IG
dans l'action, mais qui épure l'aclion.
L'esprit de la France est l'esprit noble de liberté. Il Test et le fut toujours. 11 a donné son nom à la France, qui s'appelle la Libre. Et elle l'est du mensonge comme de toute servitude : la franche, la loyale, c'est elle. Celle qui ne ment pas est celle qui n'a jamais trahi.
Être libre, c'est, je pense, être noble.
L'histoire de la France est une accession du plus grand nombre, et de tous, à la noblesse de quelques-uns. Et la liberté en est le signe.
Il est naturel aux êlres nol)les de se plaire entre eux, de chercher des couj[)a-
gnons et de former une société de pairs. Il ne leur est pas moins propre de vivre, entre pairs du même ordre et du même sentiment, sur un pied d'égalité. L'égalité française a toujours tendu à une amitié. L'esprit et les mœurs font en France, ..comme en Attique, ce que les castes et les lois n'arrivent pas à faire ailleurs.
L'Allemagne est un pays féodal, où rien ne sépare les seigneurs des goujats que la fortune, les titres et le bâton. Mais les seigneurs sentent comme les rustres; et toute la différence est de ceux qui donnent le bâton à ceux qui le reçoivent.
La France est un peuple où l'esprit fait les rangs. Là où le dernier des paysans sent et peut penser conmie un seigneur,
il n'est plus besoin de seigneurs. On n'a que faire de titres, où tout le monde est noble; et ceux qui les ont, souvent, pourraient envier ceux qui ne les ont pas. Cet esprit est l'arme de la France, Il est sa conquête sur elle-même, et la seule conquête qu'elle veuille faire du monde. Or, il est vrai que l'étranger n'entend d'abord rien à ce caractère : mais quand il a compris cet esprit et la conquête qu'il prétend faire, l'étranger ne se défend plus : il est conquis.
En France comme ailleurs, les discordes civiles ont donné à l'égalité la forme des plus basses vengeances. L'égalité peut être le véhicule de toutes les vilenies. Malgré tout, l'égalité noble est la suite
naturelle de la liberté ingénue, dans le clair Français.
Sur cet esprit s'est fondée la merveilleuse charité de la France. La nation très chrétienne et le roi très chrétien ne le sont pas en vertu d'un pacte avec Rome; mais Rome reconnaît dans cette nation et dans son roi, la fdle première née de l'Évangile. Or, Montaigne n'en porte pas moins témoignage que saint Bernard; et la Révolution n'en fait pas moins foi que les Croisades. Dans la guerre sainte de la France contre les Barbares de la Germanie, les Français font à la fois la croisade pour le genre humain et h révolution pour l'Europe.
La liberté du monde ne sera sauvée que si la France se sauve.
L'esprit de liberté noble porte le sentiment universel d'humanité : parce que les pairs du royaume sont devenus tous les Français, et qu'ils prétendent à la même dignité pour tous les hommes.
Telle est leur espérance, plus belle d'être une illusion, si c'en est une. La laideur de la contrainte et l'infamie de la violence en sont à jamais condamnées.
La beauté est ce qui persuade le plus : elle inspire l'amour. Et Ton meurt volontiers pour ce qu'on adore.
Toute l'estime du Barbare n'est que pour soi. Tour lui seul, toute son espérance. Voilà encore un aijîme entre la France et la Germanie. Enfoncés dans la prison hargneuse de la race, les Allemands
ont toutes les injures et toutes les rancunes du geôlier. Ils ne croient pas plus à la liberté des autres, qu'ils ne sont capables de la vouloir pour eux-mêmes. Ils vivent dans la caste; et ils ne connaissent l'égalité que dans la servitude commune de la fourmilière. Ils haïssent le genre humain, même quand ils se flattent de le servir, parce qu'ils ne le conçoivent que sous leur tutelle. Ils ne se sont même pas élevés au sentiment de l'humanité, puisqu'ils ne la respectent pas en ses membres, et qu'ils ont le front de la vouloir détruire à leur profit, ou pour le moins de la réduire en esclavage.
La race ne peut pas faire de surhommes, puisqu'elle ignore la vertu d'être homme. La race ne peut créer que la sur-
brute. Et j'appelle surbrute, la bête en possession de la science.
0 nobles hommes, ])auvres enfants, chers soldats! Saintes hosties, dressées contre le Barbare. Et pourquoi les plaindre? C'est moi que je plains, et tous ceux qui ne meurent pas.
Mais ceux-là non plus ne doivent pas être plaints : car les femmes aussi, les enfants, les vieux, tous servent. Et s'il est des degrés dans la gloire du service, le même honneur est à tous, fait d'amour et de bonne volonté au sacrifice.
Grande France, plus belle que jamais.
Le monde la connaît aujourd'hui. Il sait ce cœur de héros et ces entrailles de
femme. Quelle leçon pour toute la terre : la grâce est la force suprême. La beauté couronne l'énergie, et la vertu d'une Ame bonne est toute l'espérance humaine. La barbarie avilit la science; et il n'est science qui puisse laver l'ordure de la barbarie. La France de la Grande Guerre a été une seule Jeanne d'Arc qui prie, qui tend les bras à son espoir, qui croit à la bonté humaine, qui aime les jours de fête, qui danse et qui rit; mais elle a horreur du mal : elle entend la clameur et la menace. Elle se lève contre Tinfàme violence; elle s'arrache à ses champs et à son merveilleux labeur; elle s'arme pour sa foi; et vêtue d'infaillible volonté au service de la plus douce cause, elle laisse son village et quitte Domremy.
XKCESSITÉ DE YALXCIiE
Jisql'ici, la France s'est ballue pour ne pas mourir. Elle a lutté pour la vie, pendant un an. A présent, l'Occident tout entier est en armes près d'elle. Il se dresse à l'assaut de l'Allemagne, pour la vaincre et pour la réduire à merci, sinon pour la tuer.
La guerre de délivrance est commencée.
Mais elle ne peut tiiiirqu'au delà des frontière>;. L;i nécessité de vaincre à fond se fait
tous les jours plus rigoureuse. Elle est la fatalité d'une guerre qui met en présence une race et des nations, celles-ci vouées à l'extermination par celle-là. Nul accord possible. On ne règle pas un tel conflit à l'amiable, ni à demi. L'un des deux partis doit imposer souverainement sa volonté à l'autre.
Ici, la nécessité de vaincre ne fait qu'un avec la nécessité d'être.
Il faut vaincre : la vie n'a pas d'autre loi .
Les dieux seuls peuvent dédaigner la victoire : c'est qu'ils choisissent. Ils abdiquent. On n'abdique le règne que si on l'a.
Il peut arriver que les dieux mettent fin à la vie. Les hommes et les peuples mettent le comble à la vie, et le doivent mettre : et c'est à la fin que les dieux naissent.
Il faut vaincre. Toutes les armes sont bonnes contre un ennemi qui use de toutes les armes. Tous les moyens sont justes contre un ennemi qui ne recule devant aucun moyen.
L'arme la plus terrible est la plus sainte, contre un ennemi qui prend Dieu à sa solde pour nous donner la mort. Contre une espèce qui rêve d'anéantir la France, et qui s'en vante, on doit entrer sans remords dans les voies de l'anéantissement.
Notre dégoût, notre horreur d'une telle guerre nous justifie assez. La Fi'ance ne l'a pas voulue. Encore moins Ta-t-elle voulu faire, comme on la lui l'ait. Mais si l'Allemagne ne vit que pour la destruction, que la destruction et la mort tombent sur elle. La France et l'Occident se purifieront après la victoire. Les grandes eaux de la douleur, un torrent de ruines et de soulVrances les ont déjà lavés.
Pas de pitié, lant que nous ne sommes pas en possession de la victoire. La pitié n'est la pleine vertu que dans les vainqueurs. C'est pourquoi manquer à la pitié, quand on a la force, est le propre des Barbares : la brute abuse toujours. L'abus de la force est le signe de la
bassesse, et qu'on n'est pas cligne de la force.
On parlera droit, pitié, justice, quand les Barbares ne seront plus en France ni en Belgique. 11 sera temps d'être juste, quand nous serons chez eux.
Pour le moment, il faut vivre; il faut vaincre; il faut faire goûter à Bernhardi la morale de Bernhardi. Le tout est de savoir si on le peut.
Le vaincu est celui qui demande la paix.
Vaincu encore, celui qui se la fail offrir, pour l'accepter. Et vaincu, celui à qui l'on offre une mauvaise paix, et qui l'accepte.
Une guerre, où il y va de tout par la
volonté de l'ennemi, ne peut pas prendre fin dans un marais brumeux, sans forme ni frontières. Dans une telle guerre, il faut des vainqueurs et des vaincus.
Dût la guerre durer trois ans encore, il faut qu'ils tâtent de l'invasion. Il faut qu'ils en goûtent l'humiliation et la misère. Ils n'en sentiront pas l'ignominie : car des Français en Allemagne élèvent fort les Allemands.
Leur impudence, au treizième mois, est entière. Ils se partagent toujours la France et l'Occident. Ils prétendent toujours faire la loi à l'Europe, et leur colonie de toute la planète. On n'aura point de paix avec eux, si on ne les force à l'aveu de leur défaite. Jusque-là, on ne leur fera jamais assez de mal. La paix
puissante sera la paix humaine, et elle seule. Pour avoir la paix, ayons la puissance. Ils sont morts pour cette paix, les pères et les fils, tous ces braves qui détestaient la guerre, et qui l'ont voulu faire, ne pouvant faire autrement.
Trois ans de guerre, quatre.
Mais qu'on nous mène à la victoire. Il faut bien faire la guerre, ou ne pas s'en mêler et faire la paix.
Pour vaincre, et pour ne point tomber dans la trahison d'une paix médiocre, il est nécessaire de faire confiance à la nation. On doit mettre le peuple au courant de la guerre.
Après un an de la plus terrible épreuve,
le peuple des soldats sait ce qu'il doit attendre de rennemi; il sait aussi ce qu'il doit exiger de lui-même pour vaincre. Le peuple, qui n'est pas dans les camps, a le droit, après un an, de savoir où il en est. Il mérite qu'on lui fasse cet honneur.
En cette guerre, la France est encore plus vraie qu'elle n'est héroïque. Elle a vaincu même l'illusion de la gloire. Une telle nation, plus grande dans la vérité que dans la gloire môme, mérite toute vérité et qu'on la traite avec vérité.
Soyez comme des enfants, qui jouent avec la mort.
Vous, du moins, qui êtes en sûreté,
vous êtes ces enfants. Jouant avec la mort, vous ne jouez pas avec la vôtre.
Eux, là-bas, ils meurent tout de bon.
lis se plaignent moins d'être Tenjeu, que vous ne faites. Si vous souffrez, si vous avez deuil, que ce soit votre honneur.
C'est en tout cas votre mnçon.
Us veulent qu'on pense à eux pour être digne d'eux. Us ne veulent pas qu'on les invoque pour être égoïste et pour être lâche. C'est au courage d'honorer le courage. L'amour-propre et les gémissements de ceux qui sont à l'abri font horreur aux hommes de sacrifice. Puisqu'ils sont capables de servir jusqu'au sacrifice, soyezle de sacrifier au moins les doutes et les geigneries que vous leur consacrez.
Eux, ils passeront l'hiver dans la tranchée. Et vous, ici, vous n'en sauriez supporter l'idée? Que n'est-il des tranchées, sous les Alpes et les Pyrénées, où Ton puisse vous l'ourrer à geindre ensemble, un peu à la diète, et la bêche entre les mains! Là, on vous ferait passer l'hiver sous l'œil de vos grands ennemis : l'oubli de soi et le silence. Vous aimeriez peut-être mieux vous battre contre les Allemands.
Les égoïstes sont enracinés à soi-même, et les tièdes doutent.
Dans un temps héroïque comme celui-ci, toute grandeur se montre dans le sacrir lîce, et toute vertu. Il n'est pas d'autre mesure à la grandeur et à la vertu que la force de chacun pour le sacrifice, et la bonne volonté qu'il y porte.
Qui pense à soi me force à le peser, et à penser que je le méprise. Et qui cherche à se f^ire, honneur de ce qu'il est, n"a pas même la pudeur du mépris qu'il mérite, et qu'il sait mériter. Quant au profit, s'il en est, voilà le plus bas degré et la vilenie dans le crime.
Qu'on fasse des semelles aux souliers des soldats avec le cuir des marchands qui s'engraissent du soldat. Mais quoi?
on ne peut même pas faire une bonne semelle avec du cuir gras.
Entre l'Océan et TAUemagne, c'était l'espace et le rêve de la paix. L'Occident et la Russie toujours paisible ont payé
leur excellence même au poids du sang.
L'extrême liberté, la conscience, le droit d'être soi, la douceur de vivre, un désir presque aveugle de corriger les misères de la vie, vouaient l'Occident à la paix : il oubliait que l'homme est une bête de proie. Le principe du bon ordre est de ne pas se fier à la bonté de l'homme.
Aujourd'jiui, on doit croire à la guerre; et à la longue guerre, pour avoir la paix.
Point de paix. Point de faiblesse. Le sort de l'Occident est à ce prix. L'héritage d'Athènes et de Sion, de l'Évangile et du droit, de Kome et de la raison humaine dépend de notre constance.
Au point où nous en sommes, si l'on cède, l'Europe est perdue. Après Bismarck, hélas; mais après Allila, holà! L'Europe
à lu lîernhurdi ne sera que le plus hideux des empires, une Ninive de ia science, un état-machine réglé par la race sans yeux qui obéit et qui s'en vante. Gomme ils sont nés serfs, ils veulent qu'on naisse esclave.
Tenir bon. El d'autant plus, que Ninive ne peut vaincre. L'Allemagne n'a rien fait s'il lui reste quoi que ce soit à faire. Pour écraser l'Europe qui veut vivre, il faut que le canon allemand règne à Paris et à Moscou, à Rome et à Londres, à Gonstantinople et à Bruxelles. Tel est son destin, et la fatalité de l'abîme qui l'attend. Cet empire d'Assur, qui n'a pas pu vaincre en quarante ans deux provinces martyres, a toute l'Europe désormais pour Alsace et pour Lorraine : s'il ne réussit
pas à l'enchaîner ou à la détruire, c'est lui qui sera mis à la chaîne et qui devra subir la loi de l'Europe. Le talon des armées sur les deux rives du Rhin foulera ' cette chair grasse.
L'Allemagne s'est crue de force à dévorer l'Occident : elle l'était, si l'Europe ne se fût pas unie. Elle va poursuivre ses avantages jusqu'au dernier instant et jusqu'au dernier homme. Ce Polyphème ivre et aveugle, la massue au bout du bras, menace, frappe et tue, jusqu'à ce qu'il tombe. 11 faut qu'il tombe. C'est là que nous devons le mener. Et quand il sera contre terre, si on ne peut l'égorger, on lui fera rendre gorge, et on lui tranchera les mains. Il ne peut pas y avoir- d'autre paix.
Surtout, silence aux neutres.
Le silence est la pudeur des neutres.
Qu'ils s'y résignent. Ils n'ont un peu de bon goût que dans la résignation.
Les neutres n'ont rien à dire. Pas de médiation. Nul ne soit admis au règlement de compte, qui n'a payé de son sang. Ceux-là seuls feront la paix et régleront la paix, qui auront fait la guerre. Comme ils acceptent la guerre, sans la faire, les neutres doivent subir la paix qu'on leur fait.
Il est juste qu'à la fin les neutres soient humiliés et qu'ils souffrent. Les neutres ont fait plus de mal à la justice que les violents. Les neutres ont toujours tout permis sans risquer rien. Et ils ont pris de toutes mains sans jamais rendre.
Quand ils s'en mêlent, les neutres vendent la paix, comme une brebis, au bandit qui la vole. Et ils baisent la main du voleur, qui ne paie j)oint.
11 nous faut non pas tenir bon : quel mérite y avons-nous? C'est eux, les soldats, qui tiennent inébranlablement pour nous. Mais il nous faut tenir avec gloire, avec amour, avec passion dans la douleur, si la douleur nous visite. Car, je vous le dis, la joie est pour eux, et pour eux seuls, même dans la blessure et même dans la mort.
Ceux qui ne vivent point dans le feu,
aujourd'hui, meurent en vivotant. Mais eux, là-bas, vivent en mourant. Je crois à cette immortelle vie d'une mort si pure, si jeune et si héroïque.
Voyez-en le signe sur tous ces beaux visages : il n'est plus d'âge |>armi eux : les pères et les fds se confondent. Ils ont les années de la terre. A peine si un peu plus de gaîté ou plus de gravité les dislingue les uns des autres. L'entre d'eux, l'homme de trente-cinq à quarante ans, besogne avec un grave contentement.
Dans le corps à corps, ils ont la figure et l'ahan du terrible amour. Tous ceux qui meurent dans la victoire ont la môme jeunesse : leur âge est celui de la France et de son immortalité. Celui de la rédemption qu'ils nous obtiennent et du salul
plus ardent et plus lumineux encore qu'ils s'assurent.
Comme ils se taisent, la pipe aux dents, et les traits immobiles! Incomparable accent de ces bouches fermées : elles parlent pourtant un langage éternel :
elles ont la même voix que la façade de Reims et les statues martyres.
Ils ne vieilliront pas. Ils ne connaîtront rien de ce qui diminue l'homme. Ils ne pourront jamais déchoir du lieu le plus haut, où ils ont été portés d'un seul coup par leur sacrifice, et qu'en d'autres temps ils n'eussent pas même entrevu. Ils ne sauraient mourir, vous dis-je. Ils sont comme Tabeille mâle, qui expire en plantant le dard qui féconde la ruche.
Que les larmes soient pour nous : toutes
ces tombes sont le parterre des grands cœurs et le printemps des saints : le soleil de la beauté vit sur elles; et toute la forêt sourit.
Ils sont vainqueurs. Et leur sublime silence dit encore : « Il faut vaincre. La vie est au prix de la victoire, comme la belle mort. II faut vaincre. »