CHAPITRE VIII
M. Ledru-Rollin, escorté de MM. Jules Favre, Félix Pyat, Grandménil et de la bande du palais Bourbon , considérablement grossie sur la route, arriva à l'Hôtel de Tille vers quatre heures. Des milliers de décharges saluaient son passage. Tous les mauvais sujets de Paris s'étaient procuré des | armes, depuis la débandade du Gouvernement; pcn- I dant trois jours, ils assourdirent et épouvantèrent la i capitale d'un immense et continuel feu de peloton. Qu'on ne croie pas que, sur le passage du tribun, la République fut acclamée universellement ; quelques bandes la hurlaient d'une voix enrouée; mais la bourgeoisie restait stupéfaite , et les hommes d'ordre dans un morne accablement. ÀHvé à 1* Hôtel de Ville, M. Ledni-Rollin se fit place, tant bien que mal et, monté sur une estrade, proclama, dans un discours embarrassé, non pas la République so-
ciale, non pas même une République quelconque, mais la Souveraineté du peuple purement et simplement. Il déclara que la nation serait appelée à se donner une forme de gouvernement. M. Ledru- Rollin n'était pas encore sûr de son fait, tant s'en faut. Si les clameurs de république sociale , dont il a parlé depuis dans certains discours, avaient environné l'Hôtel de Ville, il n'aurait pas hésité à s'exprimer nettement; mais il était trop troublé d'un fait qu'il regardait comme impossible trois jours auparavant, et il voyait trop bien l'incertitude des esprits pour s'aventurer au-delà d'une faconde prudente.
Tous les élus des trois diètes étaient arrivés ; ils jouèrent longtemps à Colin-Maillard dans la cohue des salles, avant de se rejoindre et de pouvoir commencer leurs opérations. Avant tout , il y avait à s'occuper d'une vérification de pouvoirs. Trois collections de souverains arrivaient de côtés différents ; quels étaient les bons ? La difficulté semblait assez grave ; mais elle fut tranchée d'une manière fort simple : on admit tout le monde pour ne pas faire de jaloux, y compris le souverain en blouse. On essaya bien d'abord de donner à quelques-uns le simple titre de secrétaire , avec arrière-pensée d'expulsion prochaine ; mais l'idée ne réussit pas : il fallut laisser à chacun sa part égale de dictature.
On se mettait à l'œuvre, et la désorganisation de
, la société se décrétait rondement , lorsque M. Dre-
vet père, un très-vieux patriote, à ce qu'il paraît,
quoique très inconnu, se présenta au Gouvernement,
déclarant que le peuple voulait assister aux délibérations pour donner ses idées et empêcher le char delà révolution de verser dans l'ornière. L'exigence pouvait passer pour fort ridicule ; on ne s'empressa pas moins de l'admettre. Monseigneur le faubourien était le maître ; il en fallait passer par ses caprices. On lui accorda un certain nombre de délégués à qui il fut permis de dicter insolemment ce qu'ils avaient à faire, à des hommes qui se vantaient d'être un gouvernement.
La majorité des dictateurs recula jusqu'à minuit la proclamation de la République ; alors seulement, sur l'injonction de la populace, elle se décida à lâcher le mot; non pas franchement et nettement, mais comme des gens qui ont la main forcée et qui biaisent. « Le Gouvernement provisoire veut la République, sauf ratification par le peuple , qui sera immédiatement consulté. » Telle fut la formule.
L'Hôtel de Ville regorgeait de patriotes, poussés comme des champignons, dont les plus vieux républicains n'avaient jamais connu les titres ni le nom. A l'inhumation des victimes, j'en trouvai un qui marchait avec le Gouvernement provisoire, donnant du citoyen à pleine bouche. Il avait fait mttier jusque là de se gausser de la démocrapule, comme dit M. Chenu, et ne s'était jamais plus inquiété de la République que M. Bareste , lequel avait coutume de dire, avant Février, que tout homme sage n'a qu'une opinion, celle du bifsteck. Je m'informai de cet amateur, et j'appris qu'il était l'un des secré-
(aires du Gouvernement provisoire. Je ne pus m'empècher de hausser les épaules et de lui demander, devant MU. Louis Blanc et Caussidière, depuis quand il était devenu si bon républicain. On le mit à la porte le soir même. C'était chose repoussante que de voir la platitude des gens, et comment on léchait les bottes d'hommes qu'on n'eut pas touchés la veille avec des pincettes. Cela m'avait frappé à l'Hôtel de Ville, mais m'indigna à la Préfecture de police. De hauts employés, parmi lesquels je citerai tout d'abord M. Elouin et 11. Allard, étaient pour M. Caussidière d'une servilité qui dépassait celle du pauvre Jean, ce domestique qui payait les faveurs du préfet avec le cognac de M. Delessert. Ces messieurs, qui se savent impossibles maintenant, font patte de velours aux chefs de la Préfecture sous la monarchie, espérant qu'un revirement pourra les remettre à flot. J'ai la conviction qu'ils sélrompent. D'abord» j'avertis ici tout haut M. Delessert et M. Pinel que ees .serviteurs, si fidèles en paroles, si proi digues de belles protestations après coup, les au* raient fait pendre sans miséricorde pour conserver l'honorable amitié du préfet de Février. Le fait avancé par H. Chenu est vrai : ils ont fait espionner leurs bienfaiteurs au profit d'une tourbe immonde. J'ai signé moi-même, comme secrétaire-général, le passeport d'un employé qui fut envoyé à Londres avec une mission secrète. Il y a autre chose : ces deux amis de l'ancienne administration m'ont vendu, moi, à M. Caussidière. Je ne faisais pas d'orgie,
cependant, à la Préfecture ; je n'y rêvais pas tout haut de chaos social, de flots de sang et de dictature populacière, pourquoi donc m'ont-ils livré ? Ont-ils tué, je ne dirai pas ma personne, mais mon action qui no pouvait tendre qu'aux idées d'ordre ? Je n'en veux pas, comme particulier, à ces messieurs ; mais, comme homme de parti, j'ai le droit de leur dire et je leur dis qu'ils ont agi bassement ; ils ont fait ce qu'un bon fonctionnaire n'a jamais fait, même sous le couteau, ce qu'un homme de cœur ne fera jamais.
J'en étais à l'Hôtel de Ville. Le 28, j'y allai rendre visite à d'anciens compagnons. L'un d'eux me dit :
c Sais-tu ce qui arrive au général Lagrange?
— Comment, général ? depuis quand possède-til ce grade?
— Tu ne sais donc rien. Il s'est installé dans l'Hôtel de Ville comme commandant ; un farceur l'a appelé général , il a pris la chose au sérieux , l'est fait présent d'un beau chapeau, d'une paire d'épaulettes, et puis a tranché du général tout au long.
— C'est un beau trait. Mais que lui est-il arrivé?
— La nuit dernière il s'est levé en poussant des cris et a crevé la muraille de deux coups de pistolet, prétendant avoir affaire à une troupe de royalistes qui voulaient l'assassiner. Depuis il bat la campagne ; son hallucination ne le quitte pas. On l'a rencontré ce matin, errant par la ville, dans un état déplorable.
— II y a du mystère là-dessous ; comment explique-t-on cette aventure ?
— On parle de la fusillade des Capucines. Du reste, toutes sortes de versions circulent. J'ai entendu raconter tout bas que sa folie n'est pas réelle ; il y a des gens qui auraient intérêt, dit-on, à y faire croire... Si l'idée du massacre du boulevart provient de certains hommes que tu devines ; ces hommes, maintenant au pinacle, peuvent être bien aises de mettre l'affaire sur le compte d'un aliéné... Tu comprends? »
J'avais fort bien compris.
Je ne rejoignis M. Gaussidière que le 25. Àttéré par la catastrophe de la veille et par ma position, j'avais résolu de m'expatrier. liais, après réflexion, je pris le parti d'aller à la Préfecture de Police, jugeant que j'y pourrais servir la cause de la raison et de la justice. M. de Lamartine prétend que les instructions du Gouvernement étaient de faciliter la fuite de la famille royale ; voici ce que je sais : Le 26, M. Cauasidière me dépéchait aux Invalides aveô ordre d'appréhender au corps M me la duchesse d'Orléans , qui devait s'y trouver, et de l'amener à la Préfecture. De bon vouloir, M. de Lamartine n'en manquait certainement pas , mais on voit comment, ses intentions étaient remplies. La princesse n'était plus aux Invalides. J'avais pris mes mesures , et je l'eusse sauvée, je l'espère, si elle s'y était trouvée. Quand je revins de cette expédition, le préfet me dit:
c II faut vous installer au secrétariat général , j'ai besoin ici d'hommes solides. La boutique administrative marchera toujours à peu près; j'ai con*
strvé provisoirement les anciens employés ; quand ils auront formé les patriotes , nous les balancerons; l'affaire n'est pas là. Il s'agit de faire de la Préfecture la place forte de la révolution ; donnez le mot à nos hommes ; qu'ils viennent tous. Lorsque nous
aurons ici un millier de bons b , nous .tiendrons
la queue de la poêle. Ledru-Roîlin, Flocon, Albert et noï, nous nous entendons, et j'espère que la besogne marchera. Il faut que le National soit culbuté. Cela fait, nous républicaniserons le pays de gré ou de force. L'idée générale de M. Caussidière se résume dans ces paroles. Son idée" particulière, dès le premier jour, fut de se maintenir de force à son poste. M. Garnier Pages , maire de Paris , sous les ordres duquel la police avait été placée , vint voir son subordonné et lui laissa entendre que le commandement du château de Gompiègne serait bien plus convenable , à un homme comme lui , que le vilain métier qu'il allait faire ; cela tomba dans l'oreille d'un sourd. L'ex-commis-voyageur lui répondit de sa petite voix flûtée, dont le contraste était si étrange i avec ses grosses épaules : |
— M'en aller à Gompiègne? Impossible; il faut que je reste ici. J'ai là, en bas, plusieurs centaines ' de bons enfants qui travaillent bien ; j'en attends ] encore deux fois autant. Si la bonne volonté ou le j -courage vous manque à l'Hôtel de Ville, j'irai vous aider..* Ah! ah! la révolution fera son petit I bonhomme de chemin, il le faudra bien.
— La révolution ! mais elle est faite.
— Bah ! elle n'est pas commencée.
Le pauvre maire resta abasourdi. En passant dans la cour, il avait entrevu quelques-uns de ces bons enfants, dont lui parlait son préfet; c'étaient des sacripants finis, l'œil louchç, la lèvre gloutonne, drapés d'un haillon et armés jusqu'aux dents. Il fit rassembler les employés à qui il voulait adresser une harangue de bien-venue, et, dans son. trouble, leur promit , entre antres choses, que la République allait augmenter leurs traitements.
Le lendemain , M. Bethmont , ministre du Commerce, vint à son tour. L'impression qui le saisit fut encore plus terrible ; il n'échangea que quelques paroles et se retira épouvanté.
Un livre récent a tracé de l'intérieur et du personnel de la Préfecture un tableau sur lequel je ne reviendrai pas; il me suffira de dire que les couleurs, si crues qu'elles soient, sont d'une palpitante vérité» En toute justice , il faut avouer cependant que V. Caussidière valait un peu mieux que son entourage. Ce n'est point un méchant homme , au fond. Quoique sans instruction , il peut se tirer d'affaire dans bien des cas, à l'aide d'une certaine intelligence et d'une finesse qu'il cache sous un grand air d'ingénuité. Qu'il ait cherché à remettre un peu d'ordre dans Paris, c'est incontestable ; mais qui ne l'aurait fait à sa çlace? Qu'il ait empêché qu'un plus grand désordre eût lieu, c'est possible, en ce sens qu'un autre n'aurait pas eu son autorité sur les bandes sinistres de la Préfecture ; mais tout cela n'empêche
pas que le bonhomme ne nous Tait fait échapper belle. Connaissant son parti à fond, sachant bien que, quoique taré et d'une capacité ordinaire, il valait autant que tout autre patriote, il s'était mis en tête d'arriver ni plus ni moins qu'à la dictature ; non pas à la dictature à onze, mais à la dictature à lui tout seul. Déjà une partie de son plan était réalisé. Au moyen de ses janissaires, il s'était ancré à la Préfecture, malgré la majorité du Gouvernement qui le détestait et le méprisait; puis, à l'aide de quelques mesures d'édilité que lui soufflaient des employés capables, tels que H. Jenncsson dont les services en différents genres lui furent fort utiles, il se façonnait tout doucement une popularité dont il n'entendait pas faire une chose de luxe. Au 15 Mai , il aida au mouvement, mais à contre-cœur, parce que le succès lui montrait des concurrents terribles dans - MM. Blanqui et Raspail. Aux affaires de Juin, ce fut différent, il était débarrassé 3e ses rivaux, et toute sa sympathie , si ce n'est sa bravoure, fut acquise à l'insurrection. L'inspiration, l'influence et une bonne partie de la direction viennent de lui. C'est lui que la République sociale eut certainement élevé sur le pavois, en cas de triomphe. Magnifique spectacle pour le monde! Le héros de l'épopée- Chenu, maître absolu des destinées de la France!
Voilà le sort ridicule et terrible dont te ciel nous a préservés.
Au reste, l'orgie crapuleuse ne s'étala pas seulement à la Préfecture. Une partie des héros des so-
ciélés secrètes qui avaient suivi M. Albert au Luxembourg, s'y donnèrent aussi la satisfaction d'une régence démocratique. De charmantes fêtes étaient improvisées chaque soir au petit Luxembourg , et le vin du grand-référendaire y arrosait le gosier rauque des patriotes et de leurs poétiques maîtresses, des bayadères de la Cité à 15 sous! Un certain H. Barbier, chef de groupe dans les Saisons, menait ces parties fines. Le jour, on allait écouter avec ardeur le roitelet du communisme, dévidant son chapelet de balivernes, jetant l'encensoir au nez de ses bedeaux les délégués et grimaçant toutes sortes de sensibleries vertueuses, c'était la corvée; les pelouses du jardin et let appartements souillés du palais voyaient le délassement. M. Louis Blanc fermait les yeux pour n'avoir pas à gourmander ses amis, pauvres agneaux qui l'écoutaient avec une admiration si touchante. H. Albert, le meilleur de la bande, le moins fou et le moins charlatan , cédait au torrent par faiblesse. L'homme du coup de pistolet à poudre des Tuileries, M. Henry, cet idiot intéressé qui simula un régicide par spéculation, vint rappeler son exploit à M. Albert qui lui donna un billet de 1,000 francs! Le sens moral avait quitté tout le monde. Il s'était fondé , au Luxembourg, avec les fonds de l'État, une caisse où tous les repris de justice politiques faisaient queue soir et matin. Dieu sait combien d'escrocs y ont puisé! M. Grandménil, M. Barbier, M. Lhéritier (de l'Ain) présentaient les états de paiement à M. Albert qui les signait sans
regarder. A la fin, il donna mémo des signatures en blanc. C'était un charme que de voir distribuer les tons de 100, 200, 500 francs au premier venu qui se présentait avec les mains sales, la voix enrouée et une mine d'échappé de galères. Disons qu'à la fin, instruit de cette odieuse dilapidation, H. Albert se fâcha et y mit ordre. Quant aux médianoches délicats, émaillés de bayadères de casernes et de vin de Champagne bu dans des chopes , leur cours ne cessa qu'à la naissance de l'affreuse réaction. Il fallait bien que le pauvre peuple prtt quelques distractions.
J'arrêterai ici ce travail. L'esquisse que j'ai essayée me paraît suffisante. Dans un livre, qui est sous presse, je ferai l'histoire complète de la frac* tion républicaine sous le dernier gouvernement. Ce que je tenais à exposer sur le champ, pour compléter la lumière qui s'est faite d'un autre côté, c'est le tableau net, positif, saisissant de la révolution de Février ; ce que je voulais prouver d'une manière catégorique, c'est que la chute de la monarchie n'est qu'un accident, provoqué par l'imprudence de la bourgeoisie et la défaillance sans exemple de l'autorité. Les républicains n'ont joué dans l'affaire que le rôle de taon, harcelant le bœuf échauffé. Tout ce qui leur revient dans la révolution, c'est la supercherie des gardes nationaux, la tuerie du boulevart, la grillade du Palais-Royal , les déprédations des Tuileries, les saturnales de la Préfecture et du Luxembourg, et enfin le chaos social posé sur la
France à la place de l'ancienne couronne des rois I Il y avait vingt mille républicains dans tout le pays avant Février; est-ce l'expérience du gouvernement populaire, ses mœurs, ses procédés, ses résultats, le trouble dans la rue, dans les esprits et dans les intérêts, la dictature, les montagnards, les clubistes, Juin 1848, Paris désert, les provinces consternées, le commerce anéanti, est-ce tout cela qui a républicanisé la France? Qui oserait le dire? La France n'est donc pas plus républicaine après qu'auparavant. Des dupes, des ambitieux, des traficants de désordres, des orgueilleux fourvoyés, voilà tout ce qui forme aujourd'hui le surplus des vingt mille démocrates delà veille. Ceux de ces hommes qui sont de bonne foi reviendront à la vérité aussi facilement qu'ils sont allés à l'erreur. Quant aux autres, un granfl pays a-til à compter avec leurs fantaisies? En fait, la France est tenue dans l'état où elle est par l'imperceptible minorité des hommes de la veille; il est bon défaire savoir cela encore au pays. Il a vu ces hommes à l'œuvre; ils sont prêts à recommencer. Veut-il les laisser faire? Un homme qui, toute sa vie, a lu à livre ouvert dansée coeur et l'existence de ce qu'on nomme la démocratie sociale, qui n'est autre que le communisme, le déclare ici froidement et sans haine : il n'y a parmi elle que des dupes et des dupeurs. Si le pays les frappe clairement de sa réprobation ; avant une année, l'autorité aidant, ils peuvent être atteints de mort; si l'indifférence publique les encourage, pvant un an, ils fmivent avoir dévoré la société.