Du Ménil, p
et à prendre des précautions ; mais quand ils ont découvert le magot, leur joie éclate :
Oh ! quanta exulta tio !
Haec area, magno gaudio,
Se reserari voluit,
Et se nobis aperuit !
Ce ton reste celui du dialogue que le saint a plus loin avec les voleurs ; ils se querellent, l’un d’eux s’opposant à la restitution du butin, l’autre répliquant:
Est melius hoc vobis reddere Quam sic vitam pendendo perdere.
Jean Bodel n’a eu qu’à développer ces indications pour donner à son drame l’intensité de vie dramatique, qui en rend la lecture encore attrayante aujourd’hui, de sorte que dans ces exemples pris à la dramatisation de la vie des saints, comme dans ceux que j’ai empruntés aux jeux de Noël, la tradition liturgique suffît à nous rendre compte des développements comiques, ou simplement pittoresques, du drame des xive et xve siècles.
J’ai, au début de cette lecture, insisté sur deux points renfermant, à mon sens, tout ce qu’implique la démonstration du caractère organique des éléments divertissants, tels qu’on les observe dès le xme siècle dans le drame religieux. Ces deux points, permettez-moi de le redire, sont les suivants : 1° les sujets d’ordre comique de 1200 à 1400 sont tous pris dans les mystères, ou du moins s’ÿ retrouvent ou peuvent légitimement s’y retrouver ; 2° les mystères et les miracles ont de très bonne heure donné lieu à des développements d’ordre très profane, sans qu’il soit nécessaire d’admettre l’introduction d’un élément adventice.
Le premier point est un point de fait; les textes et les témoignages qui s’y rapportent sont trop connus pour insis-
M. WILMOTÏE
ter. Sur le second point je n’ai non plus rien à ajouter, car ce que j’ai dit de la Nativité et du jeu de saint Nicolas peut s’appliquer aux autres sujets, empruntés à la vie deJésuset à celle de sa mère ou de ses disciples et de ses martyrs.
La Passion proprement dite fournit une matière plus qu’abondante à des développements très profanes. C’est qu’en mettant en scène toute une société, dont le goût anachronique du temps a fait une société française, ou allemande, ou anglaise des xme, xive ou xve siècle, on devait forcément peindre non seulement des êtres auxquels leur mission ou leur rang ou l’ardeur de leur haine ou de leur foi prêtait une sorte de grandeur intangible, mais aussi des humbles, des incrédules, une foule ignorante et hurlante, des instruments de tous les crimes et de toutes les vindictes : soldats, geôliers, serviteurs, messagers, etc.
De fait, c’est à ceux-ci que, de bonne heure, va s’attacher l’esprit railleur de nos aïeux. Déjà, nous l’avons vu, dans le drame liturgique figure un nuntius qui rapporte au roi Hérode les bruits circulant au sujet du voyage des trois souverains venus d’Orient. C’est encore lui qui va, de la part de son maître, prier les trois pèlerins de se rendre à sa cour; c'est encore lui qui, plus tard, annoncera que les magi ont éludé l’invitation de repasser par cette cour. Le personnage deviendra promptement comique ; de même, le marchand de parfums qui, sous le nom de unguentarius , vend ses drogues aux trois Marie, apparaît, pour la première fois, dans un processionale latin de Prague, au xme siècle1; il sera à son tour un élément nécessaire et divertissant des drames de la résurrection en langue vulgaire ; qu’il s’agisse donc du noyau liturgico-dramatique qu’a constitué la com-
1. Voyez Lange, op. cit., p. 148, sq. Comp., p. 166 : « in Prag XVII tri t— « der Salbenkramer aktiv auf, der einzige Fall bei der liturgisch-dramat- « tischen Osterfeier ; der Salbenkramer ist in der weiteren Entwickelung « in den Osterspielen in den betrefïenden Landessprachen eine stehende « Rolle. »
mémoration de la naissance du Sauveur, ou bien de celui qui se rattache à sa mort et à sa résurrection, l’élément comique est en germe dans les premiers développements scéniques qu’a connus l’Eglise, comme ces développements sont, en quelque sorte, latents dans la liturgie.
M. Wilmotte,
Professeur à l’Université de Liège.