‹ La nation canadienne [microforme]Chapitre 50 sur 78 · CHAPITRE XXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXII

Le sculpteur et l’architecte ne sont pas les seuls à célébrer les gloires canadiennes, les prosateurs et les poètes, d’une façon bien plus active et bien plus efficace, alimentent, par l’histoire, le roman ou les chants lyriques, la flamme sacrée du patriotisme. Nous dirons plus loin leur grande tâche et leurs succès. Mais avant de parler de la littérature française au Canada, il est intéressant de dire un mot de la langue française elle-même, des assauts que les Anglais lui ont fait subir depuis la conquéte et de l'inutilité absolue de ces attaques.

Les conquérant: avaient cru tout d'abord imposer facilement leur ’angue à leurs nouveaux sujets. Ils en doutaient si peu, que le général Murray, à peine installé à Montréal, désorganisa les tribunaux français, et fit rendre la justice suivant les lois anglaises, par des commissions militaires prises ‘parmi ses officiers. Les Canadiens refusèrent de s’en remettre à ces « juges éperonnés » (comme les appelle Garneau), et soumirent tous leurs différends à leurs curés

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et aux notables de leurs villages. Cette organisation militaire de la justice ne dura que pendant la période de guerre, de la capitulation de Montréal jusqu'à la paix. Dès que le traité de Paris eut, d’une façon définitive, transféré le Canada aux Anglais, ceux-ci, déjà mieux instruits des dispositions des habitants par une occupation de quatre années, comprirent l'inutilité de leurs efforts pour imposer tout d’un coup la langue anglaise aux populations. De nouveaux tribunaux furent créés, devant lesquels les deux langues furent également admises.

Si, renonçant à la violence pour l’imposer, les Anglais comptaient sur le temps pour faire accepter la langue anglaise aux Canadiens, ils se trompaient encore ; les canadiens demeurèrent strictement fidèles à leur langue maternelle, et surent bientôt conquérir pour elle, non plus seulement la tolérance de leurs vainqueurs, mais un véritable droit de cité qui la mit sur un pied d'égalité parfaite avec la langue anglaise elle-même.

L'acte de 1774, arraché au gouvernement anglais par des nécessités politiques, et par l'obligation où il était réduit de s'assurer de la fidélité des Canadiens contre l'hostilité croissante de tous les autres colons d'Amérique, déclara que la langue française serait désormais langue officielle à l’égal de l'anglais, et servirait, conjointement avec lui, à la promulgation des lois et des règlements.

Ce privilège lui demeura jusqu'en 1840. L'acte d'Union qui intervint alors et organisa au Canada

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une nouvelle constitution, entièrement combinée pour la répression et l'humiliatioi: des Canadiens, en punition de leur révolte de 1837-38, enleva à la langue française son titre et ses prérogatives de langue officielle.

Une telle mesure, prise dans un pays presque entièrement français, méritait une protestation. Cette langue que la loi prétendait exiler de leur Parlement, les Canadiens l'y rétablirent de force. Dès la première séance, l’un de leurs députés, M. Lafontaine, invité par un de ses collègues anglais à s'exprimer en anglais, fit cette fière réponse : « Quand même la connaissance « de la langue anglaise me serait aussi familière que « celle de la langue française, je n’en ferais pas moins « mon premier discrurs dans la langue de mes com- « patriotes, ne fût-ce que pour protester solennel- « lement contre la cruelle injustice de cette partie de « l'acte d'Union qui tend à proscrire la langue mater- « nelle d'une moitié de la population du Canada. « Je le dois à mes compatriotes, je le dois à moi- « même (1). »

Une telle situation était tellement anormale; il était si contraire à la réalité des faits de proscrire . une langue que tout le monde parlait, etde maintenir un règlement journellement violé, qu'un pareil état de choses ne pouvait se prolonger. En 1845, une proposition, votée par l'Assemblée législative canadienne, demanda au gouvernement métropolitain

(4) Voy. TuncortE, le Canada sous l’Union.

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l'abolition de cette clause vexatoire de la constitution. Mesure réparatrice qui fut adoptée aussitôt, et en 184 lord Elgin, ce gouverneur généreux auquel la reconnaissance des Canadiens a élevé une statue, put dire en ouvrant la session de 1849 :

« Je suis fort heureux d’avoir à vous apprendre « que, conformément au désir de la législature locale, « le Parlement impérial a passé un acte révoquent la « clause de l’acte d'Union qui imposait des restric- « tions à l'usage de la langue française (1). »

Lord Elgin poussa la courtoisie jusqu'à prononcer lui-même le discours du trône en français, chose inouie dans les fastes parlementaires canadiennes. La langue française avait dès lors repris la place officielle qui lui était due dans une province toute française, et jamais on n’a plus songé à la lui ravir.

Depuis que la constitution fédérale de 1867 a donné aux provinces une sorte d'autonomie, la langue française est à peu près seule en usage dans l'Assemblée législative provinciale de Québec, bien que l'anglais n’en soit pas proscrit et partage avec elle le titre de langue officielle. Réciproquement, dans le Parlement fédéral, où la grande majorité est anglaise, le français est admis sur le méme pied que l'anglais.

Tel est le résumé des luttes qu. la langue française eut à subir pour demeurer langue officielle du

(1) TuncortE.

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gouvernement et des lois. C’est sur ce terrain seul d'ailleurs qu'elle a pu être attaquée. S'en prendre à son existence même, essayer de la faire abandonner par le peuple, parut dès les premières années au vainqueur une chose tellement impossible qu'elle ne fut méme pas tentée sérieusement. A peine, en 1799, l’évêque protestant demanda-t-il l'établissement, dans les villes et dans les principaux villages, de maitres d'école chargés d'enseigner gratuitement la langue anglaise aux Canadiens-Français. Cet essai n'eut aucun succès : « Les Canadiens, dit M. Garneau, « sortaient d’une nation trop fière et trop vaillante « pour consentir jamais à abandonner la langue de « leurs aïeux» , et cette organisation scolaire anglaise, connue sous le nom d’/nstitution royale, qui subsista assez longtemps, mais toujours en végétant d'une façon chétive, n'avait, en 1834, de l’aveu de tous, donné que des résultats négatifs; elle n'avait à cette époque que 22 écoles, fréquentées par un millier d'élèves, tandis que les écoles paroissiales françaises étaient au nombre de 1,321, avec plus de 36,000 élèves (1)!

| L'Institution royale a disparu, mais des lois scolaires marquées au coin d’un remarquable libéralisme ont, — tout en assurant l'instruction de la masse du peuple selon sa langue maternelle et sa religion, — réservé et protégé les droits des mino-

(1) Cuauveau, Instruction publique au Canada, p. 68. Québec, 4 vol. in-8°,

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