CHAPITRE IV
Ainsi l'aréopage, de la Réforme, réuni solennellement et décidant que le peuple n'avait pas à paraître le lendemain, obtenait ce résultat de ne pas retenir un seul des vingt mille ouvriers qui s'étaient promis d'assister à la manifestation; preuve décisive de l'influence de cette feuille.
Depuis quinze jours, les faubourgs avaient les oreilles étourdies du banquet. On y verrait défiler des députés et des pairs ; puis des patriotes fameux, les crânes de la Réforme, les muscadins du National, M. Ledru-Rolîin, M. Marrast et des grands hommes de toutes sortes à la douzaine; il fallait voir cela. On vint sur la place de la Concorde où devait passer le cortège, comm&on va voir un spectacle. L'idée d'une attaque n'était nulle part. Ce n'est pas à dire que les têtes fussent calmes ; tout grand rassemblement, qui a la politique pour but, excite les passions. Mes^
sieurs les étudiants» qui aiment à faire parier d'eux partout où ils vont, étant arrivés trop tôt sur la place de la Concorde, s'amusèrent, pour passer le temps, à escalader la grille du palaijs Bourbon, absolument comme ils auraient chanté larifia avant l'ouverture d'un cours. On y envoya des dragons qui déblayé* rent la place. Un instant après, la foule qui se houlait par le boulevart, vers la Madeleine, fut arrêtée par quelques meneurs devant l'hôtel des Affaires étrangères. C'était bien le moins qu'on fit une petite avanie à l'homme de Gand, puisqu'on en avait l'occasion. Des pierres furent lancées dans les vitres et on essaya d'ébranler la grille qui fut plus forte que les épaules des émeutiers. Gomme un garde municipal à cheval voulut sortir, il paya pour le ministre; une grêle de cailloux l'atteignit et le força de rebrousser chemin. L'autorité vit qu'il fallait prendre des mesures ; des troupes arrivèrent, qui prirent position sur les points occupés par la foule. Vers une heure, le peuple s'agglomérant sur la place, on dut commencer quelques charges pour éviter les surprises. Les curieux furent refoulés dans les arbres. Il y avait là une multitude de ces enfants de Paris, hargneux et effrontés, qui servent d'avant-garde à toute sédition ; aussitôt chassés d'un point, ils se regroupaient., sur un autre, servant de .lien et de noyau aux rassemblements.
Jusqu'à quatre heures, les choses restèrent sur le même pied ; oh chargeait de temps en temps pour diviser les groupes, mais en évitant de piquer et de
mettre aucune rigueur. Le gouvernement ne voulait laisser aucun prétexte à une collision. Pour mieux ménager la susceptibilité du faubourien, ennemi naturel de l'autorité, il avait défendu aux sergents de ville de paraître en uniforme. Sur la brune, certaines velléités de désordre se manifestèrent ; il n'en pouvait être autrement dans une masse laissée tout un jour en face de la force armée. Avec des matériaux de construction on barra plusieurs rues aboutissant aux Champs-Elysées; quelques pavés furent déplacés rue de Rivoli, devant l'hôtel des Finances; une barricade fut commencée rue Saint-Honoré; enfin, le magasin deLepage, rue Richelieu, était attaqué, mais préservé à temps. Cette dernière tentative était la plus sérieuse ; car ayant lieu dans un quartier central et loin du théâtre des événements, elle prouvait que des hommes de coups de main étaient descendus.
Toute la troupe des conspirateurs de bas étage était effectivement sur le pavé, disséminée, il est vrai, saps ordre ni point de ralliement ; mais le bruit de }a rue et les libations inévitables en cas pareil finissaient par échauffer les cerveaux.
Pour être libre de mes mouvements, je m'étais «séparé, vers onze heures, de M. Gaussidière et de M. Albert, et je passai la journée à rôder dans les rassemblements. Beaucoup de chefs de groupes m'accostèrent pour avoir des instructions. Ma réponse était partout la même : il n'y a rien à faire qu'à observer et suivre lés événements, A tout
lu»**)» cependant, je fixai up rendei-voui pour le «tir, à 9 heu***, au Palais-Royal. Les hommes que je vis, tant de* sociétés secrètes que 4e l'entourage de ta Informe, avaient un peu de cette surexcitation que donne la multitude ébranlée; mais tous reconnaissaient qu'au premier acte d'énergie les choses rentreraient dans l'Ordre.
A la cftate du jour» je retrouvai MM. Caussidière et Albert dans la nie Saint-Bonoré. A ce moment même; un furieux veritit de s'élancer sur un vieux colonel, qu'il tentait d'assassiner, après lui avoir dévobé son arme. Les soldats, dans un premier mouvement, voulaient tuer l'agresseur, mais le colonel les retint.
— c£b! efe! fit le ftitur préfet de police, avec une grimace, tout cela n'est pas clair. y a du monde, jnais c'est tout* Nous ne sommespas en mesure. »
Je ne répondis pas, évitant de laisser voir ma pensée, qui était que les mesures sont peu de chose dans ces circonstances où l'imprévu domine si souvent. Toutefois, je n'avais pas {dus que d'autre la prévisfon <Ju dénouement*
— t Ça Vira pas jusqu'au coup de fusil, dit M.Gaussidière ; cène sera qu'une belle manifestation. »
M. Albert > était A) cet ayis. Je m'informai s'ils avaient icacontrê de nos honjmes et désigné un lieu â& rassemblement ; ils n'avaient même pas eu l'idée de cette c^rfûère prédation, tant ils septajeut leur Impuissance sur; cette masse sans caractère, e| «qptett pw à nu vu Jwveiueut d'option.
Nous fûmes à la Réforme, pour savoir ce que pensaient les gros bonnets. M. Flocon ne savait d[ue dire; l'affaire ne lui paraissait pas sérieuse. M. Ledru- Rollin, qui venait de quitter le bureau, la jugeait tout aussi défavorablement. Il n'entrevoyait rien de bon dans ce qui se passait. De confiance dans le succès, il n'en avait aucune, et il songeait que les pots cassés pourraient bien retomber sur la Réforme, en général, et sur lui en particulier.
Au dîner, qui eût lieu chez M. Ledouble, rue Croix des Petits Champs, même doute, ou plutôt même certitude d'échec. Il y avait là MM. Baune, Fargin-Fayolle, Chancel, Albert, Grandmeriil, Caussidière, Garnaux et d'autres qui, depuis, ne manquent jamais l'occasion de parler avec fracas de la révolution qu'ils ont faite; or, cette révolution, ils l'avaient déclarée impossible la veille; et ce jour-là, elle poussait sous leurs yeux sans qu'ils l'aperçussent.
A neuf heures, on se rendit au rendez-vous du PalaisrRoyal. Tous les chefs dont je viens de citer le nom s'y trouvaient ; il y avait en outre MM. Pilhes, Demongeot, Chesneau, Boissier, familiers de ta Réforme, et trois ou quatre chefs de groupes, parmi lesquels M. Chenu. La police pouvait enlever cette réunion et couper la direction des sociétés secrètes ; elle ne le jugea pas à propos. Au fond, c'eut été simplement une douzaine d'hommes de moins, attendu que leur action, comme on va le voir, a été toute individuelle dans les affaires, (/assemblée se
tint sons la colonnade du côté du passage RadzivilL Le palais était morne, se* galeries désertes ; on put causer à l'aise. Chaque membre invité à donner ses impressions et à proposer ses moyens fit une réponse à peu près pareille : d'impressions, on n'en avait que de vagues; de moyens, on n'en voyait pas de bien efficaces. Après une demi-heure de pourparlers stériles, où on n'aurait guère reconnu nos tranchemontagnes actuels, il fut convenu que le lendemain, en cas de nouvelle descente des faubourgs, ce qui paraissait fort incertain, les sociétés secrètes se réuniraient au boulevart Saint-Martin. Cette indication provenait de moi; craignant qu'on ne rassemblât les hommes dans quelque quartier enchevêtré, j'avais proposé un lieu découvert, qu'on accepta sans opposition.
Le rendez-vous au Palais-Royal et la réunion des groupes au boulevart Saint-Martin, sont les seules mesures d'ensemble prises pendant les trois jours; tout le reste ne fut que des faits particuliers. Ces deux mesures elles-mêmes n'ont eu, d'ailleurs, aucupe influence sur la révolution.
Dans la soirée , il y eut encore quelques scènes d'une certaine gravité : on dévalisa le magasin d'armes de Béringer, rue du Coq. Un détachement de troupes passait justement pendant le pillage ; on cria : Vive la ligne ! et on se rangea devant la boutique, de manière à cacher ce qui s'y faisait. Les soldats s'éloignèrent sans avoir rien vu , ou sans avoir rien voulu voir. Il y avait déjà trop de temps qu'on
les tenait en face de l'émeute sans ordres pour h réprimer.
M. Caussidière, avec qui j'assistais à ce spectacle, prit sa voix de baryton pour lancer un formidable : Vive la ligne ! Puis, de son fausset habituel , il me dit:
— Ils sont bons les petits tourlourous quand on les laisse faire ; mais tout à l'heure , quelque vieux grognard arrivera avec des instructions serrées et nous balaiera comme des hannetons ; quand la troupe est commandée carrément , il n'y a rien i frire pour nous. »
Je quittai M. Caussidière vers dix heures, et trouvai au café des Postes , rue Mentorgueil , MM. Sobrier, Pilhes et plusieurs autres. H. Sobrier avait abandonné les sociétés secrètes depuis les Droits à l'Homme de 1834. D'une nature nerveuse et hypocondriaque , il évitait tout contact avec les hommes de ta Réforme, qu'il traitait d'exploiteurs, et avec ceux du National , qu'il considérait comme des traîtres. Il avait sur le coeur comme un amas de bile qu'il lâchait par moments à flots acres et nauséabonds. En politique, son dernier mot était qu'il faut tout guillotiner ; en socialisme» tout brûler. Au fond, M. Sobrier n'est rien moins qu'un homme féroce ; c'est un maniaque de cette école qui ne comprend le patriotisme qu'avec des airs massacrants. Au lieu de lui appliquer les articles du Gode , on eut peutêtre bien fait de lui faire une application de douches. Quant à M. Pilhes , je l'avais connu fort particu-
lièremenj. C'est sans doute un des hommes qui me reprochent le plus amèrement de les avoir trahis ; or, j'ai frayé avec lui pendant trois ans sans lui donner connaissance de ma position dans les sociétés secrètes. A la fin , comme il la devina , et insistait pour être affilié, je dus céder i son désir. Non senlement je ne cherchais pas à faire de prosélyte* , mais je prenais la permission de cpre assez vertement leur fait aux républicains ridicules, qui étaient fort nombreux. M. Pilhes peut se rappeler qu'un jojir, au restaurant Beaurain , au moment où il chantait ce couplet du Chant du Départ :
Sur ce fer devant Dieu, etc.
il se leva, prit un couteau de table, et voulut faire servir cet instrument gastronomique à la mise en scène du chant révolutionnaire. Je trouvai cela peu spirituel, et je l'en avertis; il ne m'en sut aucun gré. Un autre jour, chez M. Alexandre Thomas, il soutenait la nécessité de faire revivre tous les jolis procédés de 93, y compris, s'il le fallait, les noyades 4e Nantes et les mitraillades de Lyon. Je lui dis qu'il était fou et l'envoyai promener. M. Pilhes, qui était commis-voyageur en mérinos dans la maisofa Pin, rue de Gléry, m'avait jparu toujours fort capable dans sa partie , mais complètement inapte à faire un homme d'Etat quelconque. Mon opinion était exactement semblable sur son mélodramatique ami M. Jules Mtot, le héros du rappel à l'ordre de U législative. Ce farouche habitant des forêts nivernaijes perdait un peu la tète dans sa fièvre pattio-
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tique. Un jour, il alla trouver M. de Laïochejaquelein pour lui demander une subvention en. faveur de la République. L'honorable représentant du Morbihan se rappellera le fait.
Je trouvai ces messieurs extrêmement animés au café des Postes. M. Sobrier, l'œil hagard, la toilette en désordre, la voix enrouée, tenait des propos de sang que ses gestes exprimaient plus que ses paroles. M. Pilhes était à son diapason. Bientôt H. Sôbrier, nous prenant à part :
— c Voulez-vous des armes? dit-il. Arrivez ! » Nous le suivîmes rue Mazagran , où il étala devant nous un arsenal complet : pistolets, fusils, carabines, tromblons, sabres et épées ; le tout en fort mauvais état. Chacun prit ce qui lui tomba sous la main, et nous redescendîmes dans la rue. La troupe, avec ses armes cachées, son allure oblique et sa marche prudente le long des murs, ressemblait assez à un peloton de conspirateurs d'opéras. Arrivés dans le quartier Saint-Martin, plusieurs détonations nous firent dresser les oreilles t c'était un petit engagement entre trois ou quatre émeutiers et des tirailleurs de Vincennes ; les premiers laissèrent un des leurs sur le carreau. ,
— c II s'agit de se mettre en ligne, dit M. Pilhes, qui portait le tromblon: chargeons nos armes! »
Chacun se disposa à obéir ; mais il y avait une difficulté : personne n'avait de munitions ; on ne s'en était pas aperçu jusque là. Il fallut battre en retraite, et comme il était une heure du matin, après
un conseil orageux tenu dans la rue des Marais, on décida de s'aller coucher.
D'après ce bulletin de la journée du 22, on voit que le Gouvernement était encore en assez bonne position. S'il a pu se croire perdu dès cette heure, les républicains ne partageaient nullement son opinion.
Ce qui fut le plus remarquable ce jour-là , c'est bien moins l'agression populaire que la réserve du pouvoir ; mais cette réserve s'explique. Aux yeux du Gouvernement, l'émotion n'était qu'un feu de paille qui tomberait de lui-même , et qu'il fallait craindre d'aviver. Ce raisonnement était juste ; sans doute on pouvait et on devait montrer d'abord une grande réserve ; mais toutes les concessions ayant été faites , il s'agissait le lendemain d'envelopper Paris d'un réseau de troupes et de faire savoir qu'on ne tolérerait plus le moindre rassemblement , ni le déplacement d'un seul pavé. Ces mesures auraient peut-être amené quelques engagements ; mais Paris le soir se serait couché tranquille, et on ne s'inquiéterait pas de savoir aujourd'hui ce qu'on va faire de la République.