CHAPITRE XXIII
L'idée nationale domine toute la littérature des Canadiens. Historiens, romanciers, poètes, touss’unissent pour chanter les gloires religieuses, militaires ou civiques, de cette patrie qu'ils honorent et qu'ils chérissent, et l’on peut dire, sans exagération, qu'il n’est pas une de leurs œuvres, pas une de leurs pages, qui ne tende à la glorification et à l'apologie de la nation canadienne. Nous allons en donner la preuve par l'examen même des principaux de leurs ouvrages dans chacun des genres auxquels ils se sont adonnés.
Commençons par le genre historique, le plus grand, le plus élevé et le plus digne de servir comme d’imposant portique aux autres genres littéraires, qu'il domine de toute la hauteur de sa majestueuse beauté. En nul pays, le premier rang ne lui est contesté. Mais c’est au Canada surtout qu'il l'obtient sans partage. Là, l'histoire semble prendre un caractère
presque sacré, tant est grand le respect avec lequel les historiens abordent les traditions, et les souvenirs de leur pays. « C’est avec une religieuse émotion,
« dit l’un d'eux, que nous pénétrons dans le temple a | « de notre histoire (1). » « | Ainsi, l'histoire est un temple, l'historien presque
f un ponte! av (in Ils sont nombreux ceux qui se sont voués à cette « ] belle tâche d'allumer chez les Canadiens, par le récit «
de leurs gloires, la flamme du patriotisme. Tout le «
monde connaîtle nom de Garneau, l’auteur du monu- «1
ment le plus complet sur l'histoire canadienne, de « €
cette œuvre dans laquelle, suivant l'expression d’un «€
de ses biographes, « le frisson patriotique court dans | uS
toutes les pages (2) », Garneau, le correspondant, — « $
| on pourrait presque dire l'ami de Henri Martin, — « |
| car malgré la distance qui les séparait, et bien qu'ils a | ne se fussent jamais vus, ces deux hommes sympa- & « {
thisaient à travers l'Océan.
L'apparition du livre de Garneau vers 1850 fut un événement, et l'on peut dire sans exagération qu'il | jalonne une nouvelle période dans la vie de la qui nation canadienne. C’est depuis lors, peut-être,
| qu'elle a conscience de sa force et confiance dans ses
l destinées.
{|1il La grande idée qui a fait de Garneau un historien, qu est le désir de réhabiliter à leurs propres yeux les
[fl Canadiens ses compatriotes, « d'effacer ces injurieuses expressions de race conquise, de peuple vaincu », ct de montrer que, « dans les conditions de
(1) Cascnaix, Histoire de la vénérable Marie de l'Incarnation,
(2) Cuauveau, Garneau, sa vie et ses œuvres.
aple sque
cette récit ut le onue, de d'un dans nt, — in, — qu'ils mpa-
fut un BL 1 qu il de la t-être, ins $e8
Lorien, ux les s injupeuple ons de
rnation,
« la lutte, leur défaite avait été moralement l’équiva- « lent d une victoire (1) ».
Ces poignants souvenirs de la lutte, Garneau les avait eus sous les yeux : « Mon vieux grand-père, « raconte-il, courbé par l’âge, assis sur la galerie de « sa maison blanche, perchée au sommet de la butte « qui domine la vieille église de Saint-Augustin, nous « montrait, de sa main tremblante, le théâtre du « combat naval de l’Atalante contre plusieurs vais- « sceaux anglais, combat dont il avait été témoin dans « son enfance. Il aimait à raconter comment plu- « sieurs de ses oncles avaient péri dans les luttes « homériques de cette époque, et à nous rappeler « le nom des lieux où s'étaient livrés une partie des « glorieux combats restés dans ses souvenirs. »
Ces récits enflammaient le patriotisme de l'enfant, et plus tard, devenu un jeune homme et entré dans l'étude d’un notaire anglais, quand ses compagnons raillaient sa nationalité de vaincu, il leur répondait par ce vers de Milton.
What though the field be lost? AU is not lost! « Qu'importe 1: perte d’un champ de bataille? Tout n’est pas perdu! »
Il faut entendre conter par un autre écrivain canadien la genèse de la vocation de Garneau, pour mieux comprendre la portée de son œuvre : « C’est dans un « élan d'enthousiasme patriotique, de fierté nationale « blessée, qu'il a conçu la pensée de son livre, que
(1) Cuauveau, Discours sur latombe de Garneau,17 septembre 1867.
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| lil « sa vocation d’historien lui est apparue. Il traçait les | « il nl fl « premières pages de son histoire au lendemain des «y 1 « luttes sanglantes de 1837, au moment où l’oligar- 0 « chie triomphante venait de consommer la grande du
«inquité de l’Union des deux Canadas, et lorsque, sil il « par cet aîte, elle croyait avoir mis le pied sur ia “d « gorge de la nationalité canadienne. La terre était «d | « encore fraiche sur la tombe des victimes de l’écha- ]
« faud, et leur ombre sanglante se dressait sans cesse (l « devant la pensée de l'historien, tandis que, du « fond de leur exil lointain, les gémissements des « Canadiens exilés venaient troubler le silence de | « ses veilles! L’. rizon était sombre; l'avenir chargé « d'orages; et quand il se penchait à sa fenétre, il « entendait le sourd grondement de cette immense « marée montante de la race anglo-saxonne, qui me- « naçait de cerner ct d'engloutir le jeune peuple dont
«il traçait l'histoire... Parfois il arrétait sa plume et
« se demandait avec tristesse si cette histoire qu'il ÿ
|| « écrivait n'était pas une oraison funèbre! “I
« L'heure était solennelle pour remonter vers le !
|! « passé, et le souvenir des dangers qui menaçaient «
{| 11 « la société canadienne prête un intérêt dramatique À js « à ses récits. Gn y sent quelque chose de cette émo- si « tion du voyageur assailli par la tempête au milieu £
« de l'Océan et qui, voyant le vaisseau en péril, trace à
« quelques lignes d'adieu qu'il jette à la mer pour ”
« laisser après lui un souvenir!
« Au milieu des perplexités d’une teiie situation, le « patriotisme de l'écrivain s’enflammait, son regard
te
LA LITTÉRATURE, LES HISTORIENS. 259 al « inquiet scrutait l'avenir en interrogeant le passé, et | il | «y cherchait des armes et des moyens de défense $ Le | « contre les ennemis de la nationalité canadienne. HAUT « Ainsi, l'Histoire du Canada n'est pas seulement un LE « livre, c’est une forteresse où se livre une bataille — ! af | « devenue une victoire sur plusieurs points — et È il | « dont l'issue définitive est le secret de l'avenir (1).» A à
Le livre de Garneau fut en France comme une révélation. Avec quelle insouciante légèreté nos pères n'avaient-ils pas abandonné ces quelques arpents de neige dont se raillait Voltaire ! avec quelle facilité n’avions-nous pas, nous-mémes, oublié ces populations qui, elles, se souvenaient! Notre oubli À tenait peut-être un peu du remords : en se souvenant FA on craignait d’être obligé de se repentir, et les Canadiens se rendent bien compte aujourd’hui des causes de notre long silence envers eux. « Avant l'histoire « de Garneau, écrit l’un d’eux, les historiens français
« avaient laissé complètement dans l'ombre, ou du
«moins dans une obscurité relative, tout ce qui ers le «avait rapport au Can»da, les uns parce qu'ils aient « n'appréciaient point suffisamment la perte que ; tique «la France avait faite; les autres, parce qu'ils s'en 1 émo- « sentaient humiliés, ne tenant pas compte de la nilieu « gloire qui rejaillissait sur la nation par la conduite | trace « héroïque de ses colons et de ses soldats, et ne 4 Pour « voyant que les fautes de son gouvernement (2). » Hi on, le (1) Cascnarx. (Cité nar Laneau, Histoire littéraire du Canada,
p. 161.) egard (2) Cauveau, Garneau, sa vie et ses œuvres.
C'est au milieu de cet oubli général, volontaire ou non, que l'Histoire du Canada de Garneau nous arriva tout à coup en France, et fut bientôt connue de tous les lettrés. Elle nous révélait tout un peuple, un peuple français, patriote, armé pour la lutte, confiant dans son avenir. A cette apparition, les expressions de sympathie affluèrent de France, l’enthousiasme remplaça l'oubli; nos historiens commencèrent à faire mention des Canadiens, à louer leur persévérance, leur courage et leur foi. Dans sa grande Histoire de France, Henri Martin consacra une large place à leurs luttes, et c'est dans l’ouvrage de Garneau qu'il puisa tous les détails de son récit. Il termine ses citations par ces élogieuses paroles : « Nous ne quittons pas sans émotion cette « Histoire du Canada, qui nous est arrivée d’un autre
« hémisphère comme un témoignage vivant des senti-
« ments et des traditions conservés parmi les Français « du Nouveau Monde, après un siècle de domination « étrangère. Puisse le génie de notre race persister « parmi nos frères du Canada dans leurs destinées « futures, quels que doivent être leurs rapports avec « la grande fédération anglo-américaine, et conserver « une place en Amérique à l'élément français!» Et il écrivait encore plusieurs années après à M. Garneau : « J'avais été heureux, il y a quelques années, de « trouver dans votre lifre, non seulement des infor- « mations très importantes, mais la tradition vivante, « le sentiment toujours présent de cette France d’ou- «tre-mer qui est toujours restée française de cœur,
re ou nous nnue uple,
conpresthoumen-
leur ns sa sacra l’oue son Ieuses cette autre sentiinçais ation sister tinées avec server y Etil eau :
s, de nforante, d’ou- °œur,
« quoique séparée de la mère patrie par les desti- « nées politiques. Je n'ai fait que m’acquitter d’un « devoir en rendant justice à vos consciencieux tra- « vaux. Puissent ces échanges d'idées et de connais- « sances entre nos frères du Nouveau Monde et nous, «se multiplier et contribuer à assurer la persistance « de l'élément français en Amérique (1)! »
C'était un patient et un modeste que ce vaillant écrivain qui a si bien su raviver chez les Canadiens le feu de l'enthousiasme et du patriotisme. Né à Québec en 1809, il avait fait ses études au séminaire de cette ville. Après un voyage, accompli dans sa jeunesse, aux États-Unis et en Europe, il revint dans sa ville natale où 1l exerça les modestes fonctions de greffier de la municipalité et du Parlement. C'est dans les heures de loisirs que lui laissait l'exercice de cette charge qu'il écrivit son Histoire du Canada, cette grande épopée faite d'enthousiasme et de foi. « Cela, dit un de ses biographes, fut accompli aux « dépens de ses veilles, sans nuire à de plus humbles «travaux. Il y avait pour ainsi dire en lui deux « hommes : celui qui s'était voué aux fonctions mo- « destes, sérieuses et difficiles, nécessaires à l’exis- « tence de sa famille, et l’homme voué à la patrie, « au culte des lettres, à la poésie et à l'histoire (2).»
Un autre termine ainsi son éloge : « C’est lui qui le premier, à force de patriotisme, de dévouement,
(1) Cité par CHauvEau, Garneau, sa vie et ses œuvres, p. 241. (2) Cuauveau, Discours sur la tombe de Garneau en 1867.
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« de travail, de patientes recherches, de veilles.…. est « parvenu à venger l'honneur outragé de nos ancêtres, « à relever nos fronts courbés par les désastres de la « conquête, en un mot à nous révéler à nous-mêmes. « Qui donc mieux que lui mériterait le titre glorieux « que la voix unanime des Canadiens, ses contempo- « rains, lui a décerné? L'avenir s’unira au présent « pour le saluer du nom d’historien r'itional (1)! »
L'exemple donné par Garneau n’a pas été vain. Il a suscité toute une légion d’historiens de talent et d'hommes de cœur qui continuent son œuvre avec vaillance et succès. Nous avons déjà cité plusieurs fois et tout le monde connaît les noms de l’abbé Casgrain, de Benjamin Sulte, de Faucher de Saint-Maurice, de l'abbé Ferland, etc.
A côté de l’histoire générale, d’autres écrivains se sont donné la tâche de décrire certaines périodes, d'éclairer certains coins particuliers de l'histoire du Canada. M. David a écrit l’histoire toute mélée de larmes et de sang des patriotes de 1837. M. Turcotte nous a conté les luttes politiques des Canadiens et leurs succès sous la malheureuse constitution de 1840, par laquelle on avait voulu les étouffer. M. Tassé nous a conduits, avec les trappeurs et les défricheurs canadiens, à travers les plaines de l’ouest des États-Unis, et nous a conté les origines françaises de bien des villes de la grande République dont
(1) Abbé Cascraix. (Cité par Laneau, Histoire littéraire du Canada, p. 163.)
quelques-unes sont devenues puissantes aujourd'hui.
Ainsi le faisceau de l’histoire canadienne se complète peu à peu, et l’on peut dire que dès à présent il est déjà suffisamment fourni de documents intéressants, présentés d’une façon captivante, pour permettre au lecteur de se faire une idée exacte et complète des péripéties et des luttes qu'a dû traverser ce petit peuple issu de notre sang français.
Les détails historiques eux-mêmes, ces miettes de l'histoire qu'il est quelquefois si injuste de dédaigner, les Canadiens les recueillent pieusement, et veulent, à côté des noms illustres de leurs capitaines et de leurs guerriers, faire connaître celui de héros plus humbles, mais qui :.e coopèrent pas d’une façon moins active à l'œuvre d "’;eloppement et du progrès, les obscurs héros & a colonisation, les obstinés défricheurs de forêts, les courageux laboureurs de terre.
L'histoire n’embrasse que les grands sommets et néglise le sillon; elle chante les hauts faits des grar. .s et se tait sur les humbles :
Elle donne des pleurs au général mourant, Mais passe sans regrets, d’un pas indifférent, Devant l’humble conscrit qui tombe!
Qui, perçant la forêt l’arquebuse à Hi main, Au progrès à venir ouvrirent le chemin, Et ces hommes furent nos pères (1)!
(1) Frécuerre, Légende d'un peuple, p. 20.
Eh bien, cette œuvre de réparation envers les humbles ancétres, elle est faite; c’est l'abbé Tanguay qui l’a accomplie, c'est lui qui a tiré ces noms du néant et réparé à demi « l'ingratitude de l'histoire ».
Cet ouvrage de l'abbé Tanguay, fruit de patientes recherches dans les archives canadiennes et françaises, donne, sous ferme de dictionnaire, le lieu d'origine et la descendance de toutes les familles de colons qui, dr France, passèrent au Canada durant les dix-septième et dix-huitième siècles. Par là, tout
Canadien peut connaître de quelle province, de quelle ville même sont venus ses ancêtres.
La pieuse attention avec laquelle ils conservent ou recherchent ces souvenirs de leur origine est un des traits les plus curieux, et non pas des moins touchants, de leur attachement à leur nationalité et à leur race.
Tous les Français qui ont voyagé au Canada ont pu faire cette remarque. M. Xavier Marmier, dans son intéressant ouvrage : Promenades en Amérique, mentionne avec éloge cet amour persistant des Canadiens pour les vieilles provinces françaises d’où sont venus leurs ascendants, et pour les arrière-cousins qu'ils y ont laissés. J'en ai pu, moi-même, voir de nombreux exemples, entre autres celui d’un habitant de Saint-Boniface dans la province de Manitoba. Il occupait là une modeste situation; son nom était Kérouac, et 1l était fort fier de rattacher sa filiation à une illustre famille bretonne. Bien que le nom différât un peu de celui-là, il attribuait le changement
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d'orthographe à des négligences dans la rédaction des actes de naissance dans la colonie. Peu fortuné, il avait tenu à amasser une somme suffisante pour faire le voyage de France et venir saluer ses nobles parents qui, racontait-il avec fierté, avaient reconnu l'exactitude de ses déclarations et l'avaient reçu comme un parent d'Amérique retrouvé au bout de deux siècles.
Il n'est pas, je crois, de Canadien qui vienne en France sans faire un pèlerinage au pays natal de ses ancêtres. Moins heureux que M. Kérouac, ils ne retrouvent pas toujours leurs parents; il leur arrive quelquefois, comme à l'abbé Proulx, un homme d'esprit qui le raconte d’une façon plaisante dans un récit de voyage (1), d’hésiter, sans pouvoir résoudre le problème, entre la parenté flatteuse d’un gentilhomme et celle, beaucoup plus modeste, d’un journalier; mais si tous n'arrivent pas à rétablir la chaîne de leur filiation, tous cherchent à le faire.
Fiers de leurs origines françaises, les Canadiens peuvent l'être de toute façon, et leurs historiens se plaisent à rappeler qu'une grande partie de la popu-
lation descend en ligne directe des vaillants soldats
du régiment de Carignan, les héros de la bataille de Saint-Gothard, &. dont nous avons raconté plus haut l'établissement au Canada à la fin du dix-septième siècle.
« La plupart des militaires qui occupaient quelque
(1) Prourx, Cinq mois en Europe. Québec, 1 vol. in-8°.
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