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La naissance de la mode

Ija France n'a encore produit aucun poème en l'honneur de la Mode , et l'observateur a droit de s'en étonner. Ce n'est pas que quelques vers sur ce sujet ne se trouvent répandus dans divers ouvrages de poésie française , mais ces hommages indirects n'étaient point en proportion avec la divinité; et, après tant de siècles de négligence, il était urgent qu'un Français justifiât ses compatriotes, au moins du côté de l'intention.

La Mode, qui se joue de tout, a son côté sérieux comme son côté plaisant. Elle a eu ses croisades , sa scholastique , ses grandes perruques, ses philosophes , de même que ses Tabarins , ses Jocrisses, ses calottes luisantes, etc. Elle a aussi son côté gracieux; c'est celui qui touche particulièrement la toilette des belles, toilette qui, les

renouvelant sans cesse et les diversifiant à nos yeux, fait tourner le changement au profit de la constance. Voilà le côté auquel je me suis principalement attaché comme au plus aimable et en même-temps comme à celui qui prêtait le plus à la poésie.

Notre goût pour la Mode, en ce qui regarde la toilette, est plus prononcé et plus varié que chez les anciens; ceux-ci pourtant ne nous sont pas restés inférieurs dans tous les points , et même plusieurs d'entre eux nous ont surpassés ; de manière que si Paris s'est une fois vanté d'un individu possesseur de trois cent soixante-cinq vêtements différents , Rome nomme avec un bien autre orgueil son Lucullus, aussi célèbre par ses huit ou dix mille habits , que par ses victoires sur Mithridate. On rapporte qu'Auguste, au moment de mourir, demanda un miroir, et pour la dernière fois fit arranger ses cheveux. Platon n'allait à l'académie qu'avec un manteau de pourpre ; Minerve elle-même, la sage Minerve , n'avait elle

pas pour attributs , à côté de ses livres et de ses instruments de mathématique , des aiguilles , des fuseaux, et des métiers de broderie?

Une mise plus soignée annonce une sensibilité plus exquise. Les Français ont presque toujours aimé la toilette autant que la gloire; et l'honneur n'est considéré chez eux que comme une parure de plus. C'est sans doute dans ce sens que Buffon disait quelquefois que nos habits faisaient partie de nous-mêmes.

Ce qui est vrai au physique, l'est encore au moral. La pensée devient plus belle quand elle est relevée par le charme d'une expression aimable et d'une tournure délicate ! les mots lui servent d'habillement ; c'est le choix , comme la variété de leur disposition , qui fait le charme du style; et l'auteur qui, après de longues veilles, retouche encore son ouvrage , est comme la beauté qui, prête à paraître, se retourne pour consulter cette glace qu'elle avait déjà consultée cent fois.

L'essai que l'on va lire roule entièrement sur cette belle mythologie, que l'on admire dans les anciens ouvrages, mais que l'on voudrait bannir des nouveaux. Un homme, singulièrement remarquable par son talent, a même osé, il y a quelques années, proclamer une nouvelle poétique chrétienne égale, disait-il, à la poétique grecque. Il ne m'est pas donné de m'établir juge dans une si haute matière, sur-tout au moment où je me présente, une production mythologique à la main ; on supposerait que j'ai eu l'intention de prouver mon opinion par mes vers. Une pareille idée, quelle que soit la ferveur de ma religion littéraire , est bien loin de moi. L'ancienne mythologie a de vieux confesseurs qui, tout morts qu'ils sont depuis deux à trois mille ans, militent encore suffisamment par leurs œuvres , en faveur de la véritable foi poétique; ce n'est donc que comme simple fidèle que je me range parmi les enfants de cette antique milice ; et , comme la foi ne suffit pas sans les œuvres, j'ai abordé la double

colline, et j'ai invoqué le dieu qui certainement y habite encore.

Les idées mythologiques ont, dit-on, perdu leur charme parce qu'on les a trop employées. On pourrait dire, à ce qu'il me semble, avec plus de vérité, que c'est parce qu'elles ont été continuellement employées, que le charme qu'elles renferment est devenu plus grand. Peut-on encore aujourd'hui prononcer indifféremment le nom de Vénus, de cette déesse toujours accompagnée des Grâces, qui prodigue également ses faveurs aux bergers comme aux dieux ! Peut-on concevoir l'Amour autrement que les Grecs nous l'ont dépeint? Ne sera- 1- il pas toujours ailé, aveugle , capricieux ? Ne blessera-t-il pas toujours sa mère au moment où elle le caresse ? Si donc les noms mythologiques ont conservé toute leur force, s'ils échauffent encore si bien le cœur et l'esprit, que sera-ce lorsque, heureusement employés, mêlés à une fable ingénieuse, ils joindront à leur charme magique tout ce que le sujet peut

io AVANT-PROPOS,

devoir à l'art? Redisons donc toujours, avec l'immortel chantre de nos jardins :

.... Dans Athène et dans Rome nourrie ,

Notre enfance a connu leur riante féerie ;

Ces dieux n'étaient-ils pas laboureurs et bergers ?

Pourquoi donc leur fermer nos bois et nos vergers ?

Sans Pomone nos fruits oseront-ils éclore ?

De l'empire des fleurs pouvons-nous cbasser Flore ?

Ah ! que ces dieux toujours enchantent nos regards !

L'idolâtrie encore est le culte des arts.

Deluxe, poëme des Jardins , chant IV.

Our l'hélicon ma muse est étrangère; Mais si la Mode , en sa course légère, Venait vers elle, et d'un air caressant Lui souriait , ne fût-ce qu'en passant , J'en suis certain, dans ce moment prospère. Le dieu des vers , frappé de mes accents , Voudrait lui-même applaudir à mes chants. Avec la Mode on est certain de plaire. De mon pays c'est la divinité:

Le Goût la sert assis à son côté , L'Amour la suit , la Gloire est sur sa trace ; Devant ses yeux le Plaisir tient la glace Ou chaque jour, par de soudains reflets, Le monde apprend ses mobiles arrêts.

Grande déesse, encourage mon zèle; Souffle sur moi ce prestige enchanteur

LA NAISSANCE Dont, à Paris, tu revêts la moins belle; Là, toute femme aspire à ta faveur; Quel est son titre? A ton culte fidèle, Chaque matin , elle t'offre une fleur.

Comme poète et ton adorateur, Aussi coquet, et non moins dévot qu'elle, J'implore aussi ton secours protecteur.

Je veux chanter ta gloire et ta puissance, Tes lois d'un jour, tes héros d'un moment. De tes arrêts la frivole importance, De tes sujets la prompte obéissance; Je redirai quel fut l'étonnement Le premier jour où tu parus en France, Et nos transports , et notre enivrement .... Il faut d'abord célébrer ta naissance.

Déjà Saturne avait depuis long-temps A leur berceau dévoré ses enfants; Depuis long-temps , accompagné des heures , Le blond Phœbus, de ses douze demeures Avait ouvert, fermé, rouvert encor Au jour marqué les douze portes d'or; Hommes et dieux, tout avait reçu l'être; L'aimable Mode était encore à naître.

DE LA MODE. i3

Ciel ! qu'ai-je dit ! comment ! il fut un temps Où la beauté se passa d'ornements !

On put sans Mode exister sur la terre! Il est trop vrai : la reine et la bergère Ne se paraient que d'une simple fleur, Qui les charmait sur-tout par son odeur. On retrouvait en tous lieux même usage, Et mêmes mœurs, aussi même langage, Et même geste; et tous les gens desprit N'écrivaient rien qu'un autre n'eût écrit.

Sur un sol plat, d'une immense étendue, Où la nature est chauve, aride et nue, Pays de sable, et semblable au désert, Vaste horizon où l'œil au loin se perd, S'offre un palais, dont la forme carrée Ouvre au passant une quadruple entrée; Un lourd portique orné d'un lourd feston, Y fait revoir quatre fois son fronton.

En ce palais rien ne change de place; Et chaque objet, dans un moule formé, A son pendant précisément en face, Que toujours l'oeil rencontre à point nommé. En ce palais jamais une heure indue

i4 LA NAISSANCE

N'obtient l'emploi qu'une autre doit avoir; En ce palais nulle chose n'est vue Qu'on n'y revoie encor matin et soir; Le voyageur s'y croit en Germanie.

Fille du temps, triste Monotonie, C'est dans ces lieux que tu fais ton séjour; Tu les créas d'un effort de génie; Tu les créas , et dans ta colonie Tout fut depuis comme le premier jour.

Ce temps n'est plus où la terre incertaine Crut un instant t'avoir pour souveraine. Hélas ! je dois de ces temps effacés Renouveler les souvenirs passés; C'est mon sujet qui malgré moi m'entraîne.

Tu vis le jour quand de l'enfance à peine Epiméthée achevait de sortir, Et tu parus déjà vieille et flétrie; A tes côtés marchait la Symétrie, Puis le Dégoût si prompt à nous saisir; On vit d'abord reculer le Plaisir.

Que devint-il quand l'Ennui prenant place S'unit à toi par un baiser de glace!

DE LA MODE. i5

Plus de Plaisir! il s'enfuit aussitôt:

Quelques Désirs restèrent; mais bientôt Privés de tout, inquiets, solitaires, Les plus tardifs rejoignirent leurs frères. Ainsi l'on voit, lorsque l'été nous fuit, De nos oiseaux l'espèce passagère Prendre leur vol, et diriger sans bruit, Vers le midi, leur cohorte légère.

Un pauvre Amour, qui traversait les cieux, Et qui rempli de sa frayeur mortelle, Loin de Paphos, fuyait à tire d'aile, Est, dans sa course, aperçu par les dieux: Secourez-moi, dit-il, un monstre horrible A déclaré la guerre au genre humain; Sa seule approche est un fléau terrible; La fleur nouvelle a péri sous sa main; J'ai résisté, mais effort inutile!

Contre l'Ennui trouve-t-on un asyle ?

J'ai vu tomber notre dernier autel; Et du poison de son souffle funeste Si jusqu'à vous il peut lancer le reste , Ah ! c'en est fait de la terre et du ciel ! Sa bouche à peine achevait cette phrase,

LA NAISSANCE Que , reprenant son vol rapide , il rase Le vaste champ de l'empire azuré, Et ne se croit un asyle assuré Que lorsque enfin , de retour à Cythère , Il s'est caché dans le sein de sa mère.

Les dieux surpris se regardent entre eux: Eh ! quel est donc ce monstre audacieux, Se disent-ils, ce fléau de la terre, Qui met en fuite et les ris et les jeux, Qui jusqu'à nous pourrait porter la guerre? Pour nous, sans doute, il est peu dangereux; Mais, puisqu il fait là-bas des malheureux, Portons leur plainte au maître du tonnerre. En un instant ils sont dans son palais ; Ils ont passé sous ce portique immense Où le Respect habite avec la Paix; Des lambris d'or, par leurs contours épais, Du souverain attestent la puissance; L'œil est lassé par la magnificence.

En ce moment le souverain des dieux S'en revenait d'un terrestre voyage; Nonchalamment porté sur un nuage, Les yeux distraits et le front soucieux,

Il remontait vers la voûte des cieux.

A son aspect , suspendant sa carrière , Le dieu du jour incline son flambeau , Le ciel s'abaisse, et sur son long manteau Phœbus répand un torrent de lumière.

Les courtisans, toujours officieux, En double haie accourent au passage , Les dieux d'abord, et puis les demi-dieux. Mais Jupiter, d'un air mélancolique, A pas pressés traverse le portique, Sans un seul mot , sans que même un coup-d œil Dise à l'un d'eux, en style laconique, Je suis content de votre bon accueil.

On peut juger, à cette brusque entrée, Quelle rumeur agita l'Empyrée; Le vieux Saturne assure à demi-voix Que les Titans ont renoué leur ligue.

C'est bien plutôt, dit Junon, quelque intrigue! Le traître songe à me ravir mes droits ! Bon , dit Vénus : entre nous , moi je crois Qu'il a surpris son Europe infidèle; Et vous savez que les dieux et les rois Ne traitent pas ce fait de bagatelle; Attendez-moi, j'en vais chercher nouvelle.

LA NAISSANCE D'un pied léger, au même instant Cypris Va , se glissant de parvis en parvis , Cherchant de l'œil le maître du tonnerre, Qui, dans le fond des célestes lambris, Se promenait rêveur et solitaire.

Elle le voit , et courant d'un air gai , Semblable à Flore au premier jour de mai, Quand s'éveillant élégante et fleurie,

Son teint de rose embellit la prairie

Que voulez-vous ? lui dit avec humeur Le dieu troublé. Quel sujet vous amène? — Eh , quoi ! ma vue apporterait la gêne ! Répond Vénus d\m ton plein de douceur; S'il fut un droit précieux à mon cœur, C'était le droit de conjurer la peine; D'un seul regard je chassais la douleur; Ah ! s'il me faut de mon heureux domaine Perdre aujourd'hui la plus brillante fleur, Placez à Gnide une autre souveraine.

Qui désormais voudrait , chez les mortels , De Cythérée encenser les autels ?

Le dieu sourit ; et puis avec mollesse Avoue ainsi le dégoût qui l'oppresse :

DE LA MODE. ig

Le sort des dieux est un sort trop vanté !

Il est sur-tout envié par les hommes.

Qu'ils savent mal , hélas ! ce que nous sommes !

N'est-il donc pas pour la divinité,

Plus que pour l'homme, une calamité,

Mal sans remède, immuable souffrance,

Dont l'élément tient à notre existence;

Et ce fléau , c'est l'uniformité.

Mais c'est sur-tout , Vénus , auprès des belles ,

Qu'il est fâcheux , dans sa félicité ,

De retrouver des formes éternelles.

Junon me plaît, j'aime sa dignité:

Un paon superbe étale à son côté

L'or et l'azur de son brillant plumage; Mais c'est toujours même air, même assemblage, Toujours ce paon , et cet air de fierté. Voyez cent fois la prudente Minerve, Et vous verrez son même air de réserve, Son casque énorme enfoncé dans son cou, Et sur ce casque un éternel hibou.

Pallas toujours sur sa lance repose ; Toujours Cérès a sa gerbe à la main; Toujours l'Aurore, avec ses doigts de rose, Ouvre à Phcebus les portes du matin.

LA NAISSANCE Flore paraît, c'est avec sa corbeille; Diane vient , c'est avec son carquois; Et, quoique l'une à l'autre soit pareille, Il faut toujours que les Grâces soient trois. Vit-on un jour Terpsichore sans harpe?

Vit-on jamais la jeune Hébé sans fleurs ? L'aimable Iris a du moins sept couleurs, Mais toujours sept, et toujours en écharpe! Et vous aussi , modèle de beauté , S'il faut , Vénus , dire la vérité , D'un peu trop près, par-tout, vous êtes vue; Convenons-en, vous êtes un peu nue; Et si l'on trouve avec vous le Plaisir, C'est bien souvent sans y voir le Désir.

Vénus rougit du trait qui la regarde; Jupin poursuit sans même y prendre garde: Ne rencontrant dans l'empire des cieux Que des objets trop présents à mes yeux, Par passe-temps j'ai descendu sur terre ; La nouveauté du plaisir et du lieu, Une mortelle entre les bras d'un dieu, Plus de mystère avec plus de contrainte, Ont, quelques jours, de mon ardeur éteinte

Renouvelé les feux ; ces feux n'ont lui Que peu d'instants , et , de rechef atteinte , Mon ame encore a retrouvé l'ennui.

Pour repousser ce dégoiit qui m'oppresse, Où trouverai-je , hélas! une maîtresse Au cœur fidèle, au visage inconstant, Qui chaque jour augmente mon ivresse; Toujours la même, et qui sache pourtant Si bien changer sa forme naturelle, Que tous les jours elle me soit nouvelle! Qu'on me l'amène, et je suis satisfait. Or, maintenant que vous êtes au fait Du noir sujet de ma mélancolie, Allez, Vénus; et], si je vous suis cher, Voyez au ciel, sur la terre et sur mer, Et trouvez-moi l'objet de ma folie !

Vénus s'éloigne , emportant dans son cœur D'un long dépit le sentiment rongeur ; Se rappelant , non sans vives alarmes , Que Jupiter , insensible à ses charmes , L'avait traitée avec tant de froideur.

Depuis ce jour, époque de disgrâce, Tous ses appas lui parurent flétris,

LA NAISSANCE Ses yeux battus ne cherchaient plus la glace, Les Jeux fuyaient loin d'elle, et le souris Ne venait plus errer sur sa figure ; Tout l'attristait, et sa belle ceinture Avait perdu désormais tout son prix.

Il est une île, ouvrage de Cybèle, Où la nature est simple, riche et belle; De ce séjour rien ne trouble la paix , L'onde est tranquille et le bocage épais. Le doux rayon d'une lumière pure En traits d'argent sillonne la verdure; L'oiseau s'y plaît; dans le crystal des eaux L'arbre penché vient mouiller son feuillage; Les pommes d'or qui pendent aux rameaux, Sur ce miroir balancent leur image; Sous le couvert de ces riants berceaux, Des doux Zéphirs la troupe voltigeante Sans cesse agite une aile caressante; Et les buissons chargés de mille fleurs, Dans cet air frais confondent leurs odeurs. C'est là qu'on vit l'aimable Cythérée Gâcher sa vie honteuse et retirée.

Un de ces jours où ses ennuis secrets ,

Seuls compagnons de son ame attristée, Se faisaient voir dans ses regards distraits, Près du rivage elle aperçut Protée, Qui, dans l'instant sorti du fond des mers, Pliait son corps aux mouvements divers Dont l'Océan, Thétis et la Nature Avaient doué sa mobile structure.

Veut-il plonger dans le crystal des eaux: Son corps se voûte, une écaille dorée Couvre ses flancs , s'épaissit sur son dos ; Sa main s'agite en nageoire pourprée, Le pied gouverne, et de deux coups égaux Il glisse et file en partageant les flots.

Veut-il dans l'air s'élever intrépide, Semblable à l'aigle en son essor rapide : Il réunit et porte vers ses bras L'effort triplé de ses nerfs délicats ; Son aile s'ouvre, une plume légère Étend sur lui son abri tutélaire; Jusqu'à l'Olympe il vole sans effroi, Saisit la foudre; et des oiseaux le roi Du roi des dieux asite le tonnerre.

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