‹ La Nation: Étude ThéoriqueChapitre 19 sur 70 · HR · texte numérisé non relu

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cercle de leurs occupations quotidiennes, qui, par suite, sentent très bien qu’il y a entre eux des liens de solidarité profonde. Quoi de plus juste que de laisser ceux-ci constituer entre eux une association libre et autonome, sans les soumettre à l'autorité supérieure de ce groupement factice qu'on appelle la nation. Le principe de liberté se trouvera de la sorte beaucoup mieux respecté qu'il ne l'est dans l’état de choses existant. Le principe de solidarité serait, à la vérité, violé si chacune de ces communes s'adjugeait le droit de partir en guerre contre ses voisines : mais, dans l’état actuel de notre civilisation, avec le développement du commerce et les multiples liens intercommunaux qui en résultent, avec la nécessité qui s'impose si souvent aux habitants d’une région entière de se grouper en vue d’une action unanime, avec la facilité des communications et le goût qui se manifeste pour les déplacements fréquents, chaque commune ne pourrait pas ne pas sentir combien de liens l’unissent à ses voisines, en sorte que toutes ces cités couvriraient le monde comme un immense filet dont chaque maille, égale aux autres, demeurerait indissolublement liée à toutes ses compagnes. | Au milieu de ce réseau serré, les frontières des nations ne viendraient pas tracer arbitrairement des lignes de démarcation, briser les liens de cette grande solidarité et faire des ehnemis de ceux que la nature a faits frères. Les guerres seraient rendues impossibles par cet enchevêtrement univers : sel d'intérêts, et si, par hasard, une commune s’avisait de : soutenir ses prétentions par la force, une ligue se formerait bien vite parmi ses voisines pour la remettre à la raison. Au premier abord, de telles théories semblent séduisantes ; : mais nous croyons qu’elles ont le grand défaut de ne pas tenir compte des faits.”

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La commune, en effet, n'existe pas, ne peut exister par elle-même, autonome et indépendante ; des liens trop nom- ‘breux l'unissent à ses voisines ; toute entreprise de quelque importance exige le concours universel des habitants d'une certaine région — qu'il s'agisse, par exemple, d'un port à: creuser, d’une route à tracer ou de mesures de défense à prendre contre une agression ou contre l'invasion d'une maladie. Pour les mêmes raisons qui font qu'elle doit exister entre les individus, l’association imposée apparaît comme nécéssaire entre les communes ; nécessaire pour arrêter entre les communes voisines des rivalités désastreuses, nécessaire pour empêcher quelques-unes de se tenir à l'écart des travaux d'utilité générale. Il y a entre tous les habitants d’une même région étroite solidarité matérielle ; il y a aussi profonde solidarité morale ; il ne peut être permis aux communes de rompre à leur gré ces liens, de se désolidariser et de bouleverser les conditions de vie économique, sociale et morale d’un pays.

Or, de même que l'individu a souvent le jugement bien court et se trouve fort tenté de faire passer son intérêt personnel avant le bien public, au risque de souffrir lui-même plus tard de ce manquement à la loi de solidarité, de même dans les communes, souvent la politique de clocher ferait prévaloir des intérêts mesquins sur des vues larges et généreuses dont chacun, en somme, aurait à tirer profit. Nous ne croyons pas ‘que le prestige du principe de solidarité serait, comme on le suppose, suffisant pour faire triompher les idées saines et sages ; il faut, à notre avis, que, pour régulariser les relations intercommunales aussi bien que les relations des hommes entre ceux, une autorité supérieure intervienne (Le

(4) Nous verrons plus loin que ce même argument peut être invoqué pour établir nécessité d’une autorité internationale,

Une autre considération milite encore en faveur de cette intervention d’une autorité supérieure à celle de la commune. Celle-ci est composée d'individus ; si elle-même a droit à une certaine autonomie, chacun de ses membres aussi à droit à une certaine liberté et peut réclamer la mise, à sa portée de certaines conditions de développement. Or, l'expérience a toujours prouvé qu'il y a plus de chances de trouver des vues saines et équitables chez un gouvernement qui juge les choses de haut et de loin que chez un pouvoir local ; en cas de désaccord, le gouvernement national assurera presque toujours la Hiberté et le développement des citoyens mieux que le pouvoir communal (1).

Enfin, de l'intervention de l’État dans les communes résultera dans tout le pays qui lui est soumis une unité de vues, d'action, de tendances éminemment favorables à l’établissement d’une intime solidarité entre ses habitants et, par suite, à leur progrès.

Répondons à une dernière objection que l’on formule ainsi : Sur la surface du globe, les petits groupes humains se succèdent sans interruptions et chacun est fortement lié à tous ses voisins; pourtant il y aura des communes voisines qui seront séparées par cette ligne tout idéale et conventionnelle qui se nomme une frontière ; — et ce, malgré tous les liens de solidarité qui pourront exister entre elles. Si, entre une commune riveraine de la Loire et une gemeinde des bords de la Vistule, il y a une telle différence qu'elles ne peuvent véritablement — nous le verrons plus loin — faire partie d'un même groupe social, il en est tout autrement, par exemple, pour deux hameaux séparés par la Seille ; et

(4) Ceci est en désaccord avec des théories bien souvent émises ; mais c'est, croyons” nous, un fait d'expérience.

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cependant l’un appartient à la France, l’autre à l'Allemagne ; la nature les unissait, la division des nations les rend étrangers. |

Nous répondrons que cela est vrai, mais qu'il ne peut pas en être autrement. Les groupes nationaux, étant donnés (1), leurs limites doivent se trouver quelque part ; assurément, il résulte de là pour les habitants de la zone frontière une gêne considérable ; mais ils souffrent pour le bien de tous, la loi de solidarité implique de ces sacrifices.

Remarquons d’ailleurs que des avantages découlent souvent aussi de pareille situation : la richesse de ces régions peut s’accroître par le commerce ; leur force morale par ce contact journalier avec l'étranger; du reste ces communes orientent naturellement leur activité vers le cœur de la patrie qui est la leur ; des deux côtés de la frontière elles se tournent le dos, et celle-ci devient ainsi la limite de deux peuples réellement différents. Et s’il n’en est pas tout à fait ainsi, cela n’en vaut peut-être que mieux, parfois le mélange de sang et l'échange d'idées qui s’opérent par dessus la barrière fictive préparent la naissance des confédérations et des unions que nous appellerons plus loin de tous nos Yœux.

Ajoutons encore avant de quitter ce sujet que, fidèles aux principes de liberté que nous avons posés, nous considérons que ces empiétements sur l'autonomie communale doivent se réduire au strict nécessaire et que l’État doit toujours considérer comme but dernier de ses efforts de rendre son intervention inutile — comme celle de l'autorité communale devrait aussi arriver à n'être plus nécessaire.

(1) Et nous venons de voir qu’ils doivent exister.

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