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LE CAS WAGNER

ENTRE tous les peuples, les Français sont pour les Allemands l'objet d'une constante haine. Ce qu'on leur accorde en Allemagne le prouve encore plus que ce qu'on leur refuse. Goethe ne rend vraiment justice qu'à Molière : il veut que Voltaire soit toute la France ; et sans le dire, c'est à lui-raême et à Shakspeare qu'il le compare : tel est le mince aloi de la France, à l'étalon de

l'Angleterre el de l'Allemagne. Le mépris de Mommsen pour les Celtes est sans bornes." D'ailleurs, le Barbare méprise par principe ce qu'il n'ose pas toujours liaïr. Goethe et Mommsen, on ne trouvera pas deux Allemands plus grands ni plus libres, l'un dans la poésie, l'autre dans l'histoire, tous les deux dans la critique. Français ou Celtes, ces hommes de l'Ouest ne sont ni Latins, ni Slaves, ni Allemands : mêlés par l'invasion et par l'histoire à toutes les races, arrêtées les unes après Jes autres à la pointe de l'Europe, devant l'Océan, ces hommes-là sont le rebut de toutes. Et ils osent régner sur l'Europe, ils mènent le monde, ou peu s'en faut, depuis mille ans? Là-dessjis, pris de rage, les Allemands délirent.

Cette idée de la race supérieure fait le lien entre tous les Allemands. On la découvre dans les plus grands comme dans les moindres : il suffit qu'on l'y cherche. A la base, l'Allemand place le mépris de la France : il y fonde le dogme de sa propre supériorité. Et il est vrai qu'en tout et toujours la France le sépare de la conquête et l'éloigné de la victoire.

Ils parlent race comme les Français et les Italiens parlent nation. L'Allemand n'a pas de mot pour désigner la nation. Il regarde toujours la nation avec une sorte de défiance ; et comme Tamourpropre méprise ce qu'il ne comprend pas, ils ont pour la nation un sens de mépris: la France est bien pour eux la Grande

Nation, et ils ne voient rien en elle qui excite mieux leur lourde raillerie.

Toutes les théories de Wagner sont fixées à la race. Bayreuth es! devenu très tôt la cour suprême, où l'on instruit le procès des races : le code de Wolzogen, de Chamberlain et de Gobineau ne connaît que des condamnations à mort ou au servage.

Quand \Vagncr distribue les rôles aux peuples de l'Europe, il réserve toujours à son Allemagne la part du peuple élu.

Les fous et les bouiïons qui rendent aujourd'hui de sanglants oracles sur la mort fatale ou la servitude nécessaire des Latins, des Slaves et des Celtes, n'ont ajouté que la fureur et l'écume aux préceptes de Wagner.

Pour Wagner, le peuple allemand porte le destin du monde : car il a charge de l'art et de la religion future. La France n'est pour lui que le peuple de la mode, qui est tout ce qu'il déteste, qui corrompt l'art et la religion, et qui doit être vaincu: La mission du peuple allemand est de vaincre la mode : bref, le peuple allemand est le peuple de Wagner ; et tout est dit.

Si puissant artiste qu'il soit, Wagner a été dans la race jusqu'aux cheveux. H raisonne comme elle. Wagner ne doute pas de réformer le drame, l'art et la musique une fois 'pour toutes. Il est le Luther de la religion nouvelle. Tout aboutit à lui seul, et au peuple allemand, Shakspeare et Goethe, Jésus-Christ et les Grecs. Il est si égaré par ce rêve, qu'il ne

voit même pas qu'il n'y a point de peuple allemand. Mais il attend toujours de le voir naître : et grâce à Bayreuth, la glorieuse épiphanie est pour demain.

Wagner pense à l'Allemagne et à la musique, comme Napoléon pouvait penser à la France et à la guerre : il les confond en lui. Une telle puissance anime certains hommes, qu'ils ne sont même pins égoïstes, quand ils absorbent tout en eux : il sont lorriblement solitaires; et dans If tond obscur de leur orgueil, ils font la solitude universelle pour .se faire dieux. Bayreuth ou Sainte-Hélène, ils vivent et ils meurent dans leur île. Elle ne leur est pas assignée pour lieu de triomphe ou de retraite: ils sont nés dans un sublime cachot.

Le cas de Wagner est celui de la musique.

Point d'hypocrisie. On peut être pour ou contre la musique. Mais quiconque est pour la musique ne sera jamais contre Wagner. Qu'on le bannisse de la scène, si on veut : ceux qui vont au théâtre y perdront, non pas lui. Wagner musicien sera sauvé de tout ce qui le gâte, de la défroque et du clinquant, de la grossière action et de l'acteur ridicule. Si la politique a ses raisons de soustraire Wagner au public, elle s'accorde avec le goût pour le rendre aux musiciens.

Je sais des Français qui ont perdu le sens de la France, à cause de la musique.

En eux, la musique est corruptrice. Leur cœur vole à l'Allemagne, par amour de Beethoven, de Wagner et de Mozart. La passion de la musique est dangereuse aux âmes non viriles. Elle l'ait des femmes, même avec des hommes. Les cœurs femelles y prennent leurs treize lunes pour l'année jubilaire de Psyché et des amours idéales. La musique est la chair masquée en pensée pure. Elle est funeste aux esclaves. La musique est passion, et elle fait des volontés passives. Elle est l'art qui asservit le plus, si on ne le maîtrise. Or, c'est un fait que la musique est allemande aumoins depuis cent cinquante ans.

Elle Ta été absolument au dernier siècle. A peine si la France et l'Espagne renaissent à l'harmonie; et la Russie vient d'y naître.

Si la musique est l'art de la race, la musique peut bien être un danger. Mais pour les faibles seulement : elle les prosterne, les énerve et les endort. L'amour n'est pas l'asservissement. La musique définit les cœurs et les distingue comme l'amour même. Hermès pourrait prendre le poids des âmes à voir seulement comme elles portent la charge de la musique. Les puissantes sont maîtresses de la musique, et d'autant plus qu'elles l'aiment davantage; mais elles ne se laissent pas faire et possèdent leur passion. Les faibles sont serves de la musique comme de l'amour ; et plus elles sont éprises, plus elles servent.

Docile à la femme et à l'amour, la France chante et semble n'aimer pas la

musique, tanl elle \ est peu asservie: ce peuple n'est jamais faible et il est toujours libre. Quoi qu'on en dise, la France est la plus mule des nations. Presque tous les Allemands sont femelles en musique:

elle est en eux le signe d une nature née pour servir; elle en est même le vice; ils y avalent tout et subissent louL Ils peuvent goûter à la lois Tristan et le Postillon (Ip Longjumenu.

Personne n'a jamais été plus maître de la musique et de sa passion que Wagner, y étant plus sensible. Il est donc vrai qu'on se défie à bon droit d'une si grande force et de la souveraine volonté qui en triple la puissance. Wagner envoûte ses amants. Il est le suprême magicien de la musique; et sa magie est allemande.

Mais enfin, pour percer les cœurs, il faut qu'ils soient de cire. Le magicien des sons a su résister à ses propres enchantements. Lui-même en a rompu le charme.

Je vois dans Klingsor Wagner repentant.

Moins le drame, la musique de Wagner n'a pas plus de danger que toute autre musique : ôté le décor, elle est purgée de la Germanie et de toute la friperie barbare : la légende des Huns, les héros de la forêt, les dieux de la violence, l'Olympe en peaux de bête et en armures de fer blanc, lous fumeux et si fiers d'une perpétuelle insolence, cette vaine philosophie et cette image romantique du monde, le château de Klingsor tombe en poussière.

Si allemand qu'il soit, Wagner ne l'est pas toujours ; et sa musique n'est pas

allemande seulemenf. L'esprit de la race a fini par s'adoucir en lui. Pas à pas, la légende barbare le cède aux vrais héros de l'Occident. Une àme chrétienne, une âme profonde a pu surgir de l'enfer germanique. Mais il y a fallu les romans bretons.

.V son insu même, toute la vie et tout l'art de Wagner sont un combat entre le païen barbare et le chrétien de la Rédemption, entre l'orgueil jusque dans l'amour, et l'amour poussé jusqu'au parfait sacrifice. Le païen meurt peu à peu ; et malgré l'Allemand, enivré de vaincre, le chrétien naît de l'esprit celte.

Il se condamne lui-même dans Tristan .

la passion se voue dès lors à une sorte de douleur rédemptrice, et en elle à une

vocation d'éternité: l'excès d'amour et l'excès de souffrance font une espèce de rachat. A la condition pourtant de ne s'y pas dérober. Une double voie mène au salut, par la passion et par le sacrifice. La volonté de souffrir est à la croix des deux chemins ; et la mort, peut-être, au palier. L'orgueil s'éteint enfin dans une lumière plus pure, le terrible orgueil, joie de l'enfer; l'orgueil, ce feu de la volonté égoïste, qui est inextinguible aussi longtemps que dure l'appétit de la domination.

Toute la profondeur du sentiment et de la musique, dans Wagner, est chrétienne. Voilà ce qui met un abîme entre ses œuvres barbares et les deux poèmes de son amour : Tristan et Parsifal. Il les

doit au cœur îles Celtes. Wagner a quitté les Allemands pour s'accomplir en Bretagne.

Dans Parsifat, Wagner est né à une vie nouvelle. La musique de Parsifal tsl unique dans son siècle et dans l'art de Wagner lui-même. C'en est fait de l'esprit allemand et de tout système. La négation est vaincue. Toute violence est négation. L'homme n'est pas un dieu, ce qui n'a point de sens : il est seulement ramené à sa fonction divine, qui est défaire le bien avec son sang. C'est ce que Nietzsche ne pouvait pas lui pardonner.

L'excellence de Wagner e>t là : jamais homme n'a plus vécu pour le salut.

XVII i WAGNER SAUVÉ PAR WAGNER

iEi\ ne résiste à Wagner, Son art

est sa conquête. Il y marche en Alexandre. Il vit soixante-cinq ans pour le jour de Bayreuth, où debout, sur la scène de son empire, et seul maître, il peut dire aux Allemands assemblés :

« A présent, vous avez un art. » Il veut dire que le monde est conquis, et que le règne commence de l'art allemand. Après l'empire politique, l'empire de la pensée

et du sentiment. Et Wagner après Bismarck. Tel est <et homme. On l'aime d'ailleurs autant qu'on le déteste. Il sait se faire chérir. Il arrache leur cœur aux femmes, pour qu'elles le lui dédient.

11 n'a jamais reculé devant les moyens de la conquête. Il est le seul artiste de son rang, peut-être, qui ait été sans pudeur, sans retenue, sans la momdre délicatesse dans la conduite. Nul n'est plus grand que lui en musique; et dans l'art, il n'y a pas cinq noms plus hauts que le sien. Il est la cime de l'Allemagne parmi les sommets humains. xMais c'est une montagne impure : une face est solide, et l'autre de carton peint; un versant éternel et un versant de théâtre.

Tout lui est bon pour le triomphe. Cette

âme puissante et si délicate à sentir sait être basse et presque vile. Avec tant d'orgueil, il se traîne dans la fange de l'opinion. Avec tant de vie, il trempe dans les boues mornes de l'adulation et de la réclame. Il peut avoir le cœur d'un héros ou d'un demi-dieu, et les mœurs d'une muse publique.

C'est à son œuvre qu'il fait le sacrifice de sa propre vertu. Mais son œuvre se confond avec lui. Il lui faut un roi qu'il domine, des finances, une ville, un temple où il reçoit un culte ; mais il n'oublie jamais qu'il est un roi lui-même : il prétend au luxe, aux honneurs, à tous les biens de la vie. Capable de tout, plus que de s'omettre. Il abuse de ses amis. Il se plaint sans cesse ; et, pendant un

deini-siècli\ il n'a pas tort de se plaindre; mais sa plainte est hargneuse ; elle a la laideur de Tintérèt personnel, le son de l'injure et parfois de l'envie. Il est avide, il est plein de rancune. 11 est terrible dans l'insuUe et le reproche. Il se venge du moindre tort. Jamais il ne pardonne. Plus il esl fort, moins il a l'usage de la force, puisqu'il ne pense toujours qu'à lui. Il trompe ceux (jui l'aimèrent le pins, et peut-être même ceux qu'il a le plus aim<'S. Il leur tourne le dos. Un seul retard à le servir, ou un refus unique lui font oublier vingt services rendus. On ne fait jamais assez pour lui, s'il reste quoi que ce soit à faire. Il n'a point tant de passion, qu'il n'ait plus de politique encore; ou plutôt, sa politique se sert de

sa passion ; et il plie à le pousser dans le monde toute la passion que les autres ont pour lui.

Il est injuste avec délices. Il se donne le droit de toutes les offenses. Parce qu'il connaît sa puissance, le grand cœur qui est en lui et sa douceur profonde, il se pardonne tout, lui qui n'a point de pardon pour autrui. Il abonde en lui-même comme pas un homme, si ce n'est quelques Allemands, Luther, Goethe, Nietzsche. Il n'a point de générosité : car il lui faut aimer l'objet de sa générosité pour être généreux. Il a traité la France en ennemie. Peu importe que ce fût son droit : mais il était bas d'en user au moment où il le fit. Comme si le coup de pied de l'âne, même en Prusse, pouvait être le

fait d'un si grand homme. On lui a trouvé des excuses : et on le peut. Mais il n'y en a point : car c'est lui-même qui se les fût refusées, s'il avait eu Tàme plus noble. Il n'est pas de tort comparable à celui d'avoir agi contre sa propre beauté : quelle trahison s'égale à se trahir soimême?

Un Wagner doit être capable de se vaincre. Avec un cœur si« hardi, si brûlant et si profond, il n'est pas dupe. Le pouvoir qu'il porte dans l'oeuvre d'art, il doit l'avoir dans la vie. Par quel triste prestige, l'abdique-t-il au pomt de tomber à des actes honteux ? Je dis que c'est la race qui étouffe dans ce grand homme-là, comme dans les autres Allemands, la grandeur d'âme et le cœur

libre. Même en Wagner, même en Beethoven, il faut qu'Attila s'échappe parfois et parle, quand la race d'Attila prend la parole. Faute de quoi, on ne peut comprendre les Mémoires de Wagner. Livre odieux et souvent admirable. Les ressources de cette vie forcent l'admiration, qu'une espèce de volonté cynique décourage. On donne tort à un homme qui se donne toujours raison. On s'étonne qu'il n'ait jamais ni honte ni scrupule. Son teint enflammé ne souffre pas d'autre rougeur. On se dégoûte de ses impures grâces. D'un seul mot on finit par rire d'un héros qui jamais ne s'oublie. Comme il ramène tout à soi, il méconnaît presque tout ce qui n'est pas lui. Voilà l'Allemand et les Allemagnes. A regarder les Alle-

mands, il me semble que la générosité esl la grâce même de la mesure, dans Tordre du cœur: on nail généreux, comme on naît l'esprit juste. Hélas, que la générosité leur manque! La prodigalité n'est que d'un moment : on peut être prodigue dix fois, sans être généreux.

L'âme de Wagner était pourtant d'une ardeur si vive, ce cœur était si abondant, si fort et si sensible; il avait une vue du monde si pleine (;l si désolée que la victoir<i devait lui donner un dégoût inconnu aux autres Allemands. Il est le seul Allemand qui n'ait pas joui du triomphe, qui n'ait pas fait de la digestion une vertu olympienne, et qui n'ait pas adoré dans le succès le bien même et la sainteté.

Paraifal est sorti de cette tristesse sans

fond. La mélancolie de la victoire couronne toutes les autres. La plus belle des musiques, et la plus différente de tout ce que Wagner eût écrit jusque-là, témoigne que la douleur délivre, quand elle peut vaincre l'intérêt égoïste, et qu'elle épure le cœur du cruel souci de soi. Œuvre chrétienne et même catholique, çà et là, cette messe sublime s'élève aux sommets de la douleur humaine, et ne se fixe pas dans l'amertume. Il ne s'agit plus d'Allemands ni d'Allemagne, ni de géants, ni de héros barbares, forts comme des éléments et brutes comme ei^x. Ici, l'ascension de l'homme vers la charité divine est douce et merveilleuse comme le plus pur sourire de l'amour dans les larmes. Et ni les larmes seules ne sont assez, ni

le seul sourire. Elle est fatale aussi, cette montée, comme une récompense qui naît du coeur, et qui s'y trouve incluse, quand toute la nature la refuserait. Mais loin de refuser le salut, la nature espère son sauveur.

Dans Tristan, Wagner avait pris mesure du néant : Tamour désespéré le révèle, et la mort parfaite qui est la passion sans espérance. Est-ce faute d'un heureux hasard ? 0 folie de le croire ! Toute passion est sans espérance ; et tout amour désespéré. Voilà le son de la musique, ce que Wagner ne dit pas, et que son torrent fait entendre. Dans Parsifal, la vie même disparait : Wagner a pris conscience de riiomme : i! sait que toute sa force tourne en compassion, et (ni'il nest point de

puissance, sinon celle qui porte le salut.

On ne se prive pas de telles œuvres, quand on les a. La grâce de Wagner est son génie ; et son génie, c'est la musique. Liszt en jugeait ainsi ; et il a bien le droit d'être cru sur le terrible homme, qui a tant abusé de lui. Mais quoi? ce saint ami parle à jamais pour le héros de la musique : et comme il a mis Wagner, en art. sur la voie de la rédemption, il reste sa plus belle excuse dans la vie.

Wagner a d'abord été tout ce que l'Allemagne a de beau pour le monde. Il ne s'en est pas tenu là. Il convient de faire comme lui et de le suivre où il peut nous mener. Vieillard, il a eu la grandeur d'aller au delà de sa propre victoire.

Pour- trouver ses chefs-d'œuvre et pour nous les donner, Wagner est sorti de la race. Il faut être, pour le ^oins, dig;ne de lui : sortir de la race, si on y est, afin de lui rendre justice ; et rester dans la nation, pour ne pas se mutiler soimême d'un art magique, où retentit a jamais une des plus grandes âmes qu'ait fait battre la vie.

7 Septembre 1914 3 Janvier 1915.

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