DUSEIGNEUR
MM. Ledru-Rollin et Edgar Quinet arrivèrent au milieu de la séance. S'ils se dérangeaient, c'était par pur acquit de conscience ; car, en vérité, les circonstances, à leur avis, ne méritaient pas une sérieuse attention.
H. Flocon s'était attribué la présidence pour ne pas perdre de temps en formalités. Dans un petit discours d'une finesse un peu douteuse, quoique trèsrecherchée, il rappela le prétexte de la réunion, puis il donna la parole au premier qui l'avait demandée : c'était M. E. Baune. On connaît le genre d'éloquence de ce représentant ; cela se résume en un grand geste , une solennité magistrale , une parole ronflante ; le produit est celui de l'accouchement de la fable : du vent. Ce' montagnard descend ta ligne directe de la montagne du Bonhomme.
Il fit donc une harangue en trois points pour dire qu'il faudrait peut-être bien se montrer le lendemain ; mais qu'il serait peut-être tout aussi bon de ne pas paraître. Son speech, traduit en langue vulgaire, signifiait : Je n'ai pas d'opinion ; seulement, je me mets en mesure d'être de l'avis qui prévaudra. M. Grandménil vint ensuite ; il croyait de son devoir d'apporter ses lumières dans une circonstance aussi grave. En général , son talent de parole n'est pas très brillant , ni le fond de ses idées bien clair. Gomme il allait se lancer dans un bredouillage ténébreux, M. Flocon lui lança un regard acide dont l'effet fut terrible. Le pauvre orateur s'empêtra dans le plus déplorable radotage. Si le président ne lui eût pas rendu le service de l'arrêter court, il s'embarquait dans une phrase dont il ne serait pas encore sorti à l'heure qu'il est.
La discussion prenait donc une tournure plutôt rabelaisienne qu'héroïque; heureusement l'arrivée d'un nouveau personnage vint échauffer l'intérêt. Le survenant n'était ni plus ni moins qu'un pair de France, devenu depuis un demi-dieu démocratique et social, M. d'Àlthon-Shéë. Il accourait tout échauffé d'une réunion de députés de la gauche; hélas! qu'avait-il vu? Ces intrépides paladins avaient été pris de jaunisse à la lecture des proclamations ; tout le monde avait battu en retraite; le veau réformiste ne serait pas mangé. Quoi I la reculade était générale? Non , sept à huit citoyens déterminés avaient tenu bon; M. d'Althon^Shée était du nom-
bft- Il t'était eagagé à aller jusqu'au bout et il était prêt à tenir paroje^mais il avait besoin de savoir sur quel appui il devait compter*
L'animation gagna rassemblée : le jeune pair était un broyé, il fallait le soutenir et faire rougir le lendemaip les députés défectionnaire$. Exprimée avec vaillance, cette motion eut un plein succès, H. Lagrange l'appuya d'une grande harangue acrobatique : « Qui, oui! s'écria-t-il, à défaut des élus du monopole, que la démocratie arbore sa bannière et s'élance patriotiquement dans le champ du progrès; l'humanité a les yeux sur nous ; notre panache rallie des cohorte* fraternelles et belliqueuses; qu'attendonsnous? etc. » Il y eut des applaudissements et une rumeur guerrière; le lion révolutionnaire secouait 4W crins. C'est alors que M. Louis Blanc prit la parole et prononça le discours suivant :
t Àpr^s que les députés ont agité le pays jusque
• dans ses entraille*, ils reculent!... Je sens le sang » jne gonfle? le cqeur, et si je n'écoutais que mon t indignation, je vous dirais en présence d'une paf reille félonie ; Poussons le cri de guerre et mart chpnat mais l'huipanité me retient. Jfe me demande » si nous avons le droit de disposer du sang gépéf reux du peuple, sans profit pour la démocratie. $t » le peuple descend demain, abandonné des hommes » qui l'ont qns en avant, il sera infailliblement écrasé ? et la démocratie noyée dans le sang ; voilà quelle 9 sera la journée de demain. Et ne vous abusez pas,
* }a 0arde nationale qpi a traîné son uniforme de
9 banquet en banquet, vous mitraillera avec l'armée, » Vous déciderez l'insurrection si vous voulez, mais 9 si vous prenez cette décision, je rentrerai chez moi
* pour me couvrir d'un crêpe de deuil et pleurer sur
* la ruine de la démocratie. >
Voilà qui est clair et passablement étrange, si je ne me trompe. L'un de ces hommes qui revendiquent si hautement aujourd'hui l'initiative et la gloire de Février, a-t-il tenu ce langage et fait si bon marché du parti républicain, la veille même des événements? On ne le croirait pas, si j'avais été seul à l'entendre, mais qu'on interroge les cinquante témoins dont fat rapporté les noms; dans le nombre, il s'en trouvera bien quelques-uns qui mettront la vérité au-dessus de l'esprit de parti. Ce que je puis affirmer, c'est que ce discours est exact, non-seulement dans sa signification, mais dans son texte ; il a été sténographié sur place.
On devine l'effet (f une déclaration aussi surprenante ; l'assemblée, pleine d'ardeur un instant auparavant, retomba dans l'indécision et la mollesse db son début. Des orateurs bouche-trous en profitèrent pour faire de l'éloquence amphibie, à la façon de M.Baune.
Voulant savoir au juste ce que les autres chefe pensaient, je me mêlai au débat et ramenai la question de la prise d'armes sur le tapis. On avait parlé d'avertir le peuple de s'abstenir; je fis observer que les faubourgs comptaient depuis longtemps sur la manifes|ation et ne voudraient pas la manquer.
D'ailleurs, à supposer que la recommandation dût trouver bon accueil» pourrait-elle être faite à temps? Il fallait donc prévoir le cas d'un débordement populaire et par suite d'une bataille. Cette manière d'envisager les choses ne fut pas du goût des gros .bonnets; aucun ne me suivit sur ce terrain, si ce n'est M. Caussidière, qui abonda complètement dans mon sens. Il assura qu'il s'était promené toute la soirée dans les quartiers populaires, — ce qui était faux» car il n'avait pas quitté le café Sainte-Agnès» — et que la population s'apprêtait à descendre. Il fallait donc se concerter pour ne pas être surpris par les événements. Ces paroles mirent un peu de baume au cœur des patriotes encore navrés du discours de M. Louis Blanc; les idées de guerre reprirent le dessus ; bientôt même un membre osa opiner résolument pour l'action; c'était M. Rey. Petit, mince, ardent et d'une véritable bravoure, il déclara que les occasions d'avoir le peuple dans la rue étaient trop rares pour être négligées ; son avis étaient donc de mettre le feu aux poudres le lendemain. La plupart des assistants, bien convaincus que les motions les plus violentes sont toujours meilleures, applaudirent vivement; on vit l'heure où M. Louis Blanc, n'aurait plus qu'à retourner chez lui pour prendre son crêpe. Mais à ce moment le doyen de la réu- * nion, qui n'avait pas encore desserré les dents, M. Ledru-Rollin se leva pour répondre. D'un air grave et sûr de son fait, il laissa tomber ces paroles inattendues : c A la première révolution, «juand nos pères
9 faisaient une journée, ils l'avaient préparée long- » temps à l'avance ; nous autres, sommes-nous en i mesure ? Avons-nous des armes , des munitions, » des hommes organisés? Le pouvoir est tout prêt; 9 les troupes n'attendent qu'un signal pour nous 9 écraser. Mon opinion est qu'une affaire engagée 9 dans les conditions où nous sommes n'est qu'une 9 folie. 9 Gomme M. Rey insistait , trouvant que les chefs les plus importants de la réunion semblaient mettre bien peu de confiance dans leur parti, M* Ledru-Rollin tança, d'un assez grand air de dédain, ces gens à courte vue qui prennent leurs désirs pour des réalités et pensent qu'on renverse un Gouvernement avec des phrases. Il montra la pauvre démocratie , bridée, tyrannisée à moitié, expirante sous le joug féroce des conservateurs, et sa nouvelle conclusion fut qu'il fallait abandonner l'idée d'une lutte qui tuerait les débris du parti.
Certes! H. Ledru-Rollin avait raison, dix fois raison; son parti, fraction imperceptible, sotte, haineuse, jalouse, profondément divisée, n'était pas en état de tenir cinq minutes devant les forces du gouvernement. Aux quinze cents hommes des sociétés secrètes ajoutons trois] à quatre mille patriotes, tant du National que de la Réforme, hommes prudents , évitant de se brûler à la chandelle des conspirations, et nous aurons pour Paris un chiffre de cinq mille républicains , décomposé de la manière suivante : le National ayant 4,000 souscripteurs, dont un millier environ pour la capitale et la
*8 bsflljeye, j'en défelque 400 établissements publics qui prenaient la feuille sans partager ses opinions» il reste 600 républicains de cette coterie ; mettonsen J,£00 pour ceux qui ne recevaient pas le journal. La fVforme annonçait 2,000 abonnés» sur ce nombre 3Q0, au plus, formaient le contingent républicain de Paris ; portons à 2,000, en dehors dqs sociétés secrètes» les partisans de la feuille montagnarde, flous arrivons au chiffre de 5,000, posé plus baut; qe chiffre, je le soutiens et défie qu'on le détruise. Quant k la province; Lyon, Toulouse et Marseille seulement avaient de» semblants de sociétés secrètes, désorganisées, déchirées de divisions comme celles de Pajris , et nombreuses à proportion* Je ne crains pas de rester au-dessous de la vérité en fixant à 15,000 le nombre des républicains des départements : le total général du fanjeux parti était donc de J0,000 têtes.
M. l^edru-Rollin savait cela et agissait fort sensément en refusant d'engager ce petit noyau, dont le pouvoir ne devait taire qu'une bouchée; il parlait d'or, en traitant de foite l'idée d'une prise d'armes et en raillant les étourneaux qui la conseillaient ; mais pourquoi donc se rengorge-t-il si glorieusement aujourd'hui au seul souvenir de la révolution? Pourquoi oublie-t-il qjie, non-seulement il m l'a pas faite, mais qu'il l'a déconseillée, blâmée et défendue sévèrement? Pourquoi surtout» lui et |f. Loiiis $t$nç p'ont -ils -jamais parlé de lei^r gwde sagesse t profowJ bon W* $
perspicacité dans cette mémorable circonstance!
Les paroles de M. Ledru-Rollin entraînèrent l'Assemblée. M. Flocon présidait avec une gravité prudente ; il ne souffla mot. M. Edgar Quinet l'imita ; tous les membres belliqueux firent taire leur courage , H. Caussidière par déférence pour le patron, M. Rey par la conviction de l'inutilité de ses efforts. Bref, il fut décidé que le parti républicain s'abstiendrait de toute manifestation , et chaque membre fut invité à prévenir aussitôt -ses amis. Si Ton croit à une comédie , qu'on ouvre la Réforme du lendemain ; M. Flocon y paraphrase le discours de M. Ledru et engage fortement les bons citoyens à rester chez eux, attendu que le pouvoir ne cherche qu'une occasion pour exterminer le parti républicain.
Tous ces détails sont authentiques et rigoureux. Bonnes gens qui désirez connaître la véritable attitude des patriotes la veille de Février, voici qui doit vous satisfaire et vous instruire.
La Réforme avait décrété que le peuple ne quitterait pas ses ateliers; le lendemain à midi, il y avait vingt mille blouses sur la place de la Concorde !