‹ La nation canadienne [microforme]Chapitre 58 sur 78 · PE · texte numérisé non relu

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Les progrès du catholicisme aux États-Unis sont indéniables. De toutes les Églises si nombreuses qui s'y disputent la prépondérance, l'Église catholique est aujourd'hui celle qui compte le plus de fidèles près de 10 millions, tandis que la secte protestante la plus forte, celle des méthodistes, n'en compte pas la moitié.

C'est à l'immigration des Irlandais, des Allemands et des Canadiens qu'est due cette augmentation du nombre des catholiques ; ajoutez à cela que chez eux la natalité est fort élevée, tandis qu'elle est infime chez les protestants, si bien qu’un écrivain américain a pu calculer que dans un siècle l'Église catholique comptera 70 millions de fidèles en Amérique (1).

Ce mouvement n'est pas sans avoir, depuis long-

temps, attiré l'attention des plus hautes autorités de

l'Église catholique. Une nouvelle Église s'élevait en Amérique qui allait changer peut-être l'équilibre du catholicisme. Rome, désormais, devait s'appuyer sur elle en même temps que sur les vieilles Églises d'Europe. Ce nouvel arbre, jeune ct plein de sève, n'étaitil pas un point d'appui autrement ferme que ceux du vieux monde affaibli, et la sollicitude principale ne devait-elle pas se tourner vers l'avenir plutôt que vers le passé ? |

M. de Vogüé, à l'occasion du voyage à Rome en 1886 du cardinal Gibbons, venant plaider la cause de l’Association ouvrière des Chevaliers du travail, a

(1) Journal des Débats du 8 et 11 février 1891.

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conté d’une façon vivante « cette irruption du Nou- « veau Monde dans le milieu de la prélature romaine, « peu préoccupée jusqu'ici des questions sociales », et, par ce seul fait, a pressenti que notre génération aliait voir peut-être de grands changements et inaugurer une nouvelle période dans l’histoire du monde.

Au mouvement de catholicisation de l'Amérique, les Canadiens ont eu une grande part. Ils comptent pour un million parmi les catholiques des États-Unis. Mais s'ils sont, par le nombre, un élément important de la nouvelle Église, ils le sont encore plus par l’esprit de cohésion et de solidarité qu'ils mettent au service de leur foi. On ne voit pas chez eux de ces relâchements du lien religieux qui ont conduit tant d’autres émigrants catholiques à l'indifférence ou au protestantisme, et cela parce que leur clergé canadien, toujours si dévoué et si patriote, les suit et les dirige. Que d’Allemands, que d’Italiens, privés d’un clergé national et entraînés par le milieu, ont été perdus pour l'Église !

Et cependant, chose étrange, le clergé catholique irlandais d'Amérique combat à outrance l'idée des clergés nationaux. Il ne veut plus ni de Canadiens, ni d'Italiens, ni d’'Allemands; il prétend tout unifier sous le joug de la langue anglaise. Quel est son but? Ne voit-il pas qu'il r':rue ainsi de faire perdre à l'Église des éléments qui, une fois perdus, ne se retrouveront plus? N'’a-t-il pas l'exemple même des millions d'Irlandais passés au protestantisme? Ce

qu'il n'a pu empécher chez les siens, ne doit-il pas craindre de le provoquer chez les autres ? Il invoque la nécessité de favoriser l'unité nationale américaine. L'unité nationale consiste-t-elle donc seulement dans la langue anglaise, et, d’ailleurs, le clergé peutil faire passer l'intérèét américain avant l'intérêt catholique ?

Depuis son origine, et par la force même de l’histoire, l'Église catholique est une puissance latine. Quelle serait sa destinée si toute une portion nouvelle de cette Église, qui bientôt peut-être sera la plus puissante, était absorbée par le monde anglosaxon ?

L'idée anglaise est aussi inséparable de l'idée protestante que l'idée française de l’idée catholique. La France aurait beau s’en défendre, 1l lui est impossible de ne pas étre une nation catholique. Son histoire tout entière l'y force; y renoncer, serait amoindrir volontairement sa puissance et briser elle-même une arme qui combat pour sa grandeur. Comptez l’influence que vaut à la France dans le monde l’œuvre admirable de ces légions de missionnaires qu'elle sème sur les deux hémisphères, et vous verrez, si elle peut, de gaieté de cœur, y renoncer sans regrets!

L'Angleterre et la civilisation anglaise sont aussi irrémédiablement liées au protestantisme que la France au catholicisme. La langue anglaise est le véhicule du protestantisme à travers le monde; et cest à elle qu'on voudrait confier la garde des intérêts catholiques en Amérique ?

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Des rapprochements trop intimes avec les éléments de langue anglaise, et même avec les éléments protestants, — car le clergé irlandais a voulu conclure une sorte de tréve avec les autorités protestantes, — ne seraient-ils pas une capitulation bien plus qu'une victoire ?

Ceux qui tiennent haut et ferme le drapeau de l'Église latine, ceux qui peuvent remplir là, sur ce jeune hémisphère, le rôle historique rempli par la France dans le vieux monde, ce sont les Canadiens. Puissent-ils recevoir dans cette grande tâche Îles encouragements et les secours que méritent et leur persévérance et leur foi. Avec un but aussi noble, ils peuvent marcher la tête haute vers l'avenir.

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