‹ La naissance d'une villeChapitre 2 sur 2 · LUI · texte numérisé non relu

LUI

II n'y avait qu'à suivre le haut de la falaise; si la campagne manquait d'inspiration, on avait en échange la compagnie de la mer. Mais le haut de la falaise n'avait qu'un étroit sentier pour le service de la douane, et une femme, à moins d'avoir le pied de la chèvre, ne pouvait y circuler sans risquer une culbute. Le baigneur, bon gré malgré, dut prendre la route de terre malgré son prosaïsme.

Mais lorsqu'on marche dans ce monde, fût-ce uniquement pour marcher, il faut bien aller quelque part, adopter un lieu qui serve à la fois de motif et de but à sa promenade. Or, toute réflexion faite ou sans réflexion, le baigneur de Royan adopta l'ancien fort de Terre Nèsre.

Pourquoi? On n'en sait rien, si ce n'est que l'ancien fortn'avait aucune espèce de mérite. C'étaif au contraire le point delà cote le plus nu, le plusàprc, le plus

tondu par le vent et le plus dévoré par le soleil. N'imporle ; lorsque la vogue l'eut pris en amitié, on y courut comme à un rendez-vous.

On Unit pourtant par lui découvrir deux merveilles : le phare et le puits de Lauture. Le phare, parce qu'on y peut dîner au rez-de-chaussée, avec le permis de l'ingénieur, dans un joli salon verni ; le puits, parce qu'il passe pour un prodige de la nature. Le prodige est simplement un trou dans le rocher. On affirme qu'à certain temps d'équinoxe, la mer y saute en l'air jusqu'au plafond; avec un effort d'imagination on pourrait la prendre pour un volcan qui lance l'écume.

Le fort de Terre Nègre toutefois pourrait avoir un inlérét de curiosité, non, en lui-même, mais par raison de voisinage; au pied du glacis, commence la grande côte, la plage tragique; la mer d'un côté toujours l'écume à la bouche, et de l'autre la dune sans fin ni compte, l'immensité du sable qui n'a jamais servi à autre chose qu'à faire naufrage. On devrait la marquer d'une croix commele cimetière de l'Océan.

Le gardien du phare de la Courbe voulut faire un jour un jardin dans la dune, et pour le définir à son regard, il l'entoura d'une clôture. Il recueillit un à un les bustes de navires naufragés, et les rani^eant en balaillon carré, il en fit la haie de son jardin. Ces figures semblaient représenter le congrès mortuaire du monde entier. On y voyait comme les spectres de toutes les nations. Celui-ci portait le nom de }Ion-

té%uma, celui-là (Je Tipho-Saëb, cet aulrede ÏOIiio, cet autre de Fréja, etc., et dans cette vallée de Josaphat les roses fleurissaient ironiquement sur tous ces crânes de bois doré, jusqu'à ce qu'une rafifale, soulevant un jour le linceul mouvant de la dune, engloutit ce funèbre ossuaire dans un second naufraije.

Chaque coup de vent ici amène un sinistre. On entend parfois à dix lieues dans les terres, un roulement continu comme le bruit d'une canonnade. La fermière, sur le pas de sa porte, prête un instant l'oreille et dit en faisant le signe de croix : Maumusson gronde, il y aura demain un navire à la côte. La légende fait de Maumusson un gouflre tournoyant en communication directe aveclecenlre de la planète; lorsqu'un navire approche de l'entonnoir il pirouette un instant et disparaît dans l'abime.

Aussi chaque fois qu'il gronde, il annonce un naufrage. Au mois de mars 1838, je revenais un soir de Saint-Palais, avec le médecin de la douane; nous suivions la lisière de la forêt de Courlay ; le soleil avait mauvaisemine à son coucher; une bande rouge cernait l'horizon du côté de Cordouan ; le vent soufflait du nord- ouest avec violence. Le docteur me frappa sur l'épaule.

— Entendez-vous? me dit-il.

— J'entends en effet, répondis-je, la basse continue du vent dans la forêt.

— J'ai l'oreille plus exercée que vous, je prévois un malheur.

Et me montrant un goéland eftaré qui gagnait la campagne.

— Je ne me trompais pas, ajouta-t-il, l'oiseau de mer lui-même n'y peut plus tenir.

Lelendemain, au petitjour, troishorames, têlenue, les cheveux en désordre, entraient chez le juge de paix de Royan, conduits par une escouade de douaniers; après avoir prêté serment, un d'eux fit au nom de tous la déclaration suivante, constatée par procès- verbal.

Nous venions de Bourbon avec un chargement de café ; nous avions à bord sept passagers, à savoir : trois bonnes sœurs, un avocat général, sa femme et deux enfants, l'un en bas âge et l'autre en nourrice. Nous avons reconnu hier la côte de France par les travers de Chassiron. Il ventait, vent arrière, un vent du diable ; nous ne portions que notre voile de niisaine. Le capitaine voulutprofiterdu flot pour entrer en rivière, mais dans la passe de Maumusson, le vent sauta au sud-ouest, et le capitaine vira de bord pour regagner le large, mais au moment oii le navire courait sa première bordée, il toucha sur un banc de sable et donna de la bande à tribord. La mer embarquait sur le pont, la place n'était plus tenable ; l'équipage monta dans la mâture.

Les bonnes sœurs restèrent à genoux sur la dunette à réciter leur chapelet ; la plus âgée priait à haute voix, et les autres répondaient de temps en temps : Amen. Un coup de mer les emporta toutes les trois. Nous nous

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étions réfugiés, mes deux camarades et moi, dans les huniers du mât d'arliraon. L'avocat général monla derrière nous avec ses deux enfants ; la femme suivit son mari. Nous passâmes une partie de la nuit fortement secoués sur la branche par le roulis et percés par la mer jusqu'à la moelle. Vers minuit, l'avocat général sentit une main serrer sa main et entendit audessous de lui une voix murmurer : sauve-les; puis il ne vit et n'entendit plus rien, sa femme venait de sombrer. Un instant après, le pauvre homme me dit : je ne puis plus tenir l'enfant de la main gauche ; je saisis l'enfant par le bras; Mais au bout d'un quart d'heure, je sentis la force me manquer et je dis au père de le reprendre; à peine l'avait-il repris que le pauvre petit glissa de sa main engourdie.... Le père ne poussa pas une plainte; il tenait toujours son second enfant. Cet autre lui échappa encore; puis nous entendîmes un cri... Le père venait de disparaîtrez son tour.

Cependant le navire donnait de plus en plus de la bande, le mât de misaine cassa d'un coup de roulis, entraînant avec lui l'autre partie de l'équipage. Le mât resta probablement engagé sous le navire ; tout le monde fut noyé ou écrasé. Il pouvait être une heure du matin. Le ciel était noir, à peine pouvions-nous distinguer le feu de Bonance. Vers cette heure, le navire talonna vigoureusement ; la coque éclata par le milieu Le mât d'artimon tomba d'une pièce à la mer. C'était le coup de grâce ; je flottais sur l'eau sans que je susse

comment. Je criai dans robscurilé, une voix répondit à côté de moi, puis une autre un peu plus avant. Nous nagions vers la côte* nous hélant de temps à autre, pour aller de conserve ; au bout d'une heure, je sentis mon corps froid comme la glace

— Adieu, camarades, leur criai-je, je fais le plongeon.

— Courage, répliqua l'un d'eux, je viens de toucher terre.

— Il avait bien touché terre comme il disait, mais il n'avait plus la force de se relever, et le ressac le ramenait en mer.

Un instant après, le second criait d'une voix étouffée : à moi !

La lame venait encore de le jeter sur la plage, le ramenait et le repoussait comme une épave.

Je fis un dernier effort; une lame me prit comme par la ceinture du pantalon et me lança sur la plage à toute volée. Je sentis le sol ferme sous mon talon. J'avais encore assez de force pour rester debout. Je courus relever mes deux camarades ; et maintenant nous voilà.

On fit une collecte à Royan pour les naufragés ; on leur donna un chapeau ; une heure après ilsoubliaient l'émotion de la veille au cabaret.

J'allai visiter dans la matinée le lieu du sinistre. Le vent avait molli depuis le lever du soleil. La mer avait éparpillé le navire sur plus d'une lieue de distance. De Terre Nègre à Bonance, on rencontrait à chaque

pas, un bout de planche, une vergue, une tonne, une cage à poulet, et de temps à autre un chapeau ciré.

Il y avait encore au large une grosse masse flottante, comme une partie de la coque; elle allait et venait ballotée par la lame, sans trop paraître changer de place ; mais au jusant le courant la drossa insensiblement sur le rivage. Elle approchait lentement, quelquefois en équilibre, quelquefois en roulant sur elle-même comme une barrique ; elle échoua enfin.

On pat alors reconnaître l'avant du navire, qu'un coup de mer avait détaché d'un seul morceau. Un douanier monta sur ce débris pour en faire l'inventaire, mais à peine avait-il ouvert l'écoutille de la chambre du gaillard, qu'une longue figure blême, coiflee d'un bonnet de laine, sortit de la trappe et promenant autour d'elle un œil effaré :

— N'approchez pas, dit-elle, j'ai quatre mille ans. Le douanier essaya de la retirer de l'écoutille.

— Laissez-moi, reprit le fantôme, je suis en paradis.

On le crut fou, on l'emporta de force; c'était le cuisinier du navire. Il n'était pas fou pourtant, il était ivre. Au moment du naufra2;e , il avait cru sa dernière heure venue. Il avait pris une bouteille de rhum, il l'avait vidée d'un trait, puis descendant dans sa cabine, il avait refermé sur lui l'écoutille. La mer l'avait roulé toute la nuit, comme une souris dans une souricière, sans qu'il interrompit le cours de son sommeil ni du songe le plus heureux quelhomme ait jamais

fait, puisqu'il passa tout ce temps au milieu des anges. On eut beau l'interroger ce jour-là, il persistait toujours à croire à sa mort. Le lendemain, il regrettait de vivre; il se trouvait si bien dans le ciel.

La grande côte vue pour la première fois peut avoir son charme, mais à la récidive, cecharme tombe dans la monotonie. Le puits de Lauture vit probablement sur une réputation mythologique du passé. Vu pendant la saison d'été, il a la mine la plus débonnaire du monde , à ce point qu'un jour un passant prit un bain dans le terrible volcan. Quant au phare de Terre Nègre, on peut sans doute trouver une joie ineffable à diner sous une tour avec un bonnet de pierre sur la tète, de quatre-vingts pieds de hauteur ; mais en réalité , on n'y dîne avec ni plus ni moins d'appétit que dans tout autre salon.

Le baigneur comprit à la longue qu'on pouvait rencontrer un idéal plus satisfaisant de promenade. Il reprit son travail d'exploration dans l'espace. Il finit par où il aurait dû commencer, par faire une reconnaissance dans la direction du midi; et à sa porte même, au bout de la plage, derrière la pointe de Valière, il trouva le village de Saint-George de Didonne.

J'ai beaucoup voyagé dans ma jeunesse, disait un juif errant de ma connaissance. J'ai fait mon tour de France le sac sur le dos ; j'ai vu coucher le soleil sur la Manche aussi bien que sur la Méditerranée; j'ai enfin poussé la curiosité jusqu'en Italie^ toujours par la voiture du piéton. J'avais entendu dire : voir Naples et puis mourir; j'ai vérifié sur place le dicton et je vis encore; or, de tout ce que j'ai vu dans la lanterne magique de ce monde, j'ai tiré cette conclusion, qu'il n'y a de vraiment beau sous le soleil que la mer et que la montagne, mais si j'avais un choix à faire entre l'une et l'autre, la mer aurait la préférence.

On est toujours trop loin ou trop près de la montagne; trop loin ce n'est plus qu'une toile d'opéra ; trop près on a la figure contre la muraille. Un paysan quitta un jour son village pour visiter Paris; mais une fois dans la rue il trouva que les maisons l'empêchaient de

— 8()U — voir la ville. On eu pourrait dire aulant de la monlagne ; lorsqu'on monte à l'assaut, ses pentes abruptes interceptent le paysage. On voudrait pouvoir lever le rideau et reculer la perspective.

La montagne, d'ailleurs, comme la sculpture, parle seulement au regard, on la croiraitelle-mème la sculpture fantastique du déluge, l'image pétrifiée d'un monde évanoui. Éternellement telle quelle, il faut la voir et passer; autrement elle fatigue l'émotion, et encore cette émotion écrase plutôt qu'elle n'élève l'esprit. Au pied de la montagne, l'homme toisé de si haut ne peut guère éprouver que le sentiment de sa petitesse.

Mais la mer, c'est la poésie vivante, toujours en action, toujours modulée, toujours variée, tantôt recueillie et rêveuse, tantôt irritée et terrible, souriante à la brise de printemps, écumante sous le fouet de l'éclair, bleue au soleil, mystérieuse au clair de lune, lorsqu'elle endort l'étoile sur sa vague haletante et la berce au rythme alternatif de sa complainte. Musique, lumière, brise humide et parfumée d'une énergique senteur, on l'entend, on la voit, on la respire à la fois. Elle pénètre parlons les pores, elle vibre dans toutes les fibres, elle parle par tous les sens à toutes les sensations. Image de l'infini, infinie elle-même, au lieu d'emprisonner l'àme comme la montagne, elle l'attire, au contraire, elle l'entraîne, elle l'emporte à l'horizon, cette urne au flanc toujours en fuite, comme •dit la poésie indoue. De quelque part que l'homme la

conlemple, il la domine toujours du rogard, il sent que Dieu l'a faite grande, uniquement pour donner plus de grandeur à la pensée.

Voilà la mer; c'est près d'elle qu'il faut vivre, c'est en face d'elle qu'il faut mourir ; mais si jamais un sage, corrigé du monde, cherchait une grève où dresser sa tente pour finir en paix sa journée , il devrait aller la planter sur le petit coin de terre ignoré du village de Saint-George. On n'y trouve sans doute ni paysage à eft'et, ni mélodrame de la nature, ni l'âpreté druidique de la Bretagne, ni la grâce amoureuse de l'Italie.

A voir même Saint-George pour la première fois, ce petit plateau boisé, sans aucun accident notable de terrain,ce village insignifiant au premier abord, sans autre originalité apparente que les façades au lait de chaux de ses maisons, et par-ci par-là une treille de chasselas plantée sur quatre béquilles, on croirait au premier abord que, pour trouver quelque mérite à ce pays, il faut y avoir pris naissance, et l'avoir regardé sous le coup du sortilège que la fée du berceau jette toujours dans l'esprit.

Mais pour peu qu'on ait habité pendant quelque temps cette oasis au bord de la mer, qu'on ait appris à la connaître, on finit par lui trouver je ne sais quelle grâce pudique et quelle amabilité cachée sous un air de modestie et de simplicité. On fait mieux que l'admirer, on l'aime; et plus on entre dans sa confidence, plus on éprouve pour elle de sympathie.

Ce n'est pas une poésie du premier coup d'œil ,

c'est une poésie d'intimité ; c'est une amitié d'habitude, une bonne petite terre ecclectique, entre le nord et le midi ; sans être ni l'un ni l'autre, elle participe cependant de l'un et de l'autre à la fois.

La pointe de Valière, toujours fumeuse , battue de la lame, trouée et fouillée en tout sens, représente en raccourci une falaise de Bretagne.

La pointe de Suzac, à l'autre extrémité de la plage, ombragée d'une végétation méridionale d'hyeuses et de cbênes-liége, ressemble à un bloc détaché de la Provence.

r.a lisière du marais de Chenaumoine, herbue et touffue, rappelle une Normandie au petit pied, par la vigueur en même temps que par la fraîcheur de sa verdure.

La dune seule appartient en propre à Saint-George ; interposée comme îransitionet comme opposition entre la terre et la mer, elle donne une flore à part dans l'histoire de la botanique : un liseron rampant dont la coupe d'améthiste flotte à fleur du sable; le leringium, espèce d'acanthe azurée; le pavot cornu couleur de safran ; l'arthémise marine, d'une senteur amère comme l'absynthe ; l'œillet gaulois, si abonbondant, qu'il recouvre la dune comme d'un tapis; l'immortelle enfin, si odorante que, le soir, au mois de juillet, la dune, chauflee pendant le jour par le feu du soleil, répand un parfum d'encens sur la campagne, à un quart de lieue de distance.

Et tout cela sur un espace étroit, en miniature, sous

la main, côteà côte ; la dune à toucher la prairie; le pin maritime murmurant sur le saule, incliné luimême sur le ruisseau ; et sur tout cela un ciel d'une finesse et d'une délicatesse, d'une richesse et d'une variété de ton à désespérer le génie de Véronèse. C'est le pays du ciel, me disait un jour un peintre de talent. Voilà Saint-George, ce petit chef-d'œuvre de nature, laissé dans l'ombre, jusqu'à ce qu'enfin le baigneur de Royan voulut bien remarquer, en passant, un bouquet de chênes, à peine séparé de la mer, par une épaisseur de dune, celui-là même où le pasteur Jarousseau tenait son précité en plein vent, à l'époque des persécutions. ïl supposa qu'à l'ombre et dans le demi-jour de ce sanctuaire de verdure, on pourrait agréablement manger sur le pouce une tranche de jambon.

Il y alla donc de temps à autre déjeuner en partie carrée. Après quoi il faisait la sieste, étendu sur le serpolet, en attendant que la Providence, toujours ingénieuse, lui apportât une nouvelle distraction.

Heureusement un indigène eut l'idée de suspendre une escarpolette à l'entrée du bois, et, de ce jour, Saint-George prit une nouvelle existence. Ce trait de génie enflamma l'imagination oisive de la population exotique de Royan, condamnée à trouver chaque matin le placement de sa journée. Attirée désormais à Saint-George par la séduction irrésistible de la balançoire, elle courut à ce bois récréatif avec la passion du dé-sœuvrement. A chaque heure , à

chaque minute, une file d'ânes , une procession de voitures déchargeaient sur la dune une cargaison de toilettes de l'un et de l'autre sexe , d'ombrelles et de pantalons de Nankin. — Allons au bois ! Ce fut le mot d'ordre à Royan; bientôt on ajouta : Au bois de Boulogne. Le mot fit fortune. Aujourd'hui on peut le lire sur un poteau. Il ne manque au bois de Boulogne que l'orthographe.

Cependant, au milieu de cette foule que la vogue avait appelée à Royan, et que Royan renvoyait à Saint- George en partie de plaisir, il y avait plus d'une âme contemplative venue à la campagne pour trouver la campagne, et à Royan elle trouvait précisément le tumulte de la ville, son despotisme de représentation et de toilette.

Or, en voyant ce village de Saint-George, ce nid de verdure au bord de la plage, elle dit : c'est là qu'on peut vivre avec soi-même, et elle frappa de porte en porte pour y chercher un pied-à-terre.

Mais la population patriarcale de Saint-George avait douté jusqu'alors, par un sentiment exagéré de modestie, qu'on dut venir lui demander un jour ce dernier mot de la civilisation : un appartement meublé à louer.

Elle pouvait bien, à l'occasion, off'rir une chambre parquetée d'argile à la vérité, avec cheminée et poêle à frire pour faire la cuisine; mais, quant au mobilier, elle ne pouvait mettre au service du locataire qu'une table de bois de pin montée sur pliant ou un

lit garni en premier et en dernier ressort d'un matelas de paille de mais.

Cependant, le charme du pays agissait tellement sur cette première avant-garde d'émigrants aventurés à Saint-George, qu'elle passa gaiement par-dessus la formalité rigoureuse du mobilier, d'autant mieux que la bonne mine de l'hôte, et non moins bonne de l'hôtesse, la dédommageaient amplement de la simplicité lacédémonienne du couvert et du coucher. Car l'aristocratie de Saint-George, assez riche pour posséder un rez-de-chaussée surmonté d'un grenier, a le cœur ouvert et le caractère serviable de l'hospitalité.

Aussitôt qu'elle vit grandir la popularité de son clocher, qu'elle compta désormais sur une clientèle assurée , elle mit partout de proche en proche un louable empressement à planchéier et à garnir sa maison. Saint-George fit en quelque sorte peau neuve à l'extérieur et à l'intérieur, et le baigneur y trouve aisément aujourd'hui un appartement sortable , quelquefois même confortable, tenu avec ce luxe de propreté hollandaise, particulier au calviniste et au marin.

Mais il y trouva, surtout une plage en croissant d'une demi-lieue, du sable fin comme l'ambre, où une mer adoucie déferle avec délicatesse; une falaise tapissée de criste marine, où la lame a creusé dans le rocher, de distance en distance, une large stalle recouverte d'une toutfe d'ormeau ; en face de la falaise le Trier de la Tache, semblable au morne d'une Antille couronné d'une éternelle verdure, et derrière le Trier

de la Tache, la frénière de Didonne , humide et sombre, le long du ruisseau plus sombre encore du marais de Chenaumoine.

Enfin, l'année dernière, Michelet, ce grand prêtre de la nature, consacrait cette terre poétique, en venant lui demander l'inspiration , pour écrire le livre de la femme, ou plutôt le poëme du foyer.

Le promeneur ici peut prendre un instant de repos. Il fait chaud, on est au mois de juillet. Or, pendant qu'il goûte le frais à l'ombre d'un frêne, il peut voir en face de lui, de l'autre côté du pont, quatre petits pans de mur en train de crouler. On appelle ce tas de pierre la Maison du père Chappe ; bien qu'il n'y ait plus là depuis longtemps, ni père Chappe ni maison.

Le père Chappe n'avait qu'un bien au monde, c'était son chien ; et, quand je dis son chien, je hii fais tort de moitié, il avait aussi un perroquet. 11 devait ces deux compagnons à la bon(é de la Providence qui avait bien voulu jeter un navire à la côte tout exprès pour les lui donner.

Qu'était-ce que le père Chappe et d'où venait-il? On variait là-dessus d'opinion. C'était un ancien garde-chasse du prince de la Trémouille, disait l'un; c'était un chapelain de la princesse, disait l'autre ; mieux encore qu'un chapelain, ajoutait finement un troisième, car, lorsqu'il quitta le château de Taillebourg, la princesse pleurait.

Quoiqu'il en soit, le père Chappe devait avoir servi dans la famille La Trémouille, mais à quel titre, et pour quel motif avait-il pris ou reçu son congé ? La légende a brodé depuis sur ce chapitre, mais lui seul

aurait pu dire la vérité, et il l'a emportée avec lui dans son tombeau.

Il passait pour philosophe, parce qu'il savait lire et qu'il portait toujours dans sa poche un bouquin qu'on soupçonne avoir été le Contrat social ; la philosophie sans doute l'avait conduit à la mysanthropie, car il avait élu domicile loin de toute habitation, et remisait à la lisière d'un bois comme un blaireau.

Il y a lieu de croire qu'il détestait l'humanité; mais au lieu de partager équitablement la haine par moitié entre l'un et l'autre sexe, il en réservait la meilleure part au plus aimable. La vue d'une femme faisait sur lui rimpression d'une goutte d'eau bénite sur un possédé.

Il vivait de chasse ou plutôt de braconnage, car la noblesse avait seule à cette époque le droit de tirer un coup de fusil à un perdreau ; mais il avait fait connaissance avec le principe d'égalité, et il le pratiquait révolutionnairement en attendant la révolution. Il chassait donc à visage découvert, et, pour étaler en quelque sorte son délit comme un défi au seigneur de Didonne, il portait autour du corps une peau de loup, etsur la lète une peau de renard, dont il laissait pendre coquettement la queue en manière de cadenetle.

La Providence lui avait donné un chien , avonsnous dit; voici dans quelles circonstances. Le brick le Génie, du port de Bordeaux, fit côte sur la Platène de Suzac. Le père Chappe se jeta à la nage, pour sauver quelqu'un ou quelque chose. Il rencontra en

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mer im hoimiio al un chien. Jl sauva Je cljien lu premier.

C'était un couchant, couleur gris de fer, au poil Ion<r , avec une tumeur sur l'œil gauche, et une oreille coupée d'un coup de dent de requin. Le père Chappe adopta le naufragé sur sa bonne mine et l'appela Tape-à-l'OEil.

Le lendemain, en furetant sur lu côte, il trouva un perroquet ébourillé qui perchait mélancoliquement sur une pointe de rocher et criait à tue-tète d'une voixdésespérée : Vive la juie ! C'était l'unique français qu'il eut appris dans la traversée. Le père Chappe arracha Vive-la-Joie à une mort imminente et l'emporta dans son carnier.

Tape-à-l'OEil avait un nez de premier ordre et nn jarret d'enfer. Le père Chappe commença par l'estimer et finit par l'aimer. Le chien paya son maître de retour. C'était surtout le soir après la chasse , que cet homme, travaillé d'un trouble intérieur, sentait le prix deTape-à-rOGil. Quand il avait allumé sa chandelle de résine, et que, la tête penchée sur le tison de l'âtre, il rencontrait le regard sympathique de son chien , il sentait qu'il tenait encore à la vie par un être vivant.

Ce n'est pas précisément qu'il estimât la vie pour une belle invention du Créateur; il la regardait, au contraire, cojnme une machine de destruction ; il faisait de la société une sorte d'antropophagie morale, où chacun devait manger son voisin, sous peine d'être

mangé. Que ce fût un système formulé dans sa lèle, ou simplement un instinct de nature, il n'en croyait pas moins, sur foi de Hobbes, qu'il n'y avait dans ce monde que la force et son Dieu le destin.

Cependant, le baron de Saint-Legier, seigneur de Didonne, trouvait abusif que le père Chappe pratiquât à ciel ouvert la contrebande du gibier. Il le flt avertir par son garde-chasse de respecter la plume et le poil, la caille et le renard de son seigneur.

A quoi le braconnier répondit que le gibier appartenait à tout le monde, comme le poisson, et que, sous peine de mourir de faim, il devait bien prendre son bien où il le trouvait.

— Du reste, ajouta-t-il, tu peux dire à ton maître que je lui enverrai le premier lièvre que je trouverai sur son fief, pour acquitter le droit d'aubaine.

Il revenait, un jour, de la forêt de Suzac, passablement content de sa journée. Il avait emballé dans son carnier un lapin de garenne ; il opérait son mouvement de retraite en suivant la ceinture de l'étans; du Compain. De temps à autre il sifflait son chien, lorsqu'il disparaissait dans le fourré. Mais Tape-à-l'OEil avait, ce jour-là, le feu sacré ; il tenait absolument à enrichir son maître d'un second lapin.

A une portée de fusil du village de Serres, le père Chappe entendit un cor de chasse suivi du tintamarre d'une meute engagée, à toute voix, sur 16 piste d'un renard. C'était le baron de Saint-Legier qui chassait à courre dans la capitainerie du maréchal de

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Seniieterre. A la première l'anl'are, Tape-à-l'OEil dressa la tête, et, sitôt que la meute donna, il courut au champ d'honneur.

Le père Chappe rappela son chien ; il avait le pressentiment de quelque malheur. Il touchait à la lisière du village, lorsqu'il aperçut sur sa droite cinq ou six cavaliers lancés au galop. Les piqueurs sonnaient le relancé. Tout à coup , au milieu du tourbillon de la chasse, un des chasseurs arrête son cheval, met son fusil à l'épaule et fait feu dans la bruyère.

Après le coup de fusil, le père Chappe crut entendre un hurlement de douleur ; il prêta l'oreille un instant et n'entendit plus que la voix de la meute dans l'espace. Le chasseur rechargea son fusil et piqua de l'éperon. Le père Chappe avait pu reconnaître le baron de Saint-Legier : mais sur quoi avait-il pu tirer? Il frappa son front.

— C'est sur mon chien, dit-il, comme illuminé d'une révélation.

Et il courut vers l'endroit où une minute auparavant il voyait flotter la fumée. Il allait, il venait, il cherchait autour de lui; il n'entendit et ne trouva d'abord rien dans la bruyère.

Il appela son chien, et, cette fois, il crut voir remuer un pied de brande, dans un fourré. Il en approcha avec un frisson instinctif, et aperçut Tape-àl'OEil, couché sur le flanc, la langue pendante.

Tape-à-I'OEil avait reçu une balle dans l'épaule; il reconnut sou maître; il le reiiarda d'un œil de ten-

dresse, puis il ailongea la lèle sur l'herbe; il avait cessé d'exister.

Au premier moment, le braconnier avait armé son iusil ; mais le baron fuyait au galop dans la direction de Mechez, et disparut derrière une colline. Le bruit du cor de chasse lui-même expira bientôt à l'horizon. Le père Chappe chargea en silence son chien sur l'épaule. C'était le seul ami qu'il eût dans ce monde. Il reprit tristement le chemin de sa maison. Il creusa une fosse devant sa porte. Il y déposa le corps de la victime ; quand il eut jeté sur elle une dernière pelletée de terre, il roula une pierre pour marquer son lit de repos.

Il montra le poing au ciel, et il s'écria, avec un accent de fureur concentrée :

— Omon petit seigneur, c'est bien ; mais sang pour sans, c'est la loi du talion.

Après cette imprécation, le père Chappe fondit du plomb une partie de la nuit, et coula une balle dans cbaque canon de fusil. Sur le coup de minuit, par un clair de lune douteux, il rasait la muraille du logis du baron de Saint-Legier. Il trouva la grille de la bassecour fermée. Il la franchit k l'escalade.

Un chien avait aboyé au bruit de l'invasion, et In meute avait répondu au qui-vive de la sentinelle.

— Doucement, messieurs, dit le père Chappe, nous allons ouvrir la danse, mais c'est à moi à donner le premier coup d'archet.

Il alla ouvrir In puitc du chenil, d il appela Hava-

geau. C'élail un oourant du Poitou , dont le raarérhal (le Senneterre avait fait cadeau au baron. Ravageau vint ramper, en agitant sa queue, aux genoux du père Chappe , mais l'implacable braconnier le poussa du pied hors du chenil ; puis il le mit en joue ; Ravageau tomba roide mort sans pousser un soupir.

— Aux mânes de Tape-à-l'OEil, cria le père Chappe, en élevant au ciel son fusil.

Il appela ensuite Ramponneau, un chien de race sainlongeoise ; mais Ramponneau avait une vague appréhension d'un danger; il trônait sur son derrière comme un dieu d'Egypte, et paraissait refuser systématiquement de sortir du chenil.

Le père Chappe le traîna par l'oreille au milieu de la cour, et lui cassa la tète de son second coup à bout portant.

— Aux mânes de Tape-à-l'OEil, repéta-t-il en prenant encore le ciel à témoin.

Il tira une cartouche de sa carnassière, et rechargea tranquillement son fusil.

La meute avait évacué le chenil à la seconde détonation, et courait en désordre en abovant de terreur. Le père Chappe, toujours à la même place, déchargeait son fusil dans la mêlée, et le rechargeait pour le décharger encore , et à chaque coup un chien tombait tué ou blessé; les canards et les dindons réveillés en sursaut dans leur premier sommeil, et trompés sur l'inlcnlion de l'ennomi confondaient

leurs cris de désespoir, aux explosions intermittentes de la fusillade.

Le baron de Saint-Legier, cette nuit-là, dormait profondément. A la première détonation il crut rêver; à la seconde il leva la tête, mais à la troisième il trouva que le bruit méritait examen. Il sauta donc à bas de son lit, alluma une chandelle, passa une robe de chambre, et ouvrit la fenêtre. Mais la chandelle vola aussitôt à sa figure; une balle partie de la cour venait de frapper le chandelier.

— Le maladroit, dit-il, a failli tacher ma robe de chambre.

Et il referma tranquillement la croisée.

Lorsque le père Chappe crut avoir suffisamment vengé la mort de ïape-à-l'OEil, il battit prudemment en retraite et gagna la campagne. Le lendemain ou trouva sa porte fermée. C'était à la fin de 1788, à la veille, par conséquent, de la révolution.

Une année après, jour par jour, un homme coiffé d'un bonnet rouge, un pistolet à la ceinture, entra dans le logis du baron, h la tête d'une douzaine de patriotes en sabots.

C'était le père Chappe.

— Vos titres de noblesse, dit-il au seigneur de Pidonne.

— Les voilà, répliqua froidement le baron. 11 montra la porte d'une armoire.

Le père Chappe, emporta les monuments do la tyrannie, comme on disait alors, il les enferma dan^

un tonneau de goudron, suspendit le tonneau au bout d'une perche, et le promena ensuite à son de caisse dans l'unique rue du village. Après la procession, il alla planter le trophée au milieu de la Conche; on jeta au pied une charretée d'ajoncs, et le père Chappe alluma de sa main l'auto-da-fé de la noblesse. La population dansa la carmagnole autour du feu de joie, ainsi qu'il résulte au procès-verbal précieusement conservé à la mairie.

Le père Chappe administra la commune de Saint- George sous la Terreur. Il garda sa dignité municipale jusqu'à la fin de l'Empire. A la Restauration il eut pour successeur le baron de Saint-Legier. ïl mourut le jour de l'assassinat du duc de Berry, sans laisser d'héritier. Sa maison tomba en ruine.

Un petit berger de Didonne apporta un jour à sa mère ce qu'il appelait une image. C'était une miniature entourée d'un cadre d'or de l'école, sinon de la main de Madame Lebrun. Ce portrait, à en juger par la richesse du costume, représentait évidemment une grande dame du dix-huitième siècle. Le petit berger l'avait déterré sous une pierre de la maison du père Chappe. Mais comment le vieux Jacobin possédait-il ce portrait? l'avait-il reçu ? l'avait-il dérobé? Un roman inédit repose sous cette ruine ; l'herbe en aura bientôt etïacé jusqu'au dernier vestige.

rvi

L'ombre grandit, le soleil a tourné à l'ouest, la brise amoureuse l'a suivi, car dans l'été elle fait toujours avec le soleil le tour de la boussole.

On peut dire adieu maintenant à la maison du père Chappe, et continuer la promenade parla bordure du marais de Chenaumoine. Ici on passe entre deux natures, j'allais dire entre deux contrées, séparées l'une de l'autre par une largeur de sentier.

A main droite, la dune, avec son âpre végétation marine, le ciste rugueux à fleur d'églantine , l'ajonc hargneux comme la consigne d'une sentinelle : on ne passe pas ! le pin démanché des landes avec son coup de vent, sa plaie ouverte au flanc et son odeur de résine. Et à main gauche, en contrebas, la prairie imbibée au point de rendre l'eau sous le pied comme une éponge, oij l'oupatoire, la salicaire, la reine des prés

et l'iris jaune fleurissent dans une demi-teinte myslérieure, à l'ombre du frêne, du tremble, du ver«jne, de tous les tons du vert en un mot, tendre, foncé, argenté, mêlés contrastes, fondus comme dans un bouquet.

Au bout du marais de Chenaumoine, on trouve en obliquant à droite, l'étang du Compain, un simple changement de décor, un marais aussi, mais à peine desséché de la veille et ardent comme un débutant. Le lierre, le houblon, le liseron, la fougère elle-même grimpent aux troncs d'arbres avec une incroyable furie. C'est à qui arrivera le premier dans la cohue. Audessus de celte anarchie végétale, le peuplier porte gravement la tête dans l'empyrée.

De l'étang du Compain on monte à la forêt de Suzac, autre contrée, autre physionomie, une station romaine, du temps où il y avait une Rome, et aujourd'hui, une végétation méridionale, ainsi qu'on l'a dit, d'yeuses et de chênes-liège, un fort détruit à l'extrémité et une vue magnifique sur la Gironde.

Du fort de Suzac, il faut pousser jusqu'à Mechez ; ce n'est guère qu'à la distance d'une discussion sur le mérite du dernier roman. On rencontre en chemin la Conche des dames, la plus poétique salle de bain que la nature ait jamais creusée ; jusqu'à présent il n'y a que les divinités champêtres du bois voisin, les faunes et les hamadryades qui viennent au clair de lune y jouer avec les feux-follets de la vague élincelante de phosphore.

Mechez passe pour un port de mer. On y aperçoit, en effet, un fossé dans un pré. Trois ou quatre barques couchées sur le flanc dans la vase y dorment au soleil. Un douanier monte gravement la garde au bout du fossé ; c'est là ce qu'on appelle le port de Mechez, connu dans le monde par deux incidents : l'incendie du Regulus et la prise d'une baleine.

Le Regulus était un vaisseau de haut-bord, du temps de la République. Une escadre anglaise le surprit en 1815 , à la hauteur de l'île d'Oleron, et le força à, chercher un refuge dans la Gironde. Il remonta le fleuve jusqu'à la hauteur de Mechez. Mais l'escadre le suivait toujours. Le capitaine du Regulus prit alors le parti héroïque de brûler son navire. Il mit à terre la poudre et l'équipage, puis il attacha la chemise souff'rée au flanc du vaisseau.

Mais on avait oublié les chats dans la rapidité du déménagement ; comme il y avait beaucoup de rats, il y avait beaucoup de chats, de sorte que les uns et les autres couraient pêle-mêle sur le pont, oubliant dans le désastre commun leur ancienne inimitié. Les chats criaient à la trahison d'une voix lamentable, grimpaient, devant les flammes, dans les haut-bans et sur les vero'ues. Mais les flammes, élancées à leur poursuite, les chassaient déposition en position. Ils tombaient l'un après l'autre dans le brasier. On vit encore un instant un dernier chat noir, hérissé en boule à la pointe du grand mat, tourner douloureusement la tête de droite et de gauche, puis faire la ca-

hriole et disparaître dans iin tourbillon de fumée. Ce même jour à la même heure, l'empire tombait à Waterloo.

Le Regiihis brûla pendant trois jours et trois nuits, couvrant le fleuve d'une traînée couleur de sang, jusqu'à la pointe du Verdon. Le feu gagna d'abord la batterie haute, les canons chargés partaient un à un à intervalles inégaux, puis il envahit la batterie basse ; mais déjà la mer noyait la bouche des canons ; et on entendait sous l'eau une explosion étouffée, comme la dernière plainte du navire mourant. Ce fut ensuite une lutte acharnée entre le feu et le flot, entre les deux éléments destructeurs. Il semblait que chacun d'eux voulait garder sa proie le dernier. Mais tout à coup l'immense carcasse , partout crevassée, tournoya sur elle-même, la mer s'ouvrit, se referma, fuma un instant comme l'eau lorsqu'on y plonge un fer rouge, et tout fut dit ; ce qui restait du Reguliis venait de sombrer.

Une baleine, quelque temps après, vint périr à Mechez, à peu près par la même raison. Elle fuyait aussi devant l'ennemi, c'est-à-dire, devant un espadon, qui la poursuivait depuis le pôle, une promenade après tout pour une marcheuse de cette espèce. Dans la précipitation de sa fuite elle avait perdu la tête ; elle enfila la Gironde, comme une biche traquée enfile la première allée venue ; elle donna étourdiment dans le fossé, ou pour parler la langue du pays, dans le chenal de Mcchez. La mer haute l'avait trompée sur le danger

— ;i80 — (lo celle impfis>e; mais lorsque la mer vint à perdre, et que la baleine sentit manquer sous elle son propre élément, elle voulut rebrousser chemin. L'étroilesse du canal l'empêcha d'opérer son mouvement de conversion, et à mer basse, elle resta échouée sur la vase, remplissant à elle seule le port tout entier.

La vue du monstre produisit l'effet d'une invasion. On sonna le tocsin au clocher de l'église. La campagne accourut en armes sur le théâtre de l'événement. Plus d'un vieux grognard de l'empire crut devoir revêtir son uniforme pour la circonstance. Du haut de chaque berge on ouvrit un feu roulant sur la baleine. L'infortunée, gisante au fond d'une ornière, rugissait sourdement sous la fusillade, lançait par son évent un jet d'eau boueuse, puis fouettant avec fureur la vase de sa queue, couvrait l'armée assaillante d'éclaboussures. L'armée reculait de terreur, à chaque mugissement, mais revenait aussitôt à l'assaut, jusqu'à ce qu'enfin le cétacé fusillé à bout portant et criblé comme une passoire, rendit le dernier soupir. Alors un ancien sergent de la garde lui enfonça bravement dans le corps la lame de son briquet. Un pilote un instant après harponnait l'espadon dans la rade de Royan. Son épée dentelée pendit longtemps à la porte du commissaire de marine.

Il y avait autrefois à Mechez et même au temps de mon enfance , une partie de la population qui , faute d'un toit en règle pour abriter sa tète, logeait dans la maison du bon Dieu. Ce n'est pas de l'église que je veux par-

1er, mais d'une tiéne de trous creusés dans le roc par le temps ou par l'homme, n'importe le nom de l'architecte, et rangés à la file des uns des autres sur une l'alaise, à quarante pieds au-dessus du niveau de la marée.

Pour circuler d'un trou à l'autre on avait pratiqué une rampe sans garde-fou, à peu prés de la largeur d'une semelle. Et cependant, plus d'une fois la nuit, un buveur attardé y passait en chancelant sans dégringoler dans l'abime. Une tribu troglodyte naissait cl mourait là de temps immémorial, entre la terre ferme qui surplombe, et la vague qui bat éternellement en brèche la base du rocher.

La Providence n'avait semé sur le sentier de la falaise que le fenouil marin, mais l'homme dans son insatiable sympathie pour la verdure, avait ajouté, par intervalle, à ce premier don de la nature une touffe de tamaris. Sa fleur, d'un rose pâle comme la lèvre mourante, parfumait seule de sa faible odeur ces tristes existences de pécheurs qui n'avaient d'autre industrie que la pèche de la crevette.

Une botte de paille faisait les frais de leur coucher, une pierre en face d'une autre pierre formait l'àtre du foyer. Une cuvette creusée dans le calcaire pour recevoir une maigre infiltration d'eau douce remplissait l'office de fontaine. La provision du ménage consistait uniquement en poissons séchés suspendus à une perche, et quelques citrouilles précieusement rauiïées sur une corniehe.

Ces gens-là mangeaient à peu près toute l'année de la bouillie de maïs. Les millionnaires de la colonie partageaient quelquefois leur trou avec un cochon qu'ils engraissaient, et qu'ils vendaient pour acheter des patates. Ceux-là seulement connaissaient le luxe d'une pomme de terre à leur repas.

Aujourd'hui, grâce au dieu du progrès, tout le monde à Méchez, a du pain sur la planche, on peut en gagner par son travail. Le dernier troglodyte a depuis longtemps abandonné son trou à la chouette et à la chauve-souris.

Le vent fraîchit, le jour baisse, voici le moment de rentrer à Saint-George, par la route de la Couche, pour jouir du soleil couchant ; car il met une certaine coquetterie à prendre congé de cette côte, et il tire en partant un feu d'artifice. Mais le crépuscule laisse déjà tomber son voile sur l'horizon, et la tour de Cordouan, debout entre l'infini du ciel et l'infini de la mer, allume dans l'espace une première étoile.

La tour de Cordouan passait autrefois pour la huitième merveille du monde, et l'œuvre d'un sorcier appelé Louis de Foix. Louis de Foix, en effet devait avoir fait un pacte avec le diable, pour oser bâtir en pleine mer, sur un rocher balayé chaque jour par la marée.

Il divisa la tour en trois étages, ornés le premier de l'ordre toscan, le second de l'ordre composite, le troisième de l'ordre corynthien. Il y prodigua toutes les richesses de son imagination, les galeries, les

balustrades, les ornements courants. Tout cela était admirable, tout cela était admiré, quand vint un ingénieur qui détruisit deux étages de la tour, pour lui donner la forme élégante d'une quille.

A l'heure qu'il est, Cordouan n'est plus qu'un phare de premier ordre éclairé par le système Fresnel.

J'ai inlilulé ce livre : La iSaissance d'une Ville. Royaii est-il bien une ville cependant? Dieu me préserve de vouloir surfaire sa fortune. Mais petit oiseau deviendra grand, si Dieu lui prête vie, dit le proverbe. Royan grandit à vue d'œil, d'année en année. L'ingénieur Lessore avait ébauché, l'ingénieur Botton développa la nouvelle cité. Le premier avait remblayé seulement la Concbe du port, pour la relier par une pente carossable à la portion de Royan bâtie sur le rocher. Le second poussa courageusement le remblai d'une extrémité à l'autre de la conche, jusqu'à la route deRochefort. Il substitua un quai, ou plutôt un boulevart planté d'ormeaux, au sable équivoque de la plage, où la ménagère jetait chaque matin les résidus de sou ménage, et où le cochon, attaché à un piquet recommençait sans cesse, à longueur de corde, une nouvelle ligure de géométrie.

Ce n'est pas que je veuille médire de ce philosophe incompris, épicurien à la vérité, mais profondément versé dans la science de la contemplation. Au bord de la mer surtout, il semble redoubler d'intelligence. Je l'ai vu plus d'une fois, immobile, plongé dans un profond recueilleraent devant la marée montante, suivre de l'œil le va-et-vient continuel de la lame, avec un sentiment visible de pitié. Il ne pouvait comprendre qu'une créature sérieuse comme la mer perdît son temps à recommencer toujours la même chose, sans avoir comme lui l'excuse d'une corde attachée à un piquet. Aussi, chaque fois qu'une vague déferlait en face de lui, il l'accompagnait d'un grognement d'ironie.

Jusqu'alors Royan avait tourné le dos à la mer, ce qui était de sa part un manque de politesse ; mais en jetant un boulevart sur la conche, l'ingénieur Botton, força Royan à faire volte-face et à regarder dans le sens de la poésie. N'eùt-il rendu que ce service à la population Royannaise, il mériterait l'inscription de son nom sur une plaque de marbre à l'entrée du boulevart. Je le dis à tout hasard au risque de blesser sa modestie ; mais puisque aussi bien j'ai commencé une première indiscrétion, je réclamerai encore une mention honorable, à l'autre bout du boulevart, pour le maire de Royan, le comte de la Grandière, un gentilhomme enfin d'idée et de progrès. Grâce à l'mgénieur, aidé du maire, et au maire assisté de l'ingénieur, Royan marche au pas accéléré à l'accomplis-

sèment de sa destinée. H tranche de plus en plus de la ville; il possède un télégraphe électrique, il possède encore, du fait de M. Solar, un service quotidien de bateaux à vapeur, il rêve déjà un chemin de fer, et il espère bientôt un port de mer; lorsqu'on a la mer, on peut bien désirer un port pour en faire le complément ; enfin Royan semble avoir pris pour devise la couleuvre ambitieuse de Fouquet. Quo non ascendam! Il pense peut-être à détrôner Bordeaux.

C'est ainsi que le monde marche et progresse de lui-même, et par sa propre puissance. Yoilà une bourgade autrefois reléguée au bord de la mer, sous l'aile de la mouette, condamnée à végéter dans l'oubli,sans participer à l'intelligence du siècle, sans connaître le gouvernement qui passe et repasse sans cesse là-bas dans le lointain, autrement que par une effigie gravée sur un écu, par un nom, un chiffre, un buste de plâtre brisé tous les quinze ans et jeté au rebut.

Et pourtant cette bourgade, par le travail latent de l'histoire, par le génie de la science, par ce mouvement irrésistible et ce gouvernement occulte des choses, que nous nommons progrès, sort tout à coup de son obscurité, sur le signe invisible d'un savant, appelé Fulton dans une langue étrangère, caché à deux mille lieues de là, qui dort quand elle veille, qui veille quand elle dort, qu'elle n'a jamais vu et quelle ne verra jamais; et à l'appel de ce messie inconnu, elle revêt une forme nouvelle, elle développe sa richesse, son art, son luxe, son intelligence.

Et maintenant, lorsque poussé par cet instinct mystérieux, qui nous ramène tous, un jour ou l'autre h notre point de départ, je retourne sur cette grève, j'ai peine à reconnaître, je l'avoue, la terre oii j'ai débuté à l'existence. J'ai vécu, j'ai voyagé, et depuis lors, et derrière mes pas, le temps a brisé les pierres qui étaient en quelque sorte les habitudes ou les amitiés de mon regard. Je passe comme un étranger à travers une population renouvelée, sans connaître la porte d'aucune maison, ni le nom d'aucune figure.

Quelques amis, compagnons de mes premières années, me sont à peine restés. Mais oii sont les autres, hélas ! 011 est ce pauvre Edouard, ce noble cœur, j'allais dire le plus noble que j'ai connu ; il n'avait qu'un rêve, qu'une ambition : vivre et mourir à Royan. Il prit du service dans la douane, afin d'occuper un jour la recette de Royan ; on l'envoya sur une plage déserte du Médoc, et en partant il disait : je reviendrai ; on l'exila ensuite dans un marais pestilentiel de la Vendée, il y perdit une jambe, et grelottant de la fièvre sur son lit, il répétait encore : je reviendrai.il revint enfin vingt-cinq ans après , traînant son corps sur deux béquilles ; je le revis à cette époque, il pleurait, en m'embrassant, de l'excès de son bonheur, et à un mois de distance, il mourait du choléra.

Où est encore ce pauvre Emile, le génie même de la sympathie? Un matin, par un soleil de mai, il marchait le long de la côte, le cœur joyeux, car la nature en fètesouriait autour de lui, et il allait faire une bonne

action. 11 s'assit au pied de la dune pour lire son journal. Au milieu de sa lecture, sa tête tomba sur son genou ; on crut d'abord qu'il dormait, on le secoua pour le réveiller, il était mort; ce doux soleil de printemps l'avait frappé d'apoplexie.

La vague a effacé depuis longtemps la trace de mon pied, sur cette plage où j'ai marché si souvent à côté de qui ne marche plus sur cette terre d'ironie. La maison de mon enfance est encore debout, mais sombre et dépaysée au milieu de l'architecture vaniteuse de la nouvelle cité. Les hirondelles la reconnaissent encore, dans ce grand changement de pierres, et viennent toujours y faire leur nid avec la même confiance dans son hospitalité. J'ai compris là le culte de la tradition. Je sais maintenant combien la transformation peut contenir de tristesse. Apôtres du progrès, soyons donc indulgents pour les attristés du passé.

Et pourtant, lorsque je touche ce sol, j'oublie que la vie a été sévère et que l'âge en presse déjà le ressort. Je rentre en grâce avec la destinée, je retrouve comme une seconde jeunesse. Après avoir retrempé mon âme à sa source, je reprends d'un cœur ferme ma place dans la mêlée.

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