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L INSTINCT

l'autre mot : intelligence. C'est la position élémenlaire du problème, et rien de plus. Non seulement cela n'explique rien, mais cela s'oppose même à toute explication. Si l'instinct et l'intelligence ne sont pas des phénomènes de même ordre, réductibles l'un à l'autre, le problème est insoluble et nous ne saurons jamais ni ce que c'est que l'instinct, ni ce que c'est que l'intelligence. »

« Dans cette opposition vulgaire, ajoute de Gourmont, on sous-entend assez naïvement que les animaux sont tout instinct et l'homme tout intelligence. Cette erreur^ purement de rhétorique, a jusqu'ici empêché, non la solution du problème, qui semble fort lointaine, mais son exposé scientifique, »

Dans ses récentes Promenades philosophiques, Rémy de Gourmont montre l'automatisme envahissant l'activité de l'animal et celle de l'homme.

« L'automatisme est partout dans notre vie ; il en dévore une si grande partie qu'il nous en reste bien peu pour le domaine de la conscience... Des vies très uniformes, dénuées de tout incident, se déroulent à la limite de l'automatisme. La civilisation, en améliorant les conditions quotidiennes de l'existence, en assurant une sécurité plus grande, développe les tendances de l'homme à un certain automatisme. Le collectivisme intégral, imaginé par des rêveurs, conduirait l'humanité à une vie de plus en plus automatique. Se laisser vivre, c'est glisser sur cette pente. Il ne faut pas

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se laisser vivre, il faut vivre et parfois désirer et parfois vouloir l'impossible... »

Laissant de côté l'instinct, nous aurons à tenir compte dans le chapitre qui suit de l'envahissement de l'activité animale par l'automatisme.

Maintenant que nous nous sommes débarrassés des concepts d' « instinct », de « volonté », nous allons pouvoir plus librement chercher à faire quelques hypothèses sur la marche de l'évolution du psychisme chez les animaux.

Nous devons tout d'abord nous laisser pénétrer par cette pensée que tous les animaux que nous observons et sur lesquels nous expérimentons, y compris les animaux les plus inférieurs, y compris le plus simple de tous, l'amibe, ont derrière eux tout un passé effroyablement long et compliqué. Nous ne pouvons que très difficilement nous faire une idée de ce qu'ont pu être les débuts de la vie à la surface de la terre, et le passé ne nous apparaît que d'une façon tout à fait confuse et incertaine.

Cependant quelques savants, Serres, Fritz Mûl- 1er, Hœckel enfin et surtout, ont réussi à persuader les biologistes qu'il est possible d'avoir une vision

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netle du passé du monde animal. Pour eux, les formes successives par lesquelles passe l'individu au cours de son développement ne seraient autre chose que l'image, plus on moins effacée, des formes ancestrales sous lesquelles l'espèce s'est graduellement développée dans le temps.

Cette vue hypothétique, qui se conciliait assez bien avec le Darwinisme, s'est trouvée érigée en une des lois fondamentales de la biologie. Giard, le premier, l'a ébranlée, et Oscar Hertwig vient d'y apporter une correction essentielle, qui, au dire de Keibel, tend à rien moins qu'à faire disparaître la loi elle-même.

La (( loi biogénétique fondamentale », — c'est ainsi qu'on l'a désignée, — paraît encore moins applicable dans le domaine des mouvements que dans celui des formes. Et je crois qu'on fera bien de renoncer à chercher chez les animaux unicellulaires les secrets de la vie psychique des animaux supérieurs.

Je ne m'occuperai ici que des animaux pluri-' cellulaires qui possèdent déjà au moins une ébauche du système nerveux central.

Ces animaux sont déjà des organismes merveil- .eusement agencés, doués de certaines possibilités motrices, ayant emmagasiné déjà une quantité notable d'énergie latente ; quand les divers stimulants agissent sur eux, ils ne font guère que déclancher des mécanismes préexistants.

Si le système nerveux central des invertébrés n'a souvent qu'un rôle accessoire dans la production

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des réflexes, il a le rôle principal dans la formation des phénomènes associatifs. C'est surtout grâce à lui que les sensations de divers ordres et ayant leur point de départ dans les divers segments du corps peuvent se fusionner au sein de l'organisme.

L'histoire de l'évolution du psychisme, d'où est sortie l'intelligence, c'est celle des associations de sensations.

Les actes des animaux qui ont leur point de départ dans ces associations correspondent assez bien à l'idée qu'éveille en la plupart de nous le mot « psychisme », mot qui offre moins d'inconvénients que ceux d' « intelligence », de « raison », de « volonté », d* « instinct », à la condition expresse qu'on ne l'oppose pas au mot « mécanisme ». On a vu primitivement dans 1' « âme », dans la « Psyché » des animaux, un pouvoir coordinateur régissant « les connexions entre les connexions externes et les connexions internes » ; ce (Ju'on a appelé « actes psychiques » chez les animaux s'explique en général fort bien par les phénomènes associatifs où interviennent des sensations variées. En tout cas, il me paraît illogique d'appliquer ce mot dans le cas d'un acte partiel (réflexe), ou même dans celui d'un acte global (tropisme), où il n'y a pas fusion des diverses sensations de l'être.

Les phénomènes associatifs occupent une large place dans l'activité de l'organisme depuis les animaux inférieurs jusqu'à l'homme. Quoiqu'ils soient soumis partout à certaines lois générales,

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iis se présentent avec des aspects différents : parfois ils sont ce qu'on appelle communément des « instincts », parfois ils peuvent simuler ce qu'on est convenu d'appeler « intelligence ». Ici, plus que partout ailleurs, on voit combien est artificielle, défectueuse, cette opposition entre l'instinct et l'intelligence, combien les questions ont été mal posées dès le début.

Les phénomènes associatifs peuvent être considérés comme des mécanismes qui peuvent se perfectionner de diverses manières. Or, le perfectionnement des phénomènes associatifs dépend, d'une pari, du perfectionnement des organes récepteurs périphériques, dits organes des sens; d'autre part, du perfectionnement du système nerveux central.

Je voudrais insister un instant sur le rôle de la « sensibilité » dans la formation des phénomènes associatifs. Je crois que c'est une véritable aberration de la part des adeptes de l'école mécaniste allemande de ne vouloir pas parler de sensations chez les animaux inférieurs, de nier même ces sensations. Nier, voilà qui est exagéré ; on n'a pas le droit de le faire. Certes, on peut faire des réserves sur la nature des sensations chez les animaux inférieurs, et on ne doit pas les identifier avec celles de Thomme.

C'est un fait incontestable, et qui a servi de point de départ à Richard Semon pour sa théorie de la M Mnème », que tout stimulant qui s'exerce sur un organisme, végétal ou animal, simple ou coaiplexe, y laisse une trace plus ou moins pro-

fonde et durable ; ia stimulation, en quelque sorte, s'inscrit, se grave dans la matière vivante. Mais cette inscription, cette empreinte se fait plus facilement dans certaines cellules, dans certains tissus que dans d'autres ; le tissu le plus privilégié à cet égard est le tissu nerveux. Les empreintes dans la matière organique sont les « engrammes », dont la somme constitue la « mnème » ; les empreintes dans la matière nerveuse sont les « sensations » ; « engrammes » et « sensations » représentent deux degrés d'un même phénomène ; il n'y a pas une opposition à établir, surtout si l'on songe que l'animal unicellulaire le plus simple, l'amibe, a une composition chimique qui se rapproche beaucoup de celle des cellules nerveuses de l'homme ; et il est bien évident d'autre part que les sensations constituent elles-mêmes toute une échelle. Peu importe le mot que nous employons quand nous considérons les animaux inférieurs : « impressions >^, « engrammes », « sensations »; ce qui importe c'est le fait auquel correspondent ces mots, et qui n'est pas niable chez les animaux inférieurs. J'employerai le mot de « sensations », qui est plus familier que les autres.

Sans les sensations, on ne conçoit pas l'évolution dite psychique, que je vais retracer à grands traits. Pour Rémy de Gourmont, la solution du problème de l'instinct et de Tintelligence ne comporterait que deux formules ; « en choisissant, ajoute-t-il, on fait^ selon les cas, de l'instinct ou de l'intelligence, la graine ou la fleur d'une même plante, la

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sensibilité ». J'aime beaucoup cette manière de dire, qui montre l'importance primordiale de la sensibilité.

De plus, l'évolution de la sensibilité s'accompagne de l'évolution du psychisme. Avec le progrès des organes des sens, nous voyons les associations se compliquer de plus en plus ; le perfectionnement de l'œil, sa transformation en un appareil où peuvent se former les images des objets, s'accompagne de la première grande révolution psychique.

Avant de parler de celte révolution, il nous faut considérer les origines, c'est-à-dire les phénomènes associatifs chez les invertébrés inférieurs. Je vais insister sur quelques points importants :

i° Chez les animaux inférieurs : polypes, vers, ... les éléments qui peuvent entrer dans les associations sont peu nombreux et variés. La sensibilité, si elle n'est pas niable, semble du moins très rudimentaire. Il y a surtout des sensations purement chimiques qui se ramènent plus ou moins les unes aux autres, car dans la plupart interviennent plus ou moins la dessiccation et l'hydratation; quand les organismes vivent au contact d'une surface solide, les sensations tactiles peuvent prendre une certaine importance. Ainsi, une anémone de mer est sensible aux variations de l'éclairçment, à celles de Tétat de pureté, de concentration ou d'agitation de l'eau, à celles de la dessiccation..., à celles de la position dans l'espace, à celles de la

pression exercée par l'eau.,.; deux stiiiîuianls différents : insolation et concentration de l'eau par exemple, agissent, semble-t-il, de la même façon sur l'organisme (par dessiccation), et doivent produire les mêmes sensations.

2° Les diverses sensations, en petit nombre, et toujours les mêmes, ne peuvent donner lieu qu'à un nombre limité de combinaisons. Chez les animaux marins soumis aux oscillations de la marée en même temps qu'à la succession du jour et de la nuit, les diverses combinaisons se succèdent toujours dans le même ordre, se répètent rythmiquement. Il faut remarquer, à ce propos, que les sensations des animaux inférieurs sont, en grande partie, indépendantes des objets qui entourent les animaux; en somme, ceux-ci réagissent surtout vis-à-vis des forces générales qui s'exercent dans le monde extérieur : lumière, gravitation, oxygénation et désoxygénation, hydratation et déshydratation....

3° Chez les animaux inférieurs, chez lesquels les diverses sensations ne peuvent donner lieu qu'à un petit nombre de combinaisons, c'est, le plus souvent, dans un passé très lointain qu'il faudrait chercher la formation des associations actuelles de sensations. Ces associations, vu la répétition de générations en générations des mêmes complexes d'excitations extérieures, sont fortement gravées dans l'organisme. Aussi, ce qui frappe tout d'abord, quand on examine les animaux inférieurs, c'est la stabilité de ces associations, leur immuabilité. On

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modifie difficilement les habitudes des animaux inférieurs.

Toutefois, il ne faudrait pas croire à une immuabilité absolue. On peut, en se plaçant dans certaines conditions expérimentales, constater, dans certains cas, des associations nouvelles, lentes à se produire Il y a là un champ d'investigation.

Première révolution psychique. — Avec les animaux articulés (crustacés, insectes), et les mollusques supérieurs (céphalopodes), s'est produit, comme je l'ai montré précédemment, une première révolution psychique :

1° Entre autres organes, l'œil a subi un perfectionnement notable, est devenu un appareil où peuvent se former les images des objets. Nous n'avons aucun renseignement sur cette transformation dans le passé de l'appareil visuel; actuellement, elle nous semble s'être faite avec une certaine soudaineté : l'œil des trilobites, crustacés des temps primaires, atteint déjà toute la perfection que cet organe offre chez les articulés. Le perfectionnement de l'œil a eu un retentissement considérable sur la formation des associations de sensations,

2" Celles-ci sont devenues beaucoup plus variées et beaucoup plus complexes. Avec l'œil perfectionné, ^ut est changé. Un certain nombre des qualités des objets (diverses formes, couleurs...) vont fournir des éléments nouveaux pour les associations, éléments nombreux et variés. Les diverses

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sensations, étant beaucoup plus nombreuses et plus variées, peuvent donner lieu à un nombre considérable de combinaisons.

La multiplicité des combinaisons, leur complexité, marchent de pair, à mesure que les organes des sens se perfectionnent comme appareils récepteurs. Or, le psychisme est fait de cette multiplicité, de cette complexité. Aussi, on conçoit aisément que le perfectionnement de l'œil ait entraîné une véritable révolution psychique.

3* Beaucoup d'associations deviennent instables. — Constamment, au cours de la vie individuelle, il se forme des associations nouvelles; elles s'effacent assez rapidement, semble-t-il. Ce sont ces associations qui guident les crustacés et les insectes dans les milieux qu'ils « connaissent », par rapport aux divers objets qui constituent ce milieu. Transportés d'un milieu dans un autre, où les objets ne sont pas ordonnés de la même façon, ces animaux changent d'habitudes. Ce qui frappe maintenant, c'est l'instabilité des associations.

Afultiplicité, complexité, instabilité, voilà trois caractères corrélatifs des phénomènes associatifs chez les animaux qui possèdent un œil perfectionné. Avec les animaux articulés, les associations de sensations deviennent multiples, complexes, instables, et prennent une grande importance dans la vie de l'être.

Mais, toujours après une évolution, et surtout après une révolution, la réaction se fait sentir.

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C'est là réternelle loi qui s'oppose au progrès.

Cette réaction, nous la trouvons exprimée, racontée, en quelque sorte, dans les deux lois fondamentales qui régissent les phénomènes associatifs (chapitre XXI) :

1° La loi des associations dites par ressemblance nous a montré comment il se fait que, parmi les nombreux caractères d'un objet donné, un certain nombre seulement, les plus constants, peuvent s'imprimer, en quelque sorte, dans le système nerveux.

Ces associations se présentent à nous comme des associations simplifiées : moins nombreuses, moins complexes, elles deviennent plus stables; elles s'impriment, se gravent dans les centres nerveux des animaux articulés, — comme chez les animaux plus inférieurs, les associations originellement simples, — au point de devenir héréditaires. Et c'est là, précisément, l'origine de beaucoup d'instincts.

Il y a un retour à la simplicité primitive.

2" Mais une fois que l'habitude héréditaire s'est constituée, une fois que le phénomène est devenu complètement aufoma/î^ue, il se produit une nouvelle simplification.

Dans toute acquisition de phénomènes associatifs, il se forme, dans la machine animale, de nouveaux agencements dont les parties les plus délicates se trouvent situées dans le système nerveux, il se forme de nouveaux rouages; avec le temps, l'habitude, ces rouages marchent mieux; à

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la longue, il suffit d'un rien pour les déclancher. Au début, un ensemble de mouvements m était déterminé par l'ensemble des sensations a-{- b-\- c + rf ...; finalement, les mouvements se produisent sous l'influence de quelques sensations seulement, ou môme sous celle d'une simple sensation, a {produite par un stimulant que Semon appelle stimulus ecphorique).

Tout se passe, encore dans ce cas, comme si le nombre des sensations associées diminuait, comme si les associations se simplifiaient; parfois, les caractères des phénomènes associatifs échappent.

Mais cette simplification diffère de celle qui se produit dans le cas des associations par ressemblance. Dans celui-ci un certain nombre d'éléments n'entraient pas dans les associations. Dans le cas envisagé maintenant, parmi les éléments tous bien associés, un ou quelques-uns prennent une prédominance marquée dans le mécanisme du déclanchement.

Deuxième révolution psychique. — Avec les vertébrés, nous assistons à une deuxième révolution organique ; il ne s'agit plus cette fois d'une révolution sensorielle, mais d'une révolution portant sur le système nerveux central. Tout à coup, nous voyons celui-ci prendre un développement exceptionnel, grâce à l'édification d'un organe excessivement complexe, caractéristique des vertébrés : l'encéphale, le cerveau. Encore relativement peu développé chez les poissons, amphibiens, reptiles,

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celui-ci va atteindre une grande perfection chez les oiseaux et mammifères. Le cerv'eau, voilà quelque chose de nouveau dans le règne animal.

On conçoit que cette révolution organique entraîne une nouvelle révolution psychique et ait un retentissement considérable sur les phénomènes associatifs. Pour qu'en effet une association de sensations se forme, il faut qu'il y ait, d'une part, des organes qui fournissent des éléments à l'association : — ce sont les organes des sens, — d'autre part des organes où s'enregistre l'association : ce sont les centres nerveux. Aussitôt que dans l'œil des animaux les images des objets ont pu se former, aussitôt les éléments constitutifs des associations se sont multipliés d'une façon singulière, et aussitôt les associations ont tendu à devenir fort complexes. Mais vu l'insuffisance de l'appareil enregistreur des sensations et associations de sensations, beaucoup de celles-ci n'ont été aue fugitives, beaucoup d'éléments se sont perdus pendant la constitution des associations (loi des associations par ressemblance).

Ce sont là. les inconvénients du système nerveux central de la plupart des animaux articulés (l'abeille, la fourmi, sont des exceptions; la seiche aussi, parmi les mollusques). Ces inconvénients ne se retrouvent plus guère, une fois que le cerveau des vertébrés est constitué.

Cet organe est un appareil enregistreur merveilleux. Souvent une seule stimulation suffit pour produire une empreinte durable. Semon cite le cas

de plusieurs poissons situés dans le même bac : si on en prend un à la ligne, les autres ne se laisseraient plus prendre. Le fait serait frappant avec les Fcheneis et aurait été observé par Edinger chez Abrainis brama et Idus melanotus. Le fait, tout à fait exceptionnel chez les invertébrés devient très fréquent chez les vertébrés supérieurs, où le cerveau permet la formation d'une multitude d'associations diverses et fort complexes. L'importance des associations par ressemblance diminue, et en même temps la part de l'automatisme, qui reste assez grande cependant.

C'est à ce moment seulement que nous rencontrons r« intelligence », au sens originel du mot, au sens oii l'avait pris Lamarck. Toutes les sensations associées et conservées, avec leur diversité^ vont devenir une matière à combinaisons nouvelles. Et c'est là précisément un domaine nouveau, celui de l'idéation, de r« intelligence », entendue « faculté de former des conceptions par abstraction et d'en tirer des conclusions », faculté de prévoir l'avenir.

Zur Strassen considère l'intelligence comme la partie des actes des animaux qui ne peuvent pas s'expliqiaer par l'association et qui sont individuellement adaptés au but. Ceci est un aveu de l'insuffisance actuelle des explications mécanistes, et je ne sais pas si Zur Strassen a le droit, après cela, de conclure, comme il le fait, que « tout (le psychisme, y compris l'intelligence) peut être expliqué mécaniquement ».

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Quant à moi, je ne vois pas encore l*« intelligence » chez les invertébrés, je vois dans les associations de sensations, qui finissent par jouer un si grand rôle dans l'activité encore toute mécanique des animaux articulés, un terrain favorable pour « la naissance de l'intelligence ».

Troisième révolution psychique. — Une dernière révolution psychique, dont l'importance n'est pas niable, est celle qui est marquée par l'apparition de l'homme à la surface de là Terre. Cette apparition est entourée de bien des mystères. Je n'ai pas la prétention ici de résoudre un problème dont se sont emparé les passions humaines. Voici simplement une des opinions récentes : la Terre était peuplée d'une multitude de mammifères quand l'homme est apparu, par mutation brusque, avec un cerveau hypertrophié, — sorte de monstre dont la pensée allait dominer l'animalité. Nous voilà loin de l'opinion répandue par les vulgarisateurs du Darwinisme : l'homme descend du singe. La science actuelle a prouvé que c'était là une erreur scientifique, et voilà qu'on va jusqu'à dire que ce sont les singes qui descendent de l'homme, que les singes sont des « hommes aniraalisés »,

Quoi qu'il en soit de son origine, ne l'oublions pas, l'homme a fait ce qu'aucun animal n'a pu faire : il a découvert le feu, il a fabriqué des outils, il a pratiqué le langage; en un mot, il a fait plus que prévoir les phénomènes, il en est devenu maître en quelque sorte. Il y a un hiatus entre

l'intelligence des animaux et l'intelligence humaine; je ne crois pas que nous soyions prêt à combler cet hiatus.

Seul, de tous les animaux, l'homme trouva le moyen de lutter efficacement contre le refroidissement du milieu extérieur et de résister aux anciennes périodes glaciaires. La découverte du feu, c'est un trait de génie, c'est le plus grand fait intellectuel de l'humanité.

« Regardez, dit R. de Gourmont, cet être lointain, qui médite en songeant à l'étincelle jaillie entre deux pierres, ou en tâtant le morceau de bois qu'un frottement a déjà échauffé. Depuis longtemps, il est hanté par le problème de la fabrication du feu, et voici que, Newton préhistorique, il a entrevu soudain la solution. Ces feuilles rousses, cette mousse sèche qui brûlent si rapidement lors des incendies naturels, ce bois friable qui disparaît si vite dans le brasier, voilà ses auxiliaires. Et il cherche à reproduire l'étincelle au-dessous de la moussé sèche; il frotte le bois tendre jusqu'à ce qu'il rougisse. L'homme anxieux tr-availle au grand œuvre, en tremblant un peu. Le temps passe, les expériences se succèdent. Rien ne ge produit. Il désespère. Un dernier effort, une dernière tentative. Le miracle s'opère : voici le feu nouveau! Voici, dans quelques points rouges que son souffle agrandit, le futur brasier des civilisations. On ne revit jamais acte aussi grand. Nos découvertes auprès de celle-là sont modestes ».

A partir de cette heure mémorable, l'homme

n'est plus un primate, il est l'homme. Peu importe son aspect, sa couleur, sa forme anatomique même, il est celui qui vient de découvrir le moyen de faire le feu à volonté, il est celui qui seul a eu le génie du feu.

Voilà ce qu'ont oublié les anthropomorphistes, ceux qui ont voulu à tout prix retrouver l'intelligence de l'homme à tous les degrés de l'échelle animale. « La matière vivante est une ; ses manifestations doivent être partout essentiellement les mêmes », disait-on.

Toujours on a confondu, à tort, le domaine chimique d'une part, et les domaines des formes et des mouvements d'autre part. Dans la série des espèces animales, la composition chimique reste sensiblement constante ainsi que les propriétés qui en dépendent. Mais les formes varient, et chaque groupe nouveau est caractérisé par des formes nouvelles. De même les mouvements, qui dépendent des connexions entre organes et cellules, varient ; et chaque groupe nouveau est caractérisé par des manifestations psychiques nouvelles. L'évolution psychique se serait faite par révolutions successives.

Après chaque révolution, il y a eu la réaction, et pendant longtemps les manifestations psychiques sont demeurées sensiblement constantes.

L'homme, lui-même, n'a pas échappé à cette loi de la constance, et, après la découverte du feu, est resté presque stationnaire.

L'homme représente incontestablement le plus

LES RÉVOLUTIONS PSyCÎIIQLES 333

liaut degré du psychisme. Que devons-nous penser ùc révolulion psychique dans l'avenir?

Ici encore nous ne savons pas. Certains d'entre nous espèrent que cela n'est pas fini. Dans un remarquable article de la Revue des idées sur « le Talent musical et ses conditions anatomiques », un jeune savant, M. Matisse, après avoir décrif, d'après Auerbach, les modificalions présentées par les cerveaux des musiciens et des mathémaliciens de génie, insiste sur l'importance que peut prendre l'audition dans l'évolution de l'intelligence et se montre très optimiste. L'acquisition de l'organe de Corti en a fait en quelque sorte un sens nouveau. « Ce sens tout jeune est loin sans doute d'avoir atteint toute sa puissance. On peut espérer qu'il acquerra dans l'avenir un développement énorme et une grande perfection... Les régions qui bordent le fond, de la scissure de Sylvius sont des terres nouvelles, pleines d'avenir, sur lesquelles s'épanouira peut-être un jour une merveilleuse civilisation ». Jusqu'ici la psychologie de l'homme, des animau.x, était construite sur la visioc.

« N'y a-t-il pas quelque signe courant ou particulier qui puisse nous faire comprendre qu'un être différent de nous-même éprouve un sentiment quand il est affecté et peut-on toujours accepter comme témoignage le mouvement correspondant qu'il exécute alors ; ou, comme, en général, un animal ne donne pas d'autres signes de sentiment produit que le mouvement de ses parties, ces mouvements ne peuvent-ils pas souvent nous tromper et être dus seulement à Virritabilité produite dans les parties de l'animal? »

Telle est la question que se pose Lamarck, dans le manuscrit d'Harvard que Bashford Dean vient de tirer de l'oubli. Tout le problème de la psychologie comparée s'y trouve énoncé. C'est l'étude des mouvements des animaux qui peut nous renseigner sur les états internes de ceux-ci ; mais combien dangereuses sont les déductions tirées des ressemblances analogiques.

A cet égard, il en est dans le domaine des mouvements comme dans le domaine des formes, et la lecture de deux chapitres* des Controverses transformistes de Giard est du plus haut intérêt.

Ces chapitres s'intitulent : V Embryogénie des ascidies et l'Origine des vertébrés ; les Faux Principes en Biologie et leurs conséquences en Taxonomie. Giard s'élève vivement contre la méthode qui consiste à déduire des parentés entre animaux en se basant sur de vagues analogies de formes. « Prendre deux animaux au terme de leur développement, modifiés par les agents extérieurs, la fixation, la vie pélagique, etc., les placer côte à côte, retrancher à l'un ce qui manque à l'autre, réunir ou séparer à volonté ce qui dans la nature est disjoint ou réuni dès le principe, ce n'est plus faire de la science, et je ne puis mieux comparer, dit Giard, ces prétendues démonstrations morphologiques qu'aux résultats fournis en linguistique par l'étymologie. L'ascidie dérive de l'acéphale lamellibranche comme poltron vient de pollex truncatus. Ce sont là des tours de passe-passe, de simples jeux de l'esprit, de la divination pure et simple, un subterfuge habile pour éviter les pénibles recherches de la morphogénie. » Giard s'en prend à Lacaze Duthiers, qui a pratiqué cette méthode, et qui précisément a établi un rapprochement entre le mollusque bivalve et l'ascidie, alors que celle-ci, d'après les admirables travaux de Kowalesky (1867) et ceux de Giard, serait apparentée à la souche même des vertébrés, dont

le représentant le plus primitif est le célèbre amphioxus. Il faut se méfier des analogies de formes, si trompeuses, et recourir à l'étude du développement ou embryogénie. Voici quelques exemples. L'escargot, avec sa coquille et son organisation asymétriques, semble dériver de mollusques primitifs symétriques, à deux reins, à deux branchies, à deux oreillettes au cœur... ; or, certains autres mollusques, nus, et symétriques en apparence, ont donné l'illusion de formes primitives; en réalité ce n'est là qu'une apparence, car ils n'ont qu'un rein, qu'une oreillette au cœur, et, si on suit leur développement, on constate que les jeunes embryons subissent une torsion qui les' rend asymétriques et que cette torsion se défait ensuite ; il y a comme un retour tardif vers un état ancestral. — Les orthonectidés sont des animaux microscopiques découverts par Giard dans le corps de certains échinodermes et de certains vers ; on voulut voir dans ces organismes en apparence si simples un intermédiaire entre les animaux unicellulaires et les animaux pluricellulaires ; mais, en présence d'un polymorphisme sexuel et évolutif des plus remarquables, Giard rejeta cette manière de voir, et regarda les nouveaux animaux comme des êtres pluricellulaires, profondément simplifiés par suite de la vie parasitaire et rappelant d'ailleurs les embryons de certains vers. — D'une façon générale, Giard a beaucoup insisté sur les régressions organiques, qui aboutissent à des formes en apparence aussi

simples que les formes originelles ; mais tout doute est dissipé, dès qu'on recherche, chez l'adulte ou mieux au cours de son développement, les organes devenus rudimentaires, derniers vestiges d'une richesse d'organisation à jamais perdue.

Les considérations précédentes peuvent s'appliquer aux régressions psychiques. En présence de modes d'activité simpleis en apparence, on doit toujours se demander s'il s'agit bien d'une simplicité originelle, on doit toujours rechercher s'il y a des vestiges d'une complexité passée.

Nous avons trouvé la simplicité primitive dans les tropismes et dans les manifestations de la sensibilité différentielle, — j'entends les vrais « tropismes », la vraie « sensibilité différentielle », car ces mots ont été pris dans les acceptions les plus diverses par ceux, trop nombreux, qui ne se sont pas rendu compte de quoi il s'agissait; — dans l'un et l'autre cas, il s'agit de phénomènes automatiques qui résultent de l'action directe d'une seule force du milieu extérieur; dans le cas des tropismes, la force restant constante dirige l'activité de l'animal, — activité interne non niable, — dans celui de la sensibilité différentielle, la force par sa variation déclanche une série déterminée de mouvements qui entraînent le plus souvent la relation de l'animal sur lui-même; les tropismes tout au moins se présentent comme des réactions forcées, et par conséquent non apprises. Nous avons vu combien les tropismes et les phénomènes de

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sensibilité différentielle jouent un rôle important dans l'activité des animaux inférieurs, bien que ne constituant pas la totalité de cette activité.

Bien différentes sont les réactions consécutives à des associations de sensations, les réactions qui résultent de ce que nous avons appelé la « mémoire associative » : plusieurs forces du milieu extérieur sont en jeu, et elles concourent à créer un élat interne qui déclanche une série déterminée, parfois fort complexe, de mouvements. Ces réactions ont été apprises dans le passé de la race, ou bien sont apprises au cours de la vie individuelle : souvent, d'ailleurs, l'apprentissage individuel ne fait que compléter l'apprentissage ajicestral. Celui-ci se fait, celui-là s'est fait suivant une méthode particulière. Au début de la formation des phénomènes associatifs, il y a toujours une grande part de hasard; parmi les mouvements de hasard qui résultent de l'activité interne, les uns se trouvent utiles pour l'animal, les autres nuisibles; petit à petit il se fait un tri, une sélection. C'est une idée déjà ancienne que celle de la sélection des mouvements. Nous la retrouvons chez Groos, célèbre par son ouvrage sur les jeux des animaux : dans ces jeux, l'animal exécuterait une série de mouvements variés, dont la plupart, ni utiles, ni nuisibles, passeraient sans laisser d'impression ; mais de temps en temps un animal qui joue éprouverait une excitation favorable ou nuisible, et cela serait le point de départ d'une association utile à la conservation de l'espèce. Ces «jeux » si développés chez les jeu-

nés seraient un merveilleux apprentissage. Nourris et défendus par les adultes, les jeunes « jouent » la moitié de la journée, collectionnent des expériences, perfectionnent les associations qui correspondent aux « instincts » complexes. Dans la nature actuelle, ceci est d'autant plus vrai qu'il s'agit d'animaux plus élevés en organisation ; chez les animaux intérieurs, les essais et les erreurs ont dû jouer un rôle dans un passé très lointain, lors de l'acquisition des premières associations; mais il y a longtemps que celles-ci, qui sont restées simples, sont fixées. Jennings a eu le tort d'attribuer une importance exagérée aux « essais et erreurs » dans la vie actuelle des animaux inférieurs. Ce qu'il a appelé « essais et erreurs » sont, comme nous l'avons vu (chap. XVI\ le résultat de la superposition d'activités variées ; ses « essais et erreurs » augmentent avec l'âge, alors que les essais d'un apprentissage rfé/îrji devraient diminuer. D'ailleurs, si les «essais et erreurs » peuvent conduire à la formation d'associations de sensations, ils ne conduisent pas à la formation des vrais tropismes, qui sont innés, et résultent de nécessités mécaniques.

Je dis : « vrais tropismes », car il y a de faux tropismes. qu'on peut considérer, — je vais essayer de le montrer, — comme un des aboutissants de l'évolution régressive des associations de sensations. L'activité qui repose sur ces associations se trouve être dépendante d'un certain nombre de variables: a, b, c, d... ; mais, bientôt, d'après la première loi des phénomènes associatifs (voir chap, XXI), une

de ces variables prend une prédominance marquée sur les autres, et finalement peut suffire à déclancher la réaction, qui, alors, comme dans le cas des tropismes, paraît être provoquée directement par une seule force du milieu extérieur. Tel est le cas, par exemple, de l'attraction des insectes par les fleurs. En réalité, les analogies sont trompeuses; une analyse minutieuse des phénomènes, telle que celles qui ont été faites par les auteurs cités dans le chapitre XX, montre, dans certaines réactions, l'intervention de facteurs variés, des vestiges des éléments d'associations autrefois complexes.

Chercher ces vestiges dans des réactions en apparence simples, voilà un beau champ d'action pour les jeunes psychologues, et qui promet d'être fertile pour tous ceux qui ne perdront pas de vueles idées directrices émises par l'illustre biologiste américain, Jacques Loeb.

La lutte pour la conquête scientifique de la psychologie animale engagée avec vigueur depuis quelques années, et dont j'ai retracé, dans les pages qui précèdent, les moyens et les buts, les défaillances et les victoires, promet d'être longue encore. La tache est peut-être plus ardue ici que dans n'importe quel autre domaine de la science. On a beau démontrer, par l'observation et par l'expérience, le néant de nombreuses notions admises sur la vie psychique des bêtes, on se heurte en fin de compte à des préjugés, on blesse infailliblement certains sentiments.

Quelles que soient les idées personnelles du lecteur sur le psychisme des animaux, j'espère avoir prouvé, par une analyse expérimentale aussi détaillée et aussi précise que possible, que beaucoup des actes des animaux inférieurs n'admettent pas d'autres explications que celles basées sur les propriétés générales de la matière vivante. Nous avons vu que certains mouvements en apparence

capricieux d'infusoires, de vers, d'étoiles de mer, de mollusques, sont strictement, sont fatalement déterminés. Nous avons constaté chez ces organismes une double tendance : celle de se placer dans la direction de la principale force agissante du milieu extérieur (lumière, gravitation...), et celle de tourner sur soi-même sous l'influence de certaines variations brusqués de cette force.

Eh bien, en analysant la prétendue activité psychique dé nombreux êtres, nous n'avons souvent pu trouver rien en dehors des manifestations de cette double tendance : il n'y a que mouvements qu'on peut prévoir à l'avance et dont on arrive même à se rendre maître. Mais, au fur et à mesure que notre analyse se poursuivait, nous avons pu assister à Tapparition des ébauches premières d'un pouvoir associatif : dans certains cas, les mécanismes de la « machine animale » sont déclanchés, non plus directement par les forces du milieu extérieur agissant isolément, mais bien par des états internes provoqués par des combinaisons particulières de ces forces. Le pouvoir associatif a subi un premier perfectionnement chez les crustacés et les insectes, grâce au perfectionnement des organes des sens, et surtout de l'œil, c'est-àdire des appareils récepteurs; il a subi un second perfectionnement chez les vertébrés, grâce au développement des centres nerveux, c'est-à-dire des ■appareils enregistreurs.

Nous avons pu donner des Zots, non seulementpour 4estropismes et la sensibilité différentielle, notion

qui, pour la première fois, figure dans un livre de psychologie animale, mais encore pour les phénomènes associatifs. Si compliqués que soient ceux-ci, nous sommes restés avec eux dans le domaine du mécanisme. A mesure que nous poussions plus avant l'analyse des actes des animaux, l'intelligence reculait, fuyait, pour ainsi dire devant nous. Nous sommes revenus ainsi à l'idée de Lamarck qui limitait celle-ci aux seuls animaux pourvus d'un encéphale, aux seuls vertébrés ; on peut cependant peut-être en apercevoir déj à quelques lueurs chez certains insectes élevés en organisation, tels que les abeilles et les fourmis. En tout cas, l'intelligence ne peut naître que là où il y a déjà un pouvoir de former des associations excessivement complexes. La complexité des mécanismes est un aspect de la question ; l'automatisme en est un second aspect ; avec l'un, nous envisageons surtout les progrès psychiques ; avec l'autre, surtout les régressions psychiques.

Il est d'usage, dans les livres de psychologie animale, de consacrer une large place aux instincts: il en est peu question ici. Il me paraît que la plus grande nouveauté de ce livre est de s'être placé sur un terrain réellement scientifique, et d'avoir ana" lysé les actes des animaux comme on aurait analysé une réaction chimique ou le mouvement d'une machine, sans aucune idée préconçue, sans préférence pour telle ou telle autre théorie ou autorité, avec le seul désir d'établir la vérité. Dans ces conditions, il m'était difficile de discuter sur une

notion qui n'éveille en notre esprit que des choses vagues et imprécises, et qui présente en outre cette particularité extraordinaire de pouvoir être appliquée à des phénomènes aussi variés que les tropismes, la sensibilité différentielle, les rythmes vitaux, le pouvoir associatif simple ou complexe. Je me suis efforcé, tout le long de ce livre, de débrouiller, autant que possible, l'origine et le mécanisme des phénomènes. Il m'était donc impossible d'admettre une notion, ou plutôt un « mot » qui permet précisément de grouper sous une même rubrique des phénomènes qui ont des origines et des mécanismes très différents.

Mais, dira-t-on : tropismes, sensibilité différentielle, associations de sensations... ce ne sont là également que des étiquettes, des mots qui, quoique plus précis, n'expliquent pas ce qui se passe en réalité dans la mécanique animale.

Cette critique est parfaitement juste, mais elle peut s'appliquer également à tous les ordres de connaissances. Malgré les progrès de la science moderne, nous nous trouvons, comme il y a mille ans, en suspens en face des énigmes de l'univers. Et, à ce point de vue, les psychologues ne sont pas dans une moins bonne posture que les physiciens, que les chimistes, que tous ceux qui se croient être les détenteurs des sciences exactes et rigoureuses. Quand Newton découvrit les lois de la gravitation universelle, il dut avouer n'avoir aucune idée quant à la cause de ce phénomène. Son mérite est-il moins grand? Ses idées, quoiqu^e

incomplètes, n'ont-elles pas permis de bâtir un grandiose édifice scientifique, qui fait notre admiration, à nous tous, quoique nous soyons tout aussi peu avancés, au sujet de la nature de la gravitation, que Newton, en 1687, et qu'Épicure trois cents ans avant Jésus-Christ? Or, dans le domaine de la psychologie zoologique, les savants de la nouvelle école, inaugurée par Jacques Loeb, cherchent à imiter Newton dans le domaine de l'astronotnie : ils analysent les phénomènes et en établissent les lois. Dans ce livre^ quelques-unes de ces lois sont déjà indiquées, d'autres seront à chercher au moyen des méthodes d'analyse que j'ai exposées ou d'autres plus précises encore. C'est pourquoi il me semble que j'ai fait mieux que conter, dans un nouveau langage, de vieilles choses.

Comme le disait récemment mon regretté maître Giard, dans la préface au livre de Loeb : « L'analyse qui nous est nécessaire pour nous rendre maîtres des phénomènes de la vie fournit une base plus sûre que celle qui tend directement à les expliquer ».

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