LES INCONVÉNIENTS DU MOT INSTINCT
Mais icvenons, encore un instant, avant de l'abandonner définitivement, à la notion de r« instinct », et voyons ce que seraient les divers modes d'activité animale que nous avons étudiés par rapport à l'instinct.
Claparède, qui est un fervent de l'instinct, — qui veut et croit expliquer beaucoup de phénomènes en l'invoquant, — prétend qu'on a parfaitement le droit de parler de l'instinct, car on a donné de celui-ci une définition précise et qui, d'après lui, serait adoptée maintenant par « tous les biologistes ».
Voici cette définition : « L'instinct est un acte adapté, accompli sans avoir été appris, d'une façon uniforme, par tous les individus d'une même espèce, sans connaissance du but auquel il tend, ni de la relation qu'il y a entre ce but et les moyens mis en œuvre pour l'atteindre. »
C'est, en somme, celle adoptée par Romanes, et
qui peut s'appliquer à la fois aux diverses caté-
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gories que ce savant a établies dans les instincts.
Claparède montre qu'elle peut s'appliquer également au sommeil de l'homme. Tout le travail de l'auteur est consacré à démontrer que « le sommeil est un acte adapté » ; d'autre part, « le sommeil n'a assurément pas été appris et il est analogue chez les représentants d'une même espèce » ; enfin « que le but poursuivi par l'animal qui s'endort lui est inconnu et qu'il n'aperçoit pas du tout la relation qu'il y a entre les moyens employés et la fin réalisée, — c'est ce que prouverait, s'il était nécessaire, la multiplicité des travaux sur le sommeil, consacrés précisément à chercher quel est le but du sommeil et son mécanisme ».
Les mêmes raisonnements peuvent s'appliquer aux divers rythmes vitaux, qui se présenteraient ainsi comme des instincts.
Les tropismes seraient aussi des instincts. Ils peuvent se présenter comme des actes adaptés*. Ziegler a insisté sur ce fait, exagéré, que les tropismes suffisent à préserver les animaux inférieurs contre les influences nocives; Camillo Schneider a été jusqu'à dire que ce qui est typique pour le tropisme, c'est la finalité (aussi le tropisme serait pour lui un acte psychique (I), alors que l'instinct ne serait que l'acte hérité d'un acte psychique : opinion que je note en passant sans insister). D'après Loeb, les tropismes n'ont
1. En réalité, comme nous l'avons montré (p. 287), le caractère d'adaptîtion n'esA pas essentiel.
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pas été appris, et ils sont analogues chez les représentants d'une même espèce. Ces tropismes, enfin, sont accomplis sans connaissance du but auquel ils tendent, ni de la relation entre ce but et les moyens mis en œuvre pour l'atteindre.
Les phénomènes de sensibilité différentielle se présentent également avec les caractères de l'instinct. Celui d'acte adapté est moins constestable que dans le cas précédent. C'est ainsi que l'animal inférieur évite les variations trop brusques et nocives de l'excitation du milieu extérieur; la « perfection originelle » et 1' « universalité » ne sont pas niables; enfin, il n'y a « aucune connaissance du but » : en changeant les conditions habituelles, la réaction porte à faux.
Ainsi les rythmes vitaux, les tropismes, la sensibilité différentielle, pourraient se ranger dans la catégorie des instincts. Mais on peut trouver encore beaucoup d'instincts, plus complexes assurément que les précédents, parmi les phénomènes associatifs.
Nous avons vu, dans le chapitre XIX, se former, par apprentissage individuel, de nouvelles associations. Beaucoup de celles-ci, surtout quand elles sont complexes et renferment des éléments visuels, se montrent instables, fugitives : de nouvelles associations se substituant aux anciennes. Mais, les associations oîi interviennent des éléments constants dans la vie de l'être ne tardent pas à devenir des habitudes et à se transmettre par hérédité. Ces phénomènes associatifs devenus hérédi-
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taires sont encore des instincts au sens adopté. Nous avons vu que l'adaptation se réalise merveilleusement dans les phénomènes associatifs ; la transmission héréditaire implique 1' « innéité » et r « universalité » ; il ne peut être question de « connaissance du but ».
Que devons-nous penser d'un mot qui s'applique à des phénomènes aussi disparates que ceux que nous venons de passer en revue? — dont l'application est d'ailleurs souvent délicate, car il n'est pas toujours facile d'apprécier si un acte est adapté' ou non. — Pas grand'chose de bon. Claparède s'étonne que le mot « instinct » surprenne, effraie quelque peu ceux qui l'entendent prononcer. Pour lui, l'instinct n'est pas un concept vague et mal défini; il n'y a d'obscur dans les instincts que leur origine; « dans la plupart des cas, la délicate complexité et la précision des mécanismes qu'ils supposent est presque impossible à imaginer ». Mais n'en est-il pas de même pour une foule de concepts qui peuvent recevoir cependant une définition claire et précise? Certes, il faut se résigner à ne pas approfondir l'origine et le mécanisme de beaucoup de phénomènes, mais il faut veiller autant que possible à ne pas grouper sous une même rubrique des phénomènes qui ont des origines et des mécanismes très différents les uns des autres.
C'est le cas de l'instinct. Mais il y a plus : en opposant r « instinct » à 1' « intelligence », on est amené à séparer les uns des autres des phéno-
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mènes qui se ressemblent beaucoup, l'intelligence désignant parfois un stade du phénomène, et l'instinct un autre stade. Quand une association de sensations se forme et se manifeste, on dit souvent qu'il y a « intelligence » ; une fois que l'association est formée, au point de se transmettre par hérédité, on dit qu'il y a habitude héréditaire, instinct. Il se trouve qu'il peut y avoir tous les intermédiaires entre une association encore tout à fait instable et une association devenue tout à fait stable ; il y aurait tous les intermédiaires entre r « intelligence » et 1' « instinct ». Nous revenons à l'opinion de Romanes et de ses imitateurs, et nous pouvons faire observer à ce propos combien le mot « intelligence » lui-même a reçu de sens dift'érents.
Combien, piaintenant que nous nous servons des mots de la vieille psychologie, nous nous sentons sur un terrain mouvant.
L'instinct est un legs du passé, un legs du moyen âge, des théologiens, des métaphysiciens. "Devonsnous accepter ce legs? Qu'est-ce que l'instinct? Un mot. Un mot qui permet de grouper des phénomènes très disparates, et de séparer lés uns des autres des phénomènes qui se ressemblent beaucoup. Un mot qui a su éveiller dans les divers esprits une foule d'idées différentes. L'intelligence et l'instinct, c'est tour à tour l'opposition entre l'Homme et l'Animal, entre le complexé et le simple, entre la spontanéité et l'automatisme,
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entre le conscient et l'inconscient...; beaucoup s'accordent pour les considérer comme deux échelons d'une même échelle, mais le désaccord est complet quand il s'agit de savoir quel est l'échelon le plus bas : instinct on intelligence. Bergson, dans son Évolution créatrice, tourne la difficulté, en considérant l'instinct et l'intelligence comme les deux montants de l'échelle. La théorie du parallélisme a sauvé bien des fois les philosophes embarrassés à résoudre un problème insoluble. Qu'est-ce donc que l'instinct? Un mot que nous ne chercherons pas à sauver de la débâcle métaphysique. Qu'est-ce donc que l'opposition entre l'instinct et l'intelligence? Une barrière, que nous chercherons à briser comme toutes les barrières. Il est ici, comme dans les réformes sociales, il faut commencer par démolir.
L'instinct est un concept qui ne résiste pas à l'analyse scientifique. Il n'a jamais résisté non plus à la véritable analyse philosophique. Condillac, que l'on a surnommé « le père de l'analyse philosophique», a donné cette définition de l'instinct, qui est selon moi la meilleure parmi la multitude des définitions données : « L'instinct n'est rien. » Rémy de Gourmont, esprit fait d'intuition, de logique et de clarté, a écrit dans sa Physique de l'amour un chapitre remarquable sur l'instinct :
« La question de l'instinct, dit-il, est peut-être la plus énervante qui soit. Les esprits simples la voient résolue quand ils ont opposé à ce mot,