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La nation contre la race

^ A un an, le lion est presque adulte. Et la guerre est déjà vieille. La plus grande guerre de l'histoire a moins duré, sans doute, qu'elle ne doit durer encore; et le monde n'en verra pas la Un avant un an. On ne saurait prédire; et le jeu des prophètes est de clamer, au nom du ciel, ce que le peuple veut et ce qu'il sent.

Cependant, on peut faire ses comptes :

l'hypothèse est nn calcul légitime. Penser, au fond, c'est peser des forces. La supposition compense le hasard, et tend à un équilibre.

Que cette année brûlante et fauve a donc été longue! et qu'elle fut brève aussi. Il semble qu'un siècle nous sépare tous du dernier août; et pourtant, il est là : il nous touche : nous y sommes encore par tous ceux qui vivaient alors, et qui ne vivent plus, mais qui doivent à jamais vivre en nous.

Les vieillards, qui ont vu la France frappée, et dans l'humiliation autant que dans le deuil, voilà quarante-cinq ans, ceux-là peuvent croire avec orgueil que

toute leur vie fui un songe, et qu'ils se réveillent dans le nouveau malin de la pairie. Et pourquoi ont-ils les cheveux blancs, quand elle est si jeune, si ardente el si belle, ils ne sauraient le dire. Il leur souvient seulement qu'ils lui ont donné leurs fils et que les fils donnent leurs enfants.

Pour les autres, nous tous, que nous ayons vingt ans ou passé même quarante, celte année coupe la vie en deux parts : tout ce qui fut avant, et maintenant tout ce qui la suit. Peut-être même, cette année ne doit-elle jamais finir pour nous, non plus que pour ceux qui meurent. Et comme ceux-là entrent pai* leur mort dans une immortelle vie, nous, en vivant, nous sommes tout de même dans

cette mort sacrée qui nous entoure et nous attend.

Beaucoup de soldats sont partis, il n'y a pas douze mois, qui étaient des enfants. Un seul hiver en a fait des hommes, La glace et la neige, inutiles linceuls qui ne collent point à l'âme et ne parviennent pas à la transir. C'est ici le climat torride du sacrifice et de la douleur. En deux saisons, ils ont pris plus d'âge qu'ils n'en prendront dans (ont le reste de leur vie, ïvcur âme est accomplie, du même élan qui la forme; et ils ont eu leur croissance d'un seul coup. Tandis que sa mère le porte, neuf mois durant, le petit de l'homme croît en elle, et y fait un progrès incomparable, puisqu'en si peu de temps, il le suscite de la nuit et du néant

à la vie humaine. Le soldat, le petit de la patrie, celui qui, bien souvent, sous forme de citoyen, se traîne d'âge en âge sans parvenir même à la naissance, le soldat a gagné sa taille d'homme dans les entrailles de la France, au fond des tranchées, au milieu du sang, de la peine et du feu, dans ce sein de la mère où il se fortifie depuis plus de neuf mois. Et il frappe des pieds et du poing : il veut sortir. Il veut la délivrer, et que la délivrance de la mère lui-même le délivre.

La beauté de la France ne se dément pas ; elle est toujours pareille à elle-même : il n'est pas d'autre éternité.

Elle a toujours la folie de la croix, qui est en elle l'ardeur passionnée de la raison. Ce qu'elle veut de plus raisonnable est ce que plus elle aime.

Seule, dans le monde moderne, elle a fait de la justice sa plus forte raison. De là, comme Antigone, elle s'est élevée aux pensées divines, que le commun des gorilles tourne en dérision. Car ce qu'il y a de plus divin et qui est toujours à naître dans l'homme, c'est un esprit purement humain. Le politique au nez creux, qui se vante de toujours flairer l'utile, est un gorille double, assez souvent.

La force ne s'oppose au droit que dans les âmes basses. Quoi de plus borné, que les esprits bas? La force sans droit est l'état de nature. S'y soumettre, est le péché de

bassesse. Et le péché est un crime contre la raison; mais un crime dont le cœur a honle. L'ennemi de la France esL la race violente, qui de tout temps a mis la vertu dans la force seulement, la grandeur dans l'abus, et Tordre dans la servitude.

Tels ils étaient sous Marins, il y a deux mille ans, tels ils sont. Comme ils ont pourri dans la campagne d'Aix, ils vont fumer la terre aux pieds de Reims, et de Bruges, qui sent la mer verte, jusques à Bâle, qui a l'odeur de la montagne.

En cette épreuve sans mesure, la France n'est pas différente aujourd'hui de ce qu'elle était hier, ni de ce qu'elle fut au long des siècles. La forme de l'habit et du chapeau, l'accent peut-être, voilà

tout ce qui sépare les soldats de Bouvines et ceux de Valmy, les batailles de Jeanne d'Arc et celles de la Marne. L'accent, non la parole. Et même la dilTérence est bien plus dans les armes et les chefs de la guerre, que dans les soldats. Pour eux, ils sont la même genl.

Les époques de la France sont diverses entre elles, selon que ce trésor du peuple est tiré plus ou moins pur, plus ou moins abondant de la terre; et que les orfèvres de cette épée solaire, si étincelante et si bonne, savent plus ou moins la battre, l'affiler et s'en servir. Parfois elle semble émoussée; et parfois elle est plus aiguë. Mais c'est le même métal, la même forme que les dieux onl voulue, et que Notre Dame de l'Occident a forgée sur l'enclume

aux trois pieds, riiii dans la nvn- îinlique, l'autre dans le Rhin, et l'aulre dans l'Océan. Et Tenclunie est celte. Car ici. comme à Athènes, c'est la Vierge 1res sainte et maternelle aussi, celle qui pense comme elle, aime, qui mène la forge et qui manie le feu.

Il n'y a rien de si ridicule que de crier au miracle, parce que la France se sauve elle-même, avec nous et par nous, en sauvant l'Occident. 11 faut laisser à l'ennemi ces cris de surprise et d'admiration feinte. QuanI aux neutres, ils ont pris d'abord le mot d'ordre en Allemagne, parce que les neutres sont les

satellites de la force. Ils ne savent pas toujours où elle est; mais ils vonl où ils la croient être.

Par contre, il est étrange que les plus gens de bien, qui se vantent le plus d'être seuls Français en France, et le sel gemme de la terre, parlent volontiers de la nation comme les plus ennemis ont intérêt à le faire. L'ennemi calomnie la République par volonté de nuire; et il ne calomnierail pas moins Bonaparte ou saint Louis : les calomnies lui sont une arme et un moyen : de toutes, en peu de temps, il se fait un devoir et une certitude. Mais à Paris?

La résurrection de la France, ce miracle tant célébré est un mystère de la politique : un dogme pour ceux qui veulent y

croire; une sottise pour les autres. Pensent-ils donc, comme la canaille des pasleurs allemands, que les cabarets de Montmartre, les rapines de ce coquin et les crimes de cet impudent, trois filous et une poignée de gueux aient jamais été toute la France? Le mauvais gouvernement a presque toujours été le sort de la f^rance et son pain quotidien de tous les temps : c'est la suprême ironie de son destin, et la rançon de son génie. Le plus beau blé du monde, et de méchants mitrons : la pâte lève pourtant; la miche est mieux cuite et de meilleur goût qu'ailleurs, et le gâteau des autres pays ne vaut pas le pain d'ici. Telle est la vertu du grain, la pureté du froment, et le don de l'esprit, ce rare levain.

II arrive, de loin en loin, qu'une grande lète ou une forte main règle la France pour un siècle ou deux. Un maître est entré au fournil. Mais bientôt la France est impatiente de Tordre établi et regimbe à la discipline. Elle est de pur sang; elle ne veut pas de la l)ride trop courte; elle hait Féperon, et se met à hennir.

Sa vertu est de n'être jamais inmiobile. Sa grâce est de se dégoûter d'une vie monotone et facile : elle se déprend de ce qui lui va le mieux, mais ne lui \r qu'un temps. Elle est trop libre, pour être fixée. Elle n'a chanté ses rois, qu'à force de si Hier les ministres. Elle crée les institutions comme les modes. Elle se renouvelle sans cesse ; et sa perpétuelle jeunesse n'a pas d'autre secret.

Ils vont, (lisant que la guerre a miraculé la France; el d'une morte, a tiré le prodige vivant qu'ils ont sous les yeux : ils le voient, c'est le seul miracle. Ils étaient aveugles? Sans doule; mais le miracle enfin n'est que pour eux. Ils n'ont pas tant de prix, que toute la nation doive s'humilier jusqu'à se confondre en actions de grâces.

A qui fera-t-on croire (jue la France lût en agonie, et qu'en six jours ou en six mois elle ait changé de co'ur, de forme, d'âme et de génie? Les jours d'août ne sont déjà pas si longs. La vie ne se rétablit pas dans la fournaise affreuse de la guerre; elle y succombe plutôt. Elle meurt brûlée, si elle n'a la ]iuissance de vaincre le feu.

L'horrible guerre est l'épreuve de toute une nation : elle n'en est pas la fonte. Elle en essaie la trempe : elle ne la fait pas. Misérables, où serait la Belgique, la sainte Belgique, si elle eût été seule? Rien ne paraît dans la guerre, qui ne fût dans le métal vivant de la paix. On ne pense pas à la française, quand on exalte cette peste et cet absurde fléau. Sale éloquence, culte noir d'une sauvage idole. Ce sont des niaiseries à l'allemande, que Bernhardi partage avec Bismarck, Bismarck avec Moltke, et Moltke avec Joseph de Maistre. Et tous quatre, d'ailleurs, ils n'ont jamais fait la guerre qu'au fond d'un cabinet ou d'une bonne voiture; et ils sont morts octogénaires, sans avoir porté trace d'une égratignure, sans s'être

cassé un ongle en vingt ans de carnage, qui onf ruiné dix provinces et coûté la vie à cinq millions de soldats. Dans Pascal, dans Montaigne, dans Rabelais, Descartes, Montesquieu, Voltaire, Flaubert, on ne saurait trouver que l'horreur de la guerre et le mépris de la folie qui y précipite les hommes.

Le môme esprit anime la France dans tous les siècles, et la soulève aujourd'hui.

Joinville est au milieu des armées. Le sage Villehardouin, si dru et si fort, bon œil, tête claire, aussi ferme en selle que solide à pied ou à bord, Villehardouin

est cent fois général ou colonel, sergent ou capitaine. Bayard est partout. Gomme on les a vus dans les camps de Sambreet-Meuse, on les voit à présent, et on les admire, de Dunkerque à Bclfort. On les y aime. Toujours libres, et toujours audessus de la boue. L"aile de l'esprit les tire de la cruelle fange.

Ils frappent des coups terribles. Ils ne reculent pas devant les plus dures vicissitudes de la guerre. Mais la bonlé humaine est en eux : jamais ils ne consentiront à l'ignominie de la cruauté et de la froide vengeance. Ils ne sauraient déchoir. Ce n'est pas ici un peuple qui se venge, mais un peuple qui lutte et qui veut rentrer chez soi dans la victoire. Getle àme est la leur, qui ne se souille pas

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