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occupation indigne des lalents réunis de Newton, Descartes, Locke et Leibnitz », écrivait Diderot dans sa Lettre sur les Aveugles. Nos propres capacités sont bien au-dessous de tous ces talents réunis. Nous nous sommes contenté de suivre le mieux possible notre malade depuis son opération.
Ce sont les premiers résultats de cette guérison que nous donnons ici. Notre aveugle-née n'a été opérée que depuis très peu de temps, son éducation visuelle a de plus été longtemps interrompue par une crise violente d'iritis qui a suivi l'intervention chirurgicale sur le second œil, aussi ne possède-t-elle pas encore une grande acuité visuelle. Cette acuité a cependant été suffisante ponr lui permettre d'apprendre à reconnaître ses lettres et à lire, pas très rapidement il est vrai, mais sans - erreur. Un tel résultat n’avait été obtenu auparavant et avec de grosses difficultés que par Moreau.
OBSER VATION
Notre aveugle-née avant lopération.
M'° Marthe M...est née le 11 octobre 1908, à Espiet (Gironde), elle est donc âgée de 20 ans.
Elle est venue à la consultation du professeur Teulières, à l'Hôpital Saint-André, le 2 mars 1929. Elle y était envoyée par le docteur François Leuret qui, devenu médecin traitant de l'Institution des jeunes aveugles de Talence, faisait établir à chacune de ses malades, pour les mieux suivre, un dossier médical complet. La fiche d'observation qui fut établie ce jour-là porte la note suivante :
Nystagmus et strabisme interne, soit par contracture de la convergence, soit par parésie des droits externes. -Réflexes iriens normaux. Cataracte double congénitale. Bonne perception lumineuse.
C'est à la suite de cette consultation que le professeur Teulières lui proposa et fit proposer à ses parents de tenter une opéralion dans le but de lui rendre la vue. Marthe M... déclara alors au professeur Teulières que ni elle, ni ses parents n'y tenaient. Ses parents craignaient qu'une opération, au lieu de lui donner la vue, ne lui fit perdre les yeux. Quant à elle, elle n y tenait guère non plus, cela ne l'ennuyait pas de n'y pas voir, elle y était depuis toujours habituée. Ils se décidèrent enfin et elle entra à l'Hôpital Saint-André, dans la salle O. F. de la Clinique Ophtalmologique.
Avant l'opération, nous lui demandâmes tous renseignements pouvant nous éclairer sur ses antécédents personnels et héréditaires. |
Son père est âgé de 63 ans, sa mère de 58 ans, tous deux sont actuellement vivants, en bonne santé. Elle a eu six frères et
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sœurs, tous plus âgés qu’elle. De ses quatre frères, deux sont morts à, la guerre, les deux autres sont mariés et pères de famille. Une de ses deux sœurs est mariée et a un enfant. Tous sont en parfaite santé et aucun d’entre eux n’a jamais souffert des yeux.
En ce qui la concerne, elle n’accuse aucune maladie, ni dans son enfance, ni dans son adolescence. C'est d'ailleurs une jeune fille bien développée, grande, et d'une parfaile santé apparente. Sa cécité est la seule infirmité dont elle souffre, elle n’a jamais vu. ,
Jeune, elle est allée à l’école primaire de Baron. Elle y était menée par ses sœurs, écoutait ce qui se disait en classe, et, avec l’aide de ses sœurs qui les lui lisaient, apprenait par cœur ses leçons. Elle a appris là à compter, à faire de petites additions et soustractions de deux ou trois chiffres, ce qui lui était un travail assez facile.
Quand elle n'allait pas en classe, elle restait chez elle, aidait ses parents, allait chercher de l’eau au puits, lavait et essuyait la vaisselle, épluchait des légumes. Elle allait également seule faire des commissions loin de chez elle,-à 1 kilomètre, 1 kil, 1/2. Elle connaissait bien le chemin : « Une fois que j'y suis passée, je sais me diriger. » Elle n’a pas besoin d'une canne et n’en a jamais voulu.
Son institutrice, trouvant en elle et malgré sa cécité une enfant intelligente, ayant dé bonnes facultés de travail, capable de comprendre et d'apprendre aisément, s'occupa de la faire entrer aux jeunes aveugles.
Elle entra à l'Institution des jeunes aveugles de Talence à 13 ans. Elle y apprit à lire en Braille facilement ; au bout de deux mois et demi, elle lisait le Braille couramment. L'écriture au poinçon et à la réglette fut apprise encore plus rapidement, en trois semaines. Dès sa rentrée à Talence, elle a commencé le piano, il y a donc huit ans qu'elle en fait, elle peut également se servir de l’harmonium. Par-dessus tout, elle aime jouer du piano, cela lui manque beaucoup à l'hôpital. Les derniers morceaux appris avant son entrée à la salle O. F. étaient : un
Cleir de lune de Beethoven et un Nocturne de Chopin. Si son éducation musicale est assez avancée, en revanche, son éducation générale l'est beaucoup moins. Interrogée sur l'histoire de France, elle situe mal les dates importantes et ne leur relie aucun fait, ou vice versa. Elle énumère la liste des rois de France depuis Louis XIIT, mais arrivée à Louis XVI, elle ne sait plus. |
En géographie, elle situe les grandes villes de France, mais seulement si on les lui nomme, elle ne peut dire quels sont les grands fleuves français. En.caleul, elle sait les quatre règles.
Quelques questions de géométrie montrent qu’elle a une idée suffisante des formes.
— Qu'est-ce qu'un carré?
— C'est quelque chose qui a quatre coins.
— Dessinez-en un. Dessinez un rond.
Elle les dessine très bien, des doigts, dans l'espace.
Pendant que nous l'interrogions, elle était assise à côté de son lit et, en répondant à nos questions, elle avait un mouvement machinal des mains, lui faisant promener ses doigts sur la couverture; le même mouvement que pour lire ou écrire du Braille. Comme notre jeune aveugle avait apporté avec elle des livres de son Institution, nous lui avons demandé de lire devant nous. Elle à alors lu très aisément quelques lignes de La guerre des femmes, d'Antoine Rédier. Auparavant, elle avait lu : Le Luthier de Crémone et La fille de Rolland. Nous lui avons demandé de nous raconter la pièce de Coppée, elle se fit prier énormément avant de relater sommairement la pièce. Elle ne se trompe d'ailleurs ni sur le nom des personnages, ni sur la marche de l'action.
Il nous parut intéressant de savoir quel était son travail à Talence. |
Quatre heures de piano par jour et une heure d'harmonium. Elle apprenait aussi à rempailler les chaises.
— Cela vous plaisait? *:
— C'est assez plaisant: et assez vivement : « Il n’y a pas de de sot métier... pourvu qu'on puisse gagner. »
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Elle sait également tricoter, faire du filet de pêche et du clissage de bouteille, c'est-à-dire garnir de raphia certaines bouteilles de rhum.
— Où se trouve l'Institut?
— À Talence, tout près de l'église.
— Qui avez-vous comme maîtres ?
— Il n'y a que des religieuses.
— Pouvez-vous manger et boire facilement ?
| — Très facilement, c’est une question d'habitude.
— Et vous diriger dans une salle?
— Quand je l'ai parcourue une fois, c’est très facile après.
— Vous savez quand une porte est ouverte ou fermée?
— Oui! On sent le vide devant soi quand la porte est ouverte.
— Pourquoi ne vouliez-vous pas vous faire opérer ?
— Cela ne m'ennuyait pas de n'y pas voir; j'y étais depuis toujours habituée. On s’y fait, on se fait un peu une idée de tout; mais si ça réussit, je serais bien contente d’y voir.
— Quelle idée vous faites-vous de certaines choses ?
— Je ne sais pas moi.
— Une assiette?
— Je la vois creuse ou plate... et blanche.
— Pouvez-vous voir les couleurs?
— Un peu.
— Vous pourriez les reconnaître ?
— Rouge, bleu, vert, rose, blanc, et le moins, beige et gris.
— À quoi pouviez-vous voir les couleurs?
— Je ne sais pas. Sur les étoffes; dehors, sur les chemins. Quand je marchais, je distinguais sur le bord de la route le blanc du chemin des prés verts.
— Vous ne pouviez voir autre chose que les couleurs?
— Oh non! je vois des ombres. Ainsi sur un cahier je vois des images, mais je ne peux pas distinguer ce que c'est.
— Vous pouviez voir sur un cahier”?
— Non, mais de très près je pouvais distinguer les images de ce qu’il y avait autour.
— Pouviez-vous voir la lumière”?
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— Cela dépend.
— Et la nuit, que pouviez-vous voir ?
— Je voyais la lune et deux étoiles, deux grosses étoiles, toujours les mêmes. Je voyais les becs de gaz quand je me promenais.
— Et le soleil?
— Oui, je le voyais très bien. Mais je ne peux pas le fixer très longtemps, j'ai les yeux qui pleurent.
— Mais alors, si vous pouviez voir des étoiles, le soleil, la lune, vous n'étiez pas complètement aveugle? ,
— Mais ce n’est rien ce que je pouvais voir. Le jour, un peu de lumière, et c’est tout.
L'examen des yeux avant l'opération montre l'existence d'une cataracte crayeuse, paraissant très épaisse, et occupant tout le champ pupillaire. Les yeux sont en strabisme interne très accentué. Ils ne sont pas fixes et roulent sans cesse dans l'orbite. Est-ce bien du nystagmus? Il ne semble pas; il n'y a pas de mouvements rythmiques de l'œil, le globe oculaire bouge par intermittences. Parfois, il existe des mouvements rapides et irréguliers; à d’autres moments, le globe reste nettement immobile. Quand on parle à la malade ou qu'on la laisse parler lentement, sans qu'elle ait à faire effort d'attention, l’œil ne se meut que très lentement dans l'orbite. :
Quelle est sa capacité de reconnaissance des couleurs? Entre une fenêtre et successivement chacun des deux yeux, sont interposés les verres colorés fixés à un des disques tournants du scotomètre d'Antonelli, le diaphragme de cet appareil étant maintenu très ouvert, et le scotomètre étant à 20 centimètres de l'œil examiné. Toutes les couleurs sont reconnues, bien différenciées, les plus foncées des plus claires On lui donne des laines de diverses couleurs enroulées sur de petites lamelles de carton. Elle reconnait la laine au toucher, puis nomme les couleurs d'une façon nette en les portant à 2 centimètres de son œil : « Bleu foncé, rose, rouge, jaune, marron... » ; elle indique également la couleur des cartons.
Son audition est normale ; elle entend le bruit d'une montre à une distance de 1"25 de Sri oreille. *
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