REPONSE
an citoyen
CATJSSIDIERE
Citoyen,
Je n'ai point l'intention, en écrivant ces Mémoires, de me réhabiliter aux yeux des Républicains rouges. Ce n'est pas pour quelques hommes tarés, faisant métier de conspirateurs, l'écume de la société, que je me serais donné la peine de faire eet ouvrage. Que m'importent leurs invectives I je les méprise souverainement, et ne tiens guère à les amener à résipiscence à mon égard. Au contraire, leur haine et leurs sottes menaces ne font qu'entretenir en moi l'idée de les voir un jour de près; c'est même la seule satisfaction que je me promette, si, comme ils l'annoncent hautement, ils osent encore une fois jeter le gant à la société. D'ici là je m'abs-
tiendrai de prendre part à aucun événement politique.
C'est aux véritables républicains, aux honnêtes gens de ce parti que je m'adresse, afin qu'ils puissent juger avec quelle déloyauté j'ai été attaqué par vous, citoyen Caussidière.
J'ai le droit d'élever la voix, car c'est les mains pleines de preuves que je viens protester contre vos odieuses imputations. Cette brusque et énergique détermination de ma part vous surprend, n'est-ce pas? J'avais enduré si patiemment jusqu'à ce jour toutes les infamies qu'il vous avait plu de déverser sur ma vie. Je vous avais laissé distiller à loisir votre venin et répandre sur moi votre bave. Vos coreligionnaires avaient reproduit à l'envi vos accusations, et, pauvre paria, je courbais silencieusement la tête sous la réprobation universelle. Et pourtant, d'un souffle j'aurais pu renverser tout votre échafaudage de calomnies. Mais il me fallait pour cela faire ressortir les turpitudes et les fautes d'un parti auquel j'ai appartenu si longtemps, attaquer des personnes qui n'ont eu que le tort de s'inspirer de vos mauvais principes, et dont personnellement je n'avais pas à me plaindre.
J'hésitais donc : je fis abnégation de moimême jusqu'à vouloir m'expatrier, volontairement cette fois, pour ne pas céder à la tentation et user de représailles. Mais les hommes de votre nuance n'ont pas voulu comprendre ma réserve, et se sont
acharnés au contraire k me perdre dans l'opinion publique. Pousser plus loin la patience eût été faiblesse : jemesuis donc décidé, pour ma justification, à écrire aussi mes Mémoires, en évitant toutefois de les embellir de mensonges comme vous l'avez fait.
Mais avant de les publier, j ai cru devoir tenter une dernière épreuve : j'ai vu M. Michel Lévy, votre éditeur , je lui ai démontré pièces en main toute la perfidie de vos allégations. Il me promit de vous écrire à Londres, le jour même, pour vous demander une lettre de rétractation que j'aurais fait insérer dans différents journaux. Je me contentais de cette simple réparation. J'attendis en vain votre réponse, et lorsqu'un mois après je retournai chez M. Lévy, il me déclara que je n'avais rien à attendre de vous.
Je me suis alors mis à l'œuvre, et seul, malgré mon extrême ignorance, sur laquelle vous aviez si bien compté, j'ai entrepris courageusement cette tâche difficile, pensant que la vérité n'avait pas besoin d'ornements.
Je sais fort bien que mon style n'est pas aussi brillant que celui de l' ex-secrétaire de M. Guizot, qui prépara votre défense devant l'Assemblée nationale ; je n'ai pas' non plus l'habileté et la routine du citoyen Thoré, qui a mis à votre disposition son talent de journaliste pour rédiger vos Mémoires.
J'aurais pu, il est vrai, pour suppléer à mon
inexpérience en l'art d'écrire, trouver parmi vos amis, à la Réforme méme 7 un écrivain démocrate bien affamé, qui, pour quelques dtners et quelques pièces de cent sous, aurait volontiers consenti & enrichir mon livre des traits les plus mordants de sa plume vénale.
Je dois vous avouer cependant que des Montagnards, vos fidèles amis d'autrefois, se sont empressés de me donner certains renseignements qui .n'étaient nécessaires, car eux aussi ont bien quelques griefs contre vous; ils vous reprochent même d'assez gros péchés. Ils blâment hautement vos reculades en mai et en juin 4 848. Yous aviez, disentils, organisé l'affaire du 4 5 mai, et, après avoir mis en avant Barbes, Albert et Sobrier, vous les avez lâchement abandonnés au moment d'agir.
On était disposé à vous pardonner en présence de vos magnifiques promesses pour l'avenir : en effet, sous votre inspiration, les clubs, les sociétés populaires, travaillés par votre état-major et les Montagnards, préparent les sanglantes journées de Juin. Le combat commence; on vous proclame le chef de l'insurrection . Mais vous vous tenez prudemment à l'écart, craignant de vous compromettre. Yous attendez que les insurgés soient vainqueurs et vous portent en triomphe k la présidence. Vous vous ménagez un alibi en cas de défaite, et répondez à ceux qui vous reprochent que votre nom a servi et encouragé la révolte : « Cela
ne ne regarde pas ; je ne sais pas responsable de tous les désordres dont peut se rendre coupable la mauvaise queue de mon parti. Il y a longtemps que j'ai rompu avee elle, car elle est trop turbulente. »
Ainsi, ajoutent les Montagnards, non content de nous avoir abandonnés, il nous injurie et nous dénonce. Ils avaient oublié, les imbéciles, que vous n'étiez plus le petit commis en rubannerie, et que r ex-courtier de journal avait à conserver ses appointements de représentant.
Un autre reproche que vous font vos amis, Haspail en tête, c'est d'avoir déchiré quelques feuillets du livre rouge où votre nom était inscrit avec des détails assez eurieu*. Ils prétendent qu'on y trouvait relatées toutes vos bassesses pour obtenir l'autorisation de résider à Paris après votre condamnation, et on y voyait aussi figurer les sommes que vous touchieE de la poliee k titre de secours mensuel.
Vous avez encore profité de votre passage à la Préfecture de Police pour dérober, comme un voleur, votre dossier, qui se trouvait aux archives. Vous avez craint sans doute qu'il ne prît fantaisie & un de vos successeurs de cennattre votre vie si accidentée. Il y avait surtout une certaine note qui aurait pu donner une haute idée de votre moralité ; elle était relative à la dot de voire femme, que vous avez dissipée en ignobles orgies.
Ces mêmes personnes se demandent encore
quelles peuvent être vos ressources pour soutenir le train que vous menez à Londres. Vous aviez, il est vrai, fait courir le bruit qu'un banquier vous faisait une pension alimentaire en reconnaissance de quelques services rendus , M. de Rotschild, sans doute? En effet il doit vous être bien reconnaissant. Voyant qu'on ne croyait pas à cette fable, vous-même l'avez démentie, et vous êtes rejeté sur les bénéfices que vous procurait la vente de vos Mémoires. Chacun sait p&rtaitement que vous avez pressuré votre éditeur par tous les moyens imaginables : pots de vin, épingles, avance de fonds, tout a été employé par vous. Mais cela n'a pu vous mener bien loin, car M. Lévy s'est vite fatigué de vos demandes incessantes.
Avouez donc franchement que vous avez fait de petites économies sur les fonds secrets. Dans votre ouvrage vous parlez souvent de votre police secrète et des sommes énormes qu'elle vous coûtait, tandis qu'il est reconnu aujourd'hui que vous n'avez jamais employé qu'une douzaine d'agents. Si vous n avez pas rempli vos poches, vous avez dû faire leur fortune.
Quant à moi, si je vous ai traité d'escroc, c'est que je connaissais parfaitement vos escroqueries; je ne citerai que Charles Grenache, parmi vos nombreuses dupes. Banquiers, commerçants, ouvriers même, toutes les classes de la société possèdent de vos excellentes valeurs, et les plus intraitables ont
osé mettre arrêt sur vos appointements lorsque vous étiez préfet de police : les protêts sont là, témoins irrécusables.
Si je vous ai traité de faussaire, c'est que je savais que vous aviez fait des faux. Vous parlerai-je de Mignotti, qui se vantait devant les Montagnards de vous mener par le bout du nez, parce qu'il en savait long sur votre compte ? Il était fier d'avoir été votre complice dans la perpétration de quelquesuns de vos méfaits. Il sut du reste fort bien exploiter la connaissance qu'il avait de vos secrets. Vous étiez pour lui une mine inépuisable. Qui ne se souvient de lavoir vu entrer dans votre salon, crotté jusqu'à l'échiné, et vous dire d'un ton insolent, la casquette sur la tête, quelles que fussent les personnes qui se trouvaient avec vous :
— Caussidière, donne-moi donc cent sous?
Dévorant votre honte, vous vous exécutiez ea riant. — C'est un bon patriote, disiez-vous.
EtDupouy, le tailleur de Rouen? Celui-là voua a menacé de vous envoyer aux galères si vous ne déchiriez à l'instant le mandat d'arrêt lancé contre lui. Malgré votre toute-puissance vous avez baissé la tète sous sa menace, et devant plusieurs personnes qui assistaient à cette scène vous avez déchiré le mandat. Bachelet, avoué à Rouen, a, pendant quinze jours, promené votre faux billet dans toute la ville, et ce n'est qu'à la prière des patriotes qu'il n'a pas donné suite à cette affaire. Pilhes, à Mont-
— ÎU —
luçon, vous a traité de faussaire en plein café, car il avait vu votre faux. Ce n'est pas moi qui ai inventé tout cela : il est de notoriété publique qu'avant Février, vous ne viviez que de moyens honteux. Vous avez toujours eu la réputation d'un Macaire.
J'arrive maintenant aux accusations que vous avez dirigées contre moi. On verra si elles vous ont été inspirées par l'amour de la vérité, ou si ce n'est pas plutôt par un vif désir de vengeance.
4* Yous dites que dans ma déposition devant la commission d'enquête, je me suis attribué un rôle que j'étais incapable de remplir. J'ignore si ma déposition a paru prétentieuse; mais je sais qu'ellç était conforme à la vérité. Qu'ai-je dit? Que les membres du Gouvernement provisoire nommés à la Réforme le 24 février étaient presque tous inconnus. Yous qui, par exemple, fuies élevé à un emploi supérieur, qui vous connaissait en France? qui étiezvous? un malheureux commis-voyageur, criblé de dettes et couvert de protêts, absolument nu comme Job sur son fumier. Je cite textuellement un passage de vos Mémoires.
S Je me suis glissé comme un intrus parmi les Montagnards.
Mais j'ai combattu pendant seize ans pour votre cause; j'ai subi trois condamnations politiques. Le jour même de mon installation à la Préfecture, vous me nommez capitaine et vous apposez le cachet de la Préfecture au bas de ma nomination. Vous mini-
tiez aux plus terribles secrets; je signe ta procèsverbal lors du jugement de Delahode : et vous né me connaissiez pas I Je ne dis' ceci que pour prouver que vous mentez souvent, car je He me glorifié pas d'avoir été. votre ami.
3° Quant à une prétendue soustraction dé 300 francs faite au préjudice de ma compagnie, et k la plainte que vous dites avoir été portée contre moi , vous en connaissez si bien la fausseté vous-même* que vous ajoutez : le vol n'ayant paê étésuffisam^ ment prouvé, il n'y eut pas lieu à pounuivre. N'était-ce pas là proclamer mon innocence? Dans la crainte qu'il ne vous reste des doutes sur ma probité, je vais vous rappeler quelques détails sur cette affaire, que vous paraissez avoir oubliée.
J'avais donné, contre .un reçu que j'ai encore* une somme de 485 francs à mon sergent-major pour payer des fournisseurs de la compagnie, et non pas 300 francs comme vous le dites. Si vous ave* porté 300 francs sur votre budget de dépenses, c'est 475 francs que vous avez détournés à votre profit.
Dès que je découvris que les fournisseurs n'avaient pas été payés, j'en demandai la faiéon h Tabary, mon sergent- major, qui finit, après bien des détours» par m avouer qu'il avait perdu cette somme ou qu'on la lui avait volée* Cette réponse ne m 1 ayant pas paru satisfaisante» je le fis mettre provisoirement au cachot, et les officiers de la ca* serne, réunis eu conseil, décidèrent que Tabary,
ayant volé lacompagnie, (tevail être livré à la justice. En apprenant cette décision vous me priâtes de ne pas donner suile à cette affaire, et le fîtes mettre en liberté. Touchante sympathie !
4° J'aurais fait, selon vous, partie de la police secrète de Louis-Philippe, et pour preuve vous donnez votre parole : aux yeux de bien des gens elle n'a pas plus de valeur que votre signature. Avez-vous trouvé des rapports de moi comme vous en avez trouvé de Delahode? Non, vous n'avez eu qu'une lâche dénonciation d'agents de police, et parmi eux il s'en trouve un, vous le dites vous-même, auquel j'aurais cassé un bras un jour qu'il voulait m 'arrêter; quant aux autres , ils m avaient fait condamner déjà à trois mois de prison, à la suite d'une rixe dans laquelle je les avais fort maltraités. Vous avez si bien senti qu'on ne pouvait ajouter foi à de pareils témoignages, que vous déclarez que j'ai tout avoué lorsque vous m'avez menacé de me livrer aux Montagnards.
C'eût été là, il faut en convenir, une singulière manière pour un magistrat de connaître la vérité. Autant eût valu me menacer de la torture, car me livrer aux Montagnards, dont la férocité est proverbiale, était un sûr moyen de me faire avouer, malgré mon innocence.
Mais heureusement pour vous et pour moi que cette pensée ne vous est venue que fort longtemps après. La vérité est que, bien loin d'avoir trouvé
dans les archives de la police le moindre rapport de moi, vous n'avez au contraire trouvé que des dénonciations dans lesquelles on me signalait comme dangereux conspirateur
Vous prétendez qu'à la suite de cet aveu je vous demandai à passer en Belgique en vous promettant de redevenir honnête homme. Oh avais-je, s'il vous plait, perdu le droit à ce titre? C'est sans, doute en refusant de jeter par les fenêtres les membres du Gouvernement provisoire qui contre-carraient vos projets. Je m'honore au contraire de ce refus, qui m'attira votre haine.
Vous plaisantez fort agréablement sur ce que vous appelez mon départ volontaire pour l'Allemagne, et que moi j'appelle un acte du plus violent arbitraire. Yous espériez que je succomberais dans une de ces périlleuses expéditions. Mais la Providence a permis que je revinsse, non pas pour dénoncer de rechef comme vous le dites, mais pour vous livrer au mépris et à l'exécration des honnêtes gens de tous les partis.
5° J'arrive à la plus grave de vos inculpations, et j'espère bien en l'anéantissant prouver aux plus aveugles que vous êtes un vil calomniateur. Yous me traitez de forçat gracié de huit années de galères, pour désertion après vol. Pour vous convaincre que vous n'êtes qu'un misérable, voici les preuves que je tiens à votre disposition :
D'abord mon congé et un certificat de bonne con-
daite délivré en 4 8 U sur l'attestation de tous les chefs de corps du 4 I e régiment d'infanterie légère, et sur la proposition de mon capitaine, attestant que j'ai toujours servi avec honneur et fidélité.
Yous ne direz pas que ces pièces ont été faites après coup, elles sont datées de 4844. Je les ai obtenues à la suite de ma rentrée volontaire au corps et grâce aux démarches faites par ma famille auprès du commandant de la première division militaire , qui me dispensa, comme jeune soldat, d'être mis en jugement pour le simple cas de désertion.
A l'appui de ces pièces je veux bien vous transcrire ici un certificat du chef de bureau de la justice militaire, qui atteste que « H. Chenu ( Jacques- « Etienne-Adolphe) qui a servi dans le 4 4 e régiment « d'infanterie légère, d'où il a été congédié avec « certificat de bonne conduite, le 9 décembre 4 844, « n'a jamais été mis en jugement pendant le temps « durant lequel il a été sous les drapeaux. Signé « Chénier. »
J'ajouterai cette lettre du ministre de la guerre: « Pour satisfaire à la demande contenue dans votre « lettre du 3 courant, je vous adresse, Monsieur, le « relevé de vos services dans le 4 4 e régiment d'in- « fanterie légère; j'ajouterai, pour compléter les « renseignements qui se rapportent au fait de dé- « sertion qui y est mentionné, que le 34 novembre 4844 vous vous êtes présenté volontairement « à l'autorité militaire, et que le général comman-
a dant la 4 " division, eu vertu des pouvoirs qui lui « sont conférés par l'ordonnance du 33 janvier t 4822, vous a dispensé d'être mis en jugement. Il « résulte de cet état de choses, ainsi que des vérifi- « cations opérées sur les registres où sont inscrits « les jugements militaires, qu'aucune condamna- « tion n'a été prononcée contre vous, pendant tout t le temps que vous avez passé sous les drapeaux, « soit pour désertion, soit pour tout autre délit. J'ai a l'honneur de vous saluer. Le ministre de la « guerre. »
Ainsi, vous le voyez, j'aurais pu obtenir de la justice une réparation éclatante et vous faire condamner comme diffamateur.
Si vous trouvez que je me suis écarté de la vérité dans cet ouvrage, vous pourrez m'en demander raison à votre retour d'exil, après lequel j'aspire de tous mes vœux. Quant à la racaille qui voudrait prendre votre défense en vous attendant, j'éviterai autant que possible tout contact avec elle; mais cependant je saurai au besoin lui imposer silence.