‹ La naissance de la république en février 1848Chapitre 10 sur 38 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Tous les prétendus chefs, les Caussidière, Albert, Flocon, Sobrier, M arrast étaient plus que jamais des individualités perdues dans les événements; là révolution glissait et s'avançait d'elle-même dans la mare de sang du boulevart.

Il se fit dans la nuit un travail prodigieux ; à six heures du matin, Paris n'était plus praticable, les rues étaient zébré3s de barricades, le dixième de» pavés avait été remué. Une circonstance remarquable, c'est que l'insurrection s'établissait surtout dans les quartiers opulents, généralement dédaignés par elle. Sur les boulevarts, les scies et les haches mordaient au pied les grands arbres, débris de 1830, et qui semblaient épargnés pour 1848.

Ce fut une véritable veille d'armes avec toutes ses impressions. De temps en temps, le roulement des tambours, dans le lointain, était coupé de claires

détonnations 5 au milieu du bourdonnement de la ville en travail, de grands cris s'élevaient comme une rafale dans le bruissement des vagues; puis, tout à coup, plus saisissante que toutes ces voix, celle du tocsin s'élevait, saccadée, haletante, ainsi qu un appel dans un danger suprême.

Le roi fit un nouveau changement de ministère. Que pouvaient des noms d'hommes dans cet ouragan? C'étaient des mesures extrêmes qu'il fallait. Toujours sous Terreur funeste de la veille et , de plus, écrasé par la catastrophe de l'hôtel des Capucines, l'esprit du Gouvernement flottait dans une indécision désastreuse. Les courtisans montraient un front pâle et n'avaient que des conseils contradictoires ou désolants. Le roi savait bien que faire, mais ne savait pas là vérité. Le mouvement de la garde nationale était-il sérieux? Toute sa préoccupation était là. Dans la nuit, des conseillers de sang froid lui montrèrent l'état réel des choses et le firent tressaillir d'aise. Sûr de n'avoir pas à combattre la véritable bourgeoisie, il prit aussitôt des mesures décisives. Le maréchal Bugeaud fut investi du commandement général des troupes, et six colonnes furent organisées, avec ordre d'attaquer à la pointe du jour, si la nomination du nouveau ministère n'arrêtait pas le désordre. C'était tout ce qu'il y avait à: faire. Malheureusement, dans la matinée, l'indécision recommença. La masse de la population était plutôt agitée qu'hostile ; la plupart des barricades n'étaient pas défendues ; agir de rigueur pa-

rut chose imprudente et inhumaine. Sous cette impression, le maréchal fut rappelé ainsi que ses généraux, et, chose incroyable, on s'en rapporta à la garde nationale du soin de tout arranger. On n'avait pas encore découvert que le petit nombre de gardes nationaux sous las armes, obéissaient à quelques chefs, vrais ou faux, qui les trompaient ou se trompaient eux-mêmes. 11 est certain, en effet, que des hommes comme MM. Altaroche, du Charivari, Perrée, du Siècle et les officiers de la nuance Odilon Barrot, n'entendaient pas renverser la monarchie; or, ils braillaient tous à la tête de leur compagnie le cri de réforme. Que voulaient-ils ? Quelques changements politiques, soit ! mais la République était un morceau trop rude pour leur tempérament délicat. Et cependant ils y menaient tout droit les niaisde leur espèce qui formaient le gros de la garde nationale favorable au mouvement. Ils se croyaient les meneurs et ils étaient ingénuement menés par des intrigants ou de froids ambitieux, qui les bernaient et riaient aux éclats à leur beau cri de ralliement. En fait de vrais officiers républicains, il y aVait MM. Lesseré, Monginot, Fallet, Degousée, Jouanne, Aubert Roche, Greinezer, Destourbet, Yvon Vit 1 arceaux, Dauphin et une douzaine d'autres; c'étaient les chefs importants ; ils étaient secondés par «un certain nombre de simples gardes nationaux réels ou supposés. Au fond, le quart de la garde nationale, tout au plus, était sur le pavé le 24, et dans ce quart, un dixième de révolutionnaires menait ef»

frontément le reste à l'anarchie. Dans une pareille position* Jaisser le pavé libre à ce qu'on appelait la garde nationale, tuer non-seulement Faction, mais le moral et l'autorité de la troupe par une retraite accompagnée de circonstances sans, exemple, c'était livrer la forteresse à l'ennemi, c'était tout perdre : rien de plus évident.

Paris offrait le coup d'oeil le plus extraordinaire. Pendant qu'en certains quartiers, sur le boulevart des Italiens, par exemple, on acclamait au passage de M. Odilon Barrot, dans d'autres on se battait en lançant des imprécations au nouveau ministère. L'imbroglio, vers dix heures, du matin était au comble; un fort mouvement d'un côté ou d'un autre pouvait abattre ou sauver la monarchie. Je ne parle que d'un mouvement d'opinion ; car je ne mets pas en doute que les colonnes du maréchal Bugeaud n'eussent encore, à cette heure, écrasé facilement la révolte. Que serait-il arrivé d'une attaque en règle h dix heures du matin, moment où la chute du trône devint imminente ? Une bataille s'engageait, non pas avec les gardes nationaux qui se fussent retirés ou eussent secondé le pouvoir, quand le danger de la monarchie leur eut été connu , mais avec la horde descendue des faubourgs, le corps détestable des sociétés secrètes et la petite troupe de bourgeoisie atteinte de républicanisme. On les eut décimés , le pavé eut été teint de sang ; mais qu'y faire? C'était le combat de Juin 1848 cinq mois plus tôt, avec le grand parti conservateur en place 4e la

petite coterie du National. En quoi donc, s'il vous plaît, le droit de l'un était-il moindre que celui de Vautre ?

Le roi, croyant toujours à la fidélité de la garde nationale, confirma les ordres qui prescrivaient la retraite des troupes. Dès ce moment la catastrophe devint inévitable. La fraction républicaine vit que le pouvoir et la royauté allaient tomber expirants dans ses bras.

Qu'on ne croie pas, même à ce moment, à quelque stratégie savante de la part des chefs ; aucun ne dominait la masse et n'imprimait de direction : c'est la force des choses seule, le manque complet de résistance qui poussa un flot de peuple vers les Tuileries et mit en fuite une royauté qui s'était désarmée.

Dès le matin, l'agitation avait été grande à la Ri" forme ; l'affaire du boulevart y donnait les plus vives espérances, sans éveiller toutefois sérieusement l'idée de République. Au fond, on s'attendait à un combat sanglant dont les chances ne paraissaient pas trop mauvaises. Les rédacteurs et familiers du journal s'étaient armés, M. Flocon, de son fusil de garde national, M. Baune, d'un fusil de chasse, M. Caussidière, d'une carabine et d'un grand sabre consulaire qui lui pendait aux reins au bout d'un cordeau. En outre, se trouvaient là, porteurs d'armes de différentes sortes, MM. Tisserandot, Fargin-Fayolle, Albert, Boivin, etc. ; le bon M. Grandménil ne portait rien qu'une grande soif, selon l'habitude. Cette troupe avait son quartier-général à la Réforme, et

poussait de fréquentes reconnaissances aux cabarets de la rue Jean-Jacques Rousseau. M. Etienne Arago arriva annonçant la retraite des troupes. Ce fut sur chaque visage une allégresse mêlée d'étonnement.

M. Flocon s'écria :

— Ils ont perdu la tête ; si on s'en tient au cri de

réforme et qu'on ne montre pas trop tôt l'oreille de la République, la partie est gagnée !

— Ma foi, ajouta M. Albert, on peut dire que la République nous vient en dormant.

Rien de plus vrai; l'auteur véritable delà République, c'est la monarchie qui s'est retirée et lui a fait place.

Vers dix heures, une fusillade s'entendit du côté du Palais- Royal. MM. Caussidière, Tisserandot, Fayolle, Albert, Roivin quittèrent leur position prudente de la rue Jean-Jacques Rousseau et se rendirent au feu. Un instant auparavant, j'avais rejoint la troupe que je ne m'attendais pas à trouver armée, et à laquelle je me présentai simplement avec ma canne. Comme on s'étonna de me voir en tenue aussi pacifique, je pris avec moi deux ou trois hommes, j'allai dans le quartier de la place Vendôme, j'effrayai un pauvre commerçant et le forçai de me donner son fusil. Je revins aussitôt sur la place du Palais-Royal où la fusillade était fort vive. Les soldats du poste de la cour s'étaient enfermés au Chàteau-d'Eau, avec la garde municipale, et s'y défendaient avec une grande bravoure ; mais qu'espérer? Dix fusils se braquaient contre chaque assiégé

qui se montrait aux fenêtres. La défense ne se soutenait donc que par point d'honneur militaire ; elle ne pouvait triompher à moins d'un prompt secours: J'aperçus, tant sur la place que dans la cour et aux deux barricades bouchant les ouvertures de la rue Saint-Honoré, une cinquantaine de gardes nationaux commandés par le major Poissât et les capitaines Lesseré, Fallet, Thomas, Greinezer et Jouanne; puis, quatre à cinq cents hommes du peuple, entremêlés de rares bourgeois. MM. Caussidière, Tisaerandot, Albert étaient à la barricade du côté de la rue du Coq ; M. Et. Ârago dans la cour du palais. Ce dernier montre depuis, avec complaisance, un képi troué de balles qu'il portait, dit-il, dans la combat; cela se peut; cependant, il faut dire que les amis de ce vaudevilliste révolutionnaire le savent d'une imagination très-grande pour tout ce qui re-, ^ garde l'honneur de sa personne; en toute sincéritéon ne conçoit pas bien pourquoi les municipaux auraient tant tenu à maltraiter sa coiffure. Le suriea* demain des glorieuses, M. Etienne Ârago dictait k un jeune patriote borgne un récit de ses hauts faits, qui orna le feuilleton de la Réforme; M. Ribey-. rplles en riait de tout son cœur, surtout du fameux képi pris pour cible par les municipaux ; je crois que le public a droit de faire un peu comme M. Ri*. beyrolles.

M. Lagrange, que M. de Lamartine met partout dans son roman de la Révolution, était bien effectivement à la barricade du côté de la rue de Valois; il

contribua à dégager le général Lamoricière dœ main* d'une troupe de furieux.

Gomme la résistance des soldats se prolongeait, un insurgé eut une idée horrible :

— Il faut les griller, s'écria-t-il : allons chercher des bottes de foin et mettons le feu au bâtiment!

L'exécution suivit les paroles; le peuple le plus généreux de l'univers s'en fut prendre des matières incendiaires et se mit en devoir de rôtir les assiégés, deà soldats de cœur, les seuls qui, dans cette sombre journée, aient soutenu l'honneur du drapeau. Les flammes s'élevèrent bientôt autour du bâtiment, enfermant des défenseurs dans un double cercle de mort. Pris de désespoir, ces malheureux imprimèrent à la lutte une énergie sauvage ; pendant un instant, leur feu cribla les bandes d'insurgés ; mais c'était /effort suprême, le dernier bond contre le trépai . fusillade de la forteresse se ralentit, devint de lins en plus rare, puis s'éteignit tout à fait. A sa flace on entendit des gémissements et des cris de ige. Les murs embrasés formaient une étuve où les dégés brûlaicût tout Vivants. Mort pour mort, ceux conservaient quelques forces ouvrirent la porte livrèrent aux balles. Les épargner était un de* d'honneur aussi bien que d'humanité : on les icra jusqu'au dernier; le chef de bataillon qui l€J^>mmandait fut éventré d'un coup de baïonnette, ftra alors dans le poste. Épouvantable spectatquante victimes étaient sur le carreau, inet'trouées de blessures. Parmi elles, les lu-

surgés purent contempler quelques-uns des leurs, amenés prisonniers la veille et ne formant plus qu'un charbon comme les soldats. Quand les morts passérent sur des civières, leurs bourreaux se découvrirent et les saluèrent ! . . .

Voilà ce que fut le combat du Palais-Royal, le seul de quelqu'importance pendant les trois jours. Je restai frémissant d'épouvante, écrasé devant ce spectacle. Plus d'une fois j'eus l'envie de décharger mon arme contre ces cannibales qui enfumaient leurs adversaires comme des bétes fauves et les assassinaient ensuite sans défense. On m'a cité dans plusieurs récits comme ayant fait le coup de feu au Palais-Royal; j'y étais, mais je n'ai pas tiré.

Pendant ce temps la chute du trône se consommait. D'une erreur capitale le roi venait de tomber dans une autre. Il avait cru la garde nationale disposée à défendre la monarchie et s'en était fiée à elle. Sans doute la bourgeoisie voulait conserver la royauté constitutionnelle, mais puisqu'elle n'était pas là, il fallait la suppléer ; il fallait balayer ces imposteurs ou ces niais qui prétendaient la représenter. Maintenant, par des rapports erronés ou perfides, le roi passait à l'extrême contraire. On était venu dire que toute la garde nationale, gagnée à l'insurrection, s'avançait menaçante contre le château, et il l'avait cru. C'était une nouvelle foudroyante.

Le roi était l'élu de la classe moyenne ; lutter contre elle, se maintenir au prix d'une lutte san-

glante lui parut impossible. Il se résigna à tout. L'acte d'abdication était sous sa main, il le signa.

Les généraux d'Afrique, cette cohorte d'hommes au coup-d'œil sûr, à la volonté de fer, bouillonnaient d'impatience, tordaient leur, épée de désespoir. Assister, Tépée au fourreau, à la chute de la monarchie, eux ses hommes d'armes ; capituler sans défense devant une multitude traînée par des aventuriers, une bourgeoisie aveugle, traîtreusement conduite à l'abîme, et qui demain leur reprocherait de ne l'avoir pas sauvée malgré elle , cela brisait leur cœur de citoyens et de soldats. Plusieurs fois le vieux maréchal Bugeaud monia à cheval et se jeta au milieu des groupes, pour leur porter des paroles de raison ; le général Lamoricière aussi fît de ces généreuses tentatives ; tous deux furent accueillis par des menaces ou des coups de fusils. Les mots n'étaient plus de saison; il ne fallait que des actes ; et le roi, qui se croyait enchaîné, enchaînait ses défenseurs.

Vers une heure, M. Aubert Roche, médecin, énervé par l'opium, homme sans valeur et sans autorité, se faisait introduire auprès du duc de Nemours, comme délégué d'une immense armée de gardes nationaux; cette armée, disait-il, massée autour des Tuileries , n'attendait qu'un signal pour les prendre d'assaut. Il suppliait le prince d'éloigner les troupes pour éviter l'effusion du sang. Qu'étaientce que les grandes forces de M. Aubert Roche? Quelques milliers de ces pauvres gens qu'on menait à la République par le chemin de la réforme. Une

troupe que les bataillons du Carrousel et des Tuileries eussent dispersée trois heures plus tôt, comme une volée de moineaux. Mais le prince, lui aussi, avait ordre de ne pas engager de lutte ; il ordonna aux régimentsdese retirer. Dix minutes après, lechâteau des rois, laissé sans défenseurs, était livré à une abominable dévastation. L'Hôtel de Ville et toutes les positions capitales étaient occupées de la même façon, c'est-à-dire, sans un coup de fusil. Partout il avait été ordonné de ne pas faire de résistance. Incompréhensible fatalité !

Qu'avait fait la petite fraction républicaine dans ces événements ? rien , si ce n'est de persuader qu'elle était partout lorsqu'elle n'était nulle part , hormis dans quelques groupes infimes. Elle se couvrait de la garde nationale pour paraître nombreuse, et abritait subrepticement son drapeau sous celui de la réforme. Elle savait si bien la répulsion de son nom qu'elle le cachait comme une honte. Tout son rôle, toute sa gloire consistent en ceci : Voyant le malentendu terrible qui existait entre la bourgeoisie et la royauté, elle avait poussé à la lutte, puis, comme ces loups qui suivent les armées , elle avait rampé derrière les combattants pour dévorer les cadavres.

Tout était fini, et le peuple souverain, qui avait gagné la bataille sans coup férir, mais à qui la main démangeait, trouvant aux Champs-Elysées un poste de municipaux qui ne songeaient à aucune résistance, les égorgeait froidement, à trois pas, en pous-

sani des éclats de rire féroces. A la Préfecture de police, de vieux soldats brûlaient leurs cartouches pour ne pas les livrer, jettaient leurs armes avec colère, et puis s'en allaient sans défense, protégés par la parole d'honneur de M. Caussidière. A un pas de la Préfecture, des décharges les roulaient sanglants sur le pavé.

Et aux Tuileries, où des écriteaux portaient cette vertueuse et révolutionnaire sentence : Mort aux voleurs ! on volait les bijoux de la famille royale, on volait les objets d'arts, on volait les papiers, on volait les châles de M me la duchesse d'Orléans , on volait pour la valeur de plusieurs millions, sans compter le vin des caves que la patriotaillerie buvait à même des tonneaux défoncés !

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