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LA FORMATION HISTORIQUE DES NATIONS

Sur un même territoire, les hasards des migrations ou des conquêtes ont amené un grand nombre d'individus ou de groupes sociaux venus de points bien divers. Etrangers d’abord les uns aux autres, ces hommes se mêlent peu à peu,

(1) Comprenant l’Angleterre, le Cap, l'Australie, les Indes, le Canada er Les Etats-Unis.

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surtout si l’afflux des nouveaux arrivants n’est pas trop considérable; il s'établit entre eux des relations d’affaires et de commerce, les nécessités de la vie pratique les forcent à s’as- Socier, à fonder des villes, à s'entendre pour effectuer de grands travaux, pour édicter des règlements et promulguer des lois. Ainsi apparaît l'association imposée telle que nous l'envisagions plus haut; c’est l'Etat; ce n’est pas encore la Nation.

Bientôt le mélange devient plus intime; des mariages mixtes se concluent, chacun des groupes ethniques est initié aux mœurs et à la langue des autres. Aussi la diversité première ne tarde pas à disparaître : si parmi les éléments primitifs, l'un est arrivé plus nombreux que les autres, en possession déjà d’une forte individualité, d’une langue et d’une civilisation supérieures (1), son sang dominera dans les mélanges, son type, ses mœurs et sa langue s’imposeront à tous par la force des choses, modifiés un peu peut-être par quelques traces des éléments étrangers. Si au contraire il n’en est pas ainsi, si deux ou plusieurs éléments ethniques différents entrent pour des parts à peu près égales dans la combinaison, un type nouveausurgira et un peuple nouveau sera créé avec ses mœurs propres, son caractère, son esprit et même peut-être sa langue. N'oublions pas aussi l’action puissante du sol, du milieu physique qui, dans le type nouveau, fera naître sans doute des traits dont aucune trace n’existait chez ceux dont il est sorti.

Pendant ce temps, peut-être les élémentsles plus différents des autres, ceux qui se seront trouvés tout à fait réfractaires à l'assimilation s’élimineront — et le peuple nouveau-né

4 En quoi nisters cette supériorité? Cela dépend; mais en général on peut dire

que la supériorité qui réussit le mieux à s’imposer est celle qui réside dans la vigueur morale.

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étendra l'empire de ses coutumes et de ses lois jusqu'aux points où il rencontrera d’autres groupes homogènes qu'il ne pourra pas s’assimiler malgré ses tentatives.

Voilà un peuple; ce n’est pas encore une Nation.

Allons donc plus loin. ‘Un moment viendra où les marchands de notre peuplerencontrerontdes concurrents appartenant à d’autres groupes; les produits étrangers viendront sur ses propres marchés faire concurrence aux fruits de son travail. Dans son expansion naturelle, il verra ses membres se heurter à d’autres hommes qu’ils sentiront différer grandement d’eux par les mœurs, les pensées, la langue, peut être même le type physique; cesétrangers viendronthabiter dans ses villes ou ses campagnes, et garderont longtemps leurs caractères propres, faisant sentir à chacun des indigènes ce qui les sépare d'eux, et par suite, ce qui les unit à ses coassociés. Puis des questions économiques ou autres ferontsurgir des querelles et des luttes pacifiques ou violentes; peut-être le peuple qui nous occupe se verra enlever une ou deux de ses provinces qui seront séparées malgré leur volonté du groupe social qu’il constitue, et il entendra les plaintes de ces associés d'hier qui, unis malgré eux à des hommes aux tendances différentes des leurs regrettent le milieu qu'ils avaient librement choisi.

Dans chacune de ces circonstances, des hommes se lèveront qui feront appel aux sentiments généreux de tous en S'appuyant surtout sur cet instinct de communauté profonde qui commence à se faire jour chez chacun; ils courront au secours de ceux que le malheur frappe et de ceux que l’ennemi menace; ils se dévoueront pour la défense commune, entraînant à leur suite des foules avides de gloire et d’idéal. Et la Nation naîtra. A mesure que ces grands souvenirs s’en-

fonceront dans le passé, que les souffrances et les gloires communes deviendront des faits historiques, une auréole brillante couronnera les fronts des héros, la légende s’emparera des grands faits du passé, et le patrimoine de la tradi-: tion nationale se constituera.

Et chaque siècle contribuera à enrichir ce trésor; tantôt ce seront des noms à jamais illustres de savants, de réformateurs, de poètes, d'artistes, de littérateurs qui viendront s'ajouter à la liste des grands citoyens; tantôt ce seront des cataclysmes, des misères dont l'écho retentira douloureusement par tout le peuple, provoquant des élans de pitié et de charité ; tantôt enfin, des souffrances communes qui serreront à la fois tous les cœurs ou de grands souffles d’espérance qui passeront sur tous les fronts (1).

La communauté de frontières d'intérêts, de race crée l'Etat; pour faire la Nation, il faut quelque chosede plus, quicomme l’'étincelle électrique vient combiner, galvaniser et animer d’une vie commune et intense toutes les individualités mises en présence.

Ce qui, de tant d'éléments divers, a fait la nation française, ce fut la longue histoire de nos rois, parmi lesquels il y eut des saint Louis, des Philippe Auguste, des Charlemagne; ce fut la légende qui du rude empereur austrasien fitun paladin français; ce fut la longue et pénible lutte contre l'Anglais; ce fut du Guesclin; ce fut Jeanne d’Arec, la vierge guerrière qui, en des jours de tristesse et de morne abandon, vint —

(4) Il faut aussi, ajoute Renan, qu'il y ait quelque chose ; un fait, une idée, un symbole qui soit comme le centre cristallisateur autour duquel vient se former la Nation. Ce centre cristallisateur fut, par exemple, pour Israël le culte de Jahvé, pour l’ancienne France la monarchie.

Lreoie.

apparition surnaturelle et fugitive — personnifier l'âme de la France, et qui sauva la patrie non pas tant par son bras débile, que grâce à ce parfum d'enthousiasme et d’espoir dont l'air de France resta tout embaumé aprèsqu’elle eût été ravie à la terre.

A la solidarité mécanique a donc succédé l'association consciente ; et celle-ci s'appelle non pas seulement la Nation mais la Patrie. :

Nous reviendrons plus loin sur ce sentiment dont nous prononçons le nom pour la première fois : le sentiment patriotique. À qui considère ces choses de sang-froid, il semble que c’est là broderie superflue et inopportune : la Patrie, c'est la rivalité des peuples, c’est la haïne de l'étranger, c’est la guerre; sans cette idée surajoutée, l'Etat existe, l’association imposée se forme, l’homme se développe librement et normalement au sein de son milieu naturel. Tout ceci peut paraître vrai et pourtant c’est l’idée nationale, c’est le sentiment patriotique qui a fait la grandeur des peuples. Il a ses aberrations et ses erreurs; comme l’exclusivisme religieux, l’exclusivisme national est odieux! Poussé jusqu’en ses conséquences dernières, il prêche le mépris et le dénigrement de tout ce qui n’est pas national et cela est absurde et dangereux, et la haine de tout ce qui est étranger et cela est impie; mais l’homme a besoin d’avoir au-dessus de lui quelque chose qui le domine, une idée (1) qu’il aime, pourlaquelle il sait oublier à l’occasion son intérêt et son plaisir et se sacrifier joyeusement. Sans cela il vit à la vérité, mais sa vie est terne, froide, prosaïque; il lui faut ce rayon d’idéal, cette

échappée vers l'infini, ce superflu apparent.

(4j Ce mot n’est point pris ici en mauvaise part, loin de là, car ce sont les idées qui mènent le monde et font progresser l'humanité,

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