L'ORGANISME SOCIAL ET LE CONTRAT SOCIAL
En résumé, la Nation ou l'Etat est une association; et un éminent sociologue (1) a pu employer cette formule qui, pour hardie qu'elle paraisse d’abord, n'en est pas moins profondé ment juste : C'est la plus grande des sociétés coopératives Cette société présente à la vérité deux caractères essen tiels qui la distinguent des associations ordinaires : en premier lieu, elle n’est pas formée par l'union volontaire des individus, mais elle s'établit entre les membres d’un groupe: social déjà constitué par la force des lois naturelles de l’ordre social; en second lieu, l'individu n’est pas libre d'y adhérer ou dese tenir à l'écart, mais il doit nécessairement apparte nir à l'une d’entre ces associations quise partagent la surface de notre globe. ( |
Il fut un temps — il n'est pas encore tout à fait passé — où les sociologues sc partageaient entre deux théories don l’une avait nom la théorie de l'organisme social et l’autre du
contrat social.
Pour les premiers les sociétés humaines, et par suite les Nations sont des espèces d'organismes dont l’évolution et le développement sont soumis au seul empire des lois naturelles, lesquelles les régissent souverainement sans que la volonté des hommes puisse intervenir en rien pour diriger leurs destinées; les lois, comme les coutumes et l’histoire des
(1) Charles Gide, passim.
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Etats n'étant que les conséquences fatales de l’enchaînement inéluctable des faits. |
Pour les seconds, c’est l'accord intervenu entre leshommes qui, un jour, a fondé les Etats; et depuis lors, ceux-ci dans leurs progrès et leur devenir ne sont régis que par des décrets arrêtés par les individus eux-mêmes, tout-puissants pour diriger à leur gré l’évolution des sociétés au milieu desquelles ils vivent,
Chacune de ces deux théories est aujourd’hui abandonnée en ce qu'elle a de trop absolu; et la vérité paraît être dans une sage combinaison des deux systèmes (1).
Il est vrai que les sociétés humaines se sont formées d’ellemêmes, par la seule force des lois sociologiques et sans que la pauvre humanité inconsciente de l’âge quaternaire ait été plus capable de s’y refuser que des molécules de cristal qui voudraient ne pas s’agréger autour du centre de cristallisation ?
Il est bien vrai aussi que, aujourd’hui encore, ces sociétés subsistent par la force inéluctable des choses, plus puissante que toutes les ordonnances et .que toutes les lois. Si l’anarchie arrivée à ses fins décrétait aujourd’hui la dissolution pure et simple des nations et des cités, demain celles-ci se trouveraient constituées de nouveau.
C'est cette force des choses, ce sont ces lois naturelles qui ont créé l'association imposée; nous avons essayé de justifier l'existence de celle-ci par des considérations philosophiques et expérimentales et de la faire reposer sur des bases rationnelles ; mais là est sa justification la plus sûre : l’association imposée existe, parcequ’elle ne peut pas ne pas exister. Ce
(1) Non pas entre les deux systèmes, remarquons-le bien, mais dans la combinaison des deux, ce qui n’est pas du tout la même chose,
sont les lois mêmes de l’être social qui ontétabli cette coopération forcée des hommes comme elles ont établi la coopération forcée des cellules du corps humain et c’est ainsi que le plus profond et le plus vrai des principes sociologiques a été formulée par Paul de Tarse quand il a dit à ses disciples : « Nous sommes tous membres les uns des autres ».
Mais si tout cela est vrai, il n'est pas moins vrai que l’organisme des premiers âges tend tous les jours plus à devenir une société régie par un contrat.
A mesure que l'humanité progresse, elle s’étudie ellemême; elle étudie les lois qui la régissent; elle reconnaît l'existence de ces associations imposées destinées à assurer la coopération des humains à l’œuvre de leur commun développement ; et non seulement elle prend conscience de ce fait, mais elle l’accepte; elle comprend que cela est bon, qu’il faut qu'il en soit ainsi; et cette loitoutenaturelleet fataled’abord, elle la fait sienne en l'inscrivant dans ses constitutions et dans ses codes.
Travail bien inutile diront quelques-uns, puisque qu’on le veuille ou non il en sera tout de même ainsi! Non pas, car de plus en plus nombreux sont les individus pour qui l’association devient volontaire et par qui la coopération est voulue. Au lieu d’obéir, en regimbant, à une pression extérieure, l'homme commence à accepter librement cette loi qui est celle du progrès; — et combien supérieure, combien moralement et effectivement meilleure est alors la part de travail qu'il apporte à l’œuvre commune. Agissant non par contrainte, mais par décision de sa libre volonté, conscient du rôle qu’il remplit dans la tâche universelle, en même temps qu'il devient plus modeste, il prend claire conscience de sa vraie digmté; lui-même marche plus rapidement dans la
voie du progrès et il répond par une activité plus grande aux appels de la loi de solidarité, créant ainsi un milieu social de plus en plus favorable au développement normal de chaque individu. k
Ainsi peu à peu, si l'humanité va conquérant avec une intelligence plus nette des choses plus de vigueur morale et plus d'énergie, à l'association imposée se substituera l’association libre, à la coopération forcée la coopération volontaire, au régime de l'organisme social celui du contrat so-
cial.