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CHAPITRE XXVI

Nous avons suivi l'évolution historique des Canadiens ; nous avons exposé leur état présent au point de vue matériel et moral, montré la richesse de leur territoire et le merveilleux accroissement de leur population; nous avons aussi analysé leur sentiment national et montré que, par la réunion même de tous ces éléments divers, ils constituent dès aujourd'hui une véritable nation.

Cette nation naissante, tout fait prévoir qu'elle doit s’accroître et occuper une place honorable parmi les nations d'Amérique. Trop jeune encore pour se suffire à elle-même, elle doit, pour le moment, demeurer :‘ us la protection d’une nation plus puissante. C’est aujourd’hui l'Angleterre, mais les Anglais eux-mêmes ne pensent pas que ce protectorat puisse être de longue durée. Tous, les uns avec regret, les autres avec joie, prévoient que dans un

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avenir plus ou moins long il devra cesser; en ce cas, quels changements de souveraineté pourront advenir et quelle influence ces changements aurontils sur la situation et le progrès des Canadiens?

Quelques Anglais patriotes, inquiets de voir s’accentuer de plus en plus le mouvement d’émancipaüon de leurs colonies, ont émis le vœu de voir resserrer les liens qui les unissent à la métropole. Ils ont mis en avant le fameux projet de la Fédération impériale, qui n’est pas sans avoir acquis une certaine célébrité, et dont les revues et les journau: britanniques entretiennent leurs lecteurs.

C’est là, il faut bien l'avouer, une idée qui semble irréalisable. Beaucoup d'hommes éminents ont trouvé pour la combattre les arguments les plus sérieux. La Fédération impériale, disent-ils, avec un Parlement impérial siégeant à Londres et délibérant sur les affaires de tout l'Empire anglais, quelle chimère, bien mieux, quelle calamité ! Dans un tel Parlement, les représentants des possessions d'outre-mer dépasseraient de beaucoup en nombre ceux de l’Angleterre britannique; ce serait l’asservissement de l’Angleterre à ses colonies, et de chacune des colonies à l’ensemble des autres. Possédant toutes aujourd’hui leur autonomie particulière, consentiront-elles à une pareille capitulation? Une alliance, d'ordinaire, se contracte, une fédération s'organise par suite de la réunion d'intérêts communs; mais quelle force serait capable de former et de maintenir une alliance contraire à la fois aux intérêts de tous les contractants?

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Les promoteurs eux-mêmes de la Fédération impériale se rendent parfaitement compte de ce que leurs désirs ont de pratiquement irréalisable, et leurs plans ne vont guère au delà du vœu de réunir périodiquement de grandes conférences coloniales, « composées des hommes les plus compétents des colonies et de la mère patrie », dont la tâche serait « l’élaboration, non de lois, mais de recommandations ou vœux (1) », et dont les délibérations porteraient sur « la défense impériale, les arrangements postaux et « télégraphiques, les problèmes sociaux, dans la dis- « cussion desquels la mère patrie peut apprendre des « colonies, et les colonies de la mère patrie ».

Un congrès d'hommes éminents qui ne fait pas de lois, mais émet des vœux, dont les sujets de délibération se renferment dans l'étude des arrangements postaux et télégraphiques et dans celle des problèmes sociaux, cela se voit tous les jours, en Angleterre, en France et ailleurs ; des représentants de la Russie, de l'Autriche, de l'Allemagne, et même des États de l’Extréme-Orient, se rassemblent pour discuter en commun sur les grandes questions d’intérêt général, et ces congrès internationaux ne constituent pas une « Fédération impériale » .

Entendue de cette façon, la fédération des colonies anglaises est donc fort praticable ; mais c'est la seule. Toute autre interprétation du projet n'obtient, dans

(1) Compte rendu du discours de lord Rosberry à une réunion des fédéralistes impériaux à Mansion-House, le 15 novembre 1889.

(Canadian Gaxette, 24 novembre 1889.)

les grandes colonies, et spécialement au Canada, qu'un succès de silence et de dédain. Tout au plus sort-elle quelquefois de l'oubli aux jours d'élections pour servir d'épouvantail auprès du peuple, auquel on montre la Fédération impériale comme un monstre affamé, prêt à le dévorer.

En Angleterre même, le mouvement fédéraliste, malgré sa ligue, ses comités, ses présidents et ses séances, n'a qu'une importance factice, et les organes les plus autorisés de l'opinion tendent à réagir contre « les aspirations vagues et trompeuses qui se glissent sous cette rubrique (1) ».

L'indépendance des colonies est une hypothèse bien plus probable que la réalisation du réve des fédéralistes.

Et pourquoi ne pas parler ouvertement de la rupture du lien colonial entre le Canada et l'Angleterre, quand tous les hommes d'État anglais eux-mêmes en parlent, quand les organisateurs de la Confédération canadienne, en 1867, ne se sont pas fait illusion sur la durée probable de leur œuvre, en tant que soumise à l’hégémonie onglaise!

Dans la discussion du projet, un des orateurs, M. Bright, déclara qu'il serait peut-être préférable d'ériger tout de suite les colonies américaines en État indépendant ; un autre, M. Fortescue, émit l’espoir que la nouvelle Confédération donnerait naissance « à un grand royaume transatlantique, sur

(1) Spectator, cité par le journal Paris-Canada, 22 août 1891.

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« lequel l'Angleterre serait toujours heureuse et fière « de compter (1) ».

Dans combien de rénnions, dans combien de discours, a-t-on, depuis, entendu des déclarations semblables! Tout récemment, M. Blake disait encore : « Si le Canada se décide à se séparer de nous, nous « pouvons faire acte de résignation, lui serrer cor- « dialement la main et lui dire adieu (2).»

Les organes les plus autorisés de la presse vont répétant sans cesse aux colonies qu’elles sont libres de se séparer à l'heure où elles le voudront, que l'Angleterre n'y mettra pas obstacle, laissant presque entendre qu'elle le verrait avec plaisir. Le Times écrit : « Les colonies nous jettent sans cesse dans des « querelles qui ne nous regardent pas... Combien de « temps cela doit-il durer? Quelques autres différends « comme celui de la mer de Behring nous forceront « à regarder en face le problème et à nous demander « sérieusement si les relations actuelles entre la mère « patrie et les colonies sont bien équitables pour les « contribuables anglais (3).» La presse libérale canadienne prend acte d’une telle déclaration pour railler l'indiscrète et tenace loyauté des conservateurs envers une si indifférente métropole. Ne veulent-ils donc pas comprendre à demi-mot et s'obstineront-ils, dit

(1) Moniteur universel, 2 mars 1867. Compte rendu de la séance de la Chambre des communes du 41° mars 1867.

(2) Patrie, 27 août 1892. Discours de M. Blake au Club des Quatre-vingts.

(3) Cité par la Patrie, journal de Montréal, 27 août 1892.

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