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tur », pendant la paix. Comme l'armée, la Science est d'État, chez les Allemands. L'Occident, s'il a la victoire, doit fermer l'université de Berlin en même temps qu'il aura soin de licencier l'État-Major et l'armée.
Pour que les Allemands rentrent dans la société humaine, il faut qu'ils sortent de la « Kullur ». La Révolution seule peut faire un si grand changement. Et il se trouve que la révolution allemande ne saurait rien attendre des socialistes allemands.
Tous les socialistes sont de Berlin, en tant qu'ils sont liés par la foi matérialiste à l'Église de Marx, sise à Berlin. L'Église de Marx n'est pas révolutionnaire. Jamais une église n'est révolutionnaire. En toute
église, les dogmes comptent plus que les œuvres, et le clergé plus que les fidèles. Une Église puissante est un instrument de règne. Les socialistes allemands se tiennent pour le Vatican et la seconde Rome de l'Église universelle, de la catholicité à venir. Partout, à l'étranger, les fidèles de Marx trouvent des excuses à l'Allemagne, malgré eux et contre le sentiment même de la patrie où ils sont nés. Ainsi, au moyen-âge, avant d'être de son pays, un homme est de sa religion.
Les socialistes allemands rêvent d'un monde socialiste sans doute, mais allemand. Car leur foi est absolue : il n'est de vérité socialiste qu'en Allemagne; il n'est d'ordre socialiste qu'à l'allemande. Ils sont plus fanatiques de la « Kultur »
que personne. Ils ont la vérité : de là qu'ils sont si dangereux. Beaucoup de socialistes, à l'étranger, pensent en Allemands, qui croient penser en bons socialistes seulement. Dans la terrible guerre, où il y va de la vie pour leur nation, ils voudraient être neutres : avant Philippe le Bel, un catholique ardent n'aurait jamais su être contre Rome.
Dès le début, les socialistes allemands ont pris parti contre la Révolution : ils ne la conçoivent et ne la jugent utile que chez les autres : ils l'encouragent au dehors et en font fi à la maison. La République en est le symbole? ils se moquent de la République. La forme du gouvernement est le dernier de leurs soucis : ils prennent un air supérieur
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pour tourner en dérision la folie latine. (J'ai déjà vu à Schiller cet air là : il ne rougit pas de ses absurdes Brigands; mais il fait l'entendu et le dédaigneux avec la Convention. Il est vrai que Schiller est le parangon et le modèle du sublime imbécile.) Ils sont si peu capables de révolution, et si peu d'entendre la liberté, qu'ils se croient au-dessus des formes.
Il ne faudrait pas trop les presser pour leur faire confondre l'anarchie avec la révolution. En somme, à peu de chose près, l'empire leur convient. La société du moyen âge, suivant un ordre infiniment plus savant et plus strict, est dans leurs vœux : un moyen âge, où la science a le rôle de la religion, et où l'État tient la place de l'Église. L'Empire militaire
prépare les voies à la société future : et pourquoi pas? Qu'il s'entende avec les socialistes, et la « Kultur » ne sera pas longue à réaliser enfin la parfaite fourmilière. Dès lors, quel besoin de la révolution?
L'Occident veut être libre et n'entrer pas dans la fourmilière de l'État allemand, à titre de fourmis agricoles ou de pucerons. L'esprit de la France mène l'Occident depuis mille ans et davantage : cet esprit est celui de la Révolution. Lui seul a sauvé l'Europe de l'Etat universel fondé sur la race. Ils n'en doutent pas, les maîtres de Berlin, qui veulent rétablir le Saint' Empire, et venger la mort de Conrad in.
Si le gouvernement de la France rougit
de cet esprit, il rougit de la France. C'est ce qu'il fait, plus ou moins, depuis cent ans.
De tout temps, la France a eu le courage du sacrifice : c'est celui des révolulions. La passion de la justice ne se satisfait pas d'obtenir une loi sur les retraites, du pain et des hôpitaux pour les vieux ouvriers, les aumônes de l'État. La passion de la liberté et la conscience d'être libre ne se contentent pas du droit égal pour tous les sujets à recevoir les mêmes coups de pied dans les casernes, les mêmes coups de cravache à travers le visage, la même ration de bière à la brasserie, la
même ration d'injures à Saverne et d'idées à l'université. La France n'entend pas la justice ainsi, ni la liberté, ni le reste. Pas davantage les Anglais, les Italiens et les Russes.
Dans l'histoire de France, il n'est pas un siècle où le peuple ne prenne les armes et ne fasse des barricades. Non pas que ce peuple soit indocile aux lois, ni malade chronique d'incurable anarchie.
En rien. Dès qu'il le sait, ce peuple veut son droit. Il est rebelle à l'injustice et à la servitude. Il déteste la contrainte, et il méprise ceux qui la subissent. Il aide à le rompre ceux qui plient sous le joug. Et il se lève pour délivrer ceux qui se délivrent.
Dans la guerre et dans la paix, les Alle-
mands sont esclaves : esclaves de nature, la H Kultur » les a rendus esclaves parfaits puisqu'ils le sont en esprit et ne souffrent pas de l'être. Ils ont la conscience de l'État, celle qu'il leur donne et celle qu'il leur laisse. L'État a conscience pour eux et ils s'en accommodent. Il leur dit où est la vérité et où Terreur, où le bien, où le mal. Et si le bien de l'État est le mal selon la conscience de chaque Allemand honnête, fût-il socialiste cet honnête Allemand étouffe le bien qui parle en lui, pour faire le mal qu'on lui commande. Un tel peuple, eût- il les lois de la liberté, n'en a pas le génie. Il est serf. C'est le contraire en France et en Russie, où les mœurs sont toujours libres, même si les lois ne le sont pas.
La guerre où nous sommes est la suite de la Révolution, et sa lutte suprême.
Pour les Français, le rêve socialiste a paru de bonn^ heure la limite naturelle et l'accomplissement de la Révolution.
L'origine de la foi socialiste est dans la Terreur même. Les socialistes de France sont idéalistes, même quand ils ne veulent pas l'être. Même quand ils veulent l'être, les Allemands ne le sont pas : la matière les fixe. La contrariété des deux génies s'est fait sentir au berceau de l'Internationale. Marx et son Église n'ont jamais eu assez de mépris et de sarcasmes pour les hommes de Quarante-Huit, tant en France que dans le reste de l'Europe. Herzen les gêne et leur est à charge; ils prennent Mazzini en pitié et boufîonnent vilaine-
ment à son propos. Proudhon leur est suspect, Proudhon le plus allemand des esprits, avec Guvier, qu'on ait peut-être vu en France. Et Bakounine est l'ennemi.
Engels, Marx, Bebel, Lassalle même, ces docteurs prussiens sont malotrus et déplaisants, outrecuidants, pleins de leur science, de leur Allemagne et d'eux-mêmes. On doute d'eux, et de leur vérité, tant sages qu'ils soient et tout savants qu'ils puissent être.
Rien par contre ne sépare Bakounine des socialistes français, tels qu'ils le furent si longtemps par le sentiment. Quelle âme généreuse, ardente, vaste, aux lointains horizons ! quelle force pour la révolution î quelle impatience de tous les liens! Ces hommes-là ont même le droit d'enseigner
une morale (1) : ils ne sont jamais pharisiens. L'intuition du peuple russe et celle du peuple françiiis s'accordent. Ce que les Russes ignorent, ils le devinent : ils s'approprient d'un seul coup tout ce qui leur a d'abord été refusé. Ils sont à la France comme la musique à la poésie. L'intuition du peuple, en France, est l'effet d'une expérience millénaire. Il ne faut pas méconnaître que le peuple de France est le plus politique de tous les peuples : la démocratie n'est fondée qu'en lui : mais elle l'est, comme jadis en Athènes. (Il ne peut 3' avoir de vraie démocratie qu'avec une gent aristocrate.) De
(1) Chef du chœur : Stendhal; sa morale : la force et le courage d'être soi, l'horreur de mentir à ce qu'on est: et l'honneur de s'y tenir, pour toute loi.
tous les peuples, rAUemand est le moins politique, s'il faut en croire ses maîtres, Frédéric II, Bismarck, ouBulow : de là qu'il a toujours le meilleur gouvernement (1). La soumission est sa vertu première :
c'en est une dans la monarchie absolue. On ne croira les socialistes allemands que le jour où ils auront fait la révolution. C'est ce que les socialistes russes viennent de leur dire, avec une candeur et une bonne foi qui passent toute ironie. D'ailleurs, l'ironie est moins dans les paroles qu'on dit, parfois, qu'en ceux à qui elles sont dites. On ne croira donc à l'humanité des socialistes allemands,
(1) Et les Français, presque toujours le pire. La France passe son temps à réparer les fautes du mauvais gouvernement.
que s'ils cessent de prétendre à une humanité allemande. Tant qu'ils se vanteront d'obéir à tous les ordres de l'Étatmajor, on les tiendra moins hommes que Prussiens, et moins socialistes qu'Allemands. Des socialistes qui trempent avec joie, avec orgueil, avec profit dans tous les crimes de l'Invasion ne se distinguent en rien des tyrans qui les commandent, que ce soit l'empereur ou le sergent de la section.
Dans la politique et dans la morale, aussi bien comme en art, tout se ramène au sens humain. Rien ne vaut que par là,
et rien ne dure. (1) A quel point il a le sens humain, c'est la mesure de ce que peut un artiste ou un peuple, pour luimême et pour le reste du monde. Le sens humain est dans les Russes, à un très haut degré : les plus aveugles l'auraient pu voir dans Dostoïevski et dans Gogol, dans Tourgueniev, dans Moussorgski et dans Tolstoï. Celui de la liberté s'en suit. Enfin, je le dirai : la culture n'est pas l'échelle de l'homme, si la « Kultur » est celle de l'Allemand. On est homme à la mesure où l'on se veut libre. Je parle de
(l)«Lii gentille iiiscripliun, deqiioy les Athéniens honoroient la venue de l'ompeius eu leur ville, se conforme à mon sens :
» D'autant es tu Dieu, comme » Tu le recognois homme. »
(essais, m, 13.)
cette liberté qui n'est ni la morale, ni le droit écrit, ni les constitutions; mais le jeu hardi du caractère, le ressort toujours souple de l'esprit; tantôt l'ironie contre toute contrainte, tantôt la révolte; le dédain de tout ce qui méconnaît la bonté humaine, et la colère contre tout ce qui la violente.
Les Russes viennent de donner une leçon éclatante et salutaire à plus d'un peuple qui en a besoin, et peut-être à tous les gouvernements. Ils ont imposé la puissance de la révolution à ceux qui l'ignorent, et l'ont rappelée à ceux qui l'oublient. La diplomatie des nations libres ne peut plus être celle des empires militaires. On prive ainsi les nations libres des l'orces qui sont en elles, sans
leur assurer celles qu'elles ne sauraietit plus avoir ou qu'elles n'ont pas. Les nations libres en ont failli périr.
La révolution aura toujours le dernier mot, demain ou dans mille ans. En tout temps, il suffira d'un homme qui veut, et d'un chimiste qui lui forgera les armes de la volonté solitaire. Les Césars, d'où qu'ils viennent, ne sont pas si sûrs chacun de mourir, qu'ils doivent tous l'être de tomber, tôt ou tard, contre terre, pour Unir colonels en demi-solde et gros rentiers. La révolution est une révolte de l'individu; et la révolte est une volonté neuve, qui naît de soi et qui se dresse contre la volonté passive du troupeau.
La révolution est sûre de vaincre. On ne peut que la retarder. Elle a plus que la
promesse : elle a le mouvement de la conscience humaine. Rien n'arrête la justice une fois conçue : elle est la raison et la logique de la conscience. On ne met pas plus des bornes à la justice qu'une digue à la géométrie. Enfin, si ordonnée qu'elle soit, la nature est pour la révolution : la vie a horreur de ce qui la borne et de toute contrainte.
Qu'on le veuille ou non, la France est le pays de la Révolution; le peuple de France est le peuple de la justice. Cette vocation est la sienne; et cette gloire est sa gloire.
rt\ DU TOME SECOND