CHAPITRE XXV
L'impression qui se dégage de la lecture des historiens, des romanciers et des poètes, c’est que le peuple canadien est un peuple élu, désigné par le doigt de Dieu pour agir d’une façon notable sur les destinées de l'Amérique.
L'action de la Providence, les historiens canadiens nous la montrent partout. C’est elle, nous l'avons déjà dit, d'après eux, qui dirige Cartier sur les rives du Saint-Laurent, c'est elle qui y fixe Champlain, c'est elle qui donne comme fondateurs à la nation canadienne de pieux héros et de sublimes martyrs. C’est elle encore qui dirige, à travers les impénétrables fourrés de la forêt, le bras des défricheurs, et c’est elle enfin qui tous, héros, martyrs et colons, les conduit de son doigt puissant vers leur mystérieux avenir.
La plante qui va naître étonnera le monde, Car, ne l’oubliez pas, nous sommes en ce lieu Les instruments choisis du grand œuvre de Dieu (1).
(1) Frécuerre, Légende d'un peuple, p. 59.
Quel est ce grand œuvre dont le peuple canadien sera l'instrument, et quelle providentielle mission va-t-il accomplir? La voix des Canadiens sera unanime encore à nous répondre, et du haut de la chaire sacrée comme de la tribune politique, nous entendrons toujours retentir ces mots : « Notre mission, c'est de remplir en Amérique, nous, peuple de sang français, le rôle que la France elle-même a rempli en Europe. »
C'est là, chez tout Canadien, non pas seulement une idée, mais une foi. Nul n’est leur ann s'il ne la partage, et nul, il faut le dire, ne peut demeurer au milieu d'eux sans la partager; elle a gagné jusqu’à leurs gouverneurs anglais eux-mêmes, et lord Dufferin disait, en 1878, dans un discours officiel :
« Effacez de l'histoire de l'Europe les grandes ac- «tions accomplies par la France, retranche. le la « civilisation européenne ce que la France y a fourni, «et vous verrez quel vide immense il en résulterait. « Mon aspiration la plus chaleureuse pour cette pro- « vince a toujours été de voir les habitants français « remplir pour le Canada les fonctions que la France « elle-même a si admirablement remplies pour l’Eu- « rope. »
Cette mission civilisatrice, les Canadiens l’aperçoivent sous unc double face : ils doivent répandre en Amérique, au milieu de ce peuple « voué tout entier aux intérêts matériels (1) », le culte de l'idéal
(4) RovriEr, Conférences. Québec, 1 vol. in-8°.
anadien mission era unaa chaire s entenmission, de sang
rempli
ulement il ne la curer au jusqu'à rd Duffe-
ndes ac- 1e. le la
a fourni, sulterait.
ette pro-
français a France ur l’Eu-
s l’aperrépandre oué tout
le l'idéal
et de l’art dont la race française semble la propagatrice et l’apôtre ; mais leur mission s'étend plus loin encore et s'élève plus haut. Au delà de toute préoccupation terrestre, c'est une mission divine qu'ils ont à remplir. Ils doivent, eux catholiques, eux l’un des peuples restés le plus strictement dévoués à l'Église, conquérir au catholicisme l'Amérique du Nord tout entière.
Nul ne niera qu’au point de vue de l'idéal et de l’art les Américains n'aient besoin d’une initiation, et ne doivent accueillir avec reconnaissance ceux qui seraient leurs éducateurs. Le sens artistique de l’Américain, demeuré assez obtus, aurait besoin d’être affiné. Je ne parle pas de la classe, très peu nombreuse, de l'aristocratie, qui, autant que chez nous, est instruite, lettrée, délicate de goûts et d’instincts, mais de la masse du peuple.
En France, un paysan, d’une façon si obscure que ce soit, a pourtant un certain sens du beuu : voyez les costumes de nos vieilles provinces dont nos peintres se plaisent à reproduire la pittoresque variété! voyez les vieux meubles de nos campagnes que se disputent les amateurs (1) !
(1) Cette supériorité artistique du Français est constatée par tous. M. Taine cite le fait qui suit :
« Toujours la même différence entre les deux races. Le Français goûte et découvre d'instinct l'agrément et l'élégance ; il en a besoin. Un quincaillier de Paris me disait qu'après le traité de commerce, quantité d'outils anglais, limes, poinçons, rabots, avaient été importés chez nous; bons outils, manches solides, lames excellentes, le tout à bon marché. Cependant on n'en avait guère vendu. L'ou-
Les Américains, eux, ne discernent la beauté des choses qu’à travers leur valeur. Un chiffre de dollars est une explication dont ils ont besoin pour comprendre, et ils n’admirent que lorsqu'il est gros. L'argent, chez eux, est en grande partie la mesure de la beauté,
Cette tendance d'esprit se manifeste de toute façon et dans les sujets les plus disparates. On voit les théâtres de féeries annoncer sur les programmes, à côté de l’énumération des tableaux, le prix qu'a coûté chaque décor. Dans le splendide jardin zoologique de Cincinnati, sur la cage d’un majestueux lon d'Afrique et sur celle d’un ours gris des mers Glaciales, avec leur nom, est indiquée leur valeur.
Le fameux tableau de Millet, l’Angelus, n’a pas été exhibé dans toutes les villes de l'Amérique par un entrepreneur adroit, sans que le public füt informé et du prix qu'il avait été payé, et des 150,000 francs de droits de douane qu'il avait dû acquitter pour franchir la frontière. Sans cet avertissement, personne peutêtre ne se fût inquiété ni de l’objet d'art, ni de son mérite; mais ces chiffres étaient connus, tout le monde courait le voir.
Cette absence de sentiment artistique se manifeste partout aux États-Unis. L’œil cherche en vain des des monuments dans leurs grandes villes. Les Américains conçoivent le grand, mais non pasle grandiose.
vrier parisien regardait, touchait et finissait par dire : « Cela n’a pas d'œil », et il n’achetait pas. » (Taie, Notes sur l'Angleterre, p. 305.)
uté des dollars
mesure
te facon voit les mes, à ix qu'a n zoolo-
par un formé et rancs de franchir 1e peut- | de son tout le
anifeste ein des 8 Améndiose.
: Cela n’a gleterre,
L'Auditorium, que les habitants de Chicago ont la prétention de faire admirer aux étrangers, est une lourde carrière de moellons et de pierres de taille dans laquelle on n'entre qu’en baissant les épaules, de peur d’être écrasé sous sa masse.
Le « monument », élevé dans la capitale méme, en l'honneur de Washington, est l'édifice en pierre le plus élevé de l'univers entier. C’est son principal mérite, et c’est Le seul sans doute qu'aient ambitionné les Américains. La hauteur des flèches de Cologne les rendait jaloux. Ils ont voulu avoir plus haut; ils l'ont. C’est une sorte de paratonnerre en pierre de la forme de l’obélisque de la place de la Concorde, mais de 80 mètres de haut.
Le seul vrai monument de l'Amérique est le Capitole de Washington (1), mais celui-là est splendide et capable de faire envie à la vieille Europe tout entière.
Posez sur une colline plusieurs Panthéons de marbre, d'une blancheur immaculée, accompagnezles de colonnades, d’escaliers monumentaux, de rampes, de terrasses couvertes de fleurs et de verdure, et vous n’aurez qu'une faible idée de la beauté du Capitole.
Mais si, gravissant ces rampes, ces terrasses ct ces escaliers, vous pénétrez à l’intérieur, quelle pauvreté! Des couloirs sombres, des escaliers dénudés, voilà
(1) Indianopolis possède deux monuments : le Palais de l'Etat et le Palais de justice, d’une architecture assez heureuse, mais leurs proportions sont restreintes.
l'impression avec laquelle vous quittez cet admirable monument.
Oui, certes, les Américains ont une éducation artistique à recevoir; et de qui la recevront-ils? Est-ce des émigrants quileurarrivent d'Europe? Mais la masse des émigrants ne se recrute guère dans des classes capables de fournir un enseignement artistique.
Voisine de la république américaine, la nation canadienne, seule, possède une unité d'action assez forte pour remplir envers elle ce rôle d’éducatrice. Et pourquoi ne le remplirait-elle pas d’une façon efficace? Cet instinct des beau-arts qui fait briller entre toutes les nations la France, sa mère, elle le possède, elle aussi; elle a des monuments, et sans être obligée de faire parade ni de leur hauteur, ni de leur prix, elle peut étre fière de leur beauté.
Le palais du Parlement, à Québec, se dresse fièrement sur le large plateau d’où il domine le Saint-Laurent; son emplacement même dénote le sens artistique de ceux qui l'ont choisi. Pénétrez-y sans hésitation; derrière son élégante façade ne vous attend pas une déception. Un spacieux escalier aux boiseries couvertes de cartouches sculptés, rappelant par des devises ou «es armoiries toute l’histoire du Canada français, vous conduit aux étages supérieurs. Nul détail ne choque, tout est fini, soigné, et vous ne trouvez nulle part ce je ne sais quoi d’inachevé et de provisoire, cet air de chantier en construction qui étonne quelquefois l'œil français dans les monuments américains. |
en .
reed
admirable
icalion arils? Est-ce 18 la masse les classes ique.
la nation tion assez ducatrice.
une façon ait briller re, elle le Ss, et sans auteur, ni auté.
esse fière- Saint-Lausens artissans hésious attend aux boisepelant par du Canada eurs. Nul t vous ne hevé et de iction qui Lonuments
Cette supériorité artistique des Canadiens, les Américains la reconnaissent eux-mêmes; c’est avec une sorte de respect qu'ils viennent visiter Québec comme la ville par excellence des traditions des arts et de la littérature.
La mission de propager en Amérique le culte des arts est grande et belle; mais combien est plus élevée encore celle de propagande religieuse que se donne non seulement le clergé, mais la société civile elleméme! « Après avoir médité l'histoire du peuple « canadien, dit l'abbé Casgrain, il est impossible de «méconnaitre les grandes vues providentielles qui «ont présidé à sa formation ; il est impossible de ne « pas entrevoir que, s’il ne trahit pas sa vocation, de «grandes destinées lui sont réservées dans cette « partie du monde. La mission de la France améri- « caine est la même sur ce continent que celle de la « France européenne sur l’autre hémisphère. Pion- « nière de la vérité comme elle, longtemps elle a été « l'unique apôtre de la vraie foi dans l'Amérique du « Nord. Depuis son origine elle n’a cessé de pour- « suivre fidèlement cette mission, et aujourd’hui elle “envoie ses missionnaires et ses évêques jusqu'aux « extrémités de ce continent. C'est de son sein, nous « n’en doutons pas, que doivent sortir les conquérants « pacifiques qui ramèneront sous l'égide du catholi- « cisme Îles peuples égarés du nouveau monde (1). »
(1) Cascrain, Histoire de la vénérable Marie de l'Incarnation, t. I, p. 95.
anne me
RS 3 ol Pgo Be
LE oh TT LES