‹ La nation canadienne [microforme]Chapitre 26 sur 78 · ES ES · texte numérisé non relu

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cet opiniätre travailleur, près de la grossière construction de bois où il abrite sa famille, au milieu des arbres abattus et des troncs à demi calcinés, dans ce désordre apparent d’une chose qui n'est ni entièrement détruite, ni remplacée par une autre; alors que la forêt n’est plus, et que le champ n'est pas encore, à ce point mort entre le chaos de la destruction et l'harmonie de la création nouvelle; il faut l'avoir vu défrichant, bûchant, construisant, disputant pied à pied son champ à la forêt, pour se rendre compte de ce qu’on peut attendre de son énergie et de sa persévérance. Son travail est dur; il lui faut pour l’accomplir un bras aussi vigoureux que sa patience est grande. Suivons avec lui ses procédés de défrichement.

Pour le pionnier qui s’installe dans la forêt, le temps est précieux et le bois sans valeur : il faut mettre le sol à nu au plus vite, et les moyens les plus rapides sont les meilleurs. Le feu lui-même n’est pas un destructeur trop puissant ; c’est lui que le colon appelle à son-aide.

Si la portion de la forêt qu'il défriche n’est peuplée que de bois mou, c'est-à-dire d'arbres de petite venue et de broussailles, il abat le tout sur place, il fait un abatis plat, suivant son expression, et, durant toute une saison, il laisse sécher cet inextricable fouillis de branchages. L'année suivante, il met le feu à l’un des angles. Activée par le vent, la flamme court, s'étend avec rapidité, embrase bientôt l’étendue entière de l’abatis, et ne s'arrête que devant les

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larges tranchées ménagées tout autour pour que l'incendie ne puisse gagner au delà. Pendant des semaines l'immense brasier brûle et se consume ; il n’en reste plus bientôt que quelques amas de cendres qui, répanaues sur le sol, servent d'engrais pour les récoltes futures.

Le terrain à défricher est-il, au contraire, peuplé de futaie, de bois franc, suivant l'expression canadienne, le colon n’abat tout d’abord que les broussailles végétant sous le dôme élevé des hautes cimes. C’est le sarclage, dont le produit est immédiatement mis en tas et brûlé. Le terrain ainsi nettoyé de tous ces embarras, les grands arbres demeurent seuls et sont facilement abattus, dépouillés de leurs branches qu'on brüle, et débités en billes de 10 à 20 pieds de longueur.

Traînées par une vigoureuse paire de bœufs, ces billes sont rassemblées en un lieu élevé, puis, à l’aide de leviers, amoncelées en bûchers plus où moins nombreux, suivant l'épaisseur méme de la forêt qu’on détruit. C’est là ce qu'on appelle tasser le bois. On obtient en moyenne six ou sept tas par acre deterrain.

À ces tas de bois franc, le feu peut être mis de suite,

leur masse produisant un brasier d'une chaleur intense qui les consume, en plein hiver méme, au milieu des neiges et des glaces. Amoncelée et recueillie avec soin, la cendre, n'étant pas mélangée de terre comme celle que produit sur le sol la combustion du bois mou, peut servir à la fabrication de la potasse, et c'est là, pour le colon, un premier et assez important revenu.

En six jours, un bücheron canadien peut sarcler, abattre, ébrancher et couper par billes un arpent de forêt; une paire de bœufs et trois hommes armés de leviers sont nécessaires pour mettre les billes en tas, ce qui porte les frais de défrichement en bois franc à 10 piastres (50 francs) l’arpent en moyenne; ils sont de 12 piastres (60 francs) dans le bois mou, le travail — moins pénible — y étant plus long et plus minutieux.

Ne croyez pas que là s’arrétentles peines du colon, et qu'il va pouvoir profiter de suite de cette terre qu'il a si péniblement mise à nu. Le feu n’a détruit que la surface, les souches sont restées dans le sol et opposent à la charrue l'obstacle persistant de leurs racines. Les enlever de main d'homme serait beaucoup trop coûteux; c'est à la nature elle-même qu'il faut s'en remettre pour leur destruction; ce n'est qu’au bout de six à neuf ans, lorsqu'elles sont en grande partie consumées par la pourriture et les insectes, que Île premier labour devient possible. Jusque-là, le colon doit se contenter de herser la surface, et de transformer la terre en prairie ou pacage.

Le labourage lui-même ne détruit que lentement les derniers vestiges du bois; bien longtemps encore, au milieu des champs déjà fertiles, d’opiniatres souches dressent tristement leur mince silhouette noire, humbles monuments funèbres des pins géants tombés et ensevelis dans ce cimetière de la forêt.

Ce n'est pas peu de chose, on le voit, que de dis-

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puter le sol à cette force opiniâätre de la végétation forestière. Des bras robustes, un courage persévérant, ct l'indispensable concours du temps, sont à la fois nécessaires pour en venir à bout; aussi le Canadien est-il devenu le pire ennemi de cet arbre à qui, pied à pied, il a dû disputer son champ; il le détruit avec fureur, quelquefois par plaisir et sans nécessité. Jamais, près de sa maison, il ne le conservera pour son agrément; il fait place nette, et l'idée du frais ombrage, des nids printaniers et des oiseaux gazouillants cédera toujours devant celle d'un champ bien « planche » .

Excusable rancune, car, malgré tout son courage, malgré son travail incessant, le colon défricheur n’est quelquefois que bien faiblement récompensé, et les récoltes qu'il obtient ne l’indemnisent pas toujours de ses peines. Mais rien ne l’abat, rien ne le désespère, ni les échecs ni les déboires. S’est-il trompé, sous la forêt qu'il a mise à nu a-t-1l trouvé un sol ingrat, il abandonne le champ qu'il a ébauché, la maison qu'il a construite et s’en va, suivi de sa famille, chercher plus loin un sol plus rémunérateur.

Aussi voit-on quelquefois par les chemins des maisons à demi achevées, squelettes de bois que secoue le vent et que consument les éléments, ruines précoces, mélancoliques témoins de bien des peines et de bien des sueurs perdues. Ne vous apitoyez pas trop poutant en les voyant; les ruines des jeunes pays d'Amérique n'ont rien de triste comme celles des vieux pays d'Europe; elles ne rappellent pas la

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