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La Nation et l'Humanité

Après avoir justifié l'existence de l'Etat au-dessus des communes, il nous faut expliquer celle de la nation au sein de l'humanité.

À première vue, il semble qu'il n’y ait aucune raison valable pour établir ces groupements régionaux dont chacun est régi par des lois souvent très différentres. Au contraire, dit-on, cette division nuit à l'unité, à l’harmonie dans le progrès de l'humanité. Elle forme des groupes humains dont chacun façonne isolément son esprit, sa langue, ses mœurs et ses traditions ; son résultat le plus clair, c’est la rivalité entre les nations ; celles-ci, au lieu d'employer leurs forces à lutter contre la nature, contre la barbarie, la misère et le vice, dépensent le plus clair de leurs énergies dans une concurrence effrénée et dans des luttes économiques ou guerrières.

À cela, nous répondrons d’abord que l'humanité est bien loin d’être une. Nous nous garderons d'aborder ici le problème de l’unité ou de la pluralité originaire de l'espèce ; mais nous constatons qu'entre le Chinois par exemple et l'Européen, entre l’Indien d'Amérique et le Nègre, il y a des différences tranchées, profondes; on ne peut prétendre les unir en un seul groupement.

On nous répliquera peut-être que pourtant l’'Annamite et le Sénégalais, l’Algérien et l'Hindou, le Musulman et le Bouddhiste vivent sous la même autorité qui régit la France européenne; mais ce serait faire une confusion : ils y sont soumis à titre de sujets; ce ne sont pas, — sauf rares exceptions, — des membres actifs de l’association française,

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On objectera encore que dans certaines contrées les races différentes se trouvent en présence, jouissant des mêmes droits en théorie : au Mexique par exemple, et dans diverses autres contrées de l'Amérique espagnole et des Etats-Unis (1).

Mais encore une fois il ya làdes circonstances particulières: ou bien, comme au Mexique et au Chili, les races se sont à peu près mélangées; ou bien, comme au Pérou et aux Etats- Unis, l’une d'elles, — minorité ou majorité, — garde une prépondérance incontestable (2).

D'ailleurs, ces représentants de peuples divers vivent depuis de longues années sur le même sol; ils se sont peu À peu accoutumés à la vie en commun : ceux qui étaient arrivés en conquérants ont profondément transformé leurs anciens sujets; ceux qui étaient venus en esclaves ont essayé de s'élever au niveau de leurs anciens maîtres. Cette vie en commun na été possible qu'après des actions et réactions profondes des races les unes sur les autres et du sol sur les individus — et elle n’est pas encore, si nous en jugeons d’après les faits, exempte de difficultés nombreuses, résultant du peu d’homogénéité des populations (3).

(4) On sait que les Etats du Sud de l’Union américaine comprennent parmi leurs habitants plusieurs millions de nègres, descendants d'esclaves affranchis. On sait aussi: que dans la plupart des républiques-sud américaines les Indiens et les métis forment la grande majorité de la population, et que parmi les prétendus blancs qui par exemple au Chili forment la masse, la plupart ont dans les veines autant sinon plus de sang indien que de sang européen. Seuls les pays qui reçoivent un grand nombre d’émigrants comme l'Argentine et certaines provinces du Brésil voient les hommes de race blanche pure être les plus nombreux parmi leurs habitants.

(2) Nous ne rappelerons pas toutes les avanies que le Yankee fait subir aux nègres et la façon dont il les tient à l'écart.

ë See des nègres aux droits politiques a été pour les Etats-Unis une cause de rouble

Un grand nombre des révolutions des républiques hispano-américaines ont eu pour, causes les querelles de races ou du moins celles-ci les ont envenimées. Pour n’en citer qu’un exemple, rappelons que Juarez, chef principal du soulèvement national du Mexique contre Maximilien, était un Indien ou un métis. Si le Chili est bien plus paisible que ses voisins, c’est en partie parce que-les races y sont mieux fondues.

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Ce qu'il faudrait montrer, ce seraient des populations de races différentes vivant ensemble sur un pied d'égalité, sans qu'aucune d’elle abdiquât son caractère propre, son cachet, ses traditions, sa personnalité en un mot, et sans qu'aucune d'elles quittât le sol auquel elle est attachée et qu’elle a façonné à son image, en même temps que celui-ci lui a fait subir son empreinte.

Se représente-t-on notre Parlement comptant, outre les représentants de 38,000,000 de Français d'Europe, ceux de 6,000,000 d’Arabes et de Berbères d'Algérie, de Tunisie et du Soudan, ceux de 18,000,000 de nègres, de 500,000 Hovas, de 4,000,000 de Malgaches, de 18,000,000 de Tonkinois, d’Annamites et de Cambodgiens et de quelques milliers d'Hindous, de Canaques, de Papous et d’Indiens euyanais! Inutile d’insister. (1).

Laissons donc de côté les peuples de civilisations si différentes. Serait-il possible au moins de faire vivre ensemble les peuples européens au sein d’un état unique ?

Les faits répondent. Ils nous montrent au milieu de ces populations de civilisation relativement homogène, des groupements, des centres d'attraction qui se sont établis et qui subsistent par la force des choses. Quelles sont les bases de cette division, sur quels fondements repose la répartition des individus entre les nations ? Nous l’étudierons plus loin. Pour le moment, nous constatons qu’elle n’est pas factice et qu'il faut en tenir compte comme d’un fait. Elle existe, non pas seulement dans les instruments diplomatiques, mais

(1) On répondra : mais pourquoi faire cette àbsurde supposition d’un Parlement réunissant les hommes des antipodes? À quoi nous répliquerons : il y aurait forcément des questions d'administrations et des affaires communes à régler qui intéresseraient à Ja fois

tous les hommes que l’on voudrait faire tous membres d’une même société humaine. Ce Parlement serait donc nécessaire ,

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dans les esprits et dans les cœurs ; elle a ses racines dans l'instinct même des individus, qui, sans pouvoir dire souvent au juste pourquoi, sentent que dans telle compagnie, ils se trouvent dans leur milieu naturel, que dans telle autre ils sont dépaysés.

C'est pour n'avoir pas tenu compte de ce fait que tant de groupements composés arbitrairement par les diplomates et les conquérants ont subsisté si peu de temps. On a bien pu tenir par la force, des populations enchaînées à un groupe social auquel elles n’appartenaient pas naturellement, mais ces faisceaux mal assemblés se sont presque toujours dénoués.

Chaque natiori solidement unie et bien constituée possède, il est vrai, un pouvoir d’assimilation qui lui permet d’englober de petits groupes de populations hétérogènes qui, peu à peu, se fondent dans la masse ambiante ; mais, quand les éléments étrangers sont trop nombreux, quand ils appartiennent eux-mêmes à un groupe aux caractères très accusés et à la forte personnalité, l’union est extrêmement difficile ; sans compter les révoltes violentes, ils deviennent la source de troubles et de malaises qui se répercutent dans tout le corps social auquel on veut les rattacher, et, presque toujours, une sécession brute ou une lente désagrégation vient plus ou moins rapidement donner raison aux principes que nous venons d'énoncer.

Faut-il citer des exemples ? Nous en trouverons d’abord dans l'histoire de l'Espagne. Jamais elle n’a pu garder ses possessions européennes du Milanais, des Pays-Bas, des Deux- Siciles ; jamais elle n’a pu s’assimiler le Portugal, ce petit voisin qu'elle isole de tout autre pays. La Suède et la Norwège que tout semblerait rapprocher ont grand peine à rester unies. La France n’a pu conserver la rive gauche du

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Rhin ; à plus forte raison, Hambourg et les provinces illyriennes ne sont pas, en 1812, devenues pays français. L'Allemagne enfin, malgré son terrible appareil d’assimilation, n’a pu encore, depuis 24 ans, depuis 28 ans, depuis 100 ans, faire de vrais Allemands des Français d’Alsace-Lorraine, des Danois du Slesvig, des Polonais de Posen. Faut-il citer encore les Slaves et les Roumains de l’Autriche-Hongrie, les Finlandais, les Irlandais ?

La division des hommes en nations se base sur un fait qu’il est impossible d’éluder, sur des incompatibilités d’'humeurs, de mœurs, de tendances et d’aspirations, Il peut y avoir, par exemple, entre Français et Italiens des intérêts communs : il peut y avoir entente sur nombre de points, il pourrait y avoir alliance très intime, mais dans l’état actuel des choses il serait impossible de faire vivre les uns et les autres sous un même gouvernement, de les soumettre aux mêmes lois et à la même administration, de les appeler, surtout, à délibérer ensemble sur ces lois et ces mesures communes.

Nous irons plus loin ; non seulement cette divergence existe, mais elle est allée depuis quelques siècles en s’accusant de plus en plus. Ce n’est pas, croyons-nous, que les différences qui existent entre les peuples aient réellement augmenté, mais on en à pris une conscience plus claire.

Jadis, les esprits cultivés seuls, dans chaque contrée, se trouvaient en rapport avec les hommes d’autres pays. Les masses populaires inconscientes avaient, certes, d'un lieu à l'autre, des caractères extrêmement tranchés ; mais on n’y prenait pas garde, et, au-dessus d’elles, une société fort cosmopolite s’établissait entre les gens du monde et les savants de toute l'Europe. Mais, depuis un siècle surtout, la foule

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s'est élevée à la vie consciente ; le commerce, les guerres de la Révolution, puis les chemins de fer et les déplacements favorisés par la prospérité croissante ont mis les peuples en présence, non plus seulement dans leur aristocratie, mais du haut en bas de l'échelle sociale ; et chacun d’eux a eu de la sorte la perception — confuse assurément, mais très vive — de sa propre unité et de l'abîme qui le sépare des autres peuples. Les nations modernes se sont alors affirmées ; dans chaque pays, les masses se sont groupées autour du drapeau national et ont rappelé à sa défense les lettrés et les savants ; ceux-ci, rapprochés de leurs compatriotes par la diffusion de l'instruction, par les guerres et les épreuves traversées en commun et par ce que nous appellerions l’extension du droit de cité à ceux qui, auparavant, n'étaient rien dans l'État se mirent à détailler au sein de chaque groupe les traits du caractère national, à rappeler aux hommes de leur temps les gloires et les souffrances de leurs ancêtres et à chanter la patrie renaissante ; à leur tour, ils contribuèrent ainsi à assurer et à fortifier le sentiment national (1).

La Nation existe donc, et c'est un fait qu'il faut, croyonsnous, respecter pour le moment au moins, c’est-à-dire sans doute pour de longues années encore. L'homme, pour vivre, pour se développer, a besoin d’un milieu social favorable ; or, tous les hommes n'étant pas formés sur le même modèle, n'ayant pas mêmes goûts, mêmes mœurs, mêmes aspirations,

(1) Une preuve frappante de cette vérité que si la nation était supprimée par décret, la force même des choses la rétablirait a été donnée par ce qui s’est passé aux congrès internationaux du Parti ouvrier. Les chefs du parti se sont déclarés les adversaifes de la nation ; ils ont prétendu que ce groupement était tout artificiel, et au congrès de Zürich, par exemple, se sont révélées les divergences les plus accentuées entre Allemands, Anglais

et Français, et quand il s’est agi de déterminer le mode de votation des propositions, on s'est arrêté au vote... par nations,

il est bon, précisément pour que puissent régner entre eux, autant que possible, la paix et l'harmonie, que ceux-là se groupent entre qui il y a des analogies et, par suite, des sympathies. ‘

Est-ce à dire que cette division des hommes en nations . doive toujours subsister et que le progrès humain doive toujours la respecter avec les rivalités et les conséquences funestes qu'elle entraîne ? Nous ne le pensons pas. Au contraire, l'histoire du passé peut nous faire prévoir l'avenir. Nous avons vu les groupes ethniques les plus voisins s'unir en confédérations, les petites civifates s'agréger en provinces et les provinces former les nations ; nous avons vu aussi que les différences entre les individus des divers groupes vont toujours s’atténuant à mesure que la civilisation se répand et que les échanges et les communications se multiplient (1); nous avons vu les états recourir à l'arbitrage au lieu d’en appeler à la décision des armes; nous avons vu enfin se multiplier les congrès qui tranchent les grandes questions internationales et décident des grandes entreprises communes. Nous pouvons donc espérer de voir disparaître cette division qui, nous n’en disconvenons pas, présente quelque chose de factice.

Les arguments que nous avons employés pour démontrer la nécessité de l’association imposée qui groupe les communes sous une autorité plus haute militent aussi en faveur de l’association entre les états, et nous pouvons espérer qu’un jour viendra où les peuples comprendront qu'ils doivent, à leur tour, se confédérer, se soumettre à une autorité plus générale, à un pouvoir, non plus national, mais européen, puis humain.

(4) Ce que nous disons ici n’est point en contradiction avec ce que nous disions plus haut, car nous parlions de ce qui est et non point de ce qui pourra être.

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Mais nous vivons sous l'empire des faits. Cette extension des bornes de chacune des associations autonomes ne s'est jamais faite d’une façon durable par la force ou par une décision arbitraire ; elle a eu lieu au fur et à mesure que les habitants de territoires de plus en plus étendus sentaient réellement le lien de solidarité qui les unissaïit. Aujourd’hui la solidarité nettement sentie s'arrête aux frontières de la nation, et il ne semble pas que le sentiment public soit près de franchir cette borne; les idées internationalistes se heurtent à une hostilité générale et rencontrent dans leur expansion de puissants obstacles résultant de circonstances exceptionnellement défavorables; il y a entre les peuples et les races trop de différences encore pour qu’elles soient près de triompher.

Il y a lieu cependant d'espérer que ces obstacles ne séront pas éternels ; les races vont se fondant; la civilisation devient une; la solidarité internationale s'affirme; sous la pression des faits, les questions brûlantes se résoudront selon la justice, les haines nationales tomberont, les malentendus se dissiperont et l’on verra un jour se déployer sur la terre la grande fédération des peuples libres.

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SUR QUEL FONDEMENT SE SONT CONSTITUÉES LES NATIONS ? LES DIVERS SYSTÈMES PROPOSÉS

Nous admettons donc le fait de la pluralité des nations. Mais d’où provient le lien qui réunit les membres de l’association nationale? D'où viennent, avec ces affinités qui exis-

tent entre eux, les différences profondes qui les séparent du reste des hommes?

En un mot, qu'est-ce qui fait une nation?

Depuis longtemps cette question a été posée; plusieurs solutions ont été mises en avant et vigoureusement soutenues; il nous faut passer en revue les principales d’entre elles.

On a donné comme base à la nationalité : la communauté de race, de langue, d'intérêt ou de religion, le fait d’habiter en deçà de certaines frontières naturelles, ou enfin la possession d’une tradition nationale existante depuis longtemps ou forgée à un moment donné,

Nous ne suivrons jusqu'au bout aucun de ces systèmes; nous allons les exposer très brièvement afin de réfuter ce qu'ils prétendent avoir d’absolu et de prendre ce qu’il y a de vrai dans chacun d’eux pour édifier une théorie qui serre de plus près les faits.

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