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PROBLËME DE LA RECONNAISSANCE DES OBJETS

Après avoir examiné, très sommairement, le problème de la reconnaissance des chemins, je vais envisager un problème parallèle, qui a aussi beaucoup préoccupé les psychologues : celui de la reconnaissance des objets, par exemple reconnaissance des coquilles par les bernards-l'ermite ou pagures.

Ceux-ci sont des crustacés à dix pattes, assez semblables à des homards en miniature, qui, se trouvant sans abri au fond de la mer, se sont logés dans les cavités naturelles de certains corps qu'ils promènent avec eux et dans lesquels ils rentrent quand ils sont menacés. Ces corps sont le plus souvent des coquilles vides enroulées en hélice comme celles de l'escargot, quelquefois des tubes fabriqués par d'autres animaux, des pierres excavées, des bois perforés et même des éponges. L'abdomen qui a une protection très efficace est devenu mou.

Par leurs mœurs curieuses, les pagures ont attiré l'attention des observateurs depuis la plus haute antiquité. Ce qui a le plus frappé l'imagination des hommes, c'est que ces animaux ne vivent pas seuls; sur la coquille qu'ils habitent peuvent

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être fixés une foule d'organismes : éponges, alcyons, bryozoaires incrustants, hydraires, formant une sorte de manteau vivant, actinies ou fleurs de mer aux couleurs brillantes et qui brûlent comme des orties; à l'intérieur se promène une néréide, ou ver annelé au corps souple et ondulé, « armé le long des flancs de faisceaux de lances, de piques et de poignards ». Le crustacé est protégé par l'actinie et par la néréide : la première, par son contact brûlant, éloigne beaucoup d'ennemis comme les tortues et les poulpes; la seconde blesse mortellement les animaux qui s'aventurent dans la coquille; malgré cela, quelques petits crustacés trouvent le moyen de s'installer sur le corps du bernard et d'y vivre en parasites, subissant d'ailleurs toutes les déchéances qui caractérisent ce mode d'existence. L'actinie et la néréide retirent aussi un profit de l'association : elles peuvent se nourrir plus facilement; menant la vie errante du pagure, elles ont plus d'occasions de rencontrer des proies que celles qui vivent aux rochers ; souvent elles empruntent quelques morceaux aux repas du crustacé. On ne s'est pas contenté de constater les bénéfices réciproques de cette association entre animaux si disparates ; poussé par un besoin qui nous conduit à idéaliser, non seulement nos propres actes, mais encore ceux des animaux, on a vu dans les faits précédents des marques indéniables d'une amitié réciproque ; des récits fort touchants nous montrent les relations du pagure et de l'actinie.

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Tel est celui du lieutenant-colonel StuartWorlley, rapporté avec enthousiasme par Van Beneden dans son livre, les Commensaux et les Parasites : « Le pagure ne manque jamais d'offrir, après la pêche, les meilleurs morceaux à sa voisine, et s'assure très souvent dans la journée si elle n'a pas faim. Mais c'est surtout quand il s'agit de changer de demeure qu'il redouble de soins et d'attention. Il manœuvre avec toute la délicatesse dont il est capable pour faire changer l'anémone de sa coquille ; il vient à son aide pour la détacher, et si par hasard la nouvelle demeure n'est pas goûtée, il en cherche une autre, jusqu'à ce que l'actinie soit complètement satisfaite. »

Tout cela est très beau, mais c'est de la pure imagination.

Voici, par opposition, ce que m'a donné l'observation rigoureuse des faits en ce qui concerne les relations du pagure et de sa coquille (1903).

Je ferai d'abord une remarque, qui a son importance pour la thèse que je soutiens ici, celle de la prédominance dans le psychisme du facteur visuel; jamais je n'ai vu un pagure diriger ses mouvements vers une coquille qu'il percevrait à distance ; il semble que les yeux ne jouent aucun rôle actuel dans l'exploration de la coquille : celle-ci se fait aussi aisément quand on a supprimé leurs réceptions. Lorsqu'un pagure, Pagurus bevnhardus du moins, rencontre une coquille, c'est par hasard, et pas autrement.

La sensibilité tactile du crustacé est merveil-

leuse : il suffit que rextremilé d'une patte vienne toucher la surface de la coquille pour que l'animal vienne appliquer son corps contre cette surface. La même réaction se produit toutes les fois qu'il s'agit d'une surface calcaire rugueuse.

Mais c'est alors qu'intervient la forme géométrique de la surface. Quand la coquille est globuleuse, le crustacé l'enveloppe de son corps qui se courbe en une demi -circonférence et de ses longues pattes arquées, puis les pinces qui prennent appui vers le bas font tourner la sphère sur elle-même, de manière à amener l'orifice en position convenable. Rien n'est plus curieux que de voir les jeunes pagures imprimer un mouvement de rotation aux coquilles des littorines qu'ils rencontrent : l'opération est effectuée en un clin d'oeil. Elle devient plus difficile avec une coquille conique, et elle s'elîectue alors par divers procédés.

Dans tous les cas, lorsque le pagure aborde l'ouverture de la coquille, ou péristome, le corps se trouve appliqué, la tête en bas, sur une surface courbe. Il y a là une attitude spéciale à laquelle semble correspondre un ensemble de sensations musculaires particulières. Quand le crustacé est sur la coquille et qu'il a pris cette attitude, il se met à enfoncer ses pinces dans la cavité de la coquille, comme s'il voulait l'explorer, et c'est seulement après qu'il se retourne et y fait pénétrer son abdomen.

Ainsi, depuis le moment où le crustacé heurte

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> une coquille jusqu'au moment où il y installe son

A abdomen, il exécute une série bien définie de

• mouvements et passe par une série déterminée

J d'attitudes ; un mouvement entraîne le suivant, une

attitude entraîne la suivante.

Il en résulte qu'on peut, en quelque sorte, « tromper » les pagures : 1° Placés sur un caillou rond, ou sur une boule de bois, ils y appliquent leur corps, le font tourner dans tous les sens, s'acharnant à trouver un orifice qui n'existe pas. Sur une valve d'huître un peu bombée, ils cherchent également un orifice; 2° Quand un bernard-I'ermite rencontre l'entrée d'un trou quelconque, deux cas peuvent se présenter. Si l'orifice est au bas d'une surface courbe, l'animal explore la cavité et y place souvent son abdomen. Dans le cas contraire, la réaction est toute différente : le crustacé ne s'installe pas dans le trou, même si son orifice est garni d'un anneau calcaire, même si le trou est constitué par une coquille enfoncée par sa pointe dans l'argile. Dans ce dernier cas, l'animal peut fouiller autour de la coquille, la dégager, la renverser, et, après avoir effectué la série des mouvemeKs habituels à sa surface, y pénétrer.

Nous venons de voir que les pagures se comportent comme de véritables automates. Il suffit qu'un bernard-I'ermite rencontre une coquille ou un corps de forme semblable pour qu'il effectue toute la série des mouvements décrits, et cela le plus souvent sans qu'il y ait nécessité, alors que le

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crustacé est déjà logé confortablement dans une coquille appropriée.

Il y a dans le cas des pagures des associations très parfaites de sensations tactiles et musculaires ; mais ce qui manque dans ces associations ce sont les éléments visuels. Aussi, ces associations, quoique assez complexes, rappellent beaucoup celles des animaux inférieurs : acquises lentement, remontant loin dans le passé, elles ont une fixité beaucoup plus grande. Elles n'ont pas cette mobilité des associations où figurent les éléments visuels, c'est-à-dire où interviennent les images des objets.

Les pagures, dans les actes considérés, sont des automates, et on ne trouve guère chez eux ce qu'évoque le nom de psychisme. Pourtant ces actes rentrent dans la catégorie des actes psychiques définis objectivement par la « mémoire associative ». Il y a incontestablement fusion de sensations diverses, présentes et passées. Mais dans ces associations ne figurent pas les sensations visuelles.

Me voilà revenu à une idée qui m'est particulièrement chère en psychologie animale; celle-ci : parmi les éléments des associations sensorielles, il en est qui ont une valeur psychique plus grande que les autres, les sensatio7is visuelles.

Le psychisme résiderait, selon moi, moins dans la complexité des associations, que dans l'intervention de certains facteurs. Les associations où figurent des éléments visuels sont plus variées et

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plus mobiles que les autres. Elles simulent parfois au moins quelques caraclères de ce qu'on est convenu d'appeler 1' « intelligence »,

§4.— RELATIONS DES INSECTES ET DES FLEURS.-. HABILLE- MENT DES CRUSTACÉS PAR LES ALGUES.

Cette vue va trouver son application dans l'examen du problème de la reconnaissance des fleurs par les insectes. Les associations de sensations vont intervenir ici encore, mais les sensations visuelles, colorées, vont prendre une prédominance, au point de suffire souvent à elles seules, ou presque, à provoquer les réactions des insectes vis-à-vis des fleurs.

La question des insectes et des fleurs est une de celles qui ont donné lieu aux recherches très nombreuses et aux discussions les plus passionnées. Récemment Joséphine Wéry, étudiante de Bruxelles, élève des botanistes Errera et Massart, dans un mémoire des plus intéressants (1904), a fait l'exposé historique complet de la question, insistant sur les discussions qui se sont élevées et qui se sont poursuivies pendant un temps très long entre Plateau et Forel : Plateau pensant que les couleurs ont un rôle peu important, tenant surtout pour l'attraction par les parfums; Forel soutenant l'opinion contraire, et reprochant, en somme, à Plateau d'avoir trop tenu compte des tropismes et pas assez des phénomènes de mémoire associative. On trouve ici encore les deux

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altitudes opposées, que j'ai signalées en commençant ce chapitre. C'est un des grands mérites de Forel de n'avoir pas confondu des phénomènes aussi différents que les tropismes et les phénomènes associatifs, et d'avoir bien compris la genèse des phénomènes associatifs.

Par des expériences méthodiques et ingénieuses, Joséphine VVéry a montré que Forel avait raison contre Plateau. Elle enlève aux fleurs leurs corolles, et celles-ci attirent beaucoup moins les abeilles. En revanche les fleurs artificielles exercent une attraction marquée. De plus, les fleurs vivement colorées, mais inodores ou à odeur faible, attirent manifestement beaucoup plus que les fleurs ternes odoriférantes. L'action du parfum seul est beaucoup moins efficace dans l'attraction que celle de la seule coloration vive. Le miel n'attirerait pas les abeilles. Mais Gaston Bonnier, dans de belles recherches, a montré que les choses sont plus complexes encore.

On voit toute l'importance du facteur visuel. Parler d' « attraction » par les couleurs n'est qu'une façon de s'exprimer, commode. En réalité, il ne s'agit pas d'un tropisme ; les sensations colorées sont combinées, ou, tout au moins, l'ont été, avec les sensations odorantes, avec d'autres sensations visuelles (objets voisins), avec les sensations musculaires. Il y a lieu de tenir compte de l'emplacement des fleurs. D'après Giltay, des abeilles visitent un coquelicot; tout à coup on enlève les pétales de la fleur, et, pendant un cer-

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tain temps, les insectes continuent à visiter ce coquelicot.

Nous voyons la prédominance des phénomènes associatifs chez les crustacés et les insectes ; nous saisissons les mécanismes des réactions de ces ' animaux vis-à-vis de certains objets qui les entourent : coquilles, fleurs... Ces objets, qu'en connaissent-ils en réalité ? V^raisemblablement encore peu de choses ; souvent la réalisation d'une seule de leur qualité suffît pour les « tromper » : vis-à-vis d'une boule de bois, le pagure se comporte comme vis-à-vis d'une coquille ; vis-à-vis d'un disque coloré, l'insecte commence à se comporter comme vis-à-vis d'une fleur...

Malgré cela, beaucoup d'auteurs représentent les crustacés et les insectes comme des personnages humains, ou peu s'en faut, mus par les mêmes mobiles que nous et qui connaîtraient les objets du milieu extérieur comme nousmêmes. Un fait, connu depuis longtemps, qui a été l'objet d'un mémoire très remarquable d'Aurivilius, et qui est devenu le thème à de nombreuses variations anthropomorphiques, c'est celui de l'habillement des crustacés par des algues de diverses couleurs.

Certains crabes, dits araignées de mer, saisissent avec leurs pinces les divers corps q.ui les entourent : des algues surtout, mais aussi des éponges, des hydraires, des ascidies, ou même des débris de coquilles, du papier, des chiffons, des fils,

et ils les plantent sur des crochets à la face dorsale de leur carapace. Dans l'obscurité, il n'y a aucun choix des corps employés : des mouvements complexes de flexion des pinces s'effectuent en quelque sorte automatiquement, depuis le moment où la pince touche l'objet jusqu'au moment où celui-ci se trouve accroché. La section des yeux, l'ablation du cerveau n'ont aucune influence sur cet automatisme. Mais il n'en est pas de même en ce qui concerne un autre phénomène superposé au premier : celui du o choix des couleurs », comme on dit, peut-être un peu improprement. Aurivilius avait bien mis en évidence les deux faits suivants : 1" dans un milieu où prédominent des algues d'une certaine couleur, rouge par exemple, les crabes « choisissent » ces algues, et non les autres (vertes, brunes), pour les planter sur leur dos ; il y aurait là une sorte de déguisement qui permettrait à l'animal de se dissimuler, un cas de mimétisme; 2* quand des crabes, déjà revêtus d'algues d'une certaine couleur, se trouvent dans le voisinage de flaques d'eau, renfermant les unes des algues d'une couleur, les autres des algues d'une couleur différente, ces crabes « choisissent » l'emplacement dont la couleur est en harmonie avec celle de l'habillement.

Les auteurs aux tendances « psychologantes » n'ont pas manqué de dire que les crabes savent distinguer les couleurs, qu'ils choisissent celles qui sont les plus aptes à 'es rendre invisibles, que ce

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choix esl un acte volontaire de la part de l'animal. Le mot « volonté », si vague même dans la psychologie humaine, devient dans bien des cas une explication suffisante.

Récemment, un auteur polonais, Romuald Minkiewicz, a repris la question de l'habillement des crabes. Bien qu'il ait déclaré : « Dans la question, dont je m'occupe, je n'ai pas de précurseurs...-, tout ce qu'on trouvera dans l'exposé qui suit, les faits, la méthode d'analyse et la manière d'envisager les faits, — tout est nouveau, » Minkiewicz n'a, en somme, fait que vérifier les faits connus au moyen des méthodes déjà pratiquées. A l'instar d'Hermann Fol, Minkiewicz a fourni à ses crabes des bandelettes de papier de couleur, et il a retrouvé ainsi les deux faits signalés par Aurivilius : ou bien le crabe s'habille avec la couleur du milieu environnant, ou bien, déjà habillé, il se fixe dans la -portion du milieu qui a la même couleur : dans un aquarium rouge-vert, les crabes rouges se placent dans la partie rouge, les crabes verts dans la partie verte. Donc, rien en cela de nouveau. Mais ce qui est vraiment nouveau, original, c'est l'interprétation; et celle-ci est complètement inadmissible. L'auteur fuit intervenir, pour explique;r une suite compliquée d'actes variés, un tropisme, un « chromotropisme » ; a-t-il bien compris la signification du mot « tropisme » ? Dire qu'il y a chromotropisme, c'est, par définition (et sans préjuger d'ailleurs de la nature physiologique du phénomène), dire que

l'animal ou tout àu moins un de ses appendices se place de telle façon qu'il reçoive de chaque côté de la ligne médiane la même quantité d'une lumière colorée. Or, quand un crabe s'habille avec des algues vertes par exemple, ni le corps, ni la pince, dont les positions dans l'espace varient constamment, ne réalisent ces conditions. Il est vraiment dommage que Minkiewicz n'ait tenu compte ni des phénomènes associatifs, ni des phénomènes de sensibilité différentielle ; cette dernière notion paraît lui échapper complètement. Partir des tropismes, et de là, par des complications progressives, en remontant la série animale, arriver jusqu'à l'intelligence de l'homme, voilà un rêve qui a séduit bien des esprits, — au point de faire commettre beaucoup d'erreurs de faits et d'interprétations. On est toujours séduit par la simplicité de certaines explications, mais là n'est pas toujours la vérité.

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