. Galathée, cette fois, perdit patience, et repoussant la force par la force, elle lâcha une ruade qui éclaboussa de haut en bas l'uniforme marron de l'adversaire.

Madame Melanie, à moitié désarçonnée par le soubresaut de sa monture, poussa un cri de détresse et appela son mari à sou secours. Mais le greffier, découragé par ce premier échec, essuyait gravement son habit et refusait de renouveler la discussion.

Galathée, désormais victorieuse, baissait alternativement chaque oreille en sens inverse et souillait orgueilleusement; mais imbue de ce principe du grand capitaine moderne, qu'il ne faut jamais dormir sur un premier succès, elle poursuivit immédiatement le cours de sa vengeance. Au lieu de suivre la portion à moitié desséchée du cloaque, elle obliqua subitement sur la droite, et entra dans la mare avec la lenteur d'une perfidie calculée, d'abord jusqu'au genou et ensuite jusqu'à la croupière. Madame Mélanie prenait un bain de pied, puis un bain de siège, et le flot du déluge montait encore. Le panier, et avec le panier toute la provision de la journée, plongèrent dans l'abime. La cassonuade donnait à l'eau, en fondant, une jolie teinte dorée, et madame Mélanie, du haut de son trône submergé, contemplait la débâcle dans la désolation de l'impuissance.

La bourrique avait enfin tiré satisfaction de l'injure qu'elle avait subie, elle allongea la tète sur l'eau et se mil à braire d'une façon triomphale. A la suite de ce Te Deum en plein vent, elle attaqua tranquillement à la surface de la mare une lige flottante de salicaire. Pendant ce temps madame Mélanie, emportée au paroxisme de la fureur, levait la jambe, levait le bras pour échapper aune immersion complète de sa personne. Mais Galathée continuait de brouter d'un air sardonique et remuait la queue en signe de satifaclion. Tambourin aboyait éperdument au bord de l'eau sans pousser plus loin le dévoue-

ment à la patrie. Le greffier, ellVayé de la gravité de l'accident, sondait le gué avec sa canne, et par respect pour son pantalon de nankin reculait devant l'unique moven de sauveta2;e.

Mais la bourrique ne devait pas jouir plus longtemps de sa victoire; car pendant qu'elle prolongeait inutilement sa vengeance, elle sentit une main vigoureuse la saisir par le licol. C'était Emilien qui avait suivi le cortège en costume de chasse, en veste de velours, en chapeau de paille, le fusil en bandoulière.

Galathée, voyant cette fois, à la vigueur de l'attaque, qu'elle aurait à soutenir la gageure contre un rival décidé, suivit docilement l'impulsion donnée, après une dernière résistance pour l'honneur du drapeau. Lorsqu'elle eut enfin franchi le ruisseau et abordé l'autre côté de la chaussée, madame Wélanie fit l'inspection du panier, et put constater le naufrage irrémédiable du déjeuner. Le greffier, exaspéré de l'outrage infligé à son habit marron, éprouvait une violente démangeaison de châtier sur la place la conduite révolutionnaire de Galathée. Mais, soit qu'il craignît une nouvelle ruade, soit qu'il aimât mieux pratiquer le précepte chrétien du pardon l'injure, il chercha sur son flageolet la consolation de son infortune.

Emilien salua gravement la compagnie sans attendre le chapitre du remercîment, et rentra dans le taillis, riant en lui-même de son action héroïque

inspirée (le Don Qiiicliolle. Galalli<'0 conlinnn sa roule avec une soumission inébranlable, comme si de pari et d'autre on avait si2;né nnc convention tacile de suspension d'hostilités, et au bout d'un quart d'heure elle déposait respectueusement son fardeau à la porte de la métairie.

La métairie du greffier représentait, comme disent les paysans, une bouchée de terre, c'est-à-dire une vingtaine de journaux, pour employer le vocabulaire du pays, tant en prés, viy;nes, sables et terres labourables, sans compter une espèce de poulailler qui pouvait à la rigueur servir de pied-à-terre au maître et à la maîtresse de la maison. Le tout occupait le fond d'une de ces combes ou gorges étroites qui débouchent sur la plage entre deux bancs de collines calcaires. On peut rendre toutefois cette justice au génie poétique du greffier, qu'il avaittransformé ce domaine imperceptible en un véritable Elisée. Il l'avait abrité des embruns de la mer par des semis de pins, de chênes verts, d'arbousiers et de ces trembles mélancoliques, blancs comme les moutons des brisants, qui prennent sous les coups de vent l'attitude éplorée de

la prière et sonnent, au passage de l'orage, leurs milliers de grelots d'argent.

Dans sa religion pour l'art quand même, il avait entouré ses prés d'une double rangée de vergues, au préjudice de la récolte du foin, et à l'extrême frontière des prés, au fond d'un entonnoir formé par un remou de la dune, et au bord d'une petite pièce d'eau, infiltration d'une fontaine cachée sous le sable, il avait élevé ce qu'il appelait pompeusement un pavillon, mais ce qui, dans toute langue civilisée, devait passer tout au plus pour une baraque. Seulement pour plus d'illusion, il avait dissimulé la nudité de la planche sous une épaisse draperie de houblons et de clématites. Il avait d'abord dédié ce sanctuaire à la piété conjugale, sacellwn Veneris horiensis. A l'intérieur, il avait dessiné autour du plafond une branche courante de lierre, expression symbolique de la fidélité, et, au-dessous, il avait écrit cette devise : Je meurs où je in attache.

Lorsqu'il allait en famille faire sur sa propriété la métive ou la vendanije, c'était dans cetle agreste retraite que Marguerite, toujours insatiable de solitude, aimait à coudre, aimait à lire et qu'elle avait lu en partie la bibliothèque romanesque du greffier, composée d'une édition couiplèle de Florian; d'une édition dépareillée de BufTon, de la Nouvelle Héloïse de Jean -Jacques et de la Flore de la Charente-Inférieure, par un pharmacien de la Rochelle.

Lorsque plus tard elle tomba dans une dévotion

mystique, qui n'était au fond que la forme céleste de la même rêverie, elle métamorphosa le pavillon profane en une sorte d'oratoire. Elle recouvrit sa table à ouvrage d'une nappe brodée comme une table d'autel; elle posa un flambeau à chaque bout de la nappe et couronna l'œuvre par un crucifix d'ivoire. Et à l'heure de midi, au souffle embaumé de la dune, elle allait méditer, devant cette chapelle, la vie de la Vierge, écrite sous la dictée de l'ange Gabriel, par je ne sais quel moine d'Italie.

A peine Marguerite avait-elle passé le seuil de la métairie qu'elle éprouva la tentation de fuir, de disparaître; elle semblait porter son trouble de la veille écrit sur sa figure, et son père pouvait le lire, sa mère allait le deviner; un secret de vie et de mort reposait sous son fichu et le soulevait avec violence; elle rougissait, elle pâlissait tour à tour; elle étouffait, elle sufl'oquait, elle avait besoin d'air, d'espace, elle demanda la permission de faire un tour de promenade dans la campagne.

Une ondée dans la nuit avait rafraîchi l'atmosphère, mais le soleil déjà haut sur l'horizon chaufl'ait les champs de seigle et en faisait pétiller les chaumes humides sous ses rayons. Mille bruits confus de réveil et de vie flottaient sur la terre en fermentation, dans les effluves du matin. Marouerite souriait amèrement

à cette poésie de fécondité; elle cueillait en marchant la sauge marine, la froissait dans sa main et la rejetait ensuite avec dépit. Elle arriva ainsi an sommet de la

dune appelée le Trier du Combol, et là debout elle contempla d'un regard de lionne au désert la mer infinie fuira perte de vue sous le ciel infini. C'était l'heure de la morte marée, une seule voile flottait derrière Cordouan ; un instant après elle disparaissait à l'horizon.

— Ainsi disparaisse ma dernière espérance! murmura Marguerite.

Puis, comme éblouie et comme dévorée de la réverbération enflammée du sable frémissante, autour d'elle, dans l'atmosphère, elle redescendit baigner son front brûlant dans l'ombre et la fraîcheur de la prairie. Elle suivait avec une nonchalance maladive l'allée du pavillon; mais en touchant le seuil de l'oratoire, elle tourna tout à coup du côté de la fontaine. Qu'iraitelle dire au Dieu de résignation? elle tomba de découragement au pied d'un saule pleureur.

Un rideau de verdure recouvrait le bassin d'un perpétuel crépuscule, et, dans le miroir assombri de l'eau, le frêne plongeait en silence sa cime renversée. Pas un souffle en ce moment, pas un murmure qui pût trahir la respiration ou l'agitation d'un être vivant. Une couleuvre seule, enroulée autour d'une feuille de nénuphar, sous un jet de soleil tombé de la voiite de feuillage, soulevait sa tète spirituelle entourée d'un collier d'or au-dessus de la coupe de la fleur et dardait son œil fascinateur dans l'espace.

Là, dans ce calme, dans ce recueillement, sous les honflees tièdes de menthe exhalées de la fontaine,

~ 234 — Marguerite voulut relire encore une fois la première, la dernière parole d'amour qu'elle devait connaître. Elle retira la pièce de poésie du pli de son fichu où elle l'avait cachée le matin, et après l'avoir redite à voix basse, elle baisa l'hymne béni qui lui avait enseigné la volupté de la souffrance. A ce moment une branche de saule frémit au-dessus de son épaule, et une goutte de rosée tomba comme un larme du ciel sur la feuille de papier. Elle aperçut dans l'eau une figure qui lui souriait; elle lui sourit à son tour ainsi qu'à une vision; mais, rappelée aussitôt au sentiment de la réalité, elle retourna vivement la tête, et reconnut le poète. Emilien, caché derrière l'arbre, avait assisté à la lecture. Elle voulut se lever, mais elle s'affaissa de nouveau sur le gazon.

— Puisque vous m'avez vue... dit-elle d'une voix étouffée,

La parole expira dans sa poitrme.

— Eh bien! dit Émilien.

• — Vous devez partir.

— Et pourquoi? reprit-il d'un ton de respect.

— Parce que je ne veux pas vous haïr.

— Haïr, vous? Est-ce donc de votre bouche que je devais entendre une semblable parole?

— Je le devrais, si vous restiez une minute de plus ici, car je croirais que vous auriez la lâcheté d'abuser d'une surprise.

Emilien arma son fusil, et en plantant le canon dans le sable avec une sinistre expression :

— Il y a quelqu'un, dit-il, qui ne sortira pas vivant (le ce bois; mais, auparavant, il a un mot à dire, il le dira.

— Parlez, répondit Marguerite effrayée du geste tragique du jeune homme ; mais non, je vous le défends, reprit-elle avec fierté.

Émilien avait déjà fléchi le genou devant Marguerite.

— Voici la première heure de mon existence. Je vous remercie de me l'avoir donnée. Encore un regard de vous, un regard de pardon, et tout sera dit; dans un moment j'aurai perdu jusqu'à l'occasion de vous revoir; je vous quitterai, je quitterai ce pays. Que j'emporte du moins votre mémoire, comme une bénédiction dans mon exil.

Une toux sèche, suivie du nom de Març-uerite, retentit au bout de l'allée. C'était le greffier qui appelait sa fille, pour l'aider à faire sa récolte hygiénique de vulnéraire. Marguerite bondit comme par une commotion électrique et courut chercher un refuge dans son oratoire. Le jeune homme la suivit dans sa fuite et barricada la porte sur sa victime. Le temps coula dans un silence de tombeau ; le greffier cherchait sa fille au bord de la fontaine. Il crut entendre un cri étouffé sous la fouillée du pavillon. Mais lorsqu'il voulut y entrer, il le trouva fermé, et cependant la clef était restée sur la serrure. Il appela encore Marguerite, mais aucune voix ne répondit. Une fauvette à tète noire sonnait sa phrase éclatante de clairon sur une branche de merisier.

Legreftier pensa que sa fille accomplissait quelque mystère de dévotion ; il alla tranquillement herboriser dans la campagne. A peine avait-il disparu derrière un massif que la porte du pavillon s'ouvrit avec fracas et que Marguerite s'élança les cheveux épars à travers les arbres du taillis. Avant que le jeune homme eût eu le temps de la rejoindre, elle avait déjà escaladé la dune, emportée en quelque sorte par une force inconnue, et du haut du trier, pâle, effarée, tendant ses bras vers la mer et les levant au ciel, elle s'écria :

— Voilà la goélette.

Puis, se retournant vers Emilien effrayé de son désespoir :

— ' Regardez, voilà le navire du capitaine Samuel. Le reconnaissez-vous à cette flamme rouge de l'autre jour, oui, du jour, reprit-elle, où j'ai signé ce contrat.

ÉQiilien reconnut en effet la goélette du capitaine Samuel qui courait une bordée dans la rade de Royan. Marguerite avait deviné le retour de son fiancé par celte divination secrète qu'on pourrait appeler la seconde vue de la conscience.

Elle contempla un instant, d'un regard farouche, la goélette coquettement inclinée sous sa voilure, et la mer étincelante au soleil, puis recula d'un pas, chancela, tourna sur elle-même et tomba sur le sable de toute sa hauteur. Elle arrachait l'herbe, elle sanglotait, elle riait tour à tour; par moment sa ligure convulsive prenait l'expression d'une angélique sérénité; mais aussitôt elle recommençait à sangloter et à rire comme dans un accès de démence.

Érailien essaya de la relever, mais elle le repoussait, puis l'attirait pour le repousser encore , et fixait sur lui ce grand œil ouvert que le blessé du champ de

bataille attache ea mourant sur son vainqueur. Après ce premier paroxysme de délire elle se redressa sur son séant, et apercevant le jeune homme qui la soutenait sur son bras, elle l'éloigna brusquement d'un geste d'indignation.

— Qui ètes-vous? dit-elle, je ne vous connais pas. Et comme Emilien, effrayé de cette ivresse de douleur, essayait de la consoler :

• — Vous aviez un fusil tout à l'heure, lui répondit-elle. Emilien gardait le silence.

— Allez le chercher, reprit-elle.

— Pourquoi donc, grand Dieu ! répliqua le jeune homme de plus en plus troublé.

— Pour achever de me tuer, répondit-elle froidement.

Emilien sentit le sang de ce pauvre cœur broyé retomber sur son propre cœur; en voyant la pathétique beauté de Marguerite dans son désespoir; il l'aimait véritablement, il croyait du moins l'aimer.

— Jejure, dit-il, sur la tète de ma mère

Marguerite lui posa vivement la main sur la bouche

comme pour arrêter un parjure.

— Nejurezpas, dit-elle, et moi aussi j'avais juré; pourquoi ne me tromperiez-vous pas? j'ai bien trompé celui qui avait reçu mon serment? Que lui dirai-je? le voilà, il vient, il va venir.

Emilien prit la main de Marguerite et la sentit froide comme l'agonie.

— Que crains-tu, ma douce amie, ne suis-je pas désormais ton mari ?

— Que crains-tu? dites-vous, reprit-elle avec l'accent de la djf^milé, qui vous a donné le droit de me parler ainsi? Mon mari, vous? vous avez menti. C'est un autre qui l'est, un cœur loyal; je lui ai engagé ma loi; vous voyez bien que je dois mourir.

Elle fît un mouvement pour dégager sa main de la main dujeune homme ; elle lui vit au doigt une bague gravée d'un chiffre entrelacé.

— Qu'est-ce que cette bague, dit-elle avec une expression de terreur.

— C'est l'alliance de notre union, répondit Emilien.

Il la retira de son doigt et la passa au doigt de Marguerite.

— La jeune tille reçut l'anneau d'un air de profonde indiflerence, puis l'arrachant tout à coup, elle le jeta loin d'elle dans l'espace.

— C'est la bau;ue d'une autre, dit-elle.

Son œil avait en ce moment la lueur de l'éclair, elle repoussa le jeune homme avec violence.

— Allez-vous-en, vous me faites horreur. Mais saisissant aussitôt le bras de son amant :

— Non, restez, vous voyez que je ne peux plus marcher; c'est à vous de me reconduire à mon père, de me jeter à sa porte, en disant : La voilà, faites-en maintenant ce que vous voudiez.

Elle redescendit la dune au bras du jeune homme

avec une sorte de précipitation nerveuse; mais au bout du sentier elle sentit tout son être crouler, et s'affaissant au milieu d'une touffe darthémise :

— Vous devez bien me mépriser, dit-elle. Et elle voila sa figure.

— Ne prononcez jamais un pareil blasphème, répondit Emilien.

— Eh bien! moi, je me méprise, reprit-elle; je ne pourrai jamais consentir à retourner dans ma maison,

je croirai lire ma honte dans le regard de chaque passant.

— S'il en est ainsi, dit le jeune homme, qui, à défaut de l'inspiration du cœur, avait du moins la chaleur de l'imagination, partons; il est sous le ciel du Midi une nature toujours en fêle à l'ombre du citronnier, au bord de la Méditerranée; là, sur cette terre de l'amour et du parfum, je te nommerai de mon nom, je t'envelopperai de ma tendresse, et l'heure qui passe redira seule à l'heure qui vient le secret de notre félicité.

Mais tandis que le jeune homme appelait la poésie à son secours, Marguerite secouait douloureusement la tète sans paraître même l'entendre; elle sentait déjà les premières atteintes du remords, ces brises glacées pleines de tristes murmures, et faisant un retour sur elle-même, elle répétait à voix basse :

— Sainte Marguerite, ma patronne, pourquoi ra'avez-vous abandonnée?

Emilieii alla cueillir une tige d'immortelle et l'offrant à la jeune fille :

— Voilà mon âme, dit-il; vous l'avez remplie d'immortalité.

Cette parole, dite d'une voix émue, sembla ramener la paix dans le cœur de la jeune fille. Elle regarda un inslant la branche d'immortelle; elle la brisa par le milieu, elle en garda la moitié, et donnant l'autre à son amant :

— Si jamais vous devez m'abandonner, à votre tour, ne le dites jamais, le coup serait trop cruel ; renvoyezmoi seulement cette branche, et tout sera (ini. Le Dieu de bonté m'aidera sans doute dans cette suprême épreuve.

— Merci, dit Emilien, nous voilà enfin unis. Il plaça la branche sur sa poitrine.

— Aussi longtemps que ce cœur battra, dit-il, cette fleur restera là pour me rappeler la minute la plus heureuse de ma vie.

— Et la plus triste de la mienne, soupira Marguerite. Maintenant laissez-moi seule , j'ai besoin de pleurer.

Emilien comprit qu'aucune parole humaine, en ce moment ne saurait ramener la tranquillité dans cette âme troublée. Il prit encore une fois la main de Marguerite pour y laisser le baiser d'adieu.

— Non pas celle-là, s'écria la jeune tille.

C'était celle en efTel où, un autre jour, elln avait

senti une larme couler.

Elle présenta la main gauche au jeune homme; Emilien l'effleura respectueusement du bout de la lèvre , et cragna aussitôt à travers bois le chemin de Chaillevette. Il commençait à regretter sa victoire; il avait hâte d'échapper à sa victime.

Mais elle toujours immobile à la même place et plongée dans une muelte stupeur :

— Qu'est-ce que cela, pensait-elle d'un air d'effroi, tout à l'heure, il n'y a qu'un instant, j'étais ce que doit être toute jeune fille, un homme est venu, un homme qui sait chanter.

Elle sourit amèrement.

— Que je connaissais à peine, qui ne me connaissait pas depuis mon enfance, et tout ce qui était ma joie et ma fierté sur celte terre, la joie et la consolation de mon père et de ma mère, tout cela est évanoui à jamais, je ne suis plus moi, je suis une autre, et de quel nom la nommer? Quand je prierai Dieu ce soir, quelle prière oserai -je lui adresser? Et quand j'irai à son temple, chacun me montrera au doigt et

dira eh bien! non, ce n'est pas vrai. 0 mon

père , pourquoi étes-vous venu ; j'étais sauvée, j'en prends le ciel à témoin.

F^a malheureuse oubliait qu'ouvrir son cœur c'est le donner.

Pendant que Marguerite, le Iront dans sa main, semblait creuser sa tombe du reajard, un homme entrait à la métairie, le corps trempé; il grelottait comme au sortir d'un bain, et jurait à faire crouler le ciel.

Le greftier partit d'un éclat de rire en le voyant.

— Qu'as-tu donc, mon pauvre Gargani? dit-il. Tu ressembles, Dieu me pardonne, à un triton.

— J'étouffe, répondit Gargani; donnez-moi un verre de vin : je viens de boire un seau d'eau ; j'ai besoin de me remettre l'esprit...

Le greffier apporta une bouteille au garde champêtre, qui en vida la moitié d'une haleine.

— Maintenant, |)ermettez-moi de mettre une javelle dans la cheminée, car je sens toute ma moelle tigée, et (juand j'aurai pris un air de feu, je pourrai vous dire la chose comme elle s'est passée.

Lorsque Gargani eut pris ce qu'il appelait une tlambée, pour rappeler la chaleur vitale, et qu'il commençait à fumer de la tèle à la cheville :

— Maintenant, dit-il, je puis vous conter l'histoire. Il essuya sa plaque de garde champêtre et vida la

seconde moitié de la bouteille.

— Je montais la faction, reprit-il, le long de votre garenne, car j'avais idée que les ouailles de maître Picoulet allaient de temps en temps à la maraude à travers les pousses de vos semis. J'entends quelque chose dans le bois comme qui dirait le pas d'un homme en train de courir. Bon! que je me raconte à moimême, voilà un procès- verbal. Je me glisse dans une bouillée d'yeuses pour attendre le délinquant au passage. En même temps, je vois détallcr un individu suspect, un braconnier sûrement, puisqu'il portait un fusil en bandouillère et un foulard sur sa figure, ce qui manifestait l'intention coupable de cacher son identité. Il part comme un levraut et file vers le moulin de Gautier. Boni que je me raconte encore à moi-même par manière de réflexion. Je te liens, mon gaillard, car tu as devant toi le canal; et je prends ma course de biais à travers le pré pour lui couper le chemin; mais lui courait toujours droit devant lui sans plus tenir compte de Gargani que si Gargani n'avait jamais existé. Il venait enfin dans la gueule du loup, comme un aveugle qu'il était, ou plutôt qu'il semblait être en ce moment. Je tire mon briquet du fourreau.

— Halte-là ! je te déclare procès-verbal.

Or, je lui faisais mon co m pli ment, debout sur la berge du canal, à un cheveu du courant. Mais le mauvais garnement, au lieu d'obéir à la loi, arrive sur moi tête baissée comme un bélier, et, avant que j'aie le temps de me ranger, je sens tomber un coup dans ma poitrine à défoncer un chrétien, et en même temps deux mains ramasser mes deux jambes et les mettre juste à la place de mes épaules. Et me voilà la chose par-dessus tête, parlant par respect, à faire le plongeon dans le royaume des grenouilles, après quoi l'enragé dit : o;are! d'une voix de tonnerre et saute le canal. Il fallait tout de même qu'il eût le jarret du diable pour risquer un saut de ce calibre. Je restai bien une éternité à barboter dans la vase, d'abord pour repêcher mon individu et ensuite mon briquet, et lorsqu'enfin je reparus à la lumière, mon assassin avait grimpé la bulte du moulin. Il lâcha un coup de fusil en l'air, et, mettant son chapeau au bout du canon, il cria : Vive l'empereur! un cri prohibé, quoi ! un cri sédilieux^, vu que nous avons le bonheur de vivre sous un roi de notre choix..

— As-tu pris au moins le signalement du malfaiteur? reprit le greffier.

— A dire la vérité, non. Je n'ai pu le dévisager; puisqu'il avait la moitié de la figure cachée sous son foulard. Je crois bien que le drôle appartient à celte race damnée de baigneurs qui viennent chaque jour fricasser à noti'e barbe nos cailles et nos perdrix.

— Quel costume portail- il, cependant? répliqua le greffier.

— Un chapeau de paille. • — Ensuite?

— Une veste de velours.

— Alors, tu peux d'avance déchirer ton procèsverbal.

— Pourquoi ?

— Parce que ton assassin pourrait bien être le neveu du juge de paix en personne.

— Monsieur Emiiien Sabran ! Ce n'est pas possible ; hier encore, il m'a donné une pistole pour porter un bouquet...

Le garde champêtre allait commettre une indiscrétion, lorsque le greffier, rompant le fil du discours :

— Lui-même, te dis-je, car je l'ai vu ce matin, comme je te vois, en chapeau de paille et veste de velours. Mais que diable allait-il faire dans ma garenne?

Un nuage passa sur la physionomie du greffier.

— Ah! monsieur Emiiien, reprit le garde champêtre, vous avez cru qu'on peut jeter Gargani à l'eau comme un barbet Eh bien! soit; puisque vous avez engagé le jeu, je continue la partie ; manche première pour vous, monsieur le Parisien, à moi la revanche.

— Quelle revanche? dit le greffier.

— Suffit, c'est mon secret. Aussi bien j'avais un remords, et, comme je le contais hier soir à ma

femme, elle me disait : Tu n'as pas fait un acte de bon chrétien. Cette pistole te portera malheur. Maintenant je puis décharger ma conscience. Me voil^ sec. Adieu, monsieur Rroutet.

Gargani partit aussitôt pour le château de Chaillevette. Il marchait du pas délibéré de la vengeance. La rapidité de sa marche échauffait sa colère, et allumait en lui l'inspiration. 11 préparait un discours de mémoire. En moins d'une heure il arrivait au château armé de son réquisitoire. Il entra résolument dans le cabinet du juge de paix.

Le juge en ce moment, la figure cachée sous une paire de lunettes, feuilletait avec colère une liasse de papiers, pendant que sa tîUe, assise en face de lui auprès d'une porte vitrée, tricotait douloureusement une paire de chaussons.

Au bruit que fit Gargani en entrant, le juge leva la tête et continua sa lecture.

— Monsieur Lalande, dit le garde-champêtre, faites excuse, j'ai à vous parler.

— C'est bien, répliqua le juge avec brusquerie, tu repasseras demain.

— ■ Pardon, monsieur Lalande, il serait peut-être trop tard demain. Tenez, je ne vais pas par quatre chemins, un et un font deux, je ne sais que cela. Je vous ai toujours entendu dire , sans vous écouter, que vous vouliez marier mademoiselle Isabeau, ici présente, à monsieur Emilien. Un neveu doit olréir comme un fils quand son oncle est son père. Eh bien.

monsieur Emilien recliercbe une demoiselle qui n'est plus à marier.

— C'est une calomnie, interrompit Isabeau.

— Une calomnie si vous voulez, mais je sais bien qui a porté un bouquet de la part de M. Emilien, et aujourd'hui j'ai vu sortir voire cousin de certain petit lieu, où il avait dû trouver certaine perdrix.

— Que tu appelles?

Gargani parut hésiter à la nommer, puis, inclinant la tète à l'oreille du juge, comme pour lui parler à voix basse :

— C'est mademoiselle Marguerite, cria-t-il à haute voix.

Après quoi, il salua la compagnie et reprit sa tournée d'inspection.

La confidence de Gargani avait porté l'esprit irascible du juge déjà en ébullition à son maximum de température. Le vénérable magistrat venait de recevoir, sous le timbre de Paris, un volumineux paquet recommandé à la poste et cacheté sous toutes les coutures. Après en avoir levé avec précaution les nombreux cachets, il avait exhumé de l'enveloppe un cahier proprement minuté, d'une belle écriture anglaise, illustré au recto el au verso d'une colonne de chiffres et d'une addition au bas de la colonne.

Du premier coup d'œil qu'il jeta sur ce document, véritable chef-d'œuvre de rédaclion financière par l'habile disposition de chaque article, le vieillard crut avoir une illusion d'optique et passa le coin de son mouchoir sur le verre de ses lunettes pour en rafraîchir la limpidité, et courant dn doigt h l'extrémité du dernier feuillet.

— Le coquin ! dit-il.

A cette exclamation ïsabeau laissa tomber son tricot.

— Le voila ruiné, reprit le vieillard, je le déshérite.

— Mais qui donc? reprit ïsabeau.

— Ton cousin, parbleu. Vois-tu ce dossier? eh bien! c'est un mémoire en nom collectif de tous ses créanciers, accompagné d'une opposition en forme entre les mains du tuteur.

Or, toutes les dettes réunies, avec les intérêts échus, les frais de protêts, de saisies, de levées et de signification de jugements, montaient à la somme de cinquantedeux mille sept cent quarante deux francs soixantecinq centimes. Mais la nature des dettes, plus encore que le chiffre, soulevait l'indignation du juge contre son neveu. 11 relut plusieurs fois le mémoire, distribua les créances par ordre de mérite, refit, la plume à la main, les additions déjà ûiites, et toujours et invariablement il retombait sur ce total monstrueux : cinquante-deux mille sept cents quarante-deux francs soixante-cinq centimes.

Il disposa toutes les pièces de conviction sur sa tal)Ie par ordre de datf, et il attendit l'arrivée du coupable. Il avait la figure calme d'un dieu de l'Olympe; il devait couver une violente colère. Il changeait l'arme en silence lorsque Emilien entra en fredonnant un air de Robert-le-Diable. Le juge fronça le sourcil.

— Cette maison n'est pas une guinguette, dit-il à

son neveu d'un ton sévère; quand vous voudrez montrer votre belle voix, je vous prie d'aller chanter ailleurs.

— Le vent tourne à la bourrasque, dit Emilien. Et il interroç^ea sa cousine du reijard. Mais Isa beau

baissa la paupière et répondit seulement par un soupir.

— Maintenant, asseyez-vous là, reprit le juge, et répondez aux questions que j'aurai l'honneur de vous adresser.

Emilien avait appris dès l'enfance à respecter le principe d'autorité dans la personne de son oncle, et, bien que le principe eût disparu de son esprit, la personne exerçait toujours sur lui une domination d'habitude.

Il prit docilement une chaise et croisa la jambe droite sur la jambe gauche d'un air dégagé, pour donner à sa soumission l'apparence de la dignité.

— Pourriez-vous me dire, reprit le juge, si la somme de quatre cents francs par mois, que vous touchez à vue, à Paris, sur la maison Charrosson et compagnie, suffit à votre logement, habillement, nourriture, etc.

Emilien respira en entendant cette interpellation.

— Ce n'est qu'un créancier qui lui aura écrit, su[>posa l'enfant prodigue.

En payant d'assurance :

— Mais, mon oncle, à peu près.

— Vous dites à peu près ?

— Oui, parce que les jeunes gens qui n'ont pas toujours de l'ordre, vous savez... vous comprenez... de l'ordre... de l'économie.

— Peuvent faire des dettes, reprit le juge.

— Des dettes, pas tout à fait, cher oncle, mais balancer difficilement leurs dépenses avec les recettes.

— Et à quel taux monte la ditférence de ce que vous appelez votre balance.

En disant ces paroles le juge regardait son neveu pardessus ses lunettes.

— Je n'en ai pas fait le compte exact ; mais à cinq mille francs peut-être.

— Pas davantage?

— Tout au plus, à vol d'oiseau.

Le juge fit une pause, toisa de nouveau son pupille par-dessus ses lunettes, et d'une voix foudroyante :

— Vous en avez menti.

Emilien voulut d'abord tourner l'injure en plaisanterie.

— Le mot n'est pas parlementaire, dit-il en essayant de sourire.

Il crut qu'en lâchant cinq autres mille francs, il pourrait enterrer le débat.

— Mettons dix mille si vous voulez.

Il supposait que son oncle ne pourrait entendre une somme plus forte sans tomber frappé d'apoplexie.

— Dix mille l'rancs! reprit le vieillard.

— Plutôt au-dessous qu'au-dessus.

— Vous en avez encore menti, reprit le juge, vous devez cinquante mille francs.

La vérité venait de faire explosion, Emilien se leva vivement, il voulait se retirer. Le juge lui fit de la main un signe impérieux.

— Restez assis, j'ai d'autres explications à vous demander.

Le jeune homme trouva que son tuteur abusait légèrement de son droit de paternité collatérale, pour le mettre ainsi sur la sellette et le soumettre à l'humiliation de cet interrogatoire; mais comprenant toute la gravité de la situation, il aima mieux dévorer l'affront en silence. Laissons passer le grain, comme disent les marins, murmura-t-il en lui-même. Après tout, voilà peut-être une excellente occasion de liquider mon passé.

Le vieux juge reprit le cours de l'enquête, et dépliant une feuille de papier :

— Pourrez-vous m' expliquer la modeste consommation de quatre mille kilogrammes de sucre rafûné dans l'espace de deux mois? En voici la facture, signée Narjaud, épicier en gros, rue de la Vieille-ïruanderie.

— J'avais voulu tenter la carrière du commerce, répondit Emilien, un ami m'avait donné un intérêt dans une entreprise de raftinerie.

Le juge de paix Ut la grimace.

— Non, monsieur, dit-il, vous aviez besoin d'argent ; naturellement vous avez eu recours à un usurier; naturellement encore l'usurier n'avait pas d'argent en caisse, mais il avait du sucre en magasin. Il vous a prêté sa marchandise et vous l'avez vendue à moitié prix à un compère de l'usurier. Passons à un autre article. Voici maintenant la note d'un monsieur Corbineau, tapissier, qui réclame six mille francs pour avoir meublé, sur votre garantie, l'appartement de mademoiselle Céleste. U y a mademoiselle Céleste sur la facture. Dites-moi, je vous prie, à quel titre vous vous trouvez chargé d'approvisionner cette demoiselle, de lits de palissandre, de porcelaine de Saxe, de divans de velours et de rideaux de damas?

Au nom de mademoiselle Céleste, un sanglot partit du fond de la chambre, Isabeau mordait avec rage son mouchoir. Pendant ce teinps-là, Emilien, le corps penché en avant, boutonnait et déboutonnait un bouton de guêtre.

— Passons à un autre article, reprit le juge. Voici maintenant M. Soubireau , restaurateur, rue de l'Ecolede-Médecine, qui revendique une somme de deux mille francs, pour deux mois de nourriture prise dans son établissement ou portée au domicile de mademoiselle Honorine. Le vin de Champagne figure seul pour un chiffre de quatre cents francs. Il faut que cette demoiselle ait une passion décidée pour le vin mousseux et une soif prodigieuse, vous en conviendrez, mon neveu.

Emilien gardait toujours le silence ; sa cousine continuait de san'dotter.

— Voici une autre facture, reprit le juge, de MM. Arnaud frères, marchands de nouveautés, qui réclament une somme de quatre mille francs, en payement de châles, mantelets, ruhans, taffetas, madapolams, et autres objets de fantaisie, livrés sur vos ordres à *mesdames Céleste, Honorine, déjà nommées, et de plus à une certaine Louise Fanchon, jusqu'à ce moment restée dans la coulisse. Vous aviez sans doute mission de meubler, de nourrir, de vêtir toutes les demoiselles de la capitale?

— Le vieux diable sait donc tout? pensait Emilien. C'est un complot des créanciers.

— Le reste, ajouta le juge, n'est plus que menue bagatelle. Monsieur doit deux mille francs à son tailleur, cinq mille à son marchand de bric-à-brac, pour des bahuts, des tableaux, des glaces biseautées, des christs en bronze florentin. Que diable faisiez-vous de christs en bronze? Etait-ce pour les oifrir à mademoiselle Honorine? Cinq mille fraucs au bijoutier, pour bagues, féronnière, chaînes d'or, épingles, etc., six mille francs au loueur de voiture pour location d'un coupé; quatre mille francs à divers pour diverses dépenses, sans compter les autres que j'ignore, dont le mémoire viendra sans doute plus tard. Total, cinquante-deux mille sept cent quarante-deux francs soixante-cinq centimes.

Le juge déposa ses lunettes sur les paperasses, el croisant les bras d'un air solennel.

— Levez la tète, monsieur mon neveu, et regardezmoi là, en face, el tâchez de rentrer en vous-même pendant que je vais vous parler. Lorsque votre mère mourut, vous n'aviez plus de père ; vous sortiez à peine de nourrice. Je jurai au lit de mort de ma pauvre sœur de veiller, comme elle aurait veillé elle-même, sur votre enfance et sur votre éducation. Je vous ai envoyé au séminaire de Pons pour vous inoculer de bonne heure les principes de religion. Je n'ai ménagé aucune dépense nécessaire on inutile pour votre instruction. Vous avez voulu apprendre la musique, je vous ai payé un maître de clavecin. Vous avez désiré ensuite nn maître de danse, aujourd'hui vous savez danser. Votre père, vous ne l'ignorez pas, n'avait que la cape et l'épée à l'époque de son mariage. Votre mère vous laisse à peu près cent mille francs en terres de mauvaise qualité.

Le juge aurait pu dire Irois cent mille francs, en terres d'excellent rapport.

— Comme vos propriétés étaient enclavées dans les miennes et grevées de servitudes, j'ai consenti à vous arrondir à votre majorité en échangeant avec vous de bonnes vignes contre des vignes plus que médiocres.

C'était l'inverse que le juge aurait dû déclarer pour rendre hommage à la vérité.

— Enfin, ne trouvant personne qui voulût affermer votre propriété, je l'ai prise moi-même à ferme au prix de deux mille francs, prix d'expertise. Or, chaque année je vous ai envoyé cinq mille francs à Paris. C'est donc une somme de trois mille francs par an que vous me redevez, sans compter les intérêts et les améliorations que j'ai faites à votre domaine, améliorations considérables, évaluées vingt mille francs au minimum. Ainsi, je suis votre créancier pour la majeure partie, sinon pour la totalité, de tout ce que vous pouvez posséder au soleil, et vous avez récompensé mon dévouement pour vous, en contractant dette sur dette et en compromettant ma créance pour m'entraîner dans votre ruine. Maintenant, je ne me mêle plus de l'administration de votre fortune; vous avez atteint votre majorité; allez, continuez, faites banqueroute, payez vos créanciers.

— Je les paierai, interrompit fièrement Emilien, car en présence de ce compte suspect de tutelle, il sentait bouillonner en lui une tentation de révolte.

— Vous parlerez quand j'aurai fini, reprit le juge. Vous les paierez, c'est bien; vous rembourserez aussi mes avances. Et ce n'est pas tout ; après avoir jeté votre héritage par la fenêtre, vous venez étaler votre inconduite jusque dans mon château, comme si vous vouliez joindre l'insulte à la folie. Monsieur bat le pavé , monsieur joue à la galanterie, et on le voit afficher publiquement une petite coquette, une fille de rien, la fiancée enfin d'un forban, d'un aventurier.

— Mon oncle, répondit froidement Émilien, forcé dans son dernier retranchement, j'ai entendu avec patience votru réquisitoire parce que je vous dois le respect; mais je ne saurais vous reconnaître le droit d'insulter une jeune fille, quia toute mon estime et qui l'aura toujours.

— Il l'aime, cria Isabeau en mettant sa main sur son front; que vais-je devenir?

— Une donzelle, reprit le juge, de plus en plus irrité de l'exclamation douloureuse de sa fille, une grisette qui devrait au moins tenir la parole qu'elle a donnée.

— Je ne me sens plus la force de conserver le sangfroid que j'ai gardé jusqu'à présent, reprit le jeune homme en prenant son chapeau.

Le vieux juge donna un coup de poing à la table, la renversa sur le parquet, et, soulevant la masse de son corps sur sa béquille :

— Oui, retire-toi, enfant maudit, cria-t-il, et ne reparais jamais devant mon regard.

Isabeau courut embrasser les genoux du juge, et les serrant avec force contre sa poitrine :

— Grâce 1 mon père, grâce I cria-t-elle, ne le maudis pas encore.

Émilien sortit; le juge retomba dans son fauteuil.

— Va chercher la bouteille d'eau-de-vie, dit-il à sa Ûlle.

La bouteille d'eau-de-vie était l'oracle auquel il demandait toujours la sagesse après un accès de colère.

Isabeau apporta ce remède suprême à son père. Or, pendant qu'il éteignait lentement sa fureur dans un verre d'alcool, elle courut à la chambre de son cousin ; elle le trouva occupé à faire sa malle, elle lui prit affectueusement la main et lui dit d'un ton ému :

— Je sais, mon cousin, que tu ne n'aimes pas, mais accorde-moi une dernière marque d'amitié.

— Pourquoi dis-tu que je ne t'aimes pas? dit Emilien troublé ; que faut-il pour te prouver mon affection?

— Rester jusqu'à demain.

— Je te le promets.

Isabeau redescendit aussitôt auprès de son père; l'eau-de-vie a'vait produit son effet.

— Tout à l'beure, dit-il, j'ai eu un mouvement de vivacité; va chercher ton cousin.

— Émilien, effrayé de la perspective d'une rupture, retourna volontiers auprès de son oncle pour signer avec lui un traite de ca[>itulation.

— Je veux bien avoir pitié de votre jeunesse, dit le juge d'un ton radouci, et vous retirer de l'abîme, mais à une condition, c'est que vous allez repartir immédiatement pour Paris. Je vous donnerai une lettre pour mon ami le député, et je crois aussi conseiller d'État. Je le cbargerai d'acquitter votre effroyable déficit; vous avez passé votre examen de licence, vous ferez une année de stage à Paris. Après ce noviciat, je crois pouvoir vous promettre une place de substitut. Le jour de votre nomination, je mettrai à exécution le projet que j'ai formé pour votre bonheur. J'ai déjà refusé la main d'Isabeau à plusieurs partis très-riches, très-brillants, parce que, dans ma pensée et par affection pour ma pauvre sœur, je vous ai toujours destiné ma fortune. Je vous donne par contrat tous mes biens, meubles et immeubles; voilà mon dernier mot. Je vous laisse la nuit pour prendre une décision.

La nuit porte conseil. Émilien réfléchit sérieusement à toutes les péripéties de cette journée. Le matin avait couronné un amour improvisé dans son cœur, et le soir il avait vu étaler devant lui la conséquence logique d'une vie de dissipation. Le matin, il avait juré, sur la tète de sa mère, d'épouser une jeune fille qu'il avait séduite, et le soir il subissait l'obligation d'en épouser une autre qu'il n'aimait pas, sous peine de tomber dans la misère. Son oncle par une habile gestion de tutelle avait trouvé le moyen de confisquer son patrimoine; plaiderait-il? Il pouvait

perdre son procès; le gagnât-il, au contraire? son oncle le déshéritait sans rémission.

Il sacriûait, par un respect superstitieux pour une parole, la première fortune terrienne du département, et, de plus, endetté comme il l'était, il possédait à peine la mise de fonds indispensable à l'installatiou d'un Kiénage. Il condamnait sa femme, il se condamnait lui-même à la pauvreté. Or, partant de ce principe qu'un sacriflce de cette nature ressemble à une duperie, puisqu'il fait le malheur de deux personnes : J'épouserai ma cousine Isabeau, dit-il. Marguerite versera bien une larme en secret, mais, de dépit ou par raison, elle reprendra le capitaine Samuel. Je connais le cœur de la femme, elle pardonnera bientôt à l'inûdèle; je parierais même qu'elle donnera le nom d'Émilien à son premier enfant. Et une pensée de Méphistophélès traversa l'esprit du jeune homme,

A peine le soleil levé, il signifiait à son oncle qu'il acceptait la transaction. Le juge exigea le départ de son neveu à l'instant même, pour l'arracher, disait-il, à la séduction de la sirène. Il envoya Gargani à Royan retenir une place pour le surlendemain à la diligence de Rochefort. fsabeau voulut faire elle-même la malle de son cousin, et, pour lui prouver toute sa tendresse, elle y déposa un pot de confiture, un pot de miel, une botte de tilleul, une autre de scabieuse.

Émilien sourit en voyant cette attention prosaïque de ménagère.

— Je donnerai tout cela, dit-il en lui-mèrae, à mon portier.

— Vilain ingrat, dit Isabeau, lorsqu'elle eut achevé la malle de son cousin ; je te forcerai bien à me rendre justice. J'apprends à faire la cuisine pour te servir chaque jour le plat que tu aimeras le mieux à ton diner, car je veux te gâter pour te couvrir de confusion. Quand tu auras une maladie, je n'entends pas qu'un médecin entre dans la maison, c'est moi qui te soignerai, et je saurai bien trouver quelque secret pour te guérir. Maintenant embrasse-moi pour ta punition.

Émilien embrassa modérément sa cousine.

— Encore mieux que cela, monsieur.

Le jeune homme serra Isabeau sur sa poitrine. - A la bonne heure, dit-elle, j'ai senti battre ton cœur; maintenant j'ai oublie le passé.

Or, à l'heure même ou Émilien Sabran trahissait la parole donnée pour échapper à une banqueroute par un parjure, le capitaine Samuel entrait triomphalement, toutes voiles dehors, dans le port de Royan. A peine avait-il mis le pied sur la jetée, qu'il courait porter à sa fiancée le cadeau de noce, véritable coup de tête d'amoureux, un écrin digne de figurer à la toilette d'une élégante de la Chaussée d'Antin. Il marchait la tète dans le ciel, il débordait de félicité. C'était à la fin de la journée. Le greffier arrivait de la métairie.

— Venez donc consoler votre femme , dit-il au capitaine. Depuis votre départ, elle sèche de tristesse. Tout à l'heure elle pleurait en retournant du Combot. Allez la trouver dans sa chambre, je crois, Dieu me pardonne, qu'elle plesjre encore. Voilà ce qu'est le bonheur; on pleure toujours.

Et comme le capitaine semblait attendre que le greffier voulût bien le conduire à. la chambre de Marguerite :

— Non, reprit le grefûer, montez seul; je serai de trop dans ce premier moment. Et puis, à vous dire la vérité, j'occupais la première place dans le cœur de ma fille, j'occupe la seconde maintenant, et malgré moi j'en éprouve un certain sentiment de jalousie. Mais vous lui permettrez bien encore de m'aimer un peu, n'est-ce pas, ne fut-ce que par charité.

En parlant ainsi, le grefûer poussa brusquement le capitaine vers l'escalier, car l'émotion commençait à le gagner, et il craignait de fondre en attendrissement.

Marguerite, enfoncée dans son fauteuil, à sa place d'habitude, le coude sur son genou et la tête sur sa main, avait enfin épuisé l'affliction et sommeillait dans une espèce d'engourdissement de la pensée. Une tresse dénouée de ses cheveux retombait en désordre sur son épaule ; une dernière larme coulait en silence le long de sa joue. Lorsque le capitaine entra dans sa chambre, elle détourna légèrement la tête et le regarda un instant d'un œil hébété. Il y avait déjà longtemps qu'elle le voyait dans une étrange hallucination. Mais tout à coup elle jeta un cri; elle venait de le reconnaître.

— C'est lui! dit-elle.

Et, comme une jeune fille surprise, elle cacha précipitamment sa figure dans le rideau de la fenêtre,

puis rejetant ce voile loin d'elle, elle marcha droit au capitaine, et d'une voix haletante :

— Monsieur, dit-elle, vous m'aimez, n'est-ce pas? car on n'épouse pas une fille pauvre sans l'aimer.

— Si un autre que vous, répondit le capitaine, osait faire cette question, il rentrerait sous terre à l'instant.

— Eh bien! donnez-moi votre main, dit-elle, et au nom et en souvenir de cette affection, jurez-moi...

Un sanglot étouffa sa parole.

— Mais qu'avez-vous donc, ma pauvre enfant? répliqua le capitaine, effrayé de l'agitation fébrile de Marguerite.

— Jurez-moi de ne jamais chercher à vous venger et, ajouta-t-elle à voix basse, à me venger.

— Vous venger, me venger, et de quoi donc? Parlez, vous le devez, vous êtes ma fiancée.

Marguerite secoua douloureusement la tête.

— Je ne suis plus votre fiancée.

— Malheur à qui le dira I répliqua le capitaine en redressant la tête. Ce n'est pas vous, du moins, ce serait mentira Dieu, vous pourriez en mourir.

— Il y avait ici, avant votre départ, une Marguerite pure et pieuse, digne de vous peut-être, et reconnaissante de votre tendresse; celle-là n'est plus, elle est morte, elle est quelque chose de plus horrible que morte, vous devez l'oublier désormais.

La foudre venait de tomber sur le capitaine Samuel. Son regard prit une teinte de sang; il jela contre le

parquet l'écrin qu'il tenait sous le bras, il le foula, il le broya sous son talon, puis, le poing fermé, la lèvre serrée :

— Comment croire désormais à la vertu et à la candeur? J'avais trouvé tout cela écrit dans l'âme, sur le front d'une jeune fille, mais ce front mentait, et cette âme couvrait la trahison. Je fais mieux que l'oublier, je la renie.

— Dieu soit loué ! dit Marguerite, vous aurez moins de douleur. Je souffrirai seule, c'est ma dernière consolation.

Mais le capitaine Samuel n'écoutait plus sa fiancée. Il laissa tomber sa tète dans sa poitrine. Il rentrait en lui-même, il semblait consulter sa conscience ; il allait et venait d'un bout à l'autre de la cbambre, d'abord d'un pas violent, et ensuite, peu à peu, d'un pas tranquille comme sa pensée. Il revint alors vers Marguerite, et, d'un ton de voix vibrant de tendresse :

— Le vieux Samuel avait cru , dans sa vanité d'homme, qu'une jeune Lille pouvait l'aimer; il n'avait pas compté avec les années et les blessures. Il avait tenté le destin, et le destin le punit de son égoisme. Le ciel, cependant, lui est témoin qu'il eût voulu rendre joie pour joie, ou du moins répandre bénédiction et action de grâce sur la tète de celle qu'il avait élue pour sa compagne. Je n'aurais pas donné, sans doute, le bonbeur à cette associée de ma vie et de mon foyer; je le sais maintenant; mais me venger de n'avoir pu me faire aimer, ce serait

l'œuvre d'an cœur lâche ; je ne la commettrai jamais. Ailieu; soyez heureuse.

— Grâce ! répondit Marguerite en tombant à genoux ; je la mérite peut-être.

— Relevez-vous, dit le capitaine d'une voix forte, ce n'est pas la place d'une femme chrétienne.

Marguerite se releva, tous deux a;ardaient le silence.

— Je ne vous pardonne pas, reprit le capitaine avec calme, mais dès aujourd'hui je vous adopte pour ma fille, vous avez un père de plus, et quelque part que vous [)assiez, il écartera la pierre de votre chemin.

En disant ces mots, il ouvrit ses bras, Marguerite se précipita daos sa poitrine.

— ïuez-moi donc, par pitié, dit-elle ; vous avez pardonné, je n'ai plus rien à faire ici-bas.

— Tuer! dit le capitaine d'un ton sombre, que dites-vous là? J'ai déjà tué. 0 mon Dieu ! vous m'avez châtié cruellement; ce n'est pas votre faute, Marguerite, si vous m'avez abandonné : j'avais du sang sur ma main, ce sang a crié vengeance. Un jour, c'était au moment d'un abordage, un homme déshonorait le nom français, je lui mis le pistolet sur le front; le coup partit. J'en avais le droit devant la loi humaine, la loi militaire de la discipline. J'ai vu bien souvent depuis le regard du malheureux, dans les convulsions de l'agonie; ses lèvres, couvertes d'écume, murmuraient contre moi dos paroles inintelligibles; on eut dit des imprécations. J'en porte la peine au-

jourd'hui. Retirez-vous, n'embrassez pas plus longtemps un assassin.

Il repoussa doucement Marguerite. Il redescendit aussitôt l'escalier. Il sortit précipitamment de la maison. Il erra longtemps à travers la campagne. Il regagna seulement au milieu de la nuit sa maisonnette sur la falaise. Il rentra dans sa cabine aussi calme en apparence qu'un jour de combat. Il avait pris son parti. Il décrocha de la cheminée le pistolet maudit, le nettoya, le chargea, et le posa ensuite sur sa table de travail. Il retira d'un portefeuille un testament qu'il avait fait à son retour de l'exil; il le déchira, et, prenant une feuille de papier, il écrivit :

«J'ai assez marché dans cette vie. Je suis las. Je » vais chercher enfln une heure de repos. Je lègue » aux pauvres la moitié de ma fortune, l'autre moitié » à ma fiancée Marguerite. Je lègue au maître timonier » Calvé ma montre et la tabatière d'or que l'empereur » Napoléon m'a donnée.»

Quand il eut signé et cacheté son testament, il contempla une dernière fois, avec un attendrissement profond, les lambris de sa cabine ; c'était là qu'il avait rêvé, une semaine à' peine auparavant, tous les rêves du bonheur. Il sentit son cœur éclater à ce souvenir; mais l'esprit de force était là sous son regard. C'était la vieille Bible huguenote d'Osterwald, que son aïeul avait lue, au désert, à l'époque delà persécution, que sa mère avait lue à l'heure de la tempête, pendant que son mari luttait contre la houle, qu'il avait lue lui-

même, sous tous les soleils, dans les longues vicissitudes de sa vie de marin. Il la feuilleta d'un doigt distrait jusqu'à ce qu'il eût trouvé le livre de Job, ce premier cri de douleur de l'homme sous la main de fer de la destinée :

« Mes esprits se dissipent, lisait-il, le sépulcre m'attend.»

« Mes jours sont passés, mes desseins, qui occupaient mon cœur, sont renversés. »

A ce dernier verset, le capitaine se leva dans un accès de fureur, et, brisant d'un coup de pied la porte vitrée qui donnait sur la terrasse :

— 11 y a donc des gens, s'écria-t-il, maudits dès le berceau, qui ne doivent jamais connaître cette chose absurde qu'on appelle bonheur.

Il regarda sa montre, l'aiguille ne marquait pas encore l'heure suprême qu'il avait fixée pour accomplir sa résolution. Il reprit sa lecture :

a Certainement la colère tue l'insensé, et le dépit fait mourir celui qui est destitué de sens.

» 3'aurai recours au Dieu fort ; c'est lui qui fait la plaie et la bande ; il blesse, et ses mains guérissent.»

A mesure que le capitaine Samuel vidait, goutte à goutte, cette coupe amère de résignation, il sentait la paix d'en haut descendre dans son esprit. Le miracle de la grâce semblait s'accomplir en lui, malgré lui, au dernier moment, et lorsque son œil tomba sur ce verset :

« Je suis sorti nu du ventre de ma mère, et j'y re-

— 27U — tournerai nu ; l'Eternel l'avait donne, l'Eternel l'a retiré, que le nom de l'Eternel soit béni. »

Il laissa tomber son front dans sa poitrine et réflécbil longuement en silence. 11 est à croire que lorsqu'un homme doute de lui-même et penche sa tète vers la mort, je ne sais quelle vapeur monte du fond du gouffre qui lui donne le vertige. Son àme le quitte en quelque sorte d'avance, et laisse faire le corps qui, ne se comprenant plus, se détruit. Mais pour peu qu'il relève le regard au ciel, le Dieu de la vie rentre en lui et le reconcilie avec la gloire amère delà souilVance. Le capitaine Samuel dut passer par cette crise divine de réconciliation, car à peine avait-il achevé ce verset : L'Éternel me l'avait donné, l'Eternel me l'a retiré, qu'il jeta sur le parquet le pistolet qu'il avait posé sur la table, mais il le ramassa aussitôt, et le mettant sous sa veste, il alla s'accouder sur la balustrade delà terrasse.

La nuit déroulait ses magnitîcences paisibles et ses chœurs mystérieux d'étoiles sur les vagues faiblement agitées, qui plongeaient sous le rocher et mouraient en sourdes détonations; c'était une musique, triste sans doute, mais douce dans sa tristesse ; et à ce rythme de mélancolie, les chaloupes, amarrées sur leurs ancres, se balançaient mollement, comme endormies par d'invisibles berceuses. On n'entendait que la voix des matelots de quart, qui chantaient dans la rade, ou la cadence de deux avirons de quelque barque attardée de pécheurs.

Le capitaine retira le pistolet caché dans son sein.

l'arma, laissa retomber son bras; puis le releva lentement à la hauteur du regard.

Le coup partit et alla se perdre dans l'espace, roulant d'écho en écho le long de la falaise. Une moiiette effrayée s'envola en jetant un cri sinistre.

Alors le marin dressant l'arme vers le ciel, s'écria dans l'exaltation de sa victoire sur lui-même :

— Mon Dieu ! je vous remercie ; vous m'avez donné la force de résister à la tentation. L'homme est né pour souffrir, et Job qui vous bénissait dans l'épreuve, était encore plus éprouvé. Je vis, je vivrai, j'aurai peut-être encore une œuvre, sur cette terre, avant de mourir.

Or, cette œuvre il la portait déjà dans sa pensée. Il aimait toujours profondément Marguerite. Après l'aveu qu'elle lui avait fait, il ne pouvait plus sans doute aspirer au mariage. Mais il avait acquis le droit de la protéger contre la lâcheté d'un séducteur, et ce droit il comptait l'exercer dans toute sa plénitude. Le lendemain il alla visiter Marguerite. La jeune fille pâlit.

— Mon enfant, lui dit le capitaine avec un sourire de bonté, ce n'est plus l'homme d'hier qui vient vous voir, comme un ange gardien.

Il éprouvait, en effet, depuis cette nuit d'angoisse, je ne sais quelle tendresse mêlée de compassion pour la pauvre créature jetée en holocauste au caprice d'un inconnu. Il avait pris la résolution qu'on pouvait trouver ridicule, de forcer un rival à épouser sa

propre fiancée. Mais on en demande pardon au cœur vulgaire; le cœur vraiment grand échappe à la petitesse de la rancune , lorsqu'il aime, il sait monter d'un coup d'aile à la sublimité du dévouement. Au moment 011 le capitaine offrait sa protection à Marguerite, Gargani apportait un billet ainsi conçu :

« Je pars demain, il le faut dans notre intérêt com- » mun. Un temps meilleur viendra ; en l'attendant, à » vous, à toi pour toujours? »

Cela était siçfné Emilien.

Marguerite lut en tremblant ce billet, et le tendant avec un tranquille dédain au capitaine :

— Vous voilà vengé» dit-elle.

Le capitaine lut la lettre à son tour, et la froissant de colère :

■ — Le misérable! cria-t-il.

— A vous dire la vérité pure, ajouta Gargani en s'adressant au capitaine, je ne crois pas que la venue de ce monsieur doive profiter à personne, et, pour ma part, je ne serais pas fâché qu'il reçût quelque petite leçon comme... par exemple...

Et Gargani provoquait du regard le capitaine.

— ïrouve-toi demain matin derrière la haie de maître Vialet.

— N'allez pas le tuer, dit vivement Marguerite en saisissant la main du capitaine.

— Je sais ce que je dois faire, répondit celui-ci d'un air de dépit.

Elle l'aimait donc encore?

Cette pensée attristait involontairement le capitaine. Il avait ressenti une violente indignation du départ d'Emilien. Une semblable déloyauté lui parut mériter son intervention. Aussi le lendemain, à la pointe du jour, il attendait le passage du jeune bomme sur le chemin de Chaillevette. Il montait la faction à un endroit qu'on appelle le Chemin èas, parce que la route, profondément creusée dans le tuf, plonge comme une tranchée dans le flanc de la colline ; à droite et à gauche le talus monte à pic comme un mur couvert de buissons d'épines.

Après un quart d'heure d'attente, le capitaine crut entendre le trot lourd et sonore d'un cheval qui descendait la côte du moulin de la Perche.

— Voilà mon homme, dit-il.

Et il occupa le milieu de la chaussée pour fermer le passage.

C'était, en eflet, Emilien Sabran qui descendait la colline sur la petite jument bretonne du juge de paix. Lorsqu'à la lueur douteuse du jour levant il aperçut la silhouette suspecte d'un homme debout au milieu du chemin, il arrêta sa monture pour tenir conseil. Il portait une somme honnête dans sa valise , il éprouva la velléité de rabattre sur le moulin de la Perche, et de gagner Royan par la traverse. Mais le juge de paix laissait de fondation un pistolet chargé dans la fonte de sa selle; Émilien vérifia d'un coup d'œil la présence de ce compagnon de voyage, siffla

un air de bravoure et donna de l'éperon. La jument partit au trot et arriva sur le capitaine.

— Gare ! cria le cavalier.

Le capitaine saisit la bride d'une main ferme et imprima un mouvement de recul h la monture.

L'aube éclairait déjà la poussière blanche du chemin ; Emilien put reconnaître la figure du capitaine. Mais afléctant un air dégagé :

— Comment, c'est vous, capitaine? je vous prenais pour un voleur.

— Monsieur, répliqua froidement le capitaine, descendez de cheval.

— Si c'est une plaisanterie que vous faites en ce moment, je n'en comprends pas la finesse.

— Descendez, vou^ dis-je, reprit le marin d'un ton impérieux, j'ai besoin de savoir pourquoi vous partez.

— De quel droit le capitaine Samuel prétend-il me demander compte de ma conduite 1

— Du droit que voici, réplique le marin en tirant de sa poche le billet d'Emilien à Marguerite. J'aimais une jeune fille, et aujourd'hui je l'ai prise sous ma protection.

— Si c'est une réparation que vous exigez, permettez-moi de vous dire que c'est en plein jour et sous une autre forme qu'un galant homme réclame ce genre de satisfaction, et non, comme au coin d'un bois, avant le lever du soleil.

— Je ne vous demande ni ne veux vous donner de réj:aration que le jour où vous aurez satisfait vous-

même à la première loi de l'honneur. Je ne vous laisse pas partir que vous n'ayez pris l'engagement devant moi d'épouser la jeune lille dont vous avez surpris l'affection.

Émilien glissa doucement la main dans la fonte de sa selle, et arma l'arme en silence.

— Si je lui brûlais la cervelle, pensa-t-il en luimême.

Mais réfléchissant à la gravité d'un procédé aussi péremptoire, il voulut tenter encore une fois le moyen de forcer le passage. Il appuya vigoureusement l'éperon sur le flanc de sa monture.

La jument voulut s'élancer ; le capitaine la repoussa avec tant de violence, qu'elle s'abattit et renversa son cavalier.

Emilien avait emporté le pistolet dans sa chute, et, appuyé sur une main, il ajustait de l'autre son adversaire.

Le capitaine se précipita sur le jeune homme pour le désarmer ; Emilien allongea le bras et pressa la détente. Puis il ferma les yeux; mais, au lieu d'une détonation, il n'entendit qu'un léger claquement. L'amorce seule avait brûlé.

— Je suis perdu I murmurait-il.

Le capitaine enleva son adversaire de terre, et le poussant d'un bras de fer contre le talus, il le regarda un instant avec une amère ironie.

— J'étais plus adroit que vous dans ma jeunesse. Emilien ne comprit pas ce cri de remords. La

figure bouleversée de frayeur, il appelait au secours. C'était l'heure où les bûcherons de Courlay conduisent à Royan leurs ânes, chargés de pommes de pin et de brassées d'ajoncs.

— Ma foi, dit un premier paysan, un contre un la partie est égale.

Et il passa en étant ironiquement son bonnet.

Un instant après, un autre paysan arriva, et faisant halte, la main sur son bâton, pendant que son roussin, continuait paisiblement sa route, il attendit le dénouement du drame, avec la satisfaction intérieure de voir un monsieur, c'est-à-dire un ennemi naturel, passer, comme on dit, un mauvais quart d'heure.

— Mon ami, lui dit le capitaine, voici un homme de la ville qui a trompé une jeune fille, et fuit ensuite avant le jour comme un voleur.

— Si ce gaillard avait trompé ma fille, répondit le paysan, et si je le tenais comme vous le tenez, je l'étranglerais sur l'heure, ou bien il ferait réparation d'honneur devant le maire de ma commune.

A mesure que le bûcheron parlait, Emilien sentait le poing du capitaine peser sur sa poitrine.

— Je ne vous quitte pas vivant, dit le capitaine au jeune homme du ton d'un homme déterminé à tenir parole , qu'ici même vous n'ayez solennellement juré par le nom de Dieu d'accomplir votre promesse.

Emilien frémissait de colère, il roulait dans sa tète un monde de vengeance, mais il comprit l'inutilité de

prolonger une lutte qui tournait d'abord h sa confusion et pouvait tourner à la tragédie.

Il jura par le nom de Dieu d'accomplir sa promesse.

Le capitaine lâcha le jeune homme, et celui-ci remonta sur son cheval. Mais au moment où il allait partir, son vainqueur l'arrêta par l'étrier.

— Vous jurez aussi, ajouta-t-il, de ne jamais vous prévaloir du cas de violence.

Emilien balbutia encore le nouveau serment.

— Allez maintenant, reprit Samuel, et rappelezvous qu'il existe dans la loi du Seigneur une peine terrible contre le parjure.

Emilien, le cœur bouillonnant de fureur, lançait son cheval au galop, lorsqu'il entendit un cri au-dessus du chemin, et, en levant la tète, il aperçut derrière une haie la figure triomphante de Gargani. Le garde champêtre agitait son chapeau au bout de son sabre et criait à pleine poitrine :

— Vive l'Empereur !

Emilien haussa les épaules.

— Vive l'Empereur! répéta Gargani; un rendu pour un prêté, monsieur Emilien.

Emilien galopait à fond de train, et disparut dans un tourbillon de poussière.

Mais une fois arrivé à Paris, il reprit sa vie de dissipation ; il oublia le nom de Marguerite et son roman d'une heure au bord de la fontaine de la Métairie. C'était pour lui un feuillet de sa vie déjà tourné, un souvenir pénible d'ailleurs, par la double humiliation que son oncle d'abord, et le capitaine ensuite lui avaient successivement infligée. Il regardait la rencontre de ce dernier comme une arrestation sur le grand chemin, et sa parole donnée en cette circonstance comme une promesse arrachée, l'épée sur la gorge.

Il alla même jusqu'à soupçonner Marguerite d'avoir inspiré cette voie de fait, et cette hypothèse apaisa son dernier scrupule de conscience. Cependant il commentait avec inquiétude cette menace du capitaine :

a II y a dans la loi du Seigneur une peine terrible contre le parjure. »

— Probablement la peine de l'enfer, répondait-il en lui-même, et il souriait de l'idée.

Quant à la pauvre abandonnée, elle vivait de plus en plus dans l'isolement et le deuil de sa pensée. La nouvelle de la rupture de son mariage avec le capitaine avait couru avec la rapidité de la médisance. La commère, en balayant le malin le seuil de sa porte, avait annoncé le grand événement à sa voisine, et la voisine l'avait répété, sous la halle, en faisant son marché.

Cependant la conduite du capitaine semblait donner un démenti à cette chronique ; car, chaque jour, renfermant en lui-même sa blessure, il allait intrépidement passer la soirée chez le greffier.

— Quand donc consentirez-vous à votre bonheur? lui disait le vieillard.

— Ce qui doit être fait sera fait, répondait le capitaine.

Cependant Marguerite palissait et dépérissait de jour en jour, dévorée par un mal inconnu. L'été passa ainsi, puis l'automne; l'hiver arriva, morne et froid comme son destin, sans apporter aucun changement à sa situation; pas un mot d'Emilien, pas un signe pour la réconcilier avec l'avenir. Elle suivait donc avec une joie secrète le ravage intérieur de la maladie, et attendait avec une impatience fébrile l'heure de sa délivrance, et pourtant elle ne connais-

sait pas encore toute l'étendue de son malheur. Un soir que, tristement assise à sa vitre, elle récitait son rosaire et regardait le toit du couvent couvert de neige, elle sentit tout à coup un tressaillement confus bondir dans son sein sous son cbapelet. Elle jeta un cri de terreur ; elle était mère, c'est-à-dire déshonorée.

Jusqu'alors elle avait gardé la dignité de l'abandon ; elle avait répondu à l'oubli par le silence. Mais aujourd'hui il fallait un père à l'enfant qui allait naître; elle écrivit à Emilien une lettre touchante, sublime de tendresse et de pardon. Le jeune homme fit une réponse évasive, diplomatique, dans laquelle il rejetait toute responsabilité sur la résistance de son oncle; résistance, ajoutait-il, qu'il espérait vaincre avec le temps et la patience.

Cette lettre devait paraître une lâcheté de plus à Marguerite ; mais cette fois elle avait besoin d'espérer, elle espérait encore. Elle voulut croire qu' Emilien disait la vérité, que son oncle seul l'empêchait de tenir sa parole.

Et alors, pour assurer un nom à son enfant, elle osa tenter une dernière démarche, impossible, insensée, mais inspirée par un cœur de mère et sacrée par l'inspiration. Elle crut pouvoir attendrir l'esprit du juge par l'éloquence de la justice et de la douleur. Elle résolut d'aller au château de Chaillevette. Que pouvait-elle craindre, en définitive? Dieu, sans doute, l'avait assez éprouvée. Si le juge l'écoutait, eh bien !

elle bénissait le ciel; s'il ne l'écoutait pas, elle avait fait son devoir. Elle partit donc un jour à l'improviste pour le domaine du juge de paix.

Le château de Chaillevette, assis au sommet d'une colline, domine le cours de la Gironde. C'était probablement autrefois le chàteau-fort de quelque baronnie, avec droit de péage sur la rivière. C'est maintenant une habitation seigneuriale dans le style de Mansard, couverte d'ardoises, avec des fenêtres rondes aux greniers.

Lorsque Marguerite arriva devant la porte de la cour, elle éprouva une violente palpitation; cette porte majestueuse, flanquée de chaque côté d'un pilastre orné, au sommet, d'une pierre en losange, avait je ne sais quelle physionomie insolente d'aristocratie. Un silence profond régnait à l'intérieur ; le château tout entier semblait mystérieux comme un tombeau. Mar2;uerite sentit un instant chanceler son courage, mais une force irrésistible semblait la pousser en avant.

— Entrons, dit-elle, je puis bien faire une visite à Isabeau.

Elle poussa la porte qui, retombant avec fracas sur elle-même, ébranla l'écho sonore de la cour. Au bruit de sa chute, une fuie de pigeons prit sa volée avec un formidable battement d'ailes. Marguerite, d'abord interdite d'un accueil aussi bruyant, examinait avec inquiétude la façade solennelle du château, son perron entouré d'une grille de fer en ara-

besques : la splendeur de la demeure du riche impose plus que sa personne Cependant, après le premier coup d'œil, l'aspect délabré du château pouvait rassurer la jeune fille. Çà et là un contrevent vermoulu pendait mélancoliquement, retenu à un seul gond, sur le penchant de sa ruine. Les plantes pariétaires envahissaient en toute liberté les marches chancelantes du perron ; et la cour, de la buanderie au pressoir et du chais au colombier, n'était qu'un champ d'orties que paissait tranquillement une escouade de dindons.

Lorsque Marguerite montait le perron, un gros chien de ferme la chargea traîtreusement par derrière et déchira le bas de sa robe en voulant la contraindre à redescendre. La jeune fille, ainsi attaquée à l'improviste, serait morte de saisissement, si un petit vacher, (jui regardait d'abord Marguerite d'un air endormi, n'eût uni par venir à son secours en chassant le cerbère.

Mais, en entrant dans le château, la jeune fille tomba dans une autre perplexité. Elle voyait devant elle un lonû; corridor désert, et à droite et à gauche une enûlade de portes à l'inûni. Elle ouvrit à tout hasard une première porte et pénétra dans une salle lambrissée et décorée de peintures idylliques sur les panneaux. Cette salle ne contenait d'autres meubles que des barriques vides et des sacs de pommes de terre rangés le long des lambris. A la seconde porte elle trouva une chambre un peu plus civilisée, car

elle y entrevit un canapé et un fauteuil cassés, de velours (l'Utrecht ; elle risqua l'ouverture d'une troisième porte, et elle recula devant une montagne de blé à hauteur d'homme sur lo ilanc de laquelle maraudait une tribu de souris. Enûn, tout à fait à l'extrémité du couloir, elle crut entendre le bruit de conversation d'un être vivant. Elle frappa un coup modeste.

— Entrez, cria la voix du maître.

C'était dans ce coin retiré, en effet, que le juge avait établi son cabinet de travail, et que, précisément à ce moment-là, il dictait à sa fille le libellé profond d'un jugement.

A l'apparition de Marguerite, il tourna son corps d'un seul bloc, car il avait le cou tellement enfoncé dans les épaules à force d'embonpoint, que sa tète en avait perdu son mouvement d'inflexion.

Il salua la jeune fille d'une légère inclination en soulevant son bonnet de soie avec l'extrémité de sa béquille.

— Eh bien ! ma belle enfant, vous ne voulez donc pas vous marier? lui dit-il brusquement, croyant sans doute lui adresser une galanterie.

Ce compliment déplacé semblait faire allusion au capitaine Samuel, et cependant il jeta un trouble inexprimable dans l'ànie de Marguerite. '

— Vous tenez mon sort dans votre main, balbutia-t-elle en tremblant ; je viens*implorer votre générosité.

Le juge la regarda d'un air inquiet.

— Il ne tiendrait qu'à moi , ma mignonne, de prendre ceci pour une déclaration, si je n'avais atteint l'ège de la modestie.

Et il accompagna cette remarque du rire de satisfaction d'un homme qui croit avoir de l'esprit.

— Vous êtes juge, reprit tranquillement Marguerite, et vous devez donner l'exemple de la justice.

Le juge fit un signe d'assentiment, et renversant la tête sur le dossier de son fauteuil, il regarda en face Marguerite.

— Or la justice dit qu'un homme qui engage sa foi à une jeune fille...

— Doit faire honneur à son serment, n'est-ce pas ? Eh hien 1 écoutez : si c'est une action judiciaire que vous voulez intenter, la loi n'en accorde aucune. Promesse de vente vaut vente, dit le Code; mais promesse de mariage, tout le monde en fait sans courir le danger de la contrainte par corps, Dieu merci !

— Je ne demande rien à la loi, mais à votre conscience.

— Sans doute, la conscience... répéta le juge en traînant sur le mol d'un air distrait. Mais pourquoi cette question, ma chère petite? Est-ce quelqu'un, par hasard, qui vous aura faussé compagnie?

— Oui, Monsieur, votre neveu.

Et, tombant aux pieds du juge, Marguerite lui dit d'une voix brisée par l'émotion :

— Donnez un père à mon enfant!

— Mon neveu I un père 1 son enfant I . . . Que voulezdire, mademoiselle?

Le juge, irrité de cette révélation, frappa sa béquille sur le plancher.

— Remettez-vous, reprit-il. Je n'aime pas les poses de théâtre. Je redoute ensuite les mauvaises nouvelles. Il faut ménager les vieillards. Mon neveu n'a rien promis, n'a pu rien promettre. Tant pis pour les jeunes filles qui croient à une promesse. Mon neveu ne possède plus un sou vaillant. Si vous l'épousiez, ce serait la folie qui épouserait la misère. Quant à moi, qu'on déclare riche, j'ai à peine une modeste aisance. D'où vient d'ailleurs qu'il ne m'a jamais parlé de cette liaison?

A ce dernier coup, Marguerite se redressa avec dignité.

— Alors je n'ai plus rien à vous demander, à vous, ni à personne.

L'orgueil d'une grande àme outragée répandit une sainte pâleur sur sa figure. Le vieux juge éprouva comme un sentiment de commisération à l'aspect de la noble victime.

— Je plains mon pauvre ami Broutet, dit-il, et. à sa considération, je veux bien admettre qu'en bonne justice mon neveu vous doit une indemnité. Ma tille, ajouta-t-il en interpellant Isabeau, va chercher le sac de droite, tu sais, dans mon secrétaire. C'est mon dernier argent, et vous savez que la récolte de froment a manqué cette année.

Marguerite laissa tomber sur le juge un regard de mépris.

— J'étais venue, dit-elle, vous éviter, à vous et à votre neveu, le poids d'une autre justice; queleOieu qui vous a entendu vous fasse miséricorde.

Puis, faisant à Isabeau un geste d'adieu, elle sortit. Isabeau n'eut pas le courage d'aller embrasser son amie; elle baissait la tète et jouissait en secret de l'humiliation de sa rivale.

— Vous avez tort, cria le juge à Marguerite, de prendre cette offre en mauvaise part; un sac est toujours bon à recevoir, et quand vous serez mieux avisée, bon soir, il sera probablement parti.

Sitôt que Marguerite eut disparu, le juge dit brusquement à Isabeau :

— Va refermer la porte, et défends de laisser entrer ici cette péronnelle hardie comme un page de cour.

Le sentiment de l'outrage avait soutenu jusqu'alors et surexcité même la force de Marguerite ; elle traversa rapidement la cour du château, et, pendant quelque temps, elle suivit avec la même rapidité le sentier de la garenne de Chaillevette. Bientôt cependant cette surexcitation l'abandonna ; elle sentit un tremblement convulsif dans tout son corps et un nuaa;e enflammé devant son refi;ard.

De l'autre côté du bois et sur le versant de la colline il y avait une croix de mission, appelée le Calvaire. Marguerite ne put aller plus loin ; les arbres

tournaient autour d'elle : elle se coucha sur la première marche de la croix. C'était au mois de février. Le crépuscule descendait sur la lande couverte de givre ; les loups commençaient à s'appeler et à se répondre dans le lointain. La pauvre infortunée resta une heure ainsi inanimée le front sur la pierre.

Barilleau, ce soir-là, passait par ce chemin avec un veau en croupe sur son cheval. Il regarda une minute la femme étendue sans mouvement.

— C'est ma cousine, dit-il, qui attend sans doute l'heure d'un rendez-vous, puisqu'elle croit devoir cacher sa figure.

Marguerite avait complètement perdu connaissance. Peu à peu cependant le froid de la nuit la réveilla de son évanouissement. Elle crut sortir d'un rêve de mort au fond d'un tombeau ; elle sentit une vive souffrance au flanc ; elle posa la main sur la douleur. Rien ne battait : c'était un poids mort qu'elle portait désormais.

— Mon Dieu ! s'écria-t-elle, je puis donc mourir à mon tour !

Cette pensée versa le calme dans son esprit ; elle regarda le ciel ; la nuit était froide et grise, la lune sortait lentement d'un nuage à l'horizon. Marguerite voyait étinceler devant elle la ligne blanche de la mer et paraître à intervalle et disparaître le feu de Cordouan ; une musique funèbre de vagues et de branches nues froissées, tantôt sourde et presque éteinte, tantôt pleine et forte, passait dans le vent du nord sur la

morne soliUide de la bruyère. Celait par une nuit semblable, dans une autre saison, que Marguerite, pour la première fois, avait envié l'amour : elle le connaissait maintenant.

Marguerite serrait le pied de la croix d'une étreinte convulsive, comme le naufragé la roche de l'écueil. Une brume glaciale tombait en silence autour d'elle sur la feuille morte de la bruyère. L'infortunée quitta enfin la pierre humide où elle venait de verser en Dieu le dernier cri de son cœur et son dernier adieu à l'existence. Trempée et glacée jusqu'à la moelle, elle regagna péniblement la maison. Elle tomba d'épuisement sur son lit, sans vouloir même ôter sa robe mouillée, couverte de la boue du chemin. Elle dédaignait de vivre désormais. Elle eut pendant la nuit le frisson.

Le jour suivant, à son réveil, calme et pleine de la délicieuse idée de la mort, elle alla confesser à sa mère le terrible mystère de sa jeunesse flétrie. En entendant cette confession, madame Mélanie jeta une exclamation d'horreur.

— Relire-loi de ma présence, dil-elle d'un ion tragique, tu as déshonoré ta famille , quand je passerai maintenant dans la rue, chacun dira : C'est la mère de celle...

— Qui va mourir, ma mère, en vous demandant pardon.

Marguerite prenait la main de sa mère pour la baiser. Mais madame Mélanie, repoussant sa fille, courut aussitôt répéter à son mari la sinistre confidence. Le greffier secoua la tète au premier mot d'un air d'incrédulité.

— Et quand tu aurais dit la vérité, femme, ajoutait-il après un moment de réflexion, que faudrait-il faire?

— Renfermer cette fille coupable dans un couvent.

— Il faudrait encore l'aimer davantage, répondit le greffier.

Marguerite demeura un instant anéantie sous la malédiction de sa mère; mais, après un quart d'heure de prostration, elle ramassa toute sa force en elle, et remonta dans sa cellule. Là, elle réunit pièce à pièce le modeste luxe de sa toilette, la montre d'or que son père lui avait donnée le jour de sa fête, une bague ornée d'un rubis, un collier de corail, un voile de dentelle, et, un instant après, elle frappait à la porte d'une maison borgne, cachée au fond d'une ruelle.

Celait la demeure du grand Jacques, le brocan-

leur juré de la localité. Il examina miautieusement le bagage de Marguerite, pesa chaque article d'orfèvrerie avecla loyauté d'un acheteur de conscience, et, après avoir vériQé de nouveau le poids de l'or, en offrit la moitié de la valeur.

Marguerite accepta le prix proposé sans réclamation.

— Mademoiselle, dit le grand Jacques en comptant

la monnaie du marché, je ne vous demande pas votre secret ; mais je vois bien que vous avez du chagrin. Je vous l'avais bien dit là-bas, quand on buvait et quand on riait : la joie aujourd'hui, demain le veuvage.

Marguerite porta aussitôt l'argent du grand Jacques au tronc de l'église. Rançon mystérieuse qu'elle offrait au Seigneur pour le rachat de sa faiblesse. L'église était^ déserte à cette heure du matin. Personne ne la vit faire son aumône.

L'heure du déjeuner sonna, heure d'intimité auparavant et d'épanchement de famille. Le grefûer avait toujours, en buvant son petit vin blanc de la métairie, un redoublement de gaieté. Mais ce jour-là il prit place à table, la figure sombre et la paupière baissée. Sa femme exhalait de temps à autre un profond soupir et tirait dramatiquement son mouchoir pour essuyer une larme absente. Lorsque le greffier offrit à sa fille un morceau du plat qu'il servait.

- Merci, mon père, dit Marguerite, voici ma nourriture.

Elle rompit son pain en silence sur son assiette.

Un inslant après, le grel'fior inrlina la honleille de vin sur le verre de Marguerite.

Mais, retirant son verre, elle saisit la carafe,

— Voici ma boisson.

A cette parole d'expiation, le greilier sentit son cœur éclater; il sortit de table, il alla embrasser sa fille, et, l'enveloppant de sa tendresse :

— Ob ! tu seras toujours ma fille cliérie, pauvre affligée, que je devais retrouver tombée sur le bord du cbemin. Le monde peut t'abandonner, je ne t'abandonnerai jamais.

Marguerite cachait sa tète dans le sein de son père et sanglotait à briser la dernière fibre de son être, plus oppressée par la bonté du vieillard que par la dureté de sa mère.

— Oh ! mon père, dit-elle en levant la main. Dieu vous rende dans le ciel ma dernière joie sur cette terre.

Marguerite commençait à peine cependant à monter sa pente douloureuse du Calvaire. Bientôt la nouvelle de sa faute courut de porte en porte d'un bout à l'autre deRoyan. Isabeau l'avait confiée la première, sous le sceau du secret à la servante du curé, et la servante avait consciencieusement redit la nouvelle, en un jour, à la moitié de la population.

Depuis son enfance, Marguerite assistait toujours à la messe du dimanche. Mais, après l'explosion du scandale, son père voulut la détourner de cet acte de piété.

— J'ai donné l'exemple de la faute, dit-elle, je dois donner l'exemple de la pénitence.

Elle alla couraoïeusement à la messe affronter l'injure muette du regard et du sourire de malignité. Mais lorsqu'elle entra dans son banc, Isabeau, assise au banc voisin, sortit aussi de sa place avec une affectation marquée, et bientôt, à son imitation, on fit le vide autour de la pauvre repentie comme autour d'une âme frappée d'anatlièrae.

Marguerite ressentit profondément la blessure de cette réprobation. Etait-ce donc à Isabeau, à une fille naturelle, de flétrir ainsi en public la faute même qui lui avait donné l'existence. Mais elle refoula le murmure dans son cœur, et la figure cachée dans son livre de messe, et la lèvre collée à l'image du Christ, elle répandit son âme, comme un parfum amer d'hysope, sur les pieds du Dieu de souffrance.

Le curé prit pour texte de son sermon cette parole •d'Ezéchiel : Tu t'es confiée en ta beauté. Il parla éloquemment contre le goût de la parure et l'alliance avec l'hérésie. L'allusion était flagrante. Il fit consciencieusement, mais impitoyablement, de Marguerite, un sujet d'édification pour l'auditoire. La pécheresse l'écoutait en toute humilité, avec la volupté amère du repentir. Mais, à un passage du sermon où le prédicateur évoqua du fond de l'enfer, sur le ton de la prosopopée, la peine réservée à la jeune fille devenue mère, Marguerite sentit tout à coup la terre fléchir sous ses pieds ; elle jeta un cri lamentable et tomba évanouie sur les dalles de l'église.

II fallut l'emporter et la mettre au lit. Elle passa la journée entière sans reprendre connaissance. Le grefGer envoya chercher le médecin : le médecin constata, du premier coup d'œil, une congestion cérébrale. Il saigna la malade. La nuit elle eut le délire. Elle parlait tout haut de son enfance, et souriait avec une mélancolique douceur.

A son délire succéda un profond marasme. On eut dit un sommeil paisible si sa respiration entrecoupée et la contraction convulsive de sa figure, n'eût indiqué la lutte mystérieuse et terrible de la vie et de l'agonie. Néanmoins, ce simulacre de sommeil rendit à Marguerite, sur la fin de la nuit, la faculté de la parole.

Lorsque la clarté blafarde du matin pénétra dans sa chambre et dissipa la lueur vacillante de sa lampe.

elle se souleva sur le coude et dit mélancoliquement en regardant la fenêtre :

— Je verrai donc encore une fois la lumière. Sentant son heure approcher, elle demanda le

curé ; le curé confessa la mourante et donna l'extrême- •nction. Après celte funèhre solennité, Marguerite appela son père à son chevet.

— Mon père, lui dit-elle, je désire reposer sur le bord de la métairie, au pied du saule pleureur.

Le greffier serra la main de sa fille pour lui marquer que sa volonté serait accomplie.

— Où est le capitaine Samuel, dit-elle, je voudrais lui dire adieu.

Le greffier sortit pour exécuter le désir de Marguerite.

Or, à ce moment, une vieille femme entra dans la chambre. C'était la nourrice d'Isabeau.

Marguerite la reconnut.

— Dites à Isabeau, dit-elle, que je l'avais toujours aimée.

Un quart d'heure après le greffier introduisit le capitaine Samuel.

Le capitaine contempla en silence la mort sublime sur la figure de sa fiancée.

— Vous pouvez m'embrasser maintenant, lui ditelle.

Le capitaine fléchit respectueusement le genou et baisa le coin de la couverture.

— Non, pas ainsi, reprit Marguerite avec une grâce

ineffable de tendresse, mais au fronl. Ce baiser-là, je veux l'emporter dans le ciel.

Lorsque le capitaine inclinait sa tète sur ce visage que la mort avait déjà sanctifié, Marguerite murmura à voix basse :

— Vous viendrez prier, n'est-ce pas, sur mon tombeau?

Le capitaine prit dans sa main la main déjà glacée de Marguerite.

— Vous êtes ma femme dans l'éternité.

Ce fut une scène mystérieuse entre les deux fiancés. Personne ne pouvait les voir ni les entendre. Mais, Marguerite, après ce dernier effort, retomba sans mouvement sur son chevet. A voir son regard levé au ciel, on eût dit l'extase d'une sainte en adoration. Elle crut entendre dans la rue le son d'une cornemuse.

— Qu'est-ce que cela, dit-elle?

— C'est le retour d'une noce, répondit-on. Marguerite recueillit sa pensée et dit amèrement :

— Ils pourront s'asseoir à leur banc, ceux-là, sans que leurs meilleurs amis se détournent d'eux avec mépris.

Marguerite garda ensuite le silence. Le greffier prêtait aussi l'oreille au son de la cornemuse. Il semblait que cette note joyeuse emportait le dernier sourire de sa vie dans l'espace.

— Ainsi tout doit passer, dit-il.

Marguerite lui demanda sa bénédiction, mais le vieillard, abîmé dans un morne accablement, immobile et affaissé dans son fauteuil, semblait à peine- regarder et à peine comprendre cette dernière scène de tragédie. Par moment sa lèvre remuait sans pouvoir prononcer une parole. On eût dit qu'il récitait à son tour la prière de l'agonie.

Alors, Marguerite pria sa mère de détacher le voile blanc de sa première communion et la branche de buis béni suspendu à la muraille.

Elle étendit le voile devant elle, puis elle effeuilla la branche, et pendant qu'elle l'effeuillait d'une main mourante, on voyait qu'elle pleurait et qu'elle faisait effort pour cacher sa douleur. Etait-ce un retour de la vie, un regret de sa jeunesse? Dieu seul a pu le savoir.

Cet effort acheva de la briser. Elle jeta tout à coup un grand soupir ; elle perdit de nouveau connaissance. C'était le second soir de la maladie; il pouvait être sept heures à ce moment.

Le glas jetait d'intervalle à intervalle un sinistre tintement à la chapelle du couvent; deux cierges brûlaient au pied du lit à côté de l'absoute et du goupillon trempé d'eau bénile.

A celte minute solennelle, Marguerite sentit son âme suspendue sur le gouffre, et le doute immense de la mort, qui prit le Christ lui-même sur la croix, troubla d'une angoisse terrible la pensée de la pécheresse.

Elle pria le prêtre, debout dans l'angle delà croisée, de recevoir une dernière confession.

• — Mon père, est-ce tout? dit-elle ensuite, puis-je encore espérer mon pardon?

— Repentez-vous, dit le prêtre, d'une voix sévère, votre faute est immense.

— Et la miséricorde de Dieu infinie, ajouta aussitôt le capitaine.

' Marguerite, dans un suprême mouvement d'angoisse, voulut saisir le crucifix dans la main du prêtre: mais le crucifix échappa de sa main et roula sur le plancher ; les deux cierges entièrement consumés moururent l'un après l'autre et laissèrent la chambre plongée dans la lumière incertaine du crépuscule.

— J'étouffe, dit Marguerite.

Et elle fit signe à sa mère de lui apporter un verre d'eau posé sur sa table à ouvrage.

Mais à peine sa mère lui eut-elle présenté le verre, que sa face bleuit ; une sueur froide coula de son front. Sa respiration était courte et fréquente ; on n'entendait que le léger sifflement de son souffle épuisé. Le silence était si profond en ce moment, que l'assistance pouvait entendre le frémissement plaintif du vent dans l'allée de cyprès du couvent.

Le capitaine tenait la main de Marguerite et suivait sur son visage les progrès de l'agonie. Enfin, la pauvre éprouvée ferma la paupière pour ne plus la rouvrir.

— aoo —

— Approchez-vous, dit-il, votre fille ne souffre plus.

Le vieillard se réveilla enfin de sa longue stupeur ; et se leva lentement de toute sa hauteur dans un calme efiVayant. Sa figure livide avait l'immobilité impassible d'une statue. Seulement un long ruisseau descendait en silence sur chaque joue. Il posa la main sur le cœur de sa fille, puis, l'agitant au-dessus de sa tête, il cria d'une voix terrible :

— Ma fille. Dieu te vengera.

Il s'affaissa de nouveau dans son fauteuil. On eût beau l'appeler, le secouer pour l'arracher à ce spectacle de désolation, il ne répondit pas, il ne remuait plus ; un coup de foudre intérieur venait de le frapper de paralysie.

Une main charitable releva le drap du lit sur la figure de Marguerite. Le drame était joué. L'assistance sortit. Le capitaine Samuel veilla seul, avec une ensevelisseuse, ce qui restait de son amour et allait rentrer dans la poussière.

Ainsi mourut Marguerite, d'un rêve trahi de poésie. Le surlendemain de bonne heure on porta son corps à la métairie pour l'ensevelir, comme elle l'avait désiré, au bord de la fontaine. Il y avait une heure de distance de l'église à la fosse; on mit le cercueil sur une charrette attelée de deux bœufs, et on le recouvrit d'un drap blanc, hélas! comme d'une lugubre ironie. Une journée triste de fin d'hiver éclairait la marche du convoi.

Il tombait depuis la veille une pluie tine, continue, qui inabibait lentement la terre et avait effondré le chemin. Quelques pauvres paysannes enveloppées de leur cape noire, et quelques métayers du voisinage, avaient seuls le courage d'accompagner la charrette. Le capitaine Samuel précédait le cortège la tète haute et son âme sur son front, comme s'il livrait en ce moment son dernier combat. Le malheureux Tambourin avait poussé un long hurlement de douleur lorsqu'il avait vu partir la châsse sur la charrette. Il voulut suivre sa maîtresse jusqu'au lieu de repos.

Les bœufs avançaient lentement à travers les fondrières. Il faut croire qu'en voyant ces sombres funérailles et qu'en entendant les sanglots, une intuition confuse de la mort les avaient frappés de terreur ; car d'eux-mêmes, à chaque instant, ils s'agenouillaient au milieu de la route et refusaient de se relever sous l'aiguillon. Les naseaux enfoncés dans la boue, ils soufflaient fortement et roulaient un œil farouche.

Il y avait derrière le capitaine Samuel un homme qui pleurait et pétrissait son large chapeau dans sa main avec une sorte de fureur.

Le capitaine le regarda.

— Tu pleures, Gargani, dit-il.

— Oui, mon brave monsieur, je pleure et je pleurerai toute ma vie cette bonne demoiselle qui a été tuée par cet homme ; vous auriez dû lui briser la tète pendant que vous le teniez.

— ïais-toi, répliqua gravement le capitaine. Ce qui est dit est dit, je ferai mon devoir.

Le convoi marchait toujours avec lenteur dans un lugubre recueillement. Le vent soufflait de l'ouest, et apportait par raflales le murmure du jusant à travers la cime dépouillée de la garenne. On n'entendait ensuite que le grincement monotone des essieux, le bruit des sabots des paysans, qui sonnaient contre les pierres du chemin, et les sanglots intermittents de Gargani et des pleureuses, qui tombaient tout à coup, éclataient de nouveau et allaient et venaient de la tète à la queue du cortège.

Lorsque le convoi arriva dans le petit bois de la métairie, le garde champêtre enleva la châsse de la charrette et la descendit dans la fosse creusée au pied du saule pleureur.

Chaque assistant vint y jeter à tour de rôle une pelletée d'argile. Pendant ce temps, le capitaine, debout et droit, les yeux levés et les bras croisés sur sa poitrine, adressait en esprit une fervente prière au Dieu de justice. Quand il eut llni cette invocation mentale, il prit la pelle à son tour et jeta la dernière poussière sur le cercueil. Ensuite, il étendit le bras sur la fosse et il répéta d'une voix ferme l'imprécation du père de Marguerite.

— Dieu te vengera.

Depuis ce serment sur la fosse de Marguerite, le capitaine ne dormait plus, il rêvait continuellement; couché, debout, une seule idée, une idée implacable le suivait partout.

Un jour il prit brusquement sa valise, ferma sa cabine et remettant la clef à la gouvernante.

— Je pars demain, dit-il.

— Et où allez-vous, mon pauvre Monsieur?

— Tu le sauras bientôt. Si dans une semaine je ne reviens pas, tu remettras cette clef à Calvé, il trouvera dans mon secrétaire un pli cacheté à son adresse.

— Eh quoi ! mon cher maître, vous voulez donc nous quitter.

Suzelte pleurait en disant cette parole.

— On ne sait pas qui vit, ni qui meurt, répliqua froidement le capitaine.

Il monta incognito dans la voilure de RocheforI,

sans remplir la formalité légale du passeport de crainte de trahir le secret de son voyage. De Rochefort il partit en poste pour Paris toujours avec le même mystère. Il avait hâte d'accomplir ce qu'il appelait sa mission. Il fit son entrée à la tombée de la nuit dans la nouvelle Babylone. C'était par un temps brumeux d'hiver, et par un pavé boueux. Cette ville en feu qu'il voyait pour la première fois, morne et sale, illuminée par le soleil souterrain du gaz, traversée en tout sens par des ombres humaines, des soldats chancelants, des prêtresses déguenillées du ruisseau, de vieilles femmes accouplées avec leurs chiens au brancard d'une voiture, lui semblait à ce moment un enfer à ciel ouvert de vices et de souffrances.

— Voilà donc, disait-il, la cité maudite où la jeunesse apprend à perdre le sentiment de l'honneur.

Ce spectacle de misère et de démoralisation allumait chez lui une sorte de colère sacrée et fortifiait en lui la résolution désespérée qu'il portait au fond de sa conscience.

Le jour suivant, à dix heures du matin, il sonnait à la porte d'un appartement de la rue Taitbout. Un domestique à moustache, et en veste rouge, vint lui ouvrir.

— Emilien Sabran, demanda le capitaine Samuel.

— Monsieur dort, répliqua le domestique, repassez à midi.

Et il referma brusquement la porte à la ligure du visiteur.

Le capitaine Samuel revint à midi.

— Monsieur donne audience à son coifleur, lui dit le domestique ; attendez une minute.

Il conduisit le capitaine au salon. C'était une pièce tapissée en cuir de Cordoue et meublée avec la fureur gothique du moment, de tout un tohu-boliu de chaises sculptées et de vieilles ferrailles sous le nom d'armures. On eût dit la boutique d'un marchand de bric-à-brac à l'encombrement et au désordre du mobilier. La minute du coiffeur dura une éternité. Mais le capitaine avait la patience de la résolution. Il examinait en détail chaque pièce de l'ameublement, lorsque son regard tomba sur une paire de gants de femme, oubliée par mégarde ou étalée par forfanterie, dans un plat du Japon. Si son esprit avait hésité un instant, cette vue aurait emporté son dernier scrupule. Enfin après une heure d'attente, l'homme à la veste rouge vint le relever de faction.

— Vous pouvez entrer, dit-il.

Il montra la porte d'une chambre à coucher.

Emilien Sabran, fraîchement rasé et frisé, et à moitié couché dans sa robe de chambre sur un canapé, tenait à la main un journal de mode et semblait en étudier avec componction la gravure. A l'apparition inattendue du capitaine, il éprouva un mouvement de contraction nerveuse et il froissa légèrement son journal, mais reprenant aussitôt un air d'assurance il indiqua du geste un fauteuil à son rival.

— Veuillez vous asseoir, dit-il.

— J'aime mieux rester debout, répliqua le capitaine.

Et du ton de voix grave du juge qui prononce un arrêt.

— Marguerite est morte, dit-il.

Je le savais, répliqua Émilien avec une afïéctation de nonchalance.

— C'est vous qui l'avez tuée.

— Je ne pense avoir été son médecin.

Et maintenant, ajouta le capitaine sans daigner relever le persifflage de son interlocuteur, il y a un de nous deux de trop sur la terre.

— Parlez pour vous, monsieur, je trouve cette terre bonne et j'entends y rester.

— Je vous laisse le choix de l'arme, de l'heure et du lieu.

— Vous venez trop tard, hier encore je pouvais accepter votre proposition, mais aujourd'hui je dois donner l'exemple.

— Vous êtes donc un lâche, cria le capitaine.

— Pardon, monsieur, je suis un magistrat, et à ce titre je dois respecter la loi.

En effet, Émilien Sabran avait reçu, depuis quelque temps, du ministre delà justice, sa nomination au poste de substitut, dans un chef-lieu d'arrondissement.

— La loi, toujours la loi, répliqua le capitaine, et la justice, et la morale? Quoi! tranquillement, gaiement, par manière de passe-temps on immole une jeune

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fille, et quand sa mort cric vengeance, on Invoque le respect de la loi, comme si la loi faisait métier de couvrir l'infamie. Vous avez faille mal, jeune homme, vous devez l'expier. Je vous l'ai dit et je tiens parole ; et puisque le ciel m'a choisi pour exécuter sa sentence, je l'exécuterai, dussé-je vous suivre pas à pas et toujours, comme votre remords, comme le spectre de votre crime, vous nommant tout haut, par votre nom, par le nom de votre action, jusqu'à ce que las du mépris de la foule et de votre propre mépris, vous regardiez une balle comme une grâce et que vous veniez la chercher ou l'envoyer.

— Vous avez de l'éloquence, capitaine, répondit dédaigneusement le jeune homme, mais je vous engage charitablement à renoncer à votre idée, la police est toujours bien faite à Paris.

Émilien Sabran allongea la main vers la cheminée et tira un cordon de sonnette.

A ce signal l'homme à la veste i-ouge accourut.

— Reconduis monsieur, lui dit Émilien.

A cette parole la prunelle du capitaine prit une teinte orangée, ensuite verdàtre, d'un éclat livide, sa main saisit sur la cheminée une coupe de porcelaine et la broya en silence. 11 lit un mouvement en avant, puis comme par un effort surhumain il fit un pas en arrière. Il inclina la tète et parut réfléchir.

— Eh bien! mon bourgeois, avez-vous entendu? reprit le domestique, si vous ne comprenez pas le français c'est moi qui vous le parlerai.

— Tu sais donc le parler toi, dit tranquillement le capitaine.

— Je l'ai prouvé à plus d'un Arabe lorsque j'étais caporal au premier zouave.

— Tu as servi?

— Et avec honneur.

— Le capitaine lui prit la main et la serrant avec effusion.

— Merci, lui dit-il, j'aurai trouvé du moins un brave

Et le capitaine laissa tomber sur Emilien un regard froid comme un destin.

— J'ai besoin de réfléchir encore, dit-il. Et il sortit.

— Voilà un créancier original, dit lezouave, il vous parle comme un colonel parlerait à un sergent.

— C'est un fou dangereux, répliqua Émilien, mais j'en aurai raison.

En effet, si le matin de son départ de Royan, il avait fait preuve de couardise sur le chemin, cette fois il croyait pouvoir prendre sa revanche. Il portait un titre, il faisait partie de l'Etat, il avait la puissance publique à son service.

Il adressa donc au parquet une dénonciation contre le capitaine Samuel pour tentatative de voie de fait sur sa personne. Or, un matin, pendant que le capitaine dormait encore, un inconnu, en habit noir, entra dans sa chambre et le somma poliment de descendre chez

le commissaire de police. Lecommi«5gnire l'inferrogea; il répondit sincèrement.

— Voilà un conspiraleur contre l'ordre public, pensa le commissaire.

Il l'envoya sous escorte à la préfecture; de la préfecture le chef de service de la sûreté générale le renvoya à la conciergerie. Il y resta un mois au secret; cependant le juge d'instruction après avoir mûrement examiné le délit, crut devoir relâcher le prévenu. Mais comme le capitaine n'avait ni passeport, ni papier qui pût constater son identité, le procureur du roi donna l'ordre à la i^endarraerie de le reconduire à son domicile de brigade en brigade. Le capitaine eut l'humiliation de IraverserRoyanen compagnie d'un gendarme à cheval.

Mais pendant qu'il expiait en prison ce paradoxe biblique que Dieu peut remettre à un homme le soin de sa justice, un nouveau coup de foudre tombait sur la maison du greffier. La destinée semblait acharnée à frapper désormais la dernière minute de celte existence si heureuse et si joyeusement passée à traduire en action un roman de Florian. Il avait fait dans le temps un emprunt à son cousin Barilleau, avec cette légèreté d'artiste qui croit toujours pouvoir payer plus tard, la somme qu'il ne peut payer sur le moment. Aussi longtemps que le créancier avait conservé l'espoir d'épouser Marguerite, il avait laissé dormir sa créance; mais à peine avait-elle expiré et emporté avec elle l'espérance de sa spéculation, qu'il poursuivit sans pilié le remboursement du

billet, d'autant mieux qu'il abritait sous un prête-nom la cruauté du procédé. Il obtint du tribunal de Marences, un jugement de saisie.

Un buissier vint signifier au débiteur la condamnation qui entraînait, à bref délai, l'expropriation forcée de toute sa fortune mobilière et immobilière. L'infortuné ne comprit pas d'abord toute l'étendue de son malheur. Il parcourait d'un œil morne le papier timbré étalé devant lui, il le lisait et le relisait sans parvenir à en déchiffrer le mystère, mais lorsque, peu à peu , l'intuition paresseuse eut repris son empire, que cette révélation terrible éclata dans son esprit qu'il devait bientôt, demain peut-être, quitter cette petite maison habitée par tant ^e rêves, ce petit monde poétique qu'il avait créé de ses mains; qu'une famille étrangère irait profaner cette chambre fermée où sa fille chérie était morte; qu'une main brutale détruirait sesplate-bandes, ses fleurs, ses treilles ; renverserait ses ruches, vendrait ou laisserait mourir ses abeilles ; que tous les consolateurs et les témoins muets de sa vie, son violon luimême, son violon de Crémone, son musée, son herbier, que tout cela allait disparaître, à la criée d'un encan; il essaya de parler, mais il avait perdu la parole, il poussait à peine un gémissement inarticulé; il pouvait encore remuer le bras gauche, et il faisait signe qu'on lui enfonçât un couteau dans la poitrine. C'était une scène de désolation muette à briser le cœur d'un sauvage. Pendant ce temps, l'huissier procédait tranquillement à l'inventaire du mobilier. Le dimanche

suivant, le tambour de la commune annonçait l'ouverture de la vente par autorité de justice.

Le vieillard ne pouvait marcher, il fallut le coucher sur un brancard. Pendant qu'on le transportait, il sortait de ce corps, en apparence inanimé, un rugissement de plus en plus lugubre. Le malheureux retournait la tête et indiquait de la main qu'il voulait embrasser ces pierres, les murs, ces arbres qu'il allait abandonnera jamais. Un des porteurs, ému ou impatienté, lui jeta un mouchoir sur le visage, et le pauvre homme dut bien alors garder le silence. C'est ainsi qu'il sortit de sa maison, suivi de sa femme et de Tambourin.

Quant à Galathée, elle faisait partie du mobilier. On la vendit à son tour. Le grefQer n'avait plus une pierre 011 reposer sa tête; on crut devoir le conduire chez Barilleau, comme son plus proche parent; mais le boucher ferma sa porte à l'homme qu'il venait de condamner à la mendicité. Un voisin charitable consentit à recueillir provisoirement ce qui restait de la famille Broutet.

XLVIIÎ

Le capitaine Samuel revint peu de temps après à Royan. P racheta aussitôt la maison du greffier et la portion du mobilier qu'on voulut bien lui recéder à prime, c'est-à-dire pour le double du prix d'acquisition. 11 réintégra le vieillard à son foyer. Ce pauvre esprit foudroyé rentra dans sa maison, sans paraître comprendre qu'il en fut jamais sorti. Sa figure ne trahit aucun signe de satisfaction ni de reconnaissance. Seulement en revoyant son violon, il sourit pour la dernière fois.

Il vécut encore une année. On le voyait chaque soir assis sur son banc de pierre, immobile comme un spectre et la tète tombée dans sa poitrine. Il portait toujours son habit marron, mais cet habit tombait de toutes parts en lambeaux. Je le rencontrai ainsi un jour qui grelottait, de tous ses membres, aux derniers ravons du soleil couchant. Il

faut croire qu'il me reconnut ; il bredouilla un discours inintelligible; il essaya de me prendre la main et pleura ensuite longuement. Le malheureux gardait, malgré sa paralysie, le souvenir du coup qui l'avait frappé.

Il pleurait sa fille dans sa pensée. Il appelait la mort à son tour. Un matin, lorsque sa femme alla le réveiller, elle le trouva sur son lit, le corps raide, la face tournée contre le chevet. Elle eut peur et courut chercher son voisin. Dieu avait détaché en silence, pendant le sommeil du vieillard, le dernier anneau de la chaîne qui retenait encore cette vie si cruellement éprouvée à cette vallée de misère.

Le capitaine, depuis son retour, vivait retiré en lui-même, enveloppant la fleur elle-même de sa terrasse dans sa haine de l'humanité. Il laissait l'herbe envahir son parterre. Seulement il allait régulièrement au temple chaque dimanche. Il s'oubliait même en Dieu, jusqu'à rester debout, incliné sur son banc pendant toute la durée du sermon. Cette profonde ferveur touchait les assistants, car tous savaient qu'elle coulait d'un grand cœur et d'une incurable blessure. On estimait cette existence austère et chacun plaignait cette âme droite, victime d'une noble affection. Avec le temps, et par une sorte de justice rétroactive , la mémoire de Marguerite avait fini par réveiller dans l'opinion un sentiment de douloureuse sympathie. Sa mort avait racheté sa fai-

blesse, et celte réparation tardive, cette aumône de l'âme rejaillissait sur le capitaine Samuel, qui avait assisté la pauvre Marguerite jusqu'au tombeau, et qui allait fréquemment faire un pèlerinage au cimetière de la Métairie.

Mais lorsque le capitaine apprit la mort du greffier :

— Je ne puis plus rester ici, dit-il.

Il reprit le commandement de la Cossarde. 11 fit un chargement de vin à PauUiac, et il appareilla pour Pétersbourg,

Mais seul la nuit, à la barre du gouvernail, sous le ciel pâle de la Baltique, il évoquait encore le souvenir douloureux de Marguerite.

— Est-ce donc à dire^, murmurait-il en lui-même, que cette mort ne sera pas vengée? Parce qu'un assassinat échappe à la loi humaine, est-il donc écrit au Code éternel de la justice que l'assassin pourra vivre dans l'impunité, et que sa tombe portera ensuite pour épitaphe, je ne sais quelle calomnie contre la Providence. Non, l'homme de cœur ne doit pas souffrir l'immoralité de ce spectacle. Que signifie-' rait autrement cette parole de l'Ecriture? Phinéas exécuta le jugement de Dieu. Dieu peut donc choisir le bras d'un homme pour accomplir sa justice.

— J'ai là, disait-il souvent à Calvé, une idée que je ne puis chasser.

Et il frappait son front avec tristesse.

— Mon ami, ajoutait-il, si tu tiens à ma repu-

tation d'iionnête liomme, tu devrais me débarquer sur quelque rocher.

C'était, dans cette âme de bronze, un duel perpétuel entre l'honime de notre siècle et ce qu'il appelait l'esprit du Seigneur. Par moment, à l'heure du quart, il voyait flotter à la poulaine de la goélette une forme blanche qui le regardait avec des yeux tristes et doux à la fois. Le capitaine Samuel croyait reconnaître la figure de Marguerite; mais lorsqu'il voulait approcher, la forme fondait à travers l'espace en secouant, d'un air irrité, les plis de son suaire. Le capitaine entendait passer dans l'atmosphère une voix qui disait :

— Je ne suis pas vengée !

Dieu seul a pu savoir combien cette nature pieuse a dû lutter contre une semblable vision, et Dieu peut-être lui en tient compte dans sa bonté. Cependant la vie active de marin avait fini par le distraire de sa pensée. Le temps , comme il disait dans sa langue calviniste, avait brisé son glaive de colère.

Malheureusement, à son retour, il lut un jour sur un pilier de la halle l'annonce du mariage d'Emilien avec Isabeau. Émilien sur l'afliche portait le titre de procureur du roi. La vue de ce placard ralluma toute l'indignation du capitaine.

— Eh quoi ! dit-il avec une rage concentrée, cet homme parjure et meurtrier à la fois poursuivra le meurtre et le faux serment. 0 vieux Samuel! tu

tiens donc bien à cette terre, ou tu te défies bien du cri de ta conscience!

Et, en effet, on préparait au château de Chaillevette la cérémonie du mariage. Emilien voulut éclipser par le luxe de la mise en scène les noces les plus illustres dont le pays eut gardé le souvenir. Il alla retenir à Rocbefort, pour la musique du bal, l'orchestre du théâtre. Pendant une semaine la campagne retentit d'un bruit illégal de fusillade. C'était Gargani qui tuait avant l'ouverture de la chasse le gibier du repas.

Le juge de paix possédait une partie des chaloupes des pilotes; et les marins du port, par esprit de flatterie, choisirent douze jeunes filles pour porter en leur nom une couronne de fleurs à la mariée. Une nièce du capitaine Samuel figurait au nombre des élues. Lorsqu'elle alla raconter à son oncle sa bonne fortune, celui-ci lui défendit sèchement d'assister au mariage.

Comme la petite pleurait de la cruauté de la défense :

— Tu peux y aller, lui dit-il, mais tu en auras du regret.

Et il la congédia, sans expliquer autrement sa menace.

Le jour fixé pour la noce tombait un vendredi du mois de juin. Isabeau désira ajourner la cérémonie par esprit de superstition. Mais Emilien repoussa sa prière. Tl plaisanta même sa cousine, pour avoir voulu

sacrilier à un conte de bonne l'emiue une journée de bonheur.

Or, tandis que Gargani sonnait la cloche de l'éghse à toute volée, et que des bandes de paysans marchaient sur le château de Chaillevette au son des violons et des décharges répétées des pistolets et des carabines, le capitaine sortit de sa maison, la figure calme et grave comme à l'ordinaire. Seulement, on remarqua qu'il portait ce jour-là un paletot de marin, boutonné jusqu'au menton malgré la chaleur de la journée. Il rencontra un pauvre sur la route, il tira une pièce de sa bourse pour faire l'aumône, puis, mettant la bourse tout entière dans la main du mendiant :

— Prie pour moi, dit-il.

Et il passa. Un instant après, il rejoignit sur le quai l'équipage de sa Cossarde. Chaque année, à pareille époque, il l'invitait à déjeuner à bord de la goélette.

— Puisqu'on a l'air de chercher la gaîté là-haut, dit-il en montrant dans le lointain la colline de Chaillevette, nous pouvons bien aussi vider une bouteille ensemble, d'autant plus que ce jour est l'anniversaire de notre combat contre la corvette anglaise. Tu t'en souviens, Calvé.

— Si je m'en souviens, répondit celui ci. C'est in que j'ai reçu ma balle dans le ventre. Touchez là, capitaine; elle y est encore. Quand le vent tourne au beau, elle monte; quand il esta lu pluie, elle descend

c'est mon theriiioraètre. Comme le feu chauffait ce jour-là! un coup n'attendait pas l'autre. C'est égal, nous tenions la corvette, sans ce gredin de capitaine provençal qui a fait le plongeon comme un canard sous le cabestan. Il a été capot tout de même lorsque vous lui avez dit de se lever. Il a cru peut-être que vous alliez l'embrasser. Eh bien ! oui, au fait, il a eu ce qu'il méritait.

Le capitaine fronça le sourcil.

— Le sang appelle le sang, dit-il tristement.

Il héla le canot de la goélette.

Le canot vint chercher l'équipage. L'équipage trouva une table richement servie sur le tillac, et lit honneur au repas avec cet appétit robuste du marin. Le capitaine Samuel seul rêvait profondément, au lieu de manger.

Calvé, assis auprès de lui, le poussa du coude, et d'une voix ravivée par une pointe de vin de Pauillac :

— Qu'avez-vous donc, capitaine, à garder la cape sur votre banc sans boire ni mans;er?

— Je songe à une chose, répondit le capitaine. Mais parlons plus bas. Tu vas au temple, toi aussi, et tu crois au Christ. Eh bien, dis -moi, en ton àme et con-

P' science, penses-tu que lorsque la vengeance de Dieu estsurquelqu'un, Dieu l'accomplisse lui-même? Non, n'est-ce pas? Dieu ne descend plus du ciel comme au temps d'Abraham. Il choisit un homme entre tous, il

lui envoie sou esprit, et quand cet homme a la conviction profonde que Dieu l'a désigné pour exécuter l'ordre d'en haut, il doit obéir et jeter au vent sa mémoire. Mais à quel signe certain reconnaître l'esprit de Dieu, ajouta-t-il, comme pour répondre à une objection intérieure, si ce n'est à la persistance de la même pensée.

.Calvé avait écouté le sermon mystique du capitaine, comme on écoute le discours d'un homme frappé de monomanie.

— Le ciel me confonde, dit-il, si je comprends un mot à ce grimoire. Mais si vous avez besoin de conseil, adressez-vous au pasteur, il doit savoir son métier.

Et levant aussitôt son verre pour faire diversion :

— Au capitaine Samuel Menbrard, dit-il; que le bon Dieu éloigne de lui toute pensée de tristesse I

Les matelots levèrent tous leur chapeau et trinquèrent d'une seule voix à la santé du capitaine.

— Merci, mes vieux amis, répondit Samuel. Et les passant en revue du regard.

— N'est-il pas vrai, ajouta-t-il, que vous tenez le capitaine Samuel pour un brave incapable de trahir sa parole?

— Celui qui en douterait, reprit Calvé, ferait sagement de passer son chemin si je le trouvais sur mon passage.

— N'est-il pas vrai, reprit le capitaine, que quoi qu'il arrive, vous viendrez ce soir, comme dans vingt

aussi je vivais encore, serrer celle iiuuii que l'Empereur a serrée?

Il leur tendit la main ; chaque homme de l'équipage vint la presser à son tour.

-— Mais qui diable, reprit Calvé, a jamais pu douter de l'honneur du capitaine, pour qu'il croie devoir nous faire celte question?

— Le public peut changer, répondit Samuel.

— Il ne changera pas tant qu'un de nous vivra pour dire à qui oserait mentir : qu'il en a menti !

Le capitaine réfléchit un instant ; il saisit le bras de Calvé et l'entraîna sur l'avant de la goélette. Là, il tira la tabatière d'or que Napoléon lui avait donnée, et la glissant dans la main du contre-maitre :

— Garde cela, dit-il.

— Je ne vous refuse pas , dit Calvé, mais c'est là une chose que vous ne devriez quitter qu'à voire mort.

— Au fait, tu as raison, répliqua le capitaine.

Il reprit la tabatière, et après avoir regardé une dernière fois l'aigle gravé sur le couvercle, il tendit la main par-dessus le bord, et laissa tomber la tabatière à la mer.

— Vois-lu, Calvé, dit-il, tu es un homme de cœur, mais il y a dans ce monde trop de lâches, et après toi celle relique pourrait aller dans leurs mains. Tandis que là, sous ces vingt brasses d'eau, le souffle des coquins ne la souillera jamais.

Le matelot senlil bien que le capitaine couvait en

— 32^ — ce moment quelque projet ; mais il avait trop le respect de la discipline pour l'interroger.

— Continuez de boire, reprit le capitaine en retournant vers l'équipage. Pendant ce temps-là, j'irai l'aire à terre une commission. Je reviendrai dans la soirée.

Au moment où il descendait dans le canot, Calvé lui dit à l'oreille :

Ah çà, capitaine, si vous avez besoin d'un coup

de main, vous savez que c'est à la vie, à la mort.

— Ne garde avec toi qu un matelot. Dans une heure, lu appareilleras et tu m'attendras en rade en courant toujours une bordée.

Le capitaine partit seul dans le canot. En le voyant aborder la jetée, Calvé secoua la tète d'un air de mystère.

— Sûrement, voilà le capitaine qui va faire un coup, car il a sa vieille figure de branle-bas.

Le capitaine descendit rapidement la rue qui conduit au chemin de Chaillevette. En passant devant la maison de Marguerite, il leva le poing vers la fenêtre. Une femme du voisinage remarqua le geste sans en comprendre la signification. Il disparut bientôt dans la profonde tranchée du chemin bas, et il put revoir la place cil il avait reçu le serjnent d'Émilien Sabran. Il arriva en moins d'une heure à la grille du château de Cbaillevette ; il trouva la porte ouverte et entra par le jardin.

Emilien Sabran avait fait dresser une tente sur la terrasse pour le diner de noces, et avait fait disposer sous la tente une table de cinquante couverts. Des guirlandes de fleurs circulaient de piliers en piliers, et mas-

qiiaient en partie les convives. Les musiciens, relégués dans les charniillesdu jardin, jouaient des airs d'opéra pendant le repas. Les paysans des environs, attirés par la curiosité, pouvaientcirculerlibremeut dans le jardin. La brise, encore brûlante d'une soirée de juin, répandait dans l'air les parfums des sureaux et des chèvrefeuilles. Les contredanses entrecoupées de valses arrivaient à l'oreille des convives, adoucies par l'éloigneinent.

Le juge de paix présidait le repas, la figure enluminée par le vin et par la chaleur. En face de lui, Emilien jouissait gravement de son triomphe. De temps à autre, il penchait la tète sur l'épaule de sa femme comme pour lui parler à l'oreille, et sa femme lui répondait, en rougissant, par un sourire. Le capitaine la trouva belle sous son voile de mariée. Ce voile lui rappela Marguerite à son lit d'agonie.

Au moment du dessert un convive éloquent, avocat du voisinage , crut devoir adresser un discours de félicitation aux nouveaux époux. Une foule nombreuse entoura la tente pour entendre les discours. Le capitaine Samuel se glissa dans la foule et vint se placer derrière la chaise d'Érailien Sabran.

Le marié devait naturellement rendre la politesse à l'assemblée, et porter à son tour la parole. Mais à peine s'était-il levé, qu'il sentit une main se poser sur son épaule.

— Venez, lui dit le capitaine à voix basse, j'ai deux pistolets, un pour vous, l'autre pour moi.

• — Arrélez cGl liomine, s'écria Emilien.

— Encore une fois, voulez-vous venir répéta le capitaine.

— Chassez cet homme, répéta Emilien.

— Comme vous voudrez, reprit le capitaine.

Il retourna brusquement son rival de la main gauche.

— De face, ajoula-l-il.

Et prenant un pistolet à sa ceinture, il tît feu à bout portant.

Le coup renversa Emilien sur sa fiancée.

Un cri d'horreur accueillit l'explosion. Le juge de paix disparut sous la table de frayeur.

— Silence, cria le capitaine Samuel d'une voix tonnante, voilà la venseance de Dieu !

Il promena un regard tranquille sur l'assistance, puis levant au ciel le pistolet encore fumant, il le jeta sur la table; il traversa ensuite la foule frappée d'épouvante et redescendit l'escalier de la terrasse. Il passa près deGargani.

— Arrète-donc l'assassin, dit une voix au garde champêtre.

Gargani ôla silencieusement son chapeau et laissa passer le capitaine. Pendant ce temps, la musique continuait de jouer derrière la charmille et jetait gaiement à l'écho un air du comte Ory.

Mais à peine sorti du château, le capitaine pressa le pas et gagna Royan [)ar l.i Ira verse. La goélette l'attendait toujours dans la rade en courant une

bordée. Il la rejoignit dans son canot avec le même calme qu'il l'avait quittée.

— C'est fait, dit-il à Calvé en remontant à bord. Maintenant descends à terre et emmène avec toi ce matelot.

— Vous voulez donc conduire seul ce navire?

— Oui, seul, ce soir. Adieu, Calvé 1

— Alors au revoir, capitaine.

Puis revenant aussitôt sur lui-même, il ajouta :

— J'aimerais mieux rester.

— Voudrais-tu me refuser un dernier service? dit le capitaine d'un ton de reproche.

Calvé avait professé toute sa vie le principe de l'obéissance ; il redescendit à terre avec le matelot de faction.

Il suivit ensuite du haut du rocher de Foncillon la marche de la goélette. Il la vit gagner la pleine mer par une brise de nord-est, filant droit devant elle, vent arrière, au risque de donner sur la barre du Cordouan. Elle allait, elle allait toujours le cap à l'ouest; bientôt elle ne fut qu'un petit point blanc, imperceptible dans la brume du crépuscule. Enfin elle disparut à l'horizon. La nuit venait de tomber. Depuis lors, ni lui ni personne n'a entendu parler de la Cossarde ou du capitaine.

Le timonier d'un navire américain qui entrait celte nuit-là en rivière, croyait avoir vu au large, une heure avant le lever du soleil, une lumière rouge flotter

une seconde à la ligne de l'horizon. Etait-ce un météore? était-ce un incendie?

Il l'ignorait; lorsqu'il appela le matelot de quart pour vérifier le fait, tout était fini, l'aube d'un beau jour d'été se levait dans le ciel.

Emilien Sabran survécut cependant à sa blessure. La balle avait glissé sur l'angle du front, et fait le tour de la tête. A quelque temps, il monta sur le siège du ministère public ; il porta la parole contre un crime de viol, et parla avec tant d'éloquence, que le jury refusa au coupable le bénéfice des circonstances atténuantes.

Longtemps encore après la mort de Marguerite, Madame Mélanie filait le soir sa quenouille dans le coin de sa cheminée. Parfois, quand le vent battait sa cloison, elle levait la tète, et avec ce recueillement stupide d'une pensée qui ne se comprend plus et cherche encore à se comprendre ; elle regardait l'ombre de son lit flotter sur la muraille, puis laissant retomber sur son sein sa face ridée, elle continuait de filer sa quenouille.

Ainsi finit Marguerite. L'herbe pousse sur son tombeau. On a oublié son souvenir. Lorsque par hasard je prononce son nom, on me répond : de qui parlezvous? Puis, après un moment de silence on ajoute : la pauvre (îlle ! et on passe à une antre conversation. Pauvre fille en effet, elle mourut de la maladie de l'Eden, pour avoir touché à l'arbre de la science.

Pendant ce temps-là, Royan continuait de prospérer. Le baigneur y abondait de chaque point cardinal. Il fallut allonger l'ancien bourg pour remiser l'invasion. On l'allongea naturellement par le bout à la mode, appelé le haut do iioyan. C'était le quartier de l'établissement, de la foule, de la toilette et du tapage.

Une nouvelle rue sortit du sol, comme par un coup de baguette, perpendiculairement à lo conchedeFon-

cillon. Royan pris d'une verve irrésistible de ])âtisse poussait toujours droit devant lui, bravement, naïvement, sans penser que le mot de l'Ecriture : tu n'iras pas plus loin, allait à l'adresse de la pierre aussi bien que de la mer.

Or, pendant que dans la fougue de l'inspiration il jetait une première maison, en sentinelle perdue, sur la colline du Cbai, et que déjà peut-être il aspirait à faire de la tour elle-même la borne de son octroi, quelqu'un là-bas ou plutôt là-baut suivait sa marcbe envahissante d'un œil jaloux, et songeait en lui-même à brider son ambition.

Ce quelqu'un étaitle vieux fort de Royan. Construit sous la République, pour fermer la Gironde à l'Angleterre, il avait capitulé au premier coup de canon anglais, par trahison bien entendu, alors que Wellington occupait Bordeaux. Ce n'était plus depuis lors qu'un je ne sais quoi ruiné, effondré, enseveli sous un lit de ronces et d'ajoncs ; on y heurtait çà et là quelque vieux canon de fonte ou quelque débris d'affût gisant dans l'herbe, pour témoigner encore de la gloire du passé. Le lapin de garenne faisait son terrier dans la poudrière et sa toilette du matin sur une bombe. Le mulâtre Bellamy formait à lui seul toute la garnison du fort, et encore n'y mettait-il jamais le pied, parce qu'il portait des culottes courtes, et qu'il avait peur des serpents.

Le mulâtre mourut; et un jour, longtemps après, on vit sortir, de ce fort sournois, relégué dans le der-

nier oubli, un homme hnhiliéde l)leu avec une bande rouge sur le pantalon. Il semblait compter ses pas en marchant comme le témoin qui arpente la distance d'un duel ;il comptaainsijusqu'à deux cents, peut-être trois cents, puis il tlt halte et planta en terre un pieu avec cette inscription : première zone militaire.

L'opération terminée, il reprit son élan dans l'espace, et toujours méthodiquement en mesurant un mètre à chaque enjambée ; à la seconde étape, il planta un second pieu : seconde zone militaire; et poursuivant son excursion géométrique jusque dans la nouvelle enceinte de Royan, il y déposa sa troisième zone sous forme de poteau. Puis il rentra dans le fort d'un air vainqueur.

Cette manœuvre mystérieuse signifiait pour la première zone : interdiction absolue de bâtir ; pour la seconde, permission de bâtir avec défense de creuser un puits dans sa cour et une cave sous sa maison ; pour la troisième, licence entière de bâtir avec puits et cave à volonté, mais sous la réserve expresse, qu'en cas de guerre, la garnison du fort pourrait combler l'un et l'autre, sans indemnité.

Cette manière de poser la question refroidit singulièrement l'ardeur de la truelle et arrêta sur place le mouvement d'expansion de Royan. Cependant, la bâtisse lancée à toute volée, lit au premier moment un saut d'un kilomètre, et tenta de coloniser la dune de Pontaillac ; mais ce n'était pas loger le baigneur, c'était le déporter.

Royan, comprimé au couchant, voulut prendre sa revanche au levant. Il y avait là une dune disponible qui courait jusqu'à la pointe de Valière. C'était un sahara au petit pied, d'un jaune tendre, et houleux comme une mer de mauvaise humeur. Rien n'y poussait, si ce n'est de temps à autre quelque polisson échappé de l'école, qui venait y essayer de la liberté en faisant la cabriole. Du sable, rien que du sable mouvant pour servir de passe-temps au vent d'ouest, et tournoyer et vagabonder avec lui dans l'espace.

Si jamais terrain parut appartenir de plein droit au premier occupant, c'était bien celui-là, car pour avoir l'idée de l'occuper, il fallait une passion malheureuse de la propriété. Mais nécessité fait loi, dit la sagesse; Royan étouffait ; il demandait de l'air. Un premier pionnier, le boulanger Gilbert, son nom mérite de passera la postérité,- entama la dune à tout hasard, avec la persuasion intime, tirée de l'Évangile, quebàlir sur le sable, c'est bâtir sur le vent, que semer dans le sable, c'est semer sur le rocher.

îl bàlit cependant une maison. La maison resta debout. A la maison il ajouta un jardin, mais seulement pour la forme, comme on peint une fenêtre sur une façade pour la symétrie. Il alla même jusqu'à mettre le sable au déQ. Il yjeta de la graine, et la dune verdit et fleurit malgré sa mauvaise renommée. Il put avoir ici un parterre et là un potager.

Lorsqu'il eût constaté par son initiative que la dune suffisamment arrosée, donnait encore une végétation

satisfaisante, la fièvre du sable gagna de proche en proche la population de Royan. C'était du petit au grand, du riche au pauvre, à qui ferait main-basse sur la dune et taillerait en plein drap, celui-ci pour bâtir, celui-là pour planter, cet autre pour élever dans quelques bas-fonds discrets un temple, voluptueusement meublé, au dieu le plus connu.

On eût dit avoir cette prise de possession de la dune, qu'une réédition du jubilé, qu'une nouvelle loi agraire rappelait indistinctement à la propriété, la portion d'Israël oubliée au partage.

Il y avait alors à Royan un receveur de l'enregistrement du nom de Capedevielle, qui enregistrait depuis le déluge ; il avait vu la révolution, il avait vu le consulat, il avait vu l'empire, il avait vu la première restauration, il avait vu le second empire, puis la seconde restauration, entîn la révolution de juillet, et de tout ce qu'il avait vu, il avait conclu à la nécessité du laisser faire, du laisser passer ; à chaque culbute de gouvernement il donnait une chiquenaude à son parement d'habit, et lançant sa parole en bouffée, il disait : encore un de parti ! comme s'il eût désiré les voir tous partir.

Il savait probablement que la dune appartenait à l'État; mais l'Etat à qui appartenait-il lui-même? Et apparlnitil au légitime propriétaire, il avait tout intérêt à livrer la dune à la culture puisqu'il en retirait du moins un impôt. Le receveur Capedevielle, regardait donc cette révolution agraire du regard serein du phi-

losophe, il laissait faire, il laissait passer, d'autant mieux qu'il prêtait son argent à intérêt et qu'il craignait de mécontenter sa clientèle.

Mais à sa mort, l'administration expédia de Paris un jeune homme élégant, avec une raie au milieu de la tête et une barbe en collier. Le nouveau receveur avait appris son métier en conscience, il avait lu d'un bout à l'autre le bréviaire de l'enregistrement ; il savait qu'en vertu d'un article miséricordieux d'une loi de ventôse, chaque fois qu'un receveur rattrapait un domaine usurpé de l'État, il avait droit au dixième

delà valeur.

Or, interpellant quiconque avait établi dans la dune une oasis à sa convenance : votre titre de propriété? dit-il. Un jour une tête ronde arrêta Charles 1" dans son carrosse. — Votre mandat, cria le roi en mettant la ûgure à la portière. — Mon mandat, répliqua la tête ronde, il fouilla dans sa poche, regarda autour de lui, et montrant son escorte : le voilà dit-il ; et il emmena Charles prisonnier.

A la question imprévue du receveur de l'enregistrement, le propriétaire mis en demeure aurait voulu pouvoir montrer sa vigne ou sa luzerne et répliquer aussi : voilà mon titre, mais c'était répondre à la question par la question. Le receveur de l'enregistrement avait fait son cours de logique qu'on appelait alors de philosophie, et sur la foi de son diplôme de bachelier il eût difllcilement accepté pour argent comptant ce procédé vicieux d'argumentation.

Il fit donc sommation à tout propriélairc inli'us, ou bien de vider la place, de reprendre son plan, d'emporîer sa maison, de raser son oratoire à l'amour, de rendre enfin la dune gouvernementale à sa virginité première de sable mouvant, ou bien encore de racheter à l'Etat de bonne amitié, à prix débattu, le toit qu'il avait bâti, le bois qu'il avait planté, le désert en un mol qu'il avait défriché et transformé en petit paradis terrestre bien étoffé, bien touffu, bien parfumé de sauQ;e et de lavande.

De bonne amitié sans doute, on ne traite jamais autrement avec l'Etat; à prix débattu, passe encore, mais sur quelle base d'ap[)réciation ? Sur la valeur primitive de la dune? Valeur plus que nulle en réahté? Non, l'Etat sait mieuxcompter que cela; sur la base de la plus value que la dune avait acquise par le fait même de la culture. Cependant le receveur en bon prince consentit à faire un rabais.

Chacun paya de plus ou moins bonne grâce et crut pouvoir dormir en paix; il avait payé, il avait satisfait au principe du lienetdu mien, qui veut qu'on acquière ou par achat ou par échange. 11 avait sa quittance, il avait son titre sous chevet, et il dormait et il dort peut-être encore, dans cette délicieuse illusion ; mais il oublie, hélas ! un autre article de finance qui porte, article premier : quand l'Etat vend un domaine, il le vend toujours a réméré; et article second : lorsque l'Etat croit devoir racheter le terrain vendu, il le reprend sans en rembourser la valeur.

Après avoir lu celle lui, on a le secret decelte énigme: raison tl'Élal, sûreté de l'Élat. Celle façon de dire, veut dire sans doute que dans ce bas-monde il faut tout faire pour l'État comme pour le bon Dieu ; et d'ailleurs l'Etat, c'est cbaeun de nous en bloc, et quelque chose qu'il fasse, chacun doit y trouver le compte de son individu.

Le baigneur affluait donc à Royan ; mais après le bain, la promenade. Voilà la perfection de l'existence amphibie; où trouver cependant la promenade? la campagne manque d'intérêt poétique autour de Royan ; on a bientôt épuisé les trois ou quatre bouquets d'arbres qui peuvent donner de l'ombre à un déjeuner sur l'herbe ou à un chapitre en action de roman.

Le baigneur alla donc à la recherche d'une promenade, et pour échapper à la chaleur, il émigra naturellement au nord par le même instinct que l'oiseau de passage. De ce côté, il devait trouver la grande côte au couchant, et la rivière de la Seudre au levant. Je dis la rivière par routine, car aujourd'hui c'est la Seudre tout court, sans profession. Après avoir porté toute sa vie le nom de rivière, elle l'a perdu tout à coup par autorité de justice.

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Es(-ce une rivière pouilaiU? La carie dil oui, l Institut dit non, et pendant ce débat elle coule toujours. Je demande la permission d'ouvrir une parenthèse pour poser nettement l'état de la question.

Saujon est un chef-lieu de canton, célèbre par ses foires, ses bètes à cornes, ses morues sèches et ses plantations de rosiers. Le pays autour de Saujon est uni et courant, sans autre particularité que des prés et des peupliers; un petit cours d'eau malingre faufilé sous les arbres, y coule avec si peu d'entrain qu'il semble à peine émouvoir en passant la fleur de menthe ou de nymphée.

C'est là ce qu'on nomme la Seudre à son point de départ; elle montre alors si peu de prétention, si peu de disposition à monter en grade qu'à Saujon même on la passe sur une planche d'un jardin à l'autre, et qu'à l'abreuvoir du pont un percheron pourrait la boire d'un trait.

Mais à un quart d'heure de Saujon, elle enfle tout à coup, puis écartant sa rive de droite et de gauche, comme pour faire place à un nouveau personnage, elle tombe bruyamment en cataracte, par une écluse de chasse, dans le bassin de Ribérou.

A cet endroit, elle forme un port de mer et porte bateau, sloop et chasse-marée le plus souvent, mais aussi à l'occasion galiotte et goélette. A partir de Ribérou elle roule majestueusement pendant cin(j lieues au milieu des marais salants, développant, de plus en plus dans l'espace, su magnifique nappe d'eau, jusqu'à

ce (|u*elle engloutisse sans retour, dans la mer, sa fortune rapide de parvenue.

A la juger par sa largeur à l'embouchure, on pourrait l'appeler un fleuve; mais on tenait compte de la longueur et on l'appelait simplement une rivière; on disait la rivière de ia Seudre depuis l'origine delà langue française; lorsqu'un navire entrait dans la Seudre, il entrait en rivière, et l'État lui-même prenait tellement le mot au sérieux, qu'il prélevait sur ce navire un droit de rivière.

Et pourtant l'Elat, pris d'un scrupule tardif de conscience, éprouva un jour la fantaisie d'actionner la Seudre, en usurpation de titre, devant le tribunal de Marennes.

Comment, disait-il, ce qui n'est tout au plus qu'un ruisseau à Saujon, pourrait-il, à un pas plus loin , atteindre tout à coup la dimension du bassin de Ribérou? Par quel miracle la Seudre, avec le maigre filet d'eau qu'elle apporte de la prairie, peut-elle faire à elle seules la dépense d'un port navigable en toute saison ? Est-ce bien elle qui voyage ainsi jusqu'à la mer, en faisant plus d'étalage sur sa roule qu'elle n'a d'argent dans sa cassette? N'est-ce pas plutôt la mer qui va charitablement au-devant de la Seudre pour lui épargner la fatigue du chemin. Ce qu'on intitule rivière est donc en réalité la mer; une excursion de la mer dans la campagne, la mer enfin en chair et en os, puisque le poisson qu'on prend dans la Seudre, c'est du poisson de mer,

et le sel qu'on fabrique ^^urr^a rive, du sel de cuisine;

donc, je la baptise mer avec son eau elle-même; el il parlait d'or en parlant ainsi.

Car la controverse, oiseuse au premier abord , cachait en réalité une question d'argent. Le code Napoléon dit que les alluvions, ou atterrissements de rivière appartiennent aux riverains, et que les lais ou dépots de mer appartiennent à l'Etat. Or, la Seudre éminemment vaseuse, rejette continuellement sur ses rives des tas de vase, alluvions ou lais, selon le titre qu'elle devra porter.

Les propriétaires riverains transformaient depuis des siècles ces atterrissements en parcs destinés à engraisser les huîtres vertes de Marennes, les premières delà chrétienté, sans excepter leurs petites sœurs lilliputiennes d'Ostende. Si donc la Seudre gardait son nom de rivière, les vases restaient alluvions, par conséquent annexes légitimes des marais salants, si au contraire elle passait pour bras de mer, les alluvions devenaient des lais, autrement dits domaines imprescripîibles de l'État. L'État avait le droit de dire aux détenteurs do parcs d'huîtres : retirez vos huîtres et laissez-moi mes réservoirs.

Et en effet, il les somma par ministère d'huissier de déloser avec leurs locataires. Mais ils aimèrent mieux plaider que de renoncer, à première réquisition, aux droits qu'ils tenaient de leurs aïeux. Le tribunal , appelé à faire une mer d'une rivière en chambre de conseil, trouva l'opération au-dessus de son bonnet. Il déclara son iucompétence et reuiit

la solution du problème à l'arbilrage d'un membre de l'Institut.

Or, un matin, à quelque temps de là, on vit arriver à Marennes, en chaise de poste, un monsieur décoré, ganté, souriant et frais comme le printemps. Il commença par déjeûner de bon appétit à l'auberge; on lui servit un poisson.

— Qu'est-ce cela? dit-il.

— Un turbot.

11 parut étonné de trouver le turbot à pareille distance de Paris.

— Et où l'a-t-on péché? reprit-il.

— Dans la Seudre.

C'est bien, ajouta-t-il, d'un air de satisfaction qui semblait dire : voilà le procès jugé.

11 alla néanmoins faire une visite à la Seudre après son déjeuner. Il approcha de l'onde en litige avec la solennité d'un homme qui en sait autant que le créateur lui-même sur le compte de la planète. Il ôta gravement le gant de sa main droite, plongea le bout du doigt dans l'eau de la Seudre, le porta ensuite à sa lèvre et Ht la grimace ; puis la paupière fermée et avec la physionomie recueillie d'un homme qui prononce un oracle, — cela en est, dit-il, et il cracha. Cela en est, signitiait c'est de l'eau salée, hypothèse d'autant plus probable que cette eau produit précisément le sel marin.

Sur l'avis conforme du membre de l'Institut, l'Etat gagna son procès, en instance et en appel. Mais, au lieu d'exproprier les parcs d'huîtres, il les recéda

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généreusement aux anciens propriétaires, moyennant une indemnité qui montait à peine au tiers de leur valeur. Voilà comment la Seudre donna sa démission de rivière par autorité de justice; mais tout changement d'état porte avec lui sa conséquence. La conséquence allait bientôt suivre avec la fatalité de la logique.

Lorsque le ministre Ducos prit le portefeuille de la marine, il voulut ressusciter sur toute la côte le principe d'autorité. Il lui devait en conscience cette réparation d'honneur pour avoir longtemps prêché la liberté à la tribune. Il recommanda donc par circulaire ministérielle l'application rigoureuse de l'ordonnance de Colbert , un homme encore d'autorité, mais aussi de génie.

Que dit cette ordonnance? elle dit, paragraphe premier : nul ne peut naviguer s'il n'est marin ; puis elle dit, paragraphe second : nul n'est marin s'il n'est immatriculé à l'inscription maritime.

Or , l'inscription maritime emporte avec elle cette légère conclusion, que le marin inscrit appartiendra de plein droit à l'État jusqu'à la cinquantaine; l'Etat pourra bien le prêter au commerce en temps de paix et même en temps de guerre, mais il pourra toujours le reprendre, que le marin veuille ou non plus tard changer de métier. Maintenant, on doit commencera comprendre le sens caché de ce mot en apparence, contresigné de La Palisse : nul ne peut naviguer s'il n'est marin.

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ï>nSeu(lre iraverse une contrée riche et sépare une population nombreuse. Il y a donc enchevêtrement d'intérêts d'une rive à l'autre, et va et vient de chaque minute. La rive gauche possède sur la rive droite, la rive droite possède sur la rive gauche, possède, ou échange, ou épouse; par conséquent la population riveraine faisait continuellement la navette en barque sur la rivière, et chacun, plus ou moins propriétaire ou saunier, possédait un bateau.

L'ordonnance de Colbert dormait d'un profond sommeil, et propriétaire ou saunier, chacun ramait gaiement en jetant au vent le refrain de quelque barcarole saintongeoise et passait et repassait sans prévoir qu'un jour pouvait venir où une traversée en barque allait constituer un délit. Ce jour vint cependant. En mettant le pied sur la berge, le délinquant trouva pour la première fois un gendarme de planton.

— Vous naviguez? dit l'homme de la force armée.

— Comme vous voyez.

— Vous êtes marin?

— Assez pour conduire un canot.

— Votre certificat?

— Quel certificat?

— D'inscription maritime.

L'inscription manquait : procès-verbal, citation en police correctionnelle, amende pour la première fois, prison h la récidive, et désormais, lorsqu'on eut de l'autre côté de l'eau une vigne à tailler, du sel à vendre, un parent à visiter, une promise à cour-

fiser , il fallut prendre dans son canot un marin authentique, patenté , immatriculé , sous peine de contrebande et de procès-verbal , d'amende et de prison.

Cependant la jeunesse huppée du pays qui aimait la pêche et possédait bateau de plaisance, trouvait exagéré de renoncer au seul bonheur de la vie pour une ordonnance. Elle tournait donc autour de l'inscription maritime, elle la pesait et la soupesait dans chaque article, et finit à la longue par y apprivoiser son esprit.

Qu'était-ce après tout que l'inscription maritime? une pure formalité? Est-ce que par hasard, si loi ou moi, disait un beau jeune homme à son voisin de campagne, je mettais mon nom sur le registre à côté du tien, moi frère du conseil général, toi cousin du corps législatif, un commissaire quelconque de marine, aurait la fatuité, la cruauté de nous arracher à nos promenades età nos sérénades en mer, au clair de lune, pour nous jeter brutalement à bord d'une corvette et nous mettre en chemise de laine au métier de gabier? Ce n'est pas possible ; je connais la femme du préfet, j'ai quelque droit à sa reconnaissance, pour la plus belle polka qu'elle ait jamais dansé ; ainsi, plus de scrupule, inscrivons-nous et bravons le destin ; et avec l'étourderie de la jeunesse et la confiance de l'aristocratie de clocher, ils donnèrent l'irrévocable signature.

Quelque temps après la guerre de Crimée éclatait, ils partirent tous les deux pour la mer Noire. Aucun d'eux

ne revint, l'un mourut du typliuset l'autre du choléra; l'inscription maritime avait appliqué consciencieusement à leur égard le principe d'égalité.

Je ferme la parenthèse et je reviens au haigneur à la recherche d'une promenade.

LU

Mais ce n'est pas sur les bords de la Seudre qu'il pouvait renconirer la poésie. La plaine tout entière n'est qu'une enfilade de marais salants. On dirait des châssis de fenêtres juxta-posés à l'infini, à voir leurs aires remplies d'eau salée élinceler comme des vitres au soleil. C'esl assurément le paysage le mieux entendu pour porter rhomme à l'hydrophobie.

Quelque route qu'on prenne on prend toujours une route tracée comme une paraphe, et la moitié du temps on tourne le dos à l'endroit où l'on veut aller. On ne rencontre guère sur son passage d'autre visage humain, qu'un douanier lugubre qui marche d'un pas lent, son fusil sur l'épaule et traîne mélancoliquement son ombre derrière lui.

De loin en loin, cependant, un saunier à moitié nu, ratisse l'argile de son marais, et après avoir refait le

plalond de l'aire, la remplit d'eau salée. L'eau oliaufîe au feu de la canicule; une écume blanchâtre flotte à la surface, et peu à peu prend la consistance d'une croûte cristallisée que le saunier concasse et entasse sur le bord de la chaussée.

C'est le sel, le premier besoin de l'homme après le pain ; autrefois la Seudre approvisionnait la Hollande ; aujourd'hui elle approvisionne la manufacture de Saint-Gobin ; elle semble porter le deuil de sa gloire passée. Nulle trace de vie d'ailleurs sur cette argile amère ou de végétation , si ce n'est par place le vol ondulé d'un chardonneret^ ou une tige crayeuse de santon ique, autrement dit d'absynthe marine.

Quand le soleil tombe à plomb là -dessus, le sol semble fondre en vapeur et danse au regard, comme la toile en mouvement du tisserand ; l'atmosphère embrasée donne le vertige; on choisirait ce lieu pour son suicide.

Or, comme je suppose qu'un baigneur a toujours envie de vivre, et que même il plonge une fois par jour sa personne dans l'Océan pour prolonger son existence, il n'a rien à faire sur les bords de la Seudre qu'à revenir sur ses pas, à moins qu'il ne veuille voir quelque chose de plus beau qu'aucun site, je veux dire une bonne action.

Il y a près du village d'A vallon, sur une hauteur qui domine le cours de la rivière, une maison appelée un logis. Ce genre d'habitation, particulier à

la conirée , marquait au siècle dernier la transition (le la maison au château, et représentait la bourgeoisie enrichie par le commerce.

Je visitais pour la première fois le logis d'Avallon, l'été dernier, à l'époque du regain. Après avoir traversé une aveîiue d'érables pleine d'ombre et de fraîcheur, j'arrivais devant une grille de fer dissimulée sous une draperie de glycine et de bignone. A ce moment, un chant doux et grave de psaumes semblait sortir de la maison et flottait dans l'air avec une odeur mélangée d'œillets et de foins coupés.

La fée bienfaisante du lieu avait transformé la cour d'entrée en parterre. Elle y avait planté des arbustes de toutes les contrées, des cognassiers du Japon, des oliviers de la Sibérie, et semé des corbeilles de verveines ou de ces belles linaires d'un rouge ardent, qui semblent des étincelles que feraient en tombant sur la terre les rayons du soleil du midi.

Je sonnai avec une certaine timidité, car je craignais de comraetlre une indiscrétion. Au coup de sonnette, une petite fille, sœur tourière de dix ans, accourut le sourire sur la lèvre.

— Suivez-moi, dit-elle.

Elle trotta devant moi d'un air heureux, et elle me conduisit au salon.

— Madame, roprit-cllo, voilà un monsieur.

Puis, refermant la porte derrière moi, elle alla rejoindre son bataillon.

Au fond de In pièce ot dnns le jour mystérieux d'un

volet à moitié fermé, une femme en noir reposait sur un canapé, la tête sur le coude, dans une attitude de méditation à la fois et de souffrance.

Après un salut muet de part et d'autre, je lui présentai une lettre d'introduction. Pendant qu'elle la lisait, je pus l'examiner à loisir.

Elle paraissait descendre le revers de la montagne; déjà sa tempe commençait à grisonner. Elle avait du posséder dans sa jeunesse une remarquable beauté, mais à cette seconde période de sa vie, elle en possédait une bien plus admirable encore. Elle avait le front développé de l'intelligence, le regard suave et ferme en même temps d'une âme fiite pour exercer l'autorité et la tempérer par la bonté ; elle ressemblait, par l'austère blancbeur de sa figure, au portrait d'Angélique Arnaud. On voyait que la douleur avait passé par là et y avait laissé sa pâleur.

L'affliction, eneflet, était tombée sur sa maison : elle avait perdu son mari, puis une fille ; et veuve et seule désormais, blessée à In mort, elle cbercha une raison de vivre et elle dit dans son deuil : je me ferai une fille de l'orpheline ; j'irai chercher autour de moi la pauvre enfant qui n'a plus de mère, ou chose plus terrible encore, qui n'en a jamais eu, et je la logerai à mon foyer, je l'instruirai, je la purifierai, je la dresserai à la loi du travail et de la vertu.

C'est ainsi qu'elle fonda l'asile Emilie, du nom de sa propre fille, comme si elle voulait lui faire une dot dans le ciel de tout le bien qu'elle accomplissait sur la

terre. Elle mit dan«; cette œuvre de charité, non-seulement sa fortune, mais sa vie, avec cette fièvre d'un cœur malade qui cherche à tromper l'amour maternel en le changeant de nature et en le multipliant le plus possible. D'elle-même et par elle-même, sans autre ressource personnelle qu'une petite aisance, elle osa défier l'impossible, tenter un miracle; mais là-haut une ombre chère la voyait et souriait à sa tentative ; et touchée d'un rayon du ciel, la pieuse veuve parvint enfin à réaliser cette institution unique dans l'histoire de la bienfaisance.

— Eh bien, dit-elle, avec un sourire sérieux, vous tenez donc à voir notre' petit ménage.

— Votre grand ménage au contraire, madame, et si je ne craignais d'user d'un mot profane, je dirais presque votre phalanstère.

— Je voudrais bien pouvoir l'agrandir, reprit-elle avec un soupir étouffé; mais le bon Dieu viendra peut-être à notre secours.

Elle voulut m'accompagner elle-même, .au réfectoire, au dorfoire, dans la salle d'étude, dans l'atelier de travail. Tout cela simple, sévère, rangé avec un esprit d'ordre inflexible, sans autre luxe qu'un luxe irréprochable de propreté. Après m'avoir initié à toute l'économie intérieure de son établissement, avec une patience modeste, elle ouvrit une fenêtre qui donnait sur une luzernenouvellement coupée. Elle me montra une escouade de petites filles occupées à faner :

— Vous vovez mesenrnnl^ dit-elle, elles travaillent

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toutes seules, j-ans que j'nie besoin de les surveiller ; les aînées maintiennent entre elles la discipline.

Je ne sais plus quelle mère disait : ce que j'ai vu de plus beau en Suisse, c'est ma fille; j'aurais dit volontiers en sortant du village d'Avallon, ce que j'ai vu de plus beau, sur la Seudre, c'est l'asile Kmilie. Et cependant, il tombera si la piété publique ne vient à son secours; jusqu'à présent il a vécu, au jour le jour, comme par une intervention perpétuelle de la Providence. En Angleterre, en Amérique, il aurait déjà une dotation, non pas du gouvernement, mais de la charité privée. Et en France, chaque fois qu'on voit une œuvre de bien, on passerait et on dirait éternellement : cela ne me regarde pas !

Mais un jour viendra peut-être oh elle aura, elle aussi, la sainte témérité du cœur... En attendant ce jour, puisqu'on aperçoit d'Avallon le bourg d'Arvert, allons donner un coup d'œil à sa foret.

L'entrée de la forêt d'Arvert ressemble à un coup de théâtre de végétation. On dit qu'au Brésil la sève a tant de fougue que là oii elle devrait produire un brin d'herbe elle donne un arbuste ; elle ne saurait passer la moindre opération à meilleur marché. On pourrait en dire autant de l'entrée de la forêt d'Arvert. A cet endroit, le sol tenu au repos forcé depuis le déluge, brûle tellement de réparer le temps perdu, que lorsqu'on lui confie une plante ou un plant, l'humus fait en quelque sorte explosion, et emporte la plante et le plant en l'air avec une sorte de folie. Lu pied de

tomate y atteint la hauteur d'un second étage, et un platane de l'époque de la restauration pourrait abriter de son ombre une caravane.

Mais la forêt n'est pas une promenade pour Royan, c'est pour le moins un voyage; il fallut donc au baigneur chercher d'un autre côté.

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