CHAPITRE IX
L'AUTONOMIE DES CANADIE S-FRANCÇAIS.
Dans l'État, presque indépendant, que nous venons de décrire, quelle place tiennent les Canadiens-Français? Leur autonomie dans la province de Québec est aussi grande que celle du Dominion vis-à-vis du gouvernement anglais; elle leur permet de conserver intactes leurs traditions, leurs mœurs, leurs institutions et leurs lois.
Formant les quatre cinquièmes de la population de Québec, ils y sont, dans les limites de la Constitution, à peu près tout-puissants, et cette constitution est fort large. Tous les intérêts locaux sont laissés à
la province. Le gouvernement fédéral ne fait sentir son autorité que dans les affaires d'intérêt général, telles que le régime douanier, les postes et télégraphes, la milice, la navigation, les monnaies et les
lois criminelles.
Quant à la législation civile, à l'administration de la justice, aux institutions municipales, aux travaux publics provinciaux, au domaine public (les terres de
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la couronne, suivant l'expression officielle), à l'instrucion publique, et à la constitution provinciale ellemême, tout cela reste dans la compétence de la province.
La province de Québec, en somme, est dès aujourd'hui, et non seulement au point de vue des mœurs et de la langue, mais méme au point de vue politique, un petit État français.
Elle s’est donné une législation civile toute française par ses sources, puisqu'elle a été tirée en grande partie de la Coutume de Paris en usage dans l'ancien Canada, mais remaniée et modernisée dans les données de notre Code civil.
Son Parlement, aussi bien la Chambre haute (ou Conseil législatif), nommée par le lieutenant gouverneur, que la Chambre basse (ou Assemblée législaüve), nommée au suffrage universel, se compose à peu près exclusivement de Canadiens-Français; sur les soixante-cinq membres de l'Assemblée législative, on ne compte guère qu'une dizaine d’'Anglais.
En somme, ce Parlement est un petit parlement français, toutes les discussions à peu près s’y font en français et, ajoutons-le, à la française, avec cette pointe de vivacité qui caractérise les nôtres. L’étiquette etla procédure parlementaires ont beau être empruntées à l'Angleterre, le président a beau s'appeler M. l’Orateur, un huissier de la Verge noire sorte de personnage sacramentel, la Masse d'arme elle-même qui, soi-disant, représente l'autorité de la Reine,ont beau donner aux apparences comme une sorte de vernis britan-
nique, les hommes et leurs actes sont bien français. La rapidité même avec laquelle se succèdent les ministères ne suffirait-elle pas à montrer que nos frères d'Amérique n'ont rien perdu de la promptitude de notre caractère? Dans l'exercice du gouvernement parlementaire, les Canadiens n'ont pu apporter celte patience et ce calme propres aux Anglo-Saxons; ils y mettent un peu de cette ardeur française, dont leurs concitoyens anglais leur font un reproche, mais qui, après tout, n’est peut-être pas un défaut. Libéraux et conservateurs se disputent le pouvoir avec acharnement, et l’'occupent tour à tour avec une remarquable périodicité. Bien mieux que des changements de ministères, les Canadiens ont eu, eux aussi, leurs coups d’État, —'sans effusion de sang, grâce à Dieu! Déjà deux fois depuis 1867, les lieutenants gouverneurs ont, de leur propre autorité, renvoyé des ministres possédant la confiance du Parlement, et dissous le Parlement lui-même pour procéder à de nouvelles élections. C’est ce que fit en 1878, en faveur du parti libéral, M. Letellier de Saint-Just, et en 1892, M. Angers, en faveur du parti conservateur. Mais ces luttes de parti n’altèrent en rien l'union nationale. Libéraux et conservateurs, divisés sur des détails de politique et d'intérêt, demeurent unis sur les points essentiels. Les uns et les autres sont également d’ardents défenseurs de l'idée catholique et de la nationalité française.
Cette unanimité s’est maniféstée, il y a quelques années, lorsqu'en 1885, à la suite de la rébellion des
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métis français du Nord-Ouest, le gouvernement fédéral sévit contre les révoltés avec une sévérité qui put faire supposer qu'il poursuivait en eux les représentants de la race française plus que les rebelles. A la nouvelle du supplice de Louis Riel, la province de Québec tout entière fut unanime; libéraux et conservateurs oublièrent leurs querelles et, sous la direction d’un homme politique habile qui prit la tête du mouvement, s’unirent en un seul parti sous le nom de Parti national. Grâce à l'influence de l’auteur de cette fusion (M. Mercier, qui devint premier ministre de la province), la concorde dura quelques années. Mais la question Riel finit par tomber dans l'oubli, les luttes de parti reprirent, et ont eu dernièrement. leur conclusion par la chute du cabinet Mercier, remplacé par M. de Boucherville.
Querelles de famille que ces luttes; arrive de nouveau un danger, ou même l'apparence d’un danger national, tous les partis s'uniraient de nouveau.
Cette suprématie de l'élément français, les Anglais de la province sont bien obligés de la subir; ils le font sans récriminations et, sauf quelques rares exceptions, se montrent satisfaits de la liberté absolue de conscience qui leur est laissée comme protestants, et de la part équitable, généreuse même, qui leur est faite dans la répartition des fonctions publiques. Un député anglais a beau s’écrier parfois dans
l'Assemblée législative « que ce n'est pas par tolé- «rance que la population anglaise se trouve dans la « provincé de Québec et qu'elle y restera en dépit
« de tous (1) »; ce sont là des fanfaronnades que personne ne relève parce qu'elles n’ont aucune portée. Personne, en effet, parmi les Canadiens-Français, ne conteste à la population anglaise le droit de demeurer dans la province, et ce n’est pas leur faute si, de l'aveu de tous, elle y est en voie de décroissance constante. De ce fait avéré et avoué par eux, Les Anglais ne peuvent s’en prendre qu’à eux-mêmes. Il est pourtant quelques rares fanatiques qui ne craignent pas d'attribuer à l’action du clergé français la décadence de la population anglaise : « Est-il néces-
«saire de dire, écrit l’un d'eux, — un journaliste, 3 . \ . .
«— que l'introduction du système paraissial dans
« les cantons anglais de Québec y a apporte la déca- « dence? Un grand nombre d'établissements anglais «ont disparu et partout le nombre des Français
‘augmente, au point que les Anglais qui pouvaient « commander vingt collèges électoraux il y a vingt- «cinq ans, s'y trouvent maintenant en minorité à « l'exception de quatre comtés (2). »
La plupart des Anglais de Québec montrent un plus équitable esprit, et reconnaissent que le mouvement de diminution de leur population estun mouvement inévitable contre lequel il ny a pas à récriminer : « Les Anglais partent, les Français arrivent, dit un « Anglais, le D' Dawson... Si les cultivateurs anglais « peuvent améliorer leur sort en vendant leurs fermes,
(1) Séance du 16 janvier 1890.
(2) Brochure publiée par l’« Equal Rights association for the province of Ontario. »
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Les Anglais de Québec se résignent, on le voit, de bonne grâce à la situation un peu effacée qu'ils occupent. Mais l'attitude des Anglais d'Ontario est tout autre en présence des progrès des Canadiens. Le dépit non dissimulé de ceux-là égale la sage résignation des premiers.
I'existe, dans la province anglaise, une coterie faisant profession d’un protestantisme intransigeant et haineux, et qui, réunie en une sorte de société secrète sous le nom de Loges orangistes, se plait à accabler les Canadiens de tous les outrages et de toutes les injustices. Les Orangistes voilent leur fanatisme sous un prétendu dévouement dynastique à la couronne anglaise et sous un patriotisme d’ostentation; mais leur zèle <st tenu en haut lieu pour ce qu'il vaut, et leur a plusieurs fois attiré des humiliations officielles.
Lorsqu'en 1860 le prince de Galles fit un voyage au Canada, ayant été averti que les Orangistes de la province d’Ontario préparaient en son honneur des manifestations quelque peu hostiles à l’élément catholique et français, il fit savoir aux autorités, par l’intermédiaire du duc de Newcastle, secrétaire d'État des colonies, qui l’accompagnait, qu'il n'accepterait aucune fête d’un caractère exclusif, et ne mettrait le pied dans aucune ville où les dispositions prises pour
(4) Cité par M. Honoré Mercier dans sa réponse au pamphlet de l'association des « Equal Rights ».
le recevoir seraient de nature à blesser les opinions ou les croyances d’une portion quelconque des sujets de la Reine. Dans plusieurs villes, on ne tint aucun compte de cet avertissement. Le prince, qui voyageait en bateau à vapeur, modifia son itinéraire, et passa sans s’y arrêter devant les villes de Kingstone et de Bonneville, et les Loges orangistes, rangées sur le quai en grand costume et bannières déployées, autour des arcs de triomphe emblématiques qu'elles avaient préparés, ne purent que poursuivre de leurs murmures le bateau à vapeur qui emportait le prince, sans avoir reçu de lui ni une parole, ni un regard. Cette coterie orangiste s'émeut quelquefois de la politique suivie par la province de Québec. Le vote en 1888 par le Parlement de la province française, sur l'initiative de M. Mercier, d'une loi restituant aux Jésuites une partie des biens qui leur avaient été confisqués par le gouvernement anglais, a suscité dans ce milieu protestant les plus violentes témpèêtes. Les protestants d'Ontario demandèrent au gouvernement fédéral le désaveu de la loi. Dans le cours de la
discussion, les Canadiens furent accusés de vouloir
arréter le cours du progrès et remonter aux temps les plus ténébreux d’oppression et d’ignorance; des orateurs, sans doute peu au fait de l’histoire, confondirent dans une réprobation commune les Jésuites, le moyen àge, la tyrannie et le papisme! Bref, comme le dit sir John A. Macdonald, qui, pour cette fois, soutint les Canadiens d’une façon effective, « on eût « pu croire, à lire les articles publiés par certains
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« Journaux, et à entendre les discours prononcés par « certains orateurs, qu'on se trouvait en face d’une «invasion des Jésuites comme d’une nouvelle inva- « sion des Huns et des Vandales, qui allait balayer la « civilisation du pays (1)! »
Si quelques centaines de mille francs restituées aux Jésuites (2), — car les biens eux-mémes ne leur avaient pas été rendus, mais seulement leur valeur, — soulevaient de pareilles tempêtes, c'est que cette somme minime et qui ne regardait, après tout, que les contribuables de Québec, non pas ceux d'Ontario, c'est que les Jésuites eux-mémres n'étaient, au fond, que l'accessoire de la question, et que le conflit, bien plus qu'une polémique religieuse, était une lutte nationale entre les deux populations rivales.
« La question qui agite l'esprit du peuple, s’écriait «un député anglais, M. Charlton, qui crée l'intérêt « causé par ce débat, c’est de savoir si la Confédéra- «tion Canadienne sera saxonne ou française... C’est «une question d’une grande portée, une question « dont nous ne pouvons exagérer l'importance... La «tendance à développer en ce pays un sentiment «intense de nationalité française, tendance qui s’ac- « centue encore de ce que cette nationalité possède «une Église nationale qui, dans son propre intérêt, «travaille au développement de ce sentiment na- « ional, est une tendance que nous devons tous dé-
(1) Débat sur les biens des Jésuites. Ottawa, 1889. Discours de sir John A. Macdonald.
(2) Ibid.
« plorer, une tendance que nous désirons ne pas « voir s’accentuer, une tendance que ceux qui ont «à cœur le bien du pays désireraient plutôt voir « s’amoindrir et disparaître (1). »
Les Orangistes d’Ontario ont beau le déplorer, cette tendance s’accentue et s’accentuera. La nation canadienne-française n’est pas en voie de s’éteindre ; elle (I est, au contraire, tant au point de vue matériel qu'au point de vue moral, en pleine voie d’accroissement TEE et de progrès.
(1) Débat sur les biens des Jésuites. Mars 1889.