‹ La naissance de la république en février 1848Chapitre 13 sur 38 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

M. Ledru-Rollin , escorté de MM. Jules Favre, Félix Pyat, Grandménil et de la bande du palais Bourbon , considérablement grossie sur la route , arriva à l'Hôtel de Ville vers quatre heures. Des milliers de décharges saluaient son passage. Tous les mauvais sujets de Paris s'étaient procuré des. armes, depuis la débandade du Gouvernement; pendant trois jours, ils assourdirent et épouvantèrent la capitale d'un immense et continuel feu de peloton* Qu'on ne croie pas que, sur le passage du tribun, la République fut acclamée universellement ; quelques bandes la hurlaient d'une voix enrouée; mais la bourgeoisie restait stupéfaite , et les hommes d'ordre dans un morne accablement. Arrivé à l'Hôtel de Ville, M. Ledru-Rollin se fit place, tant bien que mal et, monté sur une estrade , proclama , dans un discours embarrassé, non pas la République so-

ciale, non pas même une République quelconque, mais la Souveraineté du peuple purement et simplement. Il déclara que la nation serait appelée à se donner une forme de gouvernement. M. Ledru- Rollin n'était pas encore sûr de son fait, tant s'en faut. Si les clameurs de république sociale , dont il a parlé depuis dans certains discours, avaient environné l'Hôtel de Ville, il n'aurait pas hésité à s'exprimer nettement ; mais il était trop troublé d'un fait qu'il regardait comme impossible trois jours auparavant, et il voyait trop bien l'incertitude des esprits pour s'aventurer au-delà d'une faconde prudente.

Tous les élus des trois diètes étaient arrivés ; ils jouèrent longtemps à Colin-Maillard dans la cohue des salles, avant de se rejoindre et de pouvoir commencer leurs opérations. Avant tout , il y avait à s'bccuper d'une vérification de pouvoirs. Trois collections de souverains arrivaient de côtés différents ; quels étaient les bons ? La difficulté semblait assez grave ; mais elle fut tranchée d'une manière fort simple : on admit tout le monde pour ne pas faire de jaloux, y compris le souverain en blouse. On essaya bien d'abord de donner à quelques-uns le simple titre de secrétaire , avec arrière-pensée d'expulsion prochaine ; mais l'idée ne réussit pas : il fallut laisser à chacun sa part égale de dictature.

On se mettait à l'œuvre, et la désorganisation de la société se décrétait rondement , lorsque M. Drevet père, un très-vieux patriote, à ce qu'il paraît, quoique très inconnu, se présenta au Gouvernement,

déclarant que le peuple voulait assister aux délibérations pour donner ses idées et empêcher le char de la révolution de verser dans l'ornière. L'exigence pouvait passer pour fort ridicule ; on ne s'empressa pas moins de l'admettre. Monseigneur le faubourien était le maître ; il en fallait passer par ses caprices. On lui accorda un certain nombre de délégués à qui il fut permis de dicter insolemment ce qu'ils avaient à taire, à des hommes qui se vantaient d'être un gouvernement.

La majorité des dictateurs recula jusqu'à minuit la proclamation de la République ; alors seulement, sur l'injonction de la populace, elle se décida à lâcher le mot; non pas franchement et nettement, mais comme des gens qui ont la main forcée et qui biaisent. « Le Gouvernement provisoire veut la République, sauf ratification par le peuple y qui immédiatement consulté. > Telle fut la formule.

L'Hôtel de Ville regorgeait de patriotes, comme des champignons, dont les plus vieux républicains n'avaient jamais conuu les titres ni le non. \ l'mhumaùon des victimes, j'en trouvai un qui •iiamidit ivec le Gouvernement provisoire, Ju cUoven à pleine bouche. 11 avait fait «tic à de se gausser de la démocrapule, ooune A H. tàemi, ■ t ie s'était jamais plus inquiété de h ivi.'uDii'juc ;ue M. Bai este , lequel avait coutume .;c tu»', -.wuii revrior, que tout homme aglli ju une >i>mton, ceile du bifsteck. Je m'informe àt jet uouieur . et' j'ajpiis qu'il était l'un des

taires du Gouvernement provisoire. Je ne pus m'empêeher de hausser les épaules et de lui demander, devant MM. Louis Blanc et Caussidière, depuis quand il était devenu si bon républicain. On le mit à la porte le soir même. C'était chose repoussante que de voir la platitude des gens, et comment on léchait les bottes d'hommes qu'on n'eut pas touchés la veille avec des pincettes. Gela m'avait frappé .à l'Hôtel de Ville, mais m'indigna à la Préfecture de police. De hauts employés, parmi lesquels je citerai tout d'abord M. Elouin et M. Àllard, étaient pour M. Caussidière d'une servilité qui dépassait celle du pauvre Jean, ce domestique qui payait les faveurs du préfet avec le cognac de M. Delessert. Ces messieurs, qui se savent impossibles maintenant, font patte de velours aux chefs de la Préfecture sous la monarchie, espérant qu'un revirement pourra les remettre à flot. J'ai la conviction qu'ils se trompent. D'abord, j'avertis Ici tout haut M, Delessert et M. Pinel que ces serviteurs, si fidèles en paroles, si prodigues de belles protestations après coup, les auraient fait pendre sans miséricorde pour conserver rhonorable amitié du préfet de Février. Le fait avancé par H. Chenu est vrai : ils ont fait espionner leurs bienfaiteurs au profit d'une tourbe immonde. J'ai signé moi-même, comme secrétaire-général, le passeport d'un employé qui fut envoyé à Londres avec une mission secrète. Il y a autre chose : ces deux amis de l'ancienne administration m'ont vendu, moi, à M. Caussidière. Je ne faisais pas d'orgie,

cependant, à la Préfecture ; je n'y rêvais pas tout haut de chaos social, de flots de sang et de dictature populacière, pourquoi donc m'ont-ils livré ? Ont-ils tué, je ne dirai pas ma personne, mais mon action qui ne pouvait tendre qu'aux idées d'ordre ? Je n'en veux pas, comme particulier, à ces messieurs ; mais, comme homme de parti, j'ai le droit de leur dire et je leur dis qu'ils ont agi bassement ; ils ont fait ce qu'un bon fonctionnaire n'a jamais fait, même sous le couteau, ce qu'un homme de cœur ne fera jamais.

J'en étais à l'Hôtel de Ville. Le 28, j'y allai rendre visite à d'anciens compagnons. L'un d'eux me dit :

t Sais-tu ce qui arrive au général Lagrange?

— Comment, général ? depuis quand possède-til ce grade? v

— Tu ne sais donc rien. Il s'est installé dans l'Hôtel de Ville comme commandant ; un farceur l'a appelé général , il a pris la chose au sérieux , c'est fait présent d'un beau chapeau, d'une paire d'épaulettes, et puis a tranché du général tout au long.

— C'est un beau trait. Mais que lui est-il arrivé?

— La nuit dernière il s'est levé en poussant des cris et a crevé la muraille de deux coups de pistolet, prétendant avoir affaire à une troupe de royalistes qui voulaient l'assassiner. Depuis il bat la campagne ; son hallucination ne le quitte pas. On l'a rencontré ce matin, errant par la ville, dans un état déplorable.

— Il y a du mystère Iàrdessous ; comment explique-t-on cette aventure ?

— On parle de la fusillade des Capucines. Du reste, toutes sortes de versions circulent. J'ai entendu raconter tout bas que sa folie n'est pas réelle ; il y a des gens qui auraient intérêt, dit-on, à y faire croire.. . Si l'idée du massacre du boulevart provient de certains hommes que tu devines ; ces hommes, maintenant au pinacle, peuvent être bien aises de mettre l'affaire sur le compte d'un aliéné... Tu comprends? >

J'avais fort bien compris.

Je ne rejoignis M. Gaussidière que le 25. Attéré par la catastrophe de la veille et par ma position, j'avais résolu de m'expatrier. Hais, après réflexion, je pris le parti d'aller à la Préfecture de Police, jugeant que j'y pourrais servir la cause de la raison et de la justice. M. de Lamartine prétend que les instructions du Gouvernement étaient de faciliter la fiiite de la famille royale ; voici ce que je sais : Le 26, M. Gaussidière me dépêchait aux Invalides avec ordre d'appréhender au corps M me la duchesse d'Orléans , qui devait s'y trouver, et de l'amener à la Préfecture. De bon vouloir, M. de Lamartine n'en manquait certainement pas , mais on voit comment ses intentions étaient remplies. La princesse n'était plus aux Invalides. J'avais pris mes mesures, et je l'eusse sauvée, je l'espère, si elle s'y était trouvée. Quand je revins de cette expédition» le préfet me dit :

c II faut vous installer au secrétariat général, j'ai besoin ici d'hommes solides. La boutique adjninistrative marchera toujours à peu près ; j'ai con-

serve provisoirement les anciens employés ; quand ils auront formé les patriotes, nous les balancerons; l'affaire n'est pas là. Il s'agit de faire de la Préfecture la place forte de la révolution ; donnez le mot à nos hommes ; qu'ils viennent tous. Lorsque nous

aurons ici un millier de bons b , nous tiendrons

la queue de la poêle. Ledru-Rollin, Flocon, Albert et nol, nous nous entendons, et j'espère que la besogne marchera. Il faut que le National soit culbuté. Gela fait, nous républicaniserons le pays de gré ou de force. L'idée générale de M. Caussidière se résume dans ces paroles. Son idée particulière, dès le premier jour, fut de se maintenir de force à son poste. M. Garnier Pages , maire de Paris , sous les ordres duquel la police avait été placée , vint voir son subordonné et lui laissa entendre que le commandement du château de Gompiègne serait bien plus convenable , à un homme comme lui , que le vilain métier qu'il allait faire ; cela tomba dans l'oreille d'un sourd. L'ex-commis-voyageur lui répondit de sa petite voix flûtée, dont le contraste était si étrange avec ses grosses épaules :

— M'en aller à Gompiègne ? Impossible ; il faut que je reste ici. J'ai là, en bas, plusieurs centaines de bons enfants qui travaillent bien ; j'en attends encore deux fois "autant. Si la bonne volonté ou le counge vous manque à l'Hôtel de Ville, j'irai vous aider... Ah! ah ! la révolution fera son petit bonhomme de chemin, il le faudra bien.

— La révolution ! mai* elle est faite.

— Èah ! elle n'est pas commencée.

Le pauvre maire resta abasourdi. En passant dans la cour, il avait entrevu quelques-uns de ces bons enfants, dont lui parlait son préfet ; c'étaient des sacripants finis, l'œil louche, la lèvre gloutonne, drapés d'qn haillon et armés jusqu'aux dents. Il fit rassembler les employés à qui il voulait adresse? une harangue de bien-venue, et, dans son trouble , leur promit , entre autres choses, que la République allait augmenter leurs traitements.

Le lendemain , M. Bethmont, ministre du Commerce, vint à son tour. L'impression qui le saisit fut encore plus terrible; il n'échangea que quelques paroles et se retira épouvanté.

Un livre récent a tracé de l'intérieur et du personnel de la Préfecture un tableau sur lequel je ne reviendrai pas; il me suffira de dire que les couleurs, si crues qu'elles soient, sont d'une palpitante vérité. En toute justice , il faut avouer cependant que M. Çaussidière valait un peu mieux que son entourage. Ce n'est point un méchant homme , au fond. Quoique sans instruction, il peut se tirer d'affaire dans bien des cas, à l'aide d'une certaine intelligence et d'une finesse qu'il cache sous un grand air d'ingénuité. Qu'il ait cherché à remettre un peu d'ordre dans Paris, c'est incontestable ; mais qui ne l'aurait fait à sa place? Qu'il ait empêché qu'un plus grand désordre eût lieu, c'est possible, en ce sens qu'un autre n'aurait pas eu son autorité sur les bandes sinistres de la Préfecture ; mais tout cela n'empêche

pas que le bonhomme ne nous Tait fait échapper belle. Connaissant son parti à fond, sachant bien que, quoique taré et d'une capacité ordinaire, il valait autant que tout autre patriote, il s'était mis en tête d'arriver ni plus ni moins qu'à la dictature ; non pas à la dictature à onze, mais à la dictature à lui tout seul. Déjà une partie de son plan était réalisé. Au moyen de ses janissaires, il s'était ancré à la Préfecture, malgré la majorité du Gouvernement qui le détestait et le méprisait; puis, à l'aide de quelques mesures d'édilité que lui soufflaient des employés capables, tels que M. Jennesson dont les services en différents genres lui furent fort utiles, il se façonnait tout doucement une popularité dont il n'entendait pas faire une chose de luxe. Au 15 Mai , il aida au mouvement, mais à contre-cœur, parce que le succès lui montrait des concurrents terribles dans MM. Blanqui et Raspail. Aux affaires de Juin, ce fut différent, il était débarrassé de ses rivaux, et toute sa sympathie , si ce n'est sa bravoure; fut acquise à l'insurrection. L'inspiration, l'influence et une bonne partie de la, direction viennent de lui. C'est lui que la République sociale eut certainement élevé sur le pavois, en cas de triomphe. Magnifique spectacle pour le monde! Le héros de l'épopée- Chenu, maître absolu des destinées de la France!

Voilà le sort ridicule et terrible dont le ciel nous a préservés.

Au reste, l'orgie crapuleuse ne s'étala pas seulement à la Préfecture. Une partie des héros des so-

ciétés secrètes qui avaient suivi M. Albert au Luxam* bourg, s'y donnèrent aussi la satisfaction d'une régence démocratique. De charmantes fêtes étaient improvisées chaque soir au petit Luxembourg , et le vin du grand-référendaire y arrosait le gosier rauque des patriotes et de leurs poétiques maîtresses, des bayadères de la Cité à 15 sous! Un certain M. Barbier, chef de groupe dans les Saisons, menait ces parties fines. Le jour, on allait écouter avec ardeur le roitelet du communisme, dévidant son chapelet de balivernes, jetant l'encensoir au nez de «as bedeaux les délégués et grimaçant toutes sortes de sensibleries vertueuses, c'était la corvée; les pelouses du jardin et les appartements souillés du palais voyaient le délassement. M. Louis Blanc fermait les yeux pour n'avoir pas à gourmander ses amis, pauvres agneaux qui l'écoutaient avec une admiration si touchante. M. Albert, le meilleur de la bande, le moins fou et le moins charlatan , cédait au torrent par faiblesse. L'homme du coup de pistolet à poudre des Tuileries, M. Henry, cet idiot intéressé qui simula un régicide par spéculation, vint rappeler son exploit à M. Albert qui lui donna un billet de 1,000 francs! Le sens moral avait quitté tout le monde. Il s'était fondé , au Luxembourg, avec les fonds de l'État, une caisse où tous les repris de justice politiques faisaient queue soir et matin. Dieu sait combien d'escrocs y ont puisé! M. Grandménil, M. Barbier, M. Lhéritier (de l'Ain) présentaient les états de paiement à M. Albert qui les signait sans

regarder. A la fin, il donna même des signatures enM blanc. C'était un charme que de voir distribuer letm bons de 100, 200, 500 francs au premier venu quel se présentait, avec les mains sales» la voix enrouées et une mine d'échappé de galères. Disons qu'à Uê~ fin» instruit de cette odieuse dilapidation» M. ÀJberfc se fâcha et y mit ordre. Quant aux médianoches délicats, émaillés de bayadères de casernes et de vis de Champagne bu dans des chopes » leur oours m cessa qu'à la naissance de l'affreuse réaction* Il fallait bien que le pauvre peuple prit quelques distractions.

J'arrêterai ici ce travail. L'esquÎ6se que j'ai essayée me parait suffisante. Dans un livre, qui est . sous presse» je ferai l'histoire complète de la fnw tion républicaine sous le dernier gouvernement Ce que je tenais à exposer sur le champ, pour oompléter la lumière qui s'est faite d'un autre côté, c'est le tableau net» positif, saisissant de la révolution de Février ; ce que je voulais prouver d'une manière catégorique» c'est que la chute de la monarchie n'est qu'un accident, provoqué par l'imprudence de la bourgeoisie et la défaillance sans exemple de l'autorité. Les républicains n'ont joué dans l'affaire que le râle de taon» harcelant le bœuf échauffé. Tout ee qui leur revient dans la révolution» c'est la saperchérie des gardes nationaux» la tuerie du boulevart» la grillade du Palais-Royal » les déprédations des Tuileries» les saturnales de la Préfecture et da Luxembourg» et enfin le ?haoe social posé ter la

France à la place de l'ancienne couronne des rois t Il y avait vingt mille républicains dans tout le pays avant Février ; est-ce l'expérience du gouvernement populaire» ses mœurs, ses procédés, ses résultats» le trouble dans la rue, dans les esprits et dans les intérêts, la dictature» les montagnards» les clubistes, tain 1848, Paris désert» les provinces consternées» le commerce anéanti» est-ce tout cela qui a républicaine la France? Qui oserait le dire? La France n'est Jonc pas plus républicaine après qu'auparavant. Des lapes» dos ambitieux» des traficants de désordres» des orgueilleux fourvoyés, voilà tout ce qui forme aujourd'hui le surplus des vingt mille démocrates de la veille. Ceux de ces hommes qui sont de bonne foi reviendront à la vérité aussi facilement qu'ils sont allé* ji l'erreur. Quant aux autres, un grand pays a-til à .compter avec leurs fantaisies? En fait» la France est teauedans l'état où die est par l'imperceptible minorité des hommes de la veille; il est bon de faire savoir cela encore au pays: Il a vu ces hommes à l'œuvre ; ils sont prêts à recommencer. Veut-il les laisser faire? Un homme qui» tonte sa vie, a lu à livre ouvert dans le cœur et l'existence de ce qu'on nomme la démocratie sociale, qui n'est autre que le communisme, le déclare ici froidement et sans haine : il n'y a parmi elle que des dupes et des dupeurs. Si le paya 1m frappe clairement de sa réprobation ; ayant une année, l'autorité aidant» ils peuvent être atteints de mort ; si l'indifférence publique les encourage, avant un an, ils peuvent avoir dévoré la société.

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