H LA NAISSANCE
Vénus s'arrête; et son étonnement A fait rentrer dans son ame accablée Cette douceur qu'elle en crut exilée; Elle a senti ce grand soulagement Que dans le cœur apporte une surprise, Qui le remet, l'assied, le tranquillise, Et, l'échauffant par le feu du désir, Le fait renaître encor pour le plaisir.
Protée alors , du haut de l'Empyrée , D'un vol moins prompt ménageait son retour; Il aperçoit la mère de l'Amour Dans ses pensers vaguement égarée, Qui , relevant ses yeux , où le ciel pur Réfléchissait la lumière et l'azur, Suivait son vol dans la voûte éthérée; Plus prompt qu'un trait , il s'abaisse à l'instant : Vénus pâlit d'une frayeur mortelle, Quand tout-à-coup elle voit auprès d'elle, Au lieu d'un aigle, un cygne au cou pliant, Qui la couvrait doucement de son aile Et lui jetait un regard suppliant.
Belle Vénus , dit-il , d'une voix tendre , Ah! par pitié, daigne, daigne m'entendre!
Cet univers est soumis à tes lois,
Le cœur se trouble aux accents de ta voix,
Et sur tes yeux, tous les yeux en extase
Viennent puiser un feu qui les embrase;
Ton seul toucher fait couler dans nos sens
L'ardente soif des désirs renaissants ;
Par tes baisers tu dispenses la vie ,
Elle est par eux et donnée et ravie.
Les dieux aussi connaissent tes bienfaits ;
Et de tes feux une seule étincelle,
Un seul moment de tes plaisirs si vrais,
Vaut tout l'éclat de leur gloire immortelle.
Vénus émue approche de son sein Le bel oiseau, puis de sa douce main Semble lui dire, en flattant son plumage : Priez Vénus , ce n'est jamais en vain.
Brillant d'espoir, humble dans son langage, L'oiseau reprend, et d'un ton de candeur: Fille du ciel , pour prétendre à ton cœur , Du dieu sanglant qui ravage la terre, Je n'ai le port, ni la démarche fière; J'aimerais mieux du berger Adonis Te rappeler la timide tendresse,
a6 LANAISSANCE
Son air naif et son frais coloris ; De mes cheveux je dénoûrais la tresse, J'étalerais à tes regards surpris Leurs flots dorés , leur soyeuse mollesse ; Je n'ai non plus de l'enfant de Naïs Le doux regard ni le tendre souris ; Et Jupiter, me déclarant la guerre, Pour me punir d'un bonheur indiscret, N'a point sur moi fait tomber son tonnerre; Mais je possède un merveilleux secret:
Quand je le veux, à mon ordre fidèle, Mon corps revêt une forme nouvelle ; Toujours un autre, et le même pourtant, Changeant sans cesse et jamais inconstant, De cent façons mon amour se décèle; Et la beauté dont mon cœur a fait choix , Par la surprise à toute heure agitée, En possédant le mobile Protée, Croit posséder vingt amants à-la-fois.
Vénus se trouble; et dans son œil humide Le désir lance une flamme rapide; Son sein s'élève; un brillant incarnat A sur sa joue étalé son éclat ;
DELAMODE. 27
Le lys bientôt disparaît sous la rose; Sur son beau sein sa tête se repose, Son œil se ferme , et la molle langueur Ouvre au plaisir le chemin de son cœur.
Telle au matin la rose plus vermeille Et plus modeste , a refermé son sein Pour mieux cacher le précieux butin Que veut saisir la matineuse abeille; Mais le soleil, d'un rayon pénétrant, Perce l'asyle où la fleur rafraîchie Plongeait sa tête à l'ombre recueillie; La rose cède au jour qui la surprend, Elle se tourne et son front se découvre; Bientôt hélas ! son beau sein qui s'entrouvre S'étale aux yeux brillant de pourpre et d'or; Elle a penché sa tête languissante ; Et dans l'instant l'abeille impatiente. En bourdonnant , lui ravit son trésor.
Ainsi Protée observe la déesse; Déjà Vénus , qu'égare la tendresse .
L'attire à soi de ses bras amoureux; Censeurs jaloux, pardonnez-lui ses feux!
LA NAISSANCE C'est un oiseau que sa bouche caresse; Quand elle voit, à travers son ivresse, Au lieu d'un cygne , un faune audacieux , Elle l'arrête, et d'une main sévère A son ardeur oppose une barrière.
Eh quoi ! Cypris ferait un malheureux ! On la verrait repousser la prière !
Non , non ; Cypris , pour échapper aux yeux . Veut seulement appeler le Mystère; Elle fait signe, et l'ami des amours, Prompt et discret, lui prête son secours. Ainsi qu'on voit un rapide nuage Voiler soudain l'azur brillant des ci eux. Ainsi Vénus cache son beau visage Sous les replis du voile officieux Que le Mystère , attentif et fidèle , Le dos tourné, développe autour d'elle.
Dieu protecteur, à sa garde assidu, Sur sa faiblesse étends encor ton aile, Et laisse au loin murmurer la vertu; Si pour Vulcain Vénus est criminelle.
A ce jaloux un pareil sort est dû ; Il est si laid , et Vénus est si belle !
Ou plutôt laisse un inutile soin, De ton secours Protée a-t-il besoin?
Grâces aux dons qu'il reçut en partage , ( Dons que Vulcain ignore ) il ne craint pas L'oeil curieux du jaloux qu'il outrage , Et rit encor de son triste embarras.
C'est vainement que Vulcain pas à pas Suit chez Vénus le soupçon qui le guide,* Il a cru voir un rival, il l'entend; C'est , lui dit-il , c'est la voix du perfide ! Sûr de sa honte , il entre ; et dans l'instant Le dieu trompé ne voit plus qu'un enfant, A l'air moqueur, semblable au dieu de Gnide, Qui, devant lui, pour le mieux abuser, Dérobe encore à Vénus un baiser.
Tour plein d'adresse, en ce péril extrême! Qu'il est heureux l'amant qui peut ainsi Près d'un jaloux, sans trouble, sans souci, Cacher ses traits sous ceux de l'Amour même. Le dieu boiteux se flatte cependant De fuir son sort , et par un soin prudent A ses côtés tient Vénus prisonnière; C'est d'un jaloux la ressource dernière ; L'ardent Protée en ces moments d'ennui
3o LA NAISSANCE
Charme le temps par ses métamorphoses,
Et trompe encor son rival devant lui;
Son sort en est plus doux; bouquet de roses.
De Cythérée il caresse le sein;
Zéphir, il joue avec sa chevelure;
Voile , il la cache à l'odieux Vulcain ;
Ou plus heureux cent fois comme ceinture.
D'un triple tour il presse son beau corps.
Vénus , dit-on , ne voulait plus alors
Ni jour ni nuit quitter cette parure;
Et son époux dont autrefois les yeux
Etaient choqués de sa mise trop leste,
A cet aspect , se montrait tout joyeux
Que Cythérée enfin devînt modeste.
On dit pourtant qu'un jour les deux amants , Trop occupés, se laissèrent suprendre; Amour le sait , il est de ces moments Où l'on ne peut rien voir, ni rien entendre. Funeste jour ! Le grossier forgeron Rentrait chez lui , sans crainte, sans soupçon ;
Il ouvre, il voit, dieux! sur sa couche même !
On peut juger de sa fureur extrême!
Heureusement que le fils de Thétis
Contre son cœur pressait alors Cypris.
Il se retourne ; et Vulcain , ô surprise ! Vulcain confus frémit de sa méprise.
Quel est l'objet qu'allait frapper sa main ? C'est Aglaé, la plus jeune des Grâces, Qui , pour réponse à d'affreuses menaces , Lui découvrait les trésors d'un beau sein.
Mais tant d'adresse en un corps si docile , Devait bientôt devenir inutile , Et de son sort le malheureux Vulcain N'allait , hélas ! être que trop certain. Vénus est mère ! Accours , accours, Protée ; Que sur tes bras ta fille soit portée ! Dans les transports d'un amour paternel , Nomme son père à la face du ciel:
Eh ! pourrais-tu méconnaître ta fille ? Ses traits, son air, attestent sa famille. N'hésite pas , presse-la sur ton cœur ; A sa beauté tu reconnais sa mère :
Son front mobile et sa bizarre humeur Disent aussi que Protée est son père.
La Mode est née ; et plus prompte qu'Iris , Elle s'élance au sein de l'Empyrée.
Entre la terre et la voûte éthérée, Près de cette île, où maintenant Paris S'offre aux regards de l'étranger surpris , Est un palais de forme si légère Qu'il se soutient porté sur l'atmosphère; Ses murs d'appui sont un simple réseau, Tissu fragile, éphémère édifice, Qu'à chaque instant reconstruit le Caprice; C'est tous les jours un bâtiment nouveau.
Ainsi , dans l'air , de mobiles nuages A l'œil frappé présentent tour-à-tour De mille objets les changeantes images ; C'est un coursier, un dragon, un vautour; C'est un clocher, c'est une vieille tour; C'était un nain , et puis c'est Briarée ; Tableau mouvant , vain jouet de Borée , Où chaque objet, qui passe et se détruit, Est sans rapport avec l'objet qui suit.
Tel est le lieu que la brillante Mode Dès sa naissance a choisi pour sa cour. L'Invention, son ministre commode, A ses côtés s'assit le premier jour; Et l'Inconstance est sa dame d'atour.
DELAMODE. 33
Mille ouvriers, vieux enfants du Caprice, Instruits par l'art moins que par l'artifice , Y font revoir maint ouvrage fini, Qui semble neuf et n'est que rajeuni.
Chaque pays a là son intendance, Ses pourvoyeurs, ses fournisseurs exprès; Le Goût préside à nos envois de France; C'est l'art tout seul que consulte l'Anglais; L'ordre et le soin servent le Hollandais ; L'antique usage est chargé de l'Espagne; Et les rebuts, les ouvrages mal faits, Tous les six mois partent pour l'Allemagne.
Mais du palais , élevé dans les cieux , La porte d'or vient de s'ouvrir aux dieux ; A leurs regards quelle aimable surprise! Ce ne sont plus ces grands appartements, Pleins et déserts, fatigués d'ornements.
Où par-tout l'or avec l'or rivalise, Où la grandeur voit fuir à son aspect Le doux Plaisir qui fait place au Respect; L'aimable Mode , en un moins vaste espace . Sait réunir la richesse et la grâce; D'un léger nœud complaisamment lié
L'or à la fleur désormais s'entrelace, Et l'or plaît mieux quoique mésallié.
On n'y voit pas la jalouse étiquette, Au maintien fier, au front grave, à l'œil faux, Fixer d'avance à des rangs inégaux, Le grand fauteuil , le pliant , la banquette ; L'épais coussin, tout gonflé d'édredon, Semble appeler le joyeux abandon ; On n'entend plus ce chant soporifique, De tous les dieux éternelle musique; Le Goût plus juste a fait un meilleur choix. C'est à présent la douce Mélodie Qui joint son luth , qui réunit sa voix Aux vieux accords de l'antique harmonie; Des sons nouveaux , ou plus lents , ou plus vifs , Rendent les sens tour-à-tour attentifs; La passion s'y peint ; lame ravie Voit dans leur jeu l'image de la vie.
Tel, de nos jours, Grétry mieux inspiré Apprit aux sons un langage ignoré; Il leur montra comment gronde l'orage, Comment l'oiseau module son ramage, Comment l'amour, plaintif dans ses désirs.
Doit soupirer jusques à ses plaisirs ;
Le son alors, écho de la nature,
Comme un vain bruit n'étonna plus les airs ,
Tout fut soumis à ses accords divers;
Et , par l'effet d'une heureuse imposture ,
Ainsi que l'oeil, l'oreille eut sa peinture.
A ces accents, à ces nouveaux concerts, De tous les dieux l'oreille fut émue.
Mais des objets plus gais frappent leur vue. D'un pied léger, pêle-mêle et chantant, Frappant le sol de leur course inégale, Mille beautés pénétraient dans la salle. Ce début leste, et trop peu convenant, Parmi les dieux, fit un léger scandale, Mais il fut court; avec sévérité Pouvaient-ils voir ce spectacle enchanté ! C'était Junon , c'étaient les immortelles, Non plus vraiment, comme autrefois, fidèles Au vieux costume, au grand habit de cour; Tout est changé , mille grâces nouvelles A leurs genoux ont rappelé l'Amour.
Junon n'a plus sa démarche hautaine;
La Volupté la précède , et ramène Les cœurs glacés qu'éloigna sa froideur; Le diamant, remplacé par la fleur, Cesse un instant d'orner la souveraine; Et cependant, à son air de grandeur, Des cieux toujours on reconnaît la reine.
La jeune Hébé, sans festons, sans bouquet, N'en fait que mieux les honneurs du banquet; Flore n'a plus son vieil habit de rose, La fleur d'amour le cède au frais lilas; Avec plus d'art la triple Hécate expose L'autre moitié de ses doubles appas. Plus loin Cérès sème sa robe jaune D'un pavot rouge et de quelques bluets ; Pallas conserve un habit d'amazone, Mais sa cuirasse a trahi ses attraits; Et le Plaisir s'applaudit en cachette Que la Sagesse ait un air de toilette.
Mais un objet inconnu dans les cieux A sur lui seul attiré tous les yeux; Son pas est vif, sa démarche est légère, Dans son regard est le désir de plaire ;
Et sur son front un air d'autorité Soumet le cœur en secret révolté.
Sous les longs plis de sa robe flottante Un jeune Amour rit à demi-caché; Sous les anneaux d'une boucle tombante Un autre Amour plus hardi s'est niché
Accours, Hébé , verse-lui l'ambroisie, Dit Jupiter, de plaisir transporté ; Que jusqu'au bord la coupe soit remplie ! Que pour la Mode un autel apprêté Soit le garant de sa divinité.
Verse, je bois au saint nœud qui nous lie! A ce salut, de chacun répété, Le ciel répond par un cri d'allégresse; La foudre gronde, et l'Olympe agité A reconnu la nouvelle déesse.
Mais .sur la terre un bruit confus et vif A de la Mode annoncé la venue ; L'Ennui frémit, le monde est attentif.
Jour mémorable ! elle vient; à sa vue Tout autre éclat pâlit. Le sombre Ennui Frappé de crainte aussitôt s'est enfui.
Elle se montre , et déjà ces exemples A l'univers ont servi de leçons.
O ma patrie, à quoi bon tous ces temples, Ces autres dieux, ces différents patrons, Fils du Caprice, idoles de passage, Que l'on t'a vue invoquer d'âge en âge ! Abjure-les dans ce jour solennel , Et que la Mode, objet de ton hommage, Seule ait son prêtre ainsi que son autel !
Et toi, déesse, à qui dans mon délire J'ai consacré les doux sons de ma lyre, Rappelle-toi qu'à ton char le premier J'ai suspendu le myrte et le laurier ; Que le premier j'ai voulu qu'à ta fête Tous les Français vinssent courber leur tête ; A toi , disais-je , ils doivent tous leurs chants ; A toi , leurs vœux ; à toi , tout leur encens ; Et quant au prix que mérita mon zèle , Un jour ou deux , à mes vers sois fidèle.