CHAPITRE XXII
Le club des Montagnards de Belleville.— Insurrection de Juin 1848. — La Commission d'enquête.
Aussitôt que j'y fus arrivé, je résolus de chercher Caussidière et d'avoir une explication avec lui. Je lui écrivis une lettre que je lui fis remettre par un ami commun. Je lui indiquais un rendez-vous au club des Montagnards de Belleville.
Je l'attendis en vain.
Si je ne vis pas Caussidière , j'eus au moins le plaisir d'entendre Cabet. Mais je ne reconnus pas mon Cabet de \ 832, on me l'avait changé. Ce n'était plus cet orateur fougueux d'autrefois, jaloux de se faire une popularité par la violence de ses attaques contre le Pouvoir. On voyait qu'il était devenu chef de secte, patriarche de l'église Icarienne. Sa parole était onctueuse , ses yeux se levaient dévotement vers le ciel, ses gestes étaient lents; toute sa per-
sonne enfin respirait une douceur évangélique. Je fus vraiment édifié. Cependant il parlait d'éloigner la garde mobile de Paris, et j'en augurai qu'il n'était pas aussi changé que je l'avais cru d'abord; seulement le tigre faisait patte de velours.
J'avais repris mon travail lorsqu'eclata la fatale insurrection de Juin. Je saisis mon fusil pour me joindre à la garde nationale; mais malheureusement le pont du canal était tourné, et je fus obligé de revenir sur mes pas.
Parmi les insurgés qui commençaient les barricades, il se trouvait quelques hommes qui avaient servi dans la compagnie du 24 Février. Ils me reconnurent et me forcèrent de rester avec eux, ajoutant que j'étais toujours leur chef. Sur ces entrefaites une femme se présenta, nous suppliant de lui ouvrir le pont, afin qu'elle pût se rendre auprès de sa fille, dangereusement malade. J'usai de mon influence pour lui faire accorder ce qu'elle me demandait, et plus tard elle me remercia en déclarant au juge d'instruction que j'étais le chef des insurgés de ce quartier.
Une heure après nous fûmes attaqués par des dragons, qui tirèrent sur un de nos parlementaires et nous chargèrent vigoureusement le sabre à la main. Accueillis par une vive fusillade qui renversa l'un des leurs, ils se virent forcés de battre en retraite vers la rue de Ménilmontant; mais, repoussés aussi de ce côté, ils revinrent à nous et furent désarmés,
Je me retirai ensuite chez moi pour ne pas me mêler à cette lutte fratricide. Cependant je fuô arrêté un mois après et accusé du meurtre de deuxdragons.On me conduisit à la Préfecture, et je subis Un Interrogatoire dans lequel on chercha à me faire dire ce que je savais sur le compte de Caussidière et de ses amis.
A la forme des demandes qu'on m'adressa, je vis d'où partait le coup* Élouin ëtAllard, qui avaient poussé Caussidière contre moi, voulaient alors se servir de mon juste ressentiment pour le perdre h son tour. Mais je restai itouet, décidé que j étais à me venger de lui en le sauvant par mon silence des machinations ourdies par ces deux honorables citoyens, jadis ses plus fervents adulateurs. D'ailleurs je savais trop ce que je leur devais pour leur procurer cette satisfaction.
En revenant de mon interrogatoire je rencontrai Grand mesnil, qui sans doute raconta aux autres prisonniers mes démêlés avec Caussidière et leur prétendue cause.
Un détenu me prévint en secret que j'étais en suspicion et qu'on se préparait à me faire un mauvais parti. En effet, je pus entendre les injures et même les menaces que l'on proférait contre moi. J'eus le courage d'y demeurer insensible; mais Yatripont vint directement à moi et m'insulta devant tous.
Je cherchai d'abord à lui prouver l'absurdité de
son accusation , mais il s'obstina à ne pas comprendre. Son insolence me monta la tête, et il allait payer cher la sottise de s'être fait l'interprète de mes lâches ennemis, lorsque le directeur, instruit de ce qui se passait, me fit appeler; il me déclara qu'il ne pouvait me laisser plus longtemps dans la cour après ce qui venait de se passer, et me fit mettre tout simplement au cachot, en attendant, disait-il, qu'il fût pris une décision sur mon compte.
Le juge d'instruction profita habilement de cette circonstance pour me faire subir un second interrogatoire. Furieux de voir les calomnies de Caussidière me poursuivre jusque dans la prison, tous les maux qu'il m'avait fait souffrir me revenant à la mémoire, je ne balançai plus. « Ils n'en auront pas le démenti », m'écriai -je, et rompant avec le parti, je déclarai ce qu'on a pu lire dans le rapport de la commission d'enquête.
Écrasé par cette pièce. Caussidière fit préparer par une main habile l'exposé qu'il lut à l'Assemblée nationale, et dans lequel il accumula sur moi les plus révoltantes diffamations. Mais les Représentants du peuple soupçonnaient à l'avance tout ce que j'avais révélé, et l'autorisation de poursuivre fut accordée.
Je fus appelé plus tard à figurer comme témoin au procès de Bourges, et on s'attendait à un scandale; mais grand fut le désappointement, car je ne pus dire qu'une chose ; c'est que je n'étais pas en
France lors des événements du 4 5 mai. On put voir alors que je ne parlais que de ce que j'avais vu, que j'étais libre et qu'aucune volonté ne dictait mes dépositions. Mon cœur se serra en voyant Albert que j'avais tant aimé, et je fis de bien tristes réflexions sur les hasards des révolutions et le sort des conspirateurs.
J'ai terminé ma tâche, et je renouvelle ici le serment que je me suis fait de vivre tranquillement du fruit de mon travail, loin des luttes politiques qui ont si fort agité les plus belles années de mon existence. Si mon exemple peut servir de leçon à quelques imprudents qui pourraient être tentés de s'attacher à la fortune des conspirateurs, je serai heureux d'avoir publié ces Mémoires.