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La naissance de l'élément comique dans 1e théatre religieux

L’étude des éléments comiques qu’on relève dans le théâtre religieux est étroitement liée à celle du théâtre comique en général, et c’est sans doute pourquoi les historiens littéraires les ont jusqu’ici confondues. Ils semblent d’accord pour admettre que la farce proprement dite et ces sortes d’intermèdes, que renferment les mystères et les miracles, ont une même origine, et qu’il faut aller la chercher en dehors de l’Eglise.

Voici comment s’exprime l’homme le plus compétent en France, M. Petit de Julleville, dans une publication récente (. Hist . Igue litt. franc., II, 412) : « Comme il fallait avant « tout que les spectateurs ne s’ennuyassent point à la repré- « sentation, de bonne heure on coupa la sévérité des récits « et de la morale évangélique par des intermèdes plai- « sants; les valets, les paysans, les mendiants, les bour- « reaux, les aveugles, chanteurs de chansons, et surtout les « fous, diseurs de quolibets et de satires, furent chargés <( d’amuser le peuple, pendant que Jésus, Notre-Dame, les « apôtres et les saints restaient chargés de l’instruire et de « l’édifier. Les deux éléments dramatiques ne furent pas « précisément mêlés , en ce sens que chaque personnage « demeura purement sérieux, ou purement plaisant; mais « ils furent étroitement juxtaposés, tantôt par la succession « de scènes toutes plaisantes, tantôt par le rapprochement

M. WILMOTTË

(( dans la même scène de personnages sérieux et de per- « sonnages bouffons ».

Plus loin, M. Petit de Julleville insiste sur le caractère adventice des éléments comiques dans le théâtre religieux. Il parle de « véritables farces singulièrement introduites « entre deux scènes toutes religieuses ». Voulant les caractériser, il ajoute qu’elles tiennent du fabliau qu’elles ont « d’ailleurs remplacé dans le goût populaire, quoiqu’on ne « trouve pas, entre le fabliau et la farce, les traces d’une « filiation bien suivie 1 ». Ailleurs encore, M. Petit de Julleville écrit ceci ( Ibid ., II, 403) : « Le mystère... ne pouvait « se développer librement... l’élément comique s’y mêla « surabondamment, mais pour ainsi dire juxtaposé , sans « pénétrer et animer le fond de l’œuvre ». Enfin, ayant (p. 437) à se prononcer sur l’ancienneté du théâtre comique en France, le même auteur paraît pencher pour une date relativement récente : «... Les jongleurs, dit-il notamment, « n’étaient pas proprement des comédiens ; c’est par excep- « tion qu’ils ont pu débiter, sur une scène de hasard, « quelques facéties dialoguées. En tout cas, leur répertoire « comique, s’il exista jamais, a entièrement disparu ».

En Allemagne, j’ai relevé des opinions identiques. Le dernier historien du théâtre moderne, M. Creizenach, dans son beau livre, Geschichte des neueren Drainas , se prononce avec netteté contre le caractère organique des scènes joyeuses mêlées à l’action pathétique des mystères : « En « étudiant, dit-il, mainte scène comique dans le théâtre « religieux, nous avons comme l’impression que les auteurs « ont eu devant les yeux des motifs de farces ; c’est le cas

1. M. des Granges est plus affirmatif ( De scenico soliloquio, 75); il croit que l’une des sources de la farce est le fabliau , dramatisé peu à peu, et il cite, comme des échantillons du genre en voie d’évolution : le Sermon joyeux de bien boire et le Gaudisseur et le sot (p. 77), où déjà le dialogue s’est introduit à côté des traits ordinaires du Sermon joyeux ; le Vendeur de livres qui « sine dubio soliloquium olirn fuit, nunc ad theatrum magis conveniens », etc. Des mystères, pas un mot.

LA NAISSANCE DE l’ÉLÉMENT COMIQUE

« notamment pour les marchands de parfums dans le miracle « des hosties et aussi dans les scènes entre Caïn et son valet « dans les Towneley mysteries » (p. 452). Pour lui, la farce n'est qu’un épisode, elle a « toujours le caractère exclusif « d’une anecdote dramatisée » (p. 388). Quand le même auteur rencontre dans les drames religieux la scène du mendiant et de son guide, il invoque la farce tournaisienne de l’aveugle et du garchon pour en conclure « que dans les «.mystères français les figures traditionnelles du mendiant « aveugle etde son conducteur ontétéprisesdansle drameproa fane, de même qu’en Allemagne le médecin et son serviteur « (p. 405) en sont sortis pour figurer dans le théâtre religieux.

M. Vogt, qui a consacré une étude particulière au théâtre allemand du moyen âge dans le Grundriss der Germanischen Philologie (I, 396, sq.) se montre d’abord beaucoup plus réservé ; il semblerait même qu’on pût induire de son langage qu’il croit à la naissance de l’élément comique au cœur même du drame sacré ; mais, plus loin, le point de vue traditionnel reparaît, et il est question de T « Einmischung possenhafter Scenen in die geistlichen Spiele », ce qui laisse supposer que M. Vogt se rallie aux thèses traditionnelles. Il ne faut pas s’étonner vraiment si une doctrine, patronnée par tant de spécialistes, a fait fortune et a pénétré dans les livres de vulgarisation et les manuels en toutes langues. On n a pas été frappé des difficultés qu’elle soulève, et qu’elle ne résout pas ; on ne s’est pas demandé si elle avait pour elle l’autorité de l’histoire, et, malgré l’absence de témoignages précis et de textes formels, on l’a rééditée sans scrupules un peu partout.

Pourtant, si l’on veut prendre la peine d’y réfléchir, on constatera que, à bien des égards, cette thèse est en contradiction avec les données d’une enquête comparative. Pour en admettre le bien fondé, il faut, en effet, supposer : 1° que l’inoculation de l’élément comique a eu lieu partout dans des conditions analogues, et comme après avoir été l’objet

M. WILMOTTE

d’une délibération préalable; 2° que, une fois l’opération accomplie, on a prestement fait disparaître toute trace des matériaux non utilisés 1 . Nous n'avons, en effet, aucune preuve qu’aux xne et xme siècles les sujets plaisants, qu’on aurait intercalés dans les représentations du drame religieux, aient existé indépendamment de celles-ci2. Et c’est pourtant ce qu’il faut admettre, si l’on se range à l’opinion des savants que j’ai cités. Il faut admettre, par exemple, qu’il y avait dès l’an 1200, sinon antérieurement, un répertoire de farces à deux ou trois personnages, dans lesquelles un médecin et son serviteur, un aveugle et son guide, un marchand de parfums et sa femme ou son valet échangeaient des propos plus ou moins bouffons, mais sans rapport aucun avec la liturgie dramatisée.

Mais il est une autre démonstration qu’il conviendrait encore de faire, si l’on adopte cette hypothèse ; c’est que dans la liturgie dramatisée elle-même, à cette date, et même plus tôt, on n’observe pas des germes de comédie, déjà aisément reconnaissables dans la contexture de l’œuvre, et qu’avec la meilleure volonté du monde on ne peut prétendre avoir été apportés dans celle-ci.

Cette double démonstration, à la fois positive et négative je suis bien sûr qu’on ne tentera pas de la faire.

En revanche, il ne serait pas difficile de prouver : 1° que les seuls sujets traités dans la note comique dès 1200, et

1. Si l’on soutient, avec M. des Granges, que des fabliaux ont donné naissance à la farce à plusieurs personnages, on est forcé de chercher l’explication de ce fait étrange, la disparition totale des fabliaux qui ont fourni la matière de ces farces. Voici ce que dit à cet égard l’auteur précité (p. 84) : « Sed cum... homines magis atque magis narrationes derelinque- « rent, ut ad scenicas formas se totos conferrent, tum omnino in oblivio- « nem depellebant fabellas quarum haberent recentioren et sibi aptiorem « scenicam fabulam. » C’est une façon commode de sortir d’embarras.

2. Qu’il y ait eu des représentations à sujet comique dès le xmc siècle et peut-être antérieurement, c’est une autre affaire. Voyez Stengel, Zs. f. fr. Spr. u. Lilt. XX, 14. Je m’occuperai plus loin de la farce tournaisienne de Yaveugle ei de son garçon, qui date probablement de 1277.

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