MUSIQUE
IA musique est l'art de la race. Et plus ■^ encore, l'expression du sang, la voix même de l'espèce. La plupart du temps, elle est à peine un art. Le rythme seul accompagne les mouvements de la vie; et tout rythme vient des fonctions premières: la marche et le double battement du cœur. La mélodie même n'est point de l'art, aussi longtemps qu'elle est le chant populaire. Quand la musique
devient un ait, elle N'enferme aussitôt en des formes fixes, qui ne tardent pas à être la plus vaine des rhétoriques.
Tant l'art véritable est étranger à presque tous les chants, la musique est de la vie qui s'ignore et qui pourlant s'exprime. Elle ne se connaît un peu qu'en s'exprimant : connaissance médiocre, vague et générale, qui aspire passionnément à la forme. Ainsi le génie de la femme cherche l'amour et n'arrive à se connaître qu'en aimant.
Il est bien remarquable que la forme en musique s'impose, une fois trouvée, avec la rigueur d'une loi inexorable, à tous les musiciens, même aux plus libres: ils portent tous le joug de la formule. Le génie informe de la musique tremble de
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se soumettre au doux esclavage de l'esprit, mais craint encore plus d y être soustrait. La forme est la morale de la musique.
Les musiciens ont la superstition des formes fixes : seules, elles donnent une valeur intellectuelle à l'expression musicale : du moins, ils le croient. Quelle longue histoire de la servitude, celle du motet et du madrigal, de la suite et de la sonate, de la symphonie et de l'opéra. La cantate et la suite oppriment encore le souffle de la musique. La docilité des musiciens est un sujet d'étonnement :
pour emplir la formule selon les règles, ils tuent leur propre chant et se vident de musique. Ils obéissent à la forme comme à une force intelligente, qui a charge de penser pour eux et de justifier leurs sen-
limenls. Ils se metlent aux ceps: ils se serrent le carcan : leur cœur s'y use; ils y laissent leur fraîcheur et leur velours. Il faut chercher les trésors du sentiment propre à chacun sous les cendres et l'ennui d'une forme éternellement monotone.
Les lois de la façade et du plan ont changé la maison de la musique en épaisse prison.
De l'ancienne musique, neuf parts sur dix sont totalement mortes aujourd'hui : le vide en est mortel. L'harmonie est la vie de la musique. (ï'est l'harmonie qui renouvelle. Et il ne reste que l'ennuyeux cadavre des formes. Dans une sonate de Haydn, vingt mesures vivent encore ; trente, dans une sonate de Mozart: ses quatuors résistent mieux au temps : le
charme de l'harmonie leur garde une ombre de jeunesse. Jusqu'à Beethoven qui périt : hormis les quinze ou vingt dernières de ses œuvTes, que nous veulent désormais ces frontons et ces colonnades, ces lignes interminables, cette pesante symétrie? Je trouve partout le même ennui, le même vide, la même éloquence, la même rhétorique, le même développement, les mêmes reprises, la même formule eniin qui est l'habitude machinale et la maladie de la forme.
En tout art, la forme est la signature et la main de l'artiste. En musique, on dirait qu'elle en est le masque et le déguisement. La suprême découverte de Beethoven, par où son art est toujours vivant, est donc la variation libre. Là enfin, le
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grand solitaire secoue les entraves de la tbrme fixe. Il ne quitte pas les régions de la musique intellectuelle : il en recule les limites : il crée une forme nouvelle, chaque lois qu'un nouveau sentiment l'exige.
Avec les dernières œuvres de Beethoven, la musique reprend celle valeur religieuse, qu'elle a si souvent perdue, ot qui est la raison de l'art. Sophocle ou Shakspeare. Donatello ou Rembrandt, Dante ou les caihédrales, Josquin de Prés ou Jean- Sébastien Bach, Verlaine, Dostoïevski, Molière ou Stendhal, la grande anivre d'art est toujours l'occasion et le plan d'une foi idéale, une croyance au monde supérieur, un séjour au lieu pur de la beauté, une vie en Dieu. Réduite aux
lignes du rythme et de la formule, la musique n'est guère qu'un art de divertissement. On peut s'y divertir, ou on ne le peut pas : l'œuvre plaît ou déplaît ;elle a plu ou a cessé de [>laire : rare ou vulgaire, la rose a fleuri, elle a passé, et tout est dit. Cet art ne va pas loin : il est l'ombre de l'autre. L'homme moderne ne s'en tient pas au divertissement: l'art est sa religion. Il en attend une création plus durable et plus belle, plus utile aussi : que serait-ce, sinon une émotion idéale qui élève le cœur et la pensée de l'homme, qui les arrache à la vie ordinaire, pour les introduire à une vie libre et neuve dans l'ordre de la grandeur?
La musique en son fond est le verbe de
l'espèce: elle en exprime hi force originelle en sa double passion : l'amour qui est à la fois la joie qui rlanse, et la «iouleur qui chante, les deux temps de la vie ♦*t du cu'ur.
De fort JKjDne heure, les g^rands musiciens allemands, qui seul de bien loin les princes des Allemands, et seuls princes |»eul-êtn'. ont voulu marier la musique à l'esprit du dran)('. A cette femme si puissante cl si vaine, si peu sûre et si avide, ils cherchent un maître, celui qui fixe et qui féconde, le vouloir souverain qui imprime à jamais le sceau de la forme dans la folle matière. J'appelle drame, non pas la tni^édie du théâtre, mais tout conllit intérieur, (jui met aux prises la fatalité du monde et la conscience de
l'homme. L'Univers n'est jamais absent de la musique : toute la nature n'y est pourtant que paysages et saisons au eœur de l'homme, rêveur solitaire, poète ou amant. Sclmtz, Bach et Gluck ont uni plus ou moins étroitement la musiqueà l'Évangile, à Jésus-Christ en sa Passion, ou aux actes sanglants de la tragédie antique.
Dans Bach plus qu'en personne, le drame intérieur touche à la perfection. L'œuvre de Bach est ï Imitation de la musique : le sentiment de la nécessité fatale qui gouverne tout amour gontle la marée des Préludes et des Fugues : la jDrofonde mélancolie de l'espèce médite sur l'Évangile, méditation de l'amour sur l'amour. Et, pour finir, tout le drame chrétien chante dans les Passions et dans les Messes. Car
la messe est le drame entre tous. Parsifal, un jour, sera la plus belle des messes.
Wagner, le plus poète et le plus puissant des Allemands, n'a eu de cesse, en son orgueil, qu'il ne jetât Shakspeare et les Grecs dans les bras de sa musique. Il s'est flatté d'y avoir réussi. Cependant, le drame a disparu dans la musique, dévoré par la sirène. Il emprunte tous les caractères. Sans la musique, ses actions ont à peine un sens. Par contre, sa musique, dépouillée d'une imagerie grossière, n'en est que plus colorée et plus belle. Rien n'est admirable, dans ces drames, que les sentiments de la vie à sa racine, les idées de la simple créature et presque de la brute. Les poèmes de Wagner sont une peinture d'éléments,
éléments de l'âme ou éléments de la nature, mais toujours dans la forêt de la race. Que de temps il a fallu pour délivrer sa musique, ptur vaincre l'horreur et les ténèbres de la négation. Partout la négation germanique ; partout l'appétit, qui en est la lièvre, et l'élan le plus vain de l'appétit ; ce goût effréné de la conquête, cette rage de la puissance, le culte de la violence enûn. Wotan, les géants, les nains, la dispute de l'anneau, c'est la guerre éternelle pour la puissance brute, pour l'Empire et le sceptre Tout est matière là-dedans ; tout est force égoïste. Ces dieux méritent bien d'être anéantis; et ils n'ont point de recours contre euxmêmes que l'anéantissement. Quant aux hommes, ce sont des dieux manques : leur
bonlé même, s'il v en u dans les o^res, a la brutalité de leur lance et de leur hache. Ge monde est si grossier qu'on en ferait une farce : il suffit de congédier les musiciens et de laisser parler ces géants de carton. Wolan n'est pas plus noble que Fafner et que Hagen. Il ne veut pas la puissance pour en f;iire un plus bel usage : il la veut pour Tavoir, et peutêtre pour la gâcher. Héroïnes et déesses, toutes ces lemmes de la forêt sont d'un ennui sans bornes : lourdes, absurdes, sources convulsives de cris et de lamentations, pas une pensée, pas un sourire, (ju'ellas versent la cervoise ou le torrent de leur amour, ce sont de vraies bêtes : et toutes philosophes, tant leur bHise est immortelle. Une Muse allemande passe
toutes les autres en sottise. Les femmes de Wagner sont muses, irréparablement.
L'insupportable princesse de Wiltgenstein, quinquagénaire, qui réveillait Liszt pour lui demander une définition de l'infini chez la femme, se reconnaissait dans les héroïnes de Wagner. Pour moi, bon gré, mal gré, je reconnais les femmes de Wagner dans la princesse de Wittgenslein.
Il n'y a que la mort pour soustraire W^otan lui-même à sa propre violence.
Le ciel et la terre de Wagner sont les damnés de la force. Vaincre pour vaincre ! Une volonté fatale mène ce monde : la violence est son génie. 11 aspire à l'amour; mais l'amour de ces violents est aussi une violence. Les hommes et les amants
ne vivent que pour mourir avec les dieux, tous voués ti l'aveugle destin de la destruction. Tout est sombre et sans espoir, sans recours et sans raison, inexorable comme la nature et comme l'espèce.
A cette extrémité de la peine et du mortel ennui, seul parmi les Allemands Wagner retrempe dans le sacrifice son âme et l'espérance. H crée des caractères, à quoi les autres Allemands n'ont presque jamais réussi. Le cœur de la Bretagne et l'esprit de la France les lui donnent. Il leur rend en puissance ce qu'il leur doit en charité. Et seul de tous les Allemands, le merveilleux musicien sort de lui-même, s'évade enfin et quitte le monde ténébreux do lu violence, de l'instinct et de la négation.