GUERRE ET RÉVOLUTION
IL faut avoir au moins le bénéfice de la révolution, puisqu'on en porte le poids et les entraves.
La révolution est la politique des nations comme Tinvasion est la politique de la race. Car la révolution est la politique des individus. Les nations veulent être libres; et elles ne peuvent l'être que par
la révolution. Depuis Prométhée, il en est ainsi. Et Jésus sur la croix, si Ton veut, c'est la révolution de Dieu dans l'homme, et du ciel contre le temple.
Conçoit-on le temple se renversant luimême, sur l'ordre du grand-prêtre?
La race ne veut pas être libre; elle ne s'en soucie pas. Elle ne veut que pulluler, croître et se nourrir. La conquête est sa loi. Elle ne désire pas la liberté pour elle-même, et elle la hait dans les autres. La morale de la conquête est l'esclavage des peuples conquis ou leur destruction.
La France est le peuple de la Révolution, comme elle u été celui des Croisades. Ce peuple s'est levé pour délivrer le tombeau du Christ. 11 s'est dressé plus tard pour être libre; et il mourra libre,
s'il lui faut mourir. Tant qu'un Français vivra sous le ciel, il y aura sur la terre lin homme libre. Notre-Dame a nom la Libre. Dans le monde, tout ce qui est pour la révolution est avec la France; et contre elle, tout ce qui est contre la révolution.
Quoi? la révolution ne veut pas dire l'anarchie. Mais certes elle veut dire la conscience. Or, la conscience seule fait l'individu. La révolution et la rédemption vont toujours dans le même sens, et la même conscience en fait une reprise.
La race ne veut pas dire l'ordre, mais la cité en fonction de l'espèce. La race, réglée par la science, c'est la mort et le mépris de l'individu : c'est l'État. La pire anarchie est celle qui grouille sous le
silence des états despotiques : un ordre implacable enchaîne tous les corps, étouffe tous les esprits ; mais une femme malade, deux moines paillards à la bestiale cervelle ou trois eunuques exercent un pouvoir absolu.
Même conduite par la faim, une révolution passe de beaucoup les besoins du ventre. Il n'y a pas de bonne révolution sans une vocation idéale : le propre de la révolution est de n'être jamais finie : car la révolution est de la conscience. La limite où elle tend est une perfection qui ne peut pas être atteinte; et telle est la noblesse de ce mouvement. La révolution cherche le bonheur social et la justice : ainsi la sainteté cherche Dieu, d'un élan et d'un amour sans fin, mais avec la cer-
titude, ici-bas, de ne pas ratteindre. Il y a un désespoir sublime des saints, qui est le feu de leur perpétuelle espérance. J'y compare Tamère déception et le regret des révolutions.
Si l'idée de la révolution n'enivre pas l'homme, elle le trouble, l'irrite et l'avilit : il ne voit plus que désordre dans les orages où un ordre nouveau se fonde. Le goût de l'ordre marque une certaine force dans l'esprit; mais le besoin de l'ordre à tout prix, et aux dépens même de la conscience qui le justifie, est la marque des esprits médiocres : ce sont en général les esprits politiques. Il i^ut avoir de l'avenir dans la pensée et une raison sereine, pour ne jamais douter que îa nature humaine tire toujours l'ordre, quel qu'il soit, du chaos.
Au fond, les politiques les plus violents sont souvent des esprits faibles : ils ont plus d'entêtement que de volonté, plus de doctrine que d'intelligence, et moins de puissance que la vanité d'y l'aire croire. Plus d'un politique absolu a mis le masque de la certitude à la timidité.
On hait la révolution par avarice du cœur et paresse d'esprit. Il est clair que la révolution brise les dieux avec les idoles : elle n'a pas le loisir de séparer les uns des autres. Elle dérange bien des intérêts et contrarie bien des habitudes : peu de torts égalent celui-là. Enfin, elle culbute la politique : crime capital que ne pardonnent point les derviches tourneurs de la secte et les imans d'État (1).
(1) En îui'c, Hommes d'il lut, surlout en chambre .
Faites aux aah'cs ce que vous ne voudriez pas qunn vous fit : pour beaucoup de j^ens, la maxime de Machiavel est le dernier mot de la politique. Par dégoût du sentiment, ils font mépris de la morale. Mais la politique n'est pas plus la morale seule que la seule logique. Il se pourrait même qu'entre les deux excès, la morale fut sinon le moins dangereux, le plus humain pourtant et le plus riche en ressources.
Politique, politique : c'est la tarte à la crùme des habilôs, le refrain sacré, le cri emplumé du Capitole, Mais pour eux la politique n'est pas l'art de se plier aux
faits de la société humaine et ù la nécessité des temps ; par politique, ils entendent une science, qu'ils possèdent, de créer les faits et d'imposer à la Cité la forme la meilleure, ou même la seule qui soit bonne. Ils prétendent enfin créer la fatalité. Il n'}' a qu'un docteur pour être si ridicule: mais entre tous, les docteurs politiques le sont le plus : ce sont les Trissotins de Jupiter; et comme Trissotin enseigne le poète, ils enseignent au Père comment il doit peser les destins.
Que de sottises ne répand-on pas là-dessus avec un air de connaître le dessous des cartes ! Car il est une sottise des habiles (|ui ne le cède en rien à celle des sots : ils le sont en trois volumes, au lieu que ce soit en trois lettres.
Ils parlent à satiété politique et Etat, comme les autres liberté et morale. On ne voit pas moins de nuées dans les uns que dans les autres, si nuée il y a. Et quand auront-ils fini de s'en prendre aux mots? Faut- il braire ou faire le coup de poing, pour avoir raison? Avec quoi pensent-ils, si ce n'est avec des idées, dont les mots sont les signes? La réalité elle-même n'est qu'un mot, et des plus abstraits. Tout est de bien parler, sur de bonnes définitions. Quelle définition sera bonne qui, dans l'État, ne tient d'alx>rd pas compte de ce qui est?
Tels passent pour de fortes têtes qui, encore aujourd'hui, contestent la Révoluion; bien plus, il ne veulent pas l'admettre : elle n'est pas légitime; elle n'est
même pas avenue : au bout du compte, la Révolution est un complot de Genève avec la Veuve, un mauvais livre de Rousseau, une erreur de raisonnement; et quand un raisonnement bronche, on le redresse.
Plaisants docteurs qui ne se doutent pas qu'en pensant contre la Révolution, c'est encore la Révolution qui pense pour eux, dans leur pauvre cervelle. Qu'est-ce que la Révolution? font-ils avec un mépris comique. — Rien qui vaille, en effet. Toutefois à la question posée, une petite réponse est venue, l'autre jour, de Russie. Un rien, un souffle, une nuée.
La politique n'est pas plus la loi de l'histoire, que la religion, les formes du travail ou le prix des denrées.
Tout est politique, et le sentiment plus que tout le reste. Quand les socialistes veulent faire croire que l'histoire des hommes se réduit à celle du travail et des ouvriers, ils se moquent du monde. Les Croisades ne sont pas seulement une guerre coloniale : elles n'ont pas été faites pour aller chercher en Orient des tapis, des parfums et des épices. Les conditions
économiques comptent dans la vie des hommes, et ne sont pas toute la vie.
Le sentiment est infiniment plus puissant que la politique. Et dans la plupart des politiques eux-mêmes, la politique est faite en secret par le sentiment. Ils se gardent bien de l'avouer, et ils invoquent la superbe raison. Survient la Révolution qui leur donne le démenti; et elle met la déesse Raison sur les autels sanglants de sa passion.
Un intérêt capital détermine les actions des peuples comme celles des rois : c'est toujours la volonté de dominer et d'être le maître. Toujours et partout, l'instinct de puissance. Tout ce qui vit veut la force pour bien vivre; et pour vivre mieux, la force veut l'empire.
Mais il arrive que la même volonté égoïste aspire à des lins diverses, comme l'idée même qu'on a du bonheur. Les uns placent le souverain bien à être soi et à se croire libres. Les autres, à faire partie d'un corps puissant : ceux-là ne souffrent pas de l'injustice et de servir.
Il s'agit toujours du plaisir et de l'intérêt. L'amour de soi est sans doute au fond de toute politique. Mais les uns se plaisent à la poésie, et les autres à la crapule. Les uns atteignent à la conscience, où n'aspirent même pas les autres.
Là où est la conscience de l'homme, là est la conscience de la douleur humaine. Et tout s'en suit. Alors, il n'est plus de plaisir qui passe réellement celui d'une certaine joie, où l'on fait son propre bien
sans malfaisance. Le souci naît de ne point nuire à autrui. La charité, prise dans le sens de la sympathie humaine et du lien que chacun se sent avec les autres hommes peut être un intérêt tel que pas un intérêt égoïste n'y soit supérieur. Il n'est d'ailleurs pas nécessaire, à beaucoup près, que ce sentiment touche à la perfection pour diriger l'action des hommes; il suffit que les hommes le connaissent, qu'ils l'éprouvent, et qu'ils visent à le rendre plus foi't avec la même certitude de bien faire qu'ils sentent de bonheur à l'éprouver.
Qui ne voit, dans cette guerre, que la race des Allemands n'a point conscience de la douleur humaine, et qu'ils font fi de toute charité? Ils ne sentent l'huma-
iiité que pour eux, et c'est en eux seuls qu'ils la reconnaissent : ils n'en ont point conscience pour les autres. L'humanité dont ils se vantent consiste à la nier.
Ils sont bien la race que l'intérêt politique gouverne absolument, au sons le plus cruel de la politique, là où la Cité n'est pas humaine, et où elle fonde son propre bien sur le mal d'autrui et le mépris des autres. Israël en délire ne connaît pas les Amalécites. Et Rome un jour ne connaît pas Israël. Mais quoi?
Albe vous a xonniir.
Voilà donc la racine de Machiavel :
cette science sans conscience n'est pas la barbarie, mais la première ivresse de la politique dans les esprits barbares. Et la barbarie s'admire d'être si sage, si
fourbe, enfin si savante. Mais y a-t-il rien de plus grossier? Tous ces axiomes de politique impassible, de froide raison à qui on n'en saurait conter, sont aussi niais que les poisons, l'aqua tofana, 'et les pratiques des sorciers. Le prince de Machiavel n'est un César que pour les Napoléons en chambre et les Cromwell du journal à un sou.
C'est la douleur humaine qui fait les révolutions. Le sens de la douleur est à 4'origine de tous les mouvements que l'homme tente pour se rendre libre.
On ne séparera plus facilement la
politique de la morale. Car dès que l'homme a conscience, la morale peut être pour lui un puissant intérêt. Un problème capital de la guerre où nous sommes est précisément de savoir si les règles qui régissent les rapports des honnêtes gens entre eux seront ou ne seront pas les mêmes qui doivent régir entre eux les États. L'homme est un animal moral au même titre qu'il est politique : c'est qu'il est sociable.
Il n'en va pas autrement du droit et de la force. Certes, la force crée le droit : mais le droit est ou peut être, pour beaucoup d'hommes, la force des forces, cellelà même qui est la limite de toutes et leur vœu. *
Une Russie toute serve, menée par un
pauvre despote, esclave lui-même de son palais, de son harem et de ses satrapes, n'était qu'une alliée de hasard pour rOccident. La guerre d'Europe se fait pour que les hommes soient libres dans les nations libres. Elle est aujourd'hui, comme il y a cent ans, entre la Révolution et la Sainte Alliance. La Russie ne pouvait pas être un État de la Sainte Alliance, dans le parti de la Révolution. Les Allemands eux-mêmes s'en doutent. Ceux d'entre eux qui rêvent d'une Allemagne libre, savent que la victoire des Empires reculerait la liberté de trois siècles, ou pour toujours. Car les Allemands ne finiront par conquérir la liberté, que si l'Occident n'est pas conquis et reste libre.
La fatalité aujourd'hui, c'est la politique,
dit Napob'Oii. Sa politique a coùlô la frontière du Rhin à la France, que lui avait donnée la République, et même les petites frontières de Lorraine qu'elle devait àlamonarchie. Qu'il l'appelle sa politique, s'il veut : c'est la fatalité propre à Napoléon qui Ta jeté sur le rocher de Sainte-Hélène pour y mourir: et ce fut la fatalité de la France qu'elle confiât sa politique à Napoléon.
Tout se fait par les grands hommes ou par les moindres; mais tout est fait en eux par la suite des forces, des idées et des événements. Sous nos yeux, chaque peuple est comme un géant, un héros, un demi-dieu qui lutte corps à corps avec l'autre. La seule politique sage, puissante et vraie consiste à connaître ou à pressentir
les fatalités du monde et du moment, à les conduire selon leur propre pente; et pour les diriger, il en faut être le confident.
La grande Russie était bien ce qu'on la croyait : faible raison, nulle en politique, mais bonne, pleine de foi et sainte, vive du dieu qu'elle porte, comme le répète sans cesse Dostoïevski. La Russie rend la France à elle-même : que faitelle, cette Russie, que de suivre le génie de la France? A la France de ne pas le méconnaître : ce bien est son bien. Selon Napoléon, l'Europe devait être républicaine ou cosaque. Elle ne sera pas cosaque; et elle est déjà républicaine.
Tous les cosaques sont à Vienne, à Constantinople et à Berlin. Il ne faut pas que l'Occident oublie que la guerre se fait
pour la République : elle est le symbole de la nation libre, quelle que soit la forme de l'État, quel que soit le nombre ou la qualité des hommes qui participent à la liberté comme à leur droit. Et si l'Occident porte une telle oriflamme, il l'a saisie aux mains de la France. Il serait trop fort que la Marseillaise eût peur qu'on la prît pour la fille de la Révolution.
La cause des Alliés est celle de la France. Et la cause de la France, dans l'opinion de tous les peuples sera toujours celle de la Révolution.
La politique est l'art de régir l'État. Donner à la cité les règles qui lui sont propres et utiles, un tel art n'a rien d'absolu. L'admirable Aristote, cet esprit si clair et si libre, sait bien que la politique est toute d'expérience. La raison ordonne tout, et fait le choix des moyens; mais les moyens sont donnés i)ar la nature des choses; et l'art est empirique. Ce qui convient à un État et à une époque ne convient pas à une autre. Si Aristote le pense des petites villes antiques et
d'empires qui, même démesurés, ne lurent jamais des l"]Uits, au sens total du mot, combien plus il le dirait des nations modernes. Il n'y a pas eu d'Etat véritable dans l'antiquité, sinon l'État romain pendant un siècle ou deux. L'antiquité, même dans la paix, vit sous le droit de la guerre et de la conquête : l'esclavage en est le témoin perpétuel, accablant et muet. On peut même dire que les États ne datent que d'hier : ils sont nés en Occident, du royaume anglais et de la monarchie française. L'Italie de la Renaissance s'en faisait un roman. L'expérience de Machiavel est bien moins sûre, moins étendue et moins saine que celle d'Aristote. D'ailleurs, les livres de Machiavel sont des pamphlets. Machiavel est un au-
teur comique, ou satirique pour le moins. De là, que les théories machiavéliques n'ont plus rien qui nous touche : elles n'ont d'intérêt que pour l'artiste et l'antiquaire.
L'État vrai ne se conçoit que dans la paix et pour la paix : ainsi la vie de l'homme n'est faite que pour la santé, et non pour la maladie qui aux États est la guerre.
11 va de soi que la liberté est un système de la paix; et la tyrannie, à tous les degrés, est le système de la guerre.
La politique de la Révolution n'est pas un tumulte confus, dont il faille rougir.
Il convient de laisser une opinion si médiocre aux diplomates et à toute la séquelle des habiles à la Metternich, les plus bas des esprits : qui sera jamais plus ridicule que ces maîtres du monde, qui le sont tout au plus de la police? Leurs ruses, leurs cruautés et leurs intrigues, c'est le génie du mouchard toutpuissant. Ils sont pris à tous leurs pièges. Quel espion n'est pas brûlé à la longue? Si l'Autriche périt en 1920, le triomphe autrichien de Metternich en 1820 en aura été la cause.
Tout ce qu'il y a eu de grand et de durable dans la politique de Napoléon, il le doit à la politique de la Révolution. Il y est revenu à Sainte-Hélène, un peu tard pour la France et pour lui. Quand il
a trahi la Fiance pour l'Empire, il a méconnu en lui-môme l'homme de la Révolution qu'il était, qu'il devait toujours être, tout le sens qu'il pouvait avoir et toute sa force : qu'est-ce que Napoléon sans la Révolution? Il mourra colonel ou Jieutenant-général en retraite, à moins qu'il n'aille se faire pendre à Constantinople, après avoir été pacha.
Quelle idée on se fait de l'État, et quelle en est la nature, toute la politique en dépend et la sagesse s'en suit. Nombre de docteurs règlent l'État, comme si la volonté des citoj'ens ne comptait pas dans la cité. Par malheur, les citoyens comptent; et l'État n'est pas une abstraction. La monarchie est l'ordre le plus facile, pour les docteurs politiques. Umis rex, una le.x. Iicr/i)i rolmi-
las, suprciiKL (e.v cslo : ces dictons absolus semblent déjà les oracles boufibiis des théologiens qui sacrent le Père Ubu. Qui sait pourtant si le roi Ubu n'est pas beaucoup plus ridicule que la Révolution et plus misérable que tout parlement?
Une bonne révolution n'est pas seulement nationale : elle a toujours un sens humain.
Voilà pourquoi les Allemands n'en ont fait aucune. La fatalité de la race les condamne à ne rien faire que pour eux (1) : car ils s'estiment seuls des
(1) Calvin seul a donné un sens universel à la lléforme : dans Luther, elle ncst que nationale, (ienève a été la nouvelle Rome, et elle seule, non pas Augsbourg, Wittemberg ni Amsterdam.
hommes. Les autres peuples leur sont un objet de mépris, de haine ou d'indulgent dédain. Ils les élèveront à eux en les faisant esclaves; ils les admettront enchaînés aux honneurs et aux bienfaits de la « Kultur », La guerre jusque là, et la conquête! Les grandes invasions et la guerre de 1914 sont les gestes des Allemands en faveur du genre humain.
S'ils faisaient la Révolution, les Allemands donneraient à l'Occident un gage d'humanité qu'ils lui refusent moins par barbarie que par manque de conscience.
Toute révolution allemande doit se faire contre la « Kultur » : l'Université est la tête, l'État-Major est le bras du même corps. L'Empereur est le Sire de la guerre, pendant l'invasion; et le Sire de la « Kul-