‹ La nation canadienne [microforme]Chapitre 60 sur 78 · RE PE · texte numérisé non relu

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le journal la Patrie, « à abuser de l'hospitalité que « l'Angleterre continue, un peu malgré elle, à nous « accorder? Comprendront-ils enfin une bonne fois « toute li: onvenance de notre position, et faudra-t-il « la force pour nous faire déguerpir (1)? »

Les conservateurs canadiens eux-mêmes, qui désirent maintenir le plus longtemps possible le lien colonial avec l'Angleterre, reconnaissent cependant qu'un jour il sera fatalement rompu. Le lieutenant gouverneur actuel de la province de Québec, M. Chapleau, l’un des représentants les plus autorisés du parti conservateur, déclarait à un journaliste français, durant un séjour fait récemment en France, que, « quant à l'indépendance du Canada, tout le monde « est persuadé qu’elle arrivera à étre proclamée du «consentement même de l'Angleterre, mais qu'il faut « attendre encore, et retarder la demande de l’indé- « pendance jusqu’au jour où la population sera plus « dense et où le pays sera plus puissamment orpa- « nisé (2) ».

Et pourquoi les Anglais redoutcraient-ils cette séparation? Lequel de leurs intérêts est engagé au maintien du lien colonial? L'intérêt commercial ? Mais ils ne jouissent à ce point de vue d'aucun privilège particulier, et le tarif douanier canadien frappe les produits anglais à l’égal des produits étrangers. Regretteront-ils un débouché pour les fonctionnaires

(4) La Patrie, article du 9 avril 1892.

(2) Journal le Matin, 26 avril 1893.

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métropolitains, une mine à places lucratives? De toutes les fonctions, il n’en est qu’une qui demeure à la nomination de l'Angleterre, celle du gouverneur général; toutes les autres appartiennent au gouvernement canadien et sont réservées à des Canadiens.

Les plus intéressés, en somme, au maintien de l’allégeance anglaise, ce ne sont pas les Anglais, ce sont les Canadiens eux-mêmes, qui, sans en supporter aucun frais, ont droit à la protection diplomatique et militaire d’une grande nation.

Le lien colonial rompu, — le plus tard possible, suivant le vœu des conservateurs, — le plus tôt qu'il se pourra, suivant le désir des libéraux, — qu'adviendrait-il du Canada? Est-il mûr pour l'indépendance ? Beaucoup de bons esprits en doutent et se demandent quelles garanties elle offrirait à un État. Jeune encore, placé seul en face d’un voisin tel que les États-Unis.

La Confédération canadienne possède bien un territoire égal, supérieur méme à celui de l'Union, mais sa population n’est que de 5 millions d’âmes, en regard de 60 millions d’Américains. On cite l'exemple de l'Europe, où des États minuscules subsistent côte à côte avec des États puissants. Mais dans notre vieux monde lui-même, l'existence de ces petits États serait-elle possible s'ils ne s'équilibraient par leur nombre, et si la rivalité des forts n’était une garantie de la durée des faibles?

La rupture par le Canada de son union avec l’Angleterre serait probablement le prélude de son annexion aux États-Unis. C’est à cette annexion que

pousse, ouvertement ou d’une façon indirecte, le parti libéral canadien. Cette campagne a pris depuis quelque temps une certaine ampleur, mais il ne s’ensuit pas que nous soyons tout près d'en voir les résultats. Depuis longtemps qu'elle est commencée (1), elle n’a pas abouti, et cela peut durer longtemps encore. |

A quel mobile obéissent les libéraux canadiens en souhaitant cette union? Beaucoup d’entre eux se laissent éblouir par le mot même de République, qui désigne le gouvernement de leurs voisins. Pure question de mots, car la république que leur a octroyée la reine d'Angleterre sous le protectorat de sa couronne — c’est la meilleure définition qu'on puisse donner du gouvernement canadien — est dotée d'institutions tout aussi libérales que la République américaine elle-même.

Les hommes éclairés, les chefs du parti, obéissent à des considérations d’une nature plus élevée et plus sérieuse. Ils considèrent le Dominion comme un théatre trop restreint pour le développement de leur activité et de leurs talents. Cette confédération de sept provinces, égrenées de l’est à l’ouest, presque sans intérêts communs entre elles, sans lien géographique ni économique, ne formera jamais, pensentils, qu'un État désuni, sans cohésion et sans puissance. Toutes les carrières ouvertes à une ambition

(1) En 1849, Papineau avait, devant le Parlement cana.:.en, émis l’idée de l'annexion aux États-Unis.

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légitime : armée, marine, diplomatie, commerce, politique, l'Union les leur ouvrirait bien plus larges et plus grandes que ne peut le faire le Dominion.

Les conservateurs, de leur côté, combattent l'idée d’annexion au nom de la liberté même. Ils ne pensent pas que les institutions américaines soient supérieures à celles dont ils jouissent, et ne peuvent admettre, par exemple, que l'élection des juges, adoptée par presque tous les États américains, soit une parantie de la dignité et de l'indépendance de la magistrature.

L'intérêt national canadien-français est enfin invoqué à la fois par les deux partis, pour soutenir — chose curieuse — les deux thèses opposées. Nous devons, disent les libéraux, donner la main, par delà la frontière, à nos compatriotes des États-Unis. Déjà ils exercent une influence politique dans la grande République. Leur vote est recherché dans les élections présidentielles; à quoi ne pourrons-nous pas aspirer quand nous compterons, par l'annexion, trois millions d'électeurs français? N’aurons-nous pas le droit d'exiger au moins un ministre français? Les Irlandais, vivant en fait dans une situation inférieure et manquant d'hommes d’État et de chefs, les nôtres, — comme catholiques, — prennent tout naturellement leur direction. Soit douze millions d’électeurs en plus. Quelle puissance alors, quelle influence exercée dans la grande République par la race cana-

dienne-francaise !

A ce langage enthousiaste et optimiste, les conser-

vateurs répondent : voyons l'exemple des Français de la Louisiane, tombés, sans influence, déjà à demi absorbés par l'élément de langue anglaise, et craignons pour nous le même sort. Et vraiment, quoique la situation des Louisianais ne soit pas analogue à celle des Canadiens, qu'ils n'aient eu, pour résister à l’envahissement américain, aucun des moyens dont disposent leurs compatriotes du Nord, ni la densité de population, ni l’ardeur du sentiment national, il y a dans ces craintes quelque apparence de raison.

Quant aux Américains eux-mêmes, dont l'avis, après tout, ne devrait pas être le dernier à prendre en cette question, que pensent-ils de l'annexion du Canada à leur pays? La souhaitent-ils ? refuseraientils ce cadeau s'il leur était offert? Il est du moins incontestable qu'ils attendront cette offre et ne la solliciteront pas.

Certes, les plus enthousiastes se laissent entrainer à déclarer que les « limites de la République doivent être celles du continent même ». Mais c’est là une opinion de sentiment, une opinion de la foule ; quelle est celle des gens qui se laissent guider par la raison plus que par l'imagination ? Ils pensent que leur pays est déjà suffisamment vaste pour qu'il ne soit pas désirable de l'agrandir encore; que leur population se compose d'éléments assez divers, et qu'il pourrait être dangereux d’en augmenter encore la diversité par l’addition de populations nouvelles. N’ont-ils pas assez de la rivalité naissante de l'Est et de l'Ouest, de la rancune toujours persistante du Sud contre le Nord ?

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N'ont-ils pas assez de la question noire, de la question chinoise et de la question allemande, sans s’embarrasser encore d’une question canadienne ?

Aussi, leur presse de toute opinion déclare-t-elle très haut, et avec une pointe de fatuité bien américaine, que « le pays n’est pas disposé à flirter avec «le Canada. Le Canada peut étre une fort jolie et « mignonne personne, et agiter son mouchoir d’une « façon provocante, mais les États-Unis ont d’autres « affaires en tête et ne se soucient pas de se compro- « mettre avec de petites créatures inconsidérées (1) ».

Que dites-vous du compliment? Et un autre journal ajoute sur un ton plus sérieux : « Quand le Canada « voudra être annexé, il aura à en solliciter la faveur « et devra se montrer heureux s’il l'obtient (2). »

Les deux journaux cités appartiennent aux deux opinions différentes qui partagent les Américains : l'un est démocrate, l’autre républicain; on peut donc supposer qu'ils reflètent l'opinion générale à l'égard de l’annexion.

A ne considérer que l'intérêt national des Canadiens-Français, quels seraient les résultats probables de l’Union? Il est à croire que les espérances enthousiastes des libéraux et les craintes pessimistes des conservateurs sont également exagérées. L'Union ne donnerait pas aux Canadiens français la direction des affaires publiques en Amérique, pas plus qu’elle

(1) Louisville Courrier (journal démocrate), 7 mars 1891. (2) Indianapolis Journal (républicain), 7 mars 1891.

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n’anéantirait leur nationalité. Mais on peut dire en toute sincérité, en ce qui concerne le groupe le plus compact de leur population, celui de la province de Québec, que son influence nationale serait certes moindre dans l'Union qu’elle ne l’est dans le Dominion. é

On a beau faire remarquer que les droits souverains de Québec seraient semblables, qu'ils seraient même un peu plus étendus comme État de l'Union qu'ils ne le sont comme province du Dominion (les matières réservées au gouvernement fédéral étant moins nombreuses d’après la Constitution américaine que d’après la constitution canadienne); il n’en reste pas moins vrai que la province de Québec est aujourd'hui une des deux provinces les plus importantes d'une confédération qui n’en comprend que sept, tandis qu’elle entrerait dans l’Union comme cinquantième État d'une vaste confédération qui en comprend de très populeux et très puissants.

Au Perlement fédéral du Canada, les députés de langue française siègent au nombre de soixante environ sur deux cent six députés; combien seraient-ils au Congrès? En supposant que le nombre total des Canadiens et des Français s’élevât à 3 mill‘ons, ne représentant que le vingtième de la population, ils ne pourraient, suivant les prévisions les plus optimistes, espérer que le vingtième des sièges; ils en possédent près du tiers au Parlement fédéral !

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point d'appui, la province de Québec? n'’aurait-on pas diminué la source en essayant d’enfler la rivière?

Quoi qu'il en soit, et quelles que puissent étre les destinées politiques auxquelles elle sera soumise, la nation canadienne suivra ses destinées.

Favorable ou restrictif, aucun régime ne peut, à l'heure actuelle, entraver d’une facon absolue sa marche et ses progrès. Pas plus que de maitriser la tempéte, aucune force humaine n’est capable de réprimer l'expansion d’un peuple qui s’accroit.

Sortie de la France, la nation canadienne sera grande comme elle. Si nous avons le passé, elle a

l'avenir : la jeune terre d'Amérique, quel terrain pour la marche d'une nation!

Les habitants du nouveau monde regardent — il

faut bien l'avouer — notre Europe vicillie, avec une mélancolie un peu dédaigneuse ; elle perce jusque dans leur admiration et leurs éloges : « Un jour, en « Italie, raconte un Canadien, M. Routhier, je gravis- « sais les montagnes de la Sabine... J'avais laissé « derrière moi les vieilles maisons de Frascati, et je « montais lentement les hauteurs de Tusculum, comp-

« tant pour ainsi dire sous mes pas les larges pavés

« de la voie Latine, construite par les Empereurs. « De temps en tempsje m'arrétais et je me retournais « pour mesurer l'espace parcouru et la hauteur à « laquelle j'étais arrivé. Sous mes pieds se cachaient « déjà dans la verdure des bosquets les petites villes « que je venais de quitter, et plus bas, au loin, s'éten- « dait à perte de vue la campagne romaine, sans

« arbres, sans haïes, sans cultures, solitaire et aban- « donnée comme un désert, ou plutôt comme un im- «mense sépulcre au milieu duquel se dressaient les « arêtes irrégulières et croulantes des grands aque-

« ducs romains.

« Et je me disais : Voilà ce que deviennent les « anciens peuples ! Partout ici je n’aperçois que des « ruines. Sur ma gauche, de l’autre côté de ce ravin, « s'élevait autrefois Albe la Longue; il n’en reste « plus rien! Ces amas de pierres, ces tronçons de « colonnes renversées qui couronnent le sommet de « la montagne, c’est tout ce qui reste de Tusculum, « la ville chérie de Cicéron!

« Et ma pensée, franchissant dans son vol l'Europe « et l'Atlantique, revenait vers la patrie, toute pal « pitante de bonheur. Vivent les peuples jeunes! « m'écriai-je; vive mon jeune pays tout brillant de « promesses, auquel l'avenir sourit, et qui peut regar- « der son passé, sans y voir de ces ruines que l'on « admire, mais qui font pleurer (1)! »

Cette même idée, -xprimée par M. Routhier d’une façon si pittoresque et si littéraire que nous n’avons pas hésité à en donner la citation tout entière, le peuple la rend d’une façon plus naïve, mais non moins sincère, quand il désigne toute contrée d'Europe, quelle qu’elle soit, sous ce nom un peu dédaigneux : « les vieux pays » ! Old Contries, comme disent les

(1) Rouruier, Conférences et discours, p. 34. Québec, 1890, in-8°,

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Américains... Les vieux pays! comme cela est usé relativement à la jeune Amérique!

Eh bien, c'est sur cette terre toute neuve, toute prête à recevoir chaque impression nouvelle et à se vivifier de tout labeur et de tout effort, que les Canadiens, par leur population et par leur patriotisme, travaillent à l'édification d’une nation. Ils ont la confiance de la faire grande et forte; et cette nation, ils aiment à le dire et à le répéter à tous les échos de la renommée, cette nation, cc sera la France Américaine !

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