LE PROBLÈME DU RETOUR AU NID
Je commencerai par appliquer l'analyse expérimentale au problème du retour au nid.
Un travail sur les fourmis, dû à l'Américain Turner (1907), se présente comme un modèle à suivre.
Certes ce ne sont pas les observations sur ces insectes qui font défaut; il y a déjà longtemps que Lubbock a écrit tout un livre sur leur psychologie; mais le plus souvent on s'était contenté d'interpréter leurs actes, en faisant intervenir nos pensées et notre faculté de raisonnement, nos sentiments, nos qualités morales...; on décrivait en bloc les « habitudes », les « instincts «, les « mœurs », les manifestations de V « intelligence ». Aujourd'hui on a souci d'essayer de faire l'analyse des phénomènes que l'on décrit.
A ce point de vue le travail de Turner est conçu dans un esprit vraiment scientifique. Tout d'abord l'auteur opère sur de nombreuses espèces de fourmis ayant dans la nature des conditions de vie
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et des habitudes différentes. De plus, Turner procède par l'observation et l'expérimentation, sans qu'aucune idée préconçue, aucun parti pris, n'influe sur les conclusions déduites de l'ensemble des faits. Il s'applique surtout à résoudre le problème du retour au nid.
Le retour au nid, voilà une question qui a fait couler des flots d'encre. Certains l'ont résolue d'une façon très simple, trop simple, en invoquant un instinct particulier, un « homSng instinct » qui guiderait infailliblement un animal vers son gîte. Turner n'admet pas cette hypothèse, car il voit fréquemment les fourmis perdre la piste et errer dans toutes les directions à deux pas de l'entrée du nid. Il se pose alors la question, l'éternelle question : s'agit-il d'une combinaison de tropismes ou bien d'une association de sensations, et il rejette la première hypothèse pour adopter la seconde. Il ne s'agit pas de tropisme, comme Tavait voulu Bethe : pour le négateur de la psychologie animale, les fourmis seraient guidées par une piste odorante. Selon Turner, ces insectes, dans leurs premiers passages, ne retrouvent le nid que par hasard, en tournoyant longtemps auprès de lui, et c'est seulement après plusieurs sorties, par association de diverses impressions perçues au cours des maraudes, par souvenir de certains points de repère tels qu'irrégularités de la surface 4u sol, limites de l'ombre et de la lumière, par expérience en un mot, qu'elles arrivent dans la suite à s'orienter facilement.
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DE l'analyse en PSYCHOLOGIE COMPARÉE 243
Les fourmis sont capables d'apprendre et auraient une mémoire associative. Turner cherche à baser cette opinion sur de nombreuses expériences. Il n'essaie pas de faire résoudre des problèmes trop compliqués à ses animaux ; il leur apprend à se servir d'un marchepied, à monter et à descendre des pentes diversement inclinées et diversement éclairées,
Turner conclut : Dans leur retour au nid, les fourmis ne sont pas guidées par des tropismes, mais par une expérience individuellement acquise, à la suite de la formation d'associations, où interviennent les stimulants olfactifs, tactiles, mécaniques, visuels. Parmi ces stimulants, tous n'ont pas la même importance, la même. « valeur psychique » : les uns sont simples, d'autres composés, les uns primitifs, d'autres dérivés; mais tous contribuent dans une mesure plus ou moins large au retour au nid : cet acte est ainsi fort compliqué, et non pas, comme on a voulu le faire croire, une réponse directe à quelque stimulant du milieu extérieur.
De très curieuses observations de Ch. Ferton (1905) sur des insectes mellifères ou ravisseurs voisins des abeilles sont intéressantes à rapprocher de celles de Turner. L'auteur étudie surtout les osmies, insectes qui nidifient dans des trous du sol, dans des bouts de roseau creux, dans diverses coquilles vides; avec des feuilles mâchées, les osmies forment une pâte qui leur sert à revêtir l'intérieur des trous, la surface extérieure des coquilles...;
en outr^ elles tapissent des pétales de diyerses fleurs les petites chambres où elles vont déposer leurs œufs. — On a voulu voir, dans ce fait, une manifestation esthétique de la part des insectes I — II constate qu'on a exagéré beaucoup la fixité des prétendus « instincts » : les associations anciennes peuvent souvent être remplacées par des associations nouvelles. Si les instincts étaient immuables, les expériences sur la mémoire associative des insectes ne donneraient que peu de résultats.
Ferton signale un fait très curieux relativement au retour au nid. Une coquille, placée primitive-
FiG. 38.
Diverses étapes parcourues par une osmie dans les expériences de Ferton. En M. se trouve une plante visitée souvent par l'insecte ; en A, la coquille où il nidifie ; il va souvent de A en M, et inversement. Après avoir déplacé la coquille en B, puis en C, le chemin parcouru, au lien d'être MO, est d'abord MABC, puis an bout d'un certain temps, le chemin représenté par des traits et des po'mts; l'insecte dévie comme pour aller vers B, mais n'y va pas.
ment en A (fîg. 38), est transportée successivement en B, en C, en D; l'insecte se rend souvent en M pour fabriquer une pâte végétale; il revient à la coquille en passant par A, B, G, D; à la longue, il omet de passer par B, puis par A. Il y a une mémoire des emplacements antérieurs du nid, qui