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Ce port de Québec, où sont reçus avec tant d’enthousiasme nos navires de guerre, où l’on salue avec tant de bonheur la présence du pavillon français, semble inconnu à notre marine marchande, et tandis que 8,000 navires anglais, 6,000 navires américains le visitent annuellement, une centaine de bateaux français, d’un tonnage infime, y paraissent à peine chaque année, cédant le pas, pour le nombre et le tonnage, aux navires norvégiens eux-mêmes |
N'accusons pas les Canadiens de ce manque ce relations commerciales avec la France. [ faute en est à nous qui, pendant si longtemps, avons cessé avec eux tout rapport. Mais aujourd’hui que la période d'oubli est passée, que les relations littérarres et de sympathie sont reprises depuis longtemps entre les deux peuples, pourquoi les relations économiques ne se renouent-elles pas aussi?
La réponse à cette question, c'est un Canadien même qui nous la donne : « Les négociants français, « dit-il, ont l'habitude de s’en prendre à leur gouver- « nement, à leur administration, qui ne leur ouvrent « pas assez de débouchés à l'étranger. Qu'ils s’en pren- « nent donc à leur manque d'initiative ! Qu'ils se syndi- « quent et créent des compagnies de transport ; qu'ils « se syndiquent encore par groupes de trois ou quatre « maisons pour se faire représenter dans les centres
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« commerciaux étrangers, etils verront si les débou- « chés ne s'ouvrent pas! Quant à tenter de faire des « affaires par correspondance, c’est un réve malheu-
«reux... Que les négociants français ces.ent de se
« plaindre et de demander au ministère du com- « merce comment ils doivent s'y prendre pour écou- « ler leurs produits. En notre siècle, c'est à l’initia- «tive privée qu'est due la prospérité d'un peuple. « Voilà les conseils que moi, Canadien, je me per- « mets d'offrir à mes frères d'au delà de l’Atlanti- « que (L).» Sage conseil ou perce peut-étre une pointe d'ironie et bien capable de nous faire comprendre le danger d’enfermer comme d'un mur, dans une enceinte douanière, l’activité industrielle et commerciale de la nation.
Puisse la ligne de navigation directe de France à Québec, si longtemps réclamée en vain, si longtemps attendue avec impatience par les Canadiens, et qui vient enfin d’être établie et inaugurée récemment, ouvrir au commerce français un de ces debouchés que nos négociants demandent en vain aux échos administratifs.
Le développement du réseau des voies ferrées de la province de Québec n’est pas inférieur à celui de son réseau fluvial et maritime. Il comprenait en 1888 2,500 milles en exploitation, et 500 milles en construction. Toute la partie de la province située au sud de Québec et de Montréal est sillonnée en tous sens de chemins de fer, et reliée par plusieurs voies parallèles aux lignes américaines de Portland, Boston, New-York et Philadelphie. La ligne de l’Zntercolonial suit, sur un parcours de 250 milles environ,
(1) Revue française, 1% mai :891. — Lettre d'Ottawa.
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la rive droite du Saint-Laurent, puis, s’infléchissant brusquement vers le sud, traverse le Nouveau- Brunswick et gagne la presqu'ile de la Nouvelle- Écosse, établissant ainsi la communication entre ces deux provinces maritimes et les provinces intérieures de la Confédération.
Une ligne a été récemment ouverte de Québec au lac Saint-Jean, une autre remonte la vallée du Saint- Maurice jusqu'aux Grandes Piles. Au nord de Montréal, plusieurs tronçons pénètrent vers le nord, amorces à peine formées de grandes lignes futures. Tout ce système enfin est, vers l'ouest, relié à la ligne du Pacifique, qui traverse le continent entier, franchit les Montagnes Rocheuses, et rejoint au port de Vencouver la ligne océanique des mers de Chine,
Si étendu qu'il soit, le réseau de voies ferrées de la province de Québec paraissait encore insuffisant au zèle et à l'enthousiasme du grand promoteur de colonisation, Mgr Labelle. Par delà le massif encore désert des Laurentides, il voyait un domaine immense à ouvrir à l’activité des Canadiens. Là, une ligne ferrée reliant le lac Temiscamingue au lac Saint- Jean devait, suivant ses plans et son désir, faire courir dans l'intérieur des terres une nouvelle artère de colonisation. Par là il comptait doubler l'étendue exploitable et la richesse de la province. Si loin que nous soyons encore de la réalisation de plans aussi vastes, le réseau de voies de communication de Québec n'en reste pas moins, tel qu'il est au-
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jourd'hui, un élément de prospérité et de croissance.
Tel est le territoire occupé par les Canadiens-Français. Nous avons dit son étendue, décrit sa beauté,
énuméré ses richesses; n'a-t-il pas, avouons-le,
toutes les qualités nécessaires à l'établissement d’une grande nation ? Quels peuples d'Europe, pris parmi les plus puissants, peuvent s’enorgueillir de fleuves comme le Saint-Laurent et le Saguenay, de rivières comme l'Ottawa et le Saint-Maurice, de lacs comme le Témiscamingue et le lac Saint-Jean ?
Le climat, objecte-t-on, est sévère ; mais diffère-t-1l sensiblement de celui sous lequel vivent et prospèrent plusieurs nations européennes riches, populeuses et puissantes ?
Certes, la province de Québec renferme encore bien des terres désertes, bien des parties incultes ; mais combien de siècles n'a-t-1l pas fallu pour donner à la Gaule les 40 millions d'habitants de la France actuelle et pour faire de son sol ce merveilleux instrument de production, dont pas une parcelle ni sur le sommet des montagnes, ni dans le plus profond des ravins, n’est laissée inexploitée par l’agriculture ou l'industrie ?
Des jugements trop hatifs sur les jeunes contrées d'Amérique provoquent quelquefois des conclusions bien étranges ct bien fausses. Le sage Sully n'avait-il pas, contrairement à l'idée plus hardie et plus géniale de Henri IV, condamné d'avance et voué à un échec fatal tout essai de colonisation au nord du
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45° degré de latitude (1)? Et c'est dans cette région que s'élèvent justement, aujourd'hui, toutes les grandes villes d'Amérique. Elles s’y trouvent comme spécialement réunies et groupées.
Et que d'exemples plus récents et plus frappants encore! Un Américain, le colonel Long, visitant :il y a une cinquantaine d'années le lac Michigan, donnait la description suivante d’une petite ville qui se fondait sur ses rives, alors à peu près désertes : « Au « point de vue des affaires, l'endroit n'offre aucun «avantage aux colons. Le chiffre annuel du com- « merce du lac n’a jamais dépassé la valeur de cinq ou « six cargaisons de gpoélette. Il n’est pas impossible « que dans un avenir très éloigné, quand les rives de « l'Illinois seront habitées par une population nom- « breuse, la ville puisse devenir l’un des points de « communication entre les lacs du Nord et le Missis- « Sipi; mais, même alors, je suis persuadé que le com- « merce s'y fera sur une échelle très limitée. Les « dangers de la navigation des lacs, le nombre si res- « treint des ports et des havres, seront toujours des « obstacles insurmontables à l'importance commer- « ciale de... Chicago (2)! » Car c’est bien de Chicago qu'il s’agit, de cette métropole de l'Ouest qui s'étonne aujourd’hui de ne pas étonner l'Univers ; voilà ce que pensaient, il y a cinquante ans, les Américains les plus éclairés, de l'avenir réservé à cette orgucilleuse cité.
(1) Mémoires de Sully, année 1608.
(2) Patrie, 16 septembre 1893. (Notes sur Chicago, par M. Fré- CHETTE )
De leur territoire, vaste, riche, et beau en dépit de toutes les affirmations contraires, les Canadiens, si courageux et si résistants, sauront tirer toutes les richesses.
Leur activité, d'ailleurs, n'est pas forcément bornée à la seule province de Québec: c’est là, il est vrai, leur centre actuel, mais ils peuvent espérer pour l'avenir un domaine plus vaste encore. La merveilleuse force d'expansion de leur population leur permet, sans étre taxés d’exagération, d'émettre hau-
tement cet espoir.