‹ La Nation: Étude ThéoriqueChapitre 4 sur 70 · LES PRINCIPES SUR LESQUELS SE FONDE L'EXISTENCE DE LA NATION · texte numérisé non relu

LES PRINCIPES SUR LESQUELS SE FONDE L'EXISTENCE DE LA NATION

L'homme est un être qui vit en sociétés.

Nous croyons inutile de développer et d'expliquer cette première proposition ; nous nous bornons ici à constater un fait. Nous n’étudierons point quelles sont les influences, quelles sont les causes physiques ou psychologiques qui ont produit ce fait; nous nous contenterons de le regarder comme établi par l'expérience universelle.

Parmi les sociétés humaines, il en est que l’on nomme les - Nations ou les Etats (1). C’est de ces sociétés que nous voulons étudier la formation, les caractères spécifiques, la constitution, le rôle dans l’évolution de l’humanité.

(4) Nous verrons plus loin quelle est au juste la signification de chacun de ces deux termes et en quoi l'Etat se distingue de /a Nation. 7.

LE DROIT SOCIAL FONDAMENTAL DE L'INDIVIDU.. — DROIT AU MILIEU SOCIAL FAVORABLE À SON:DÉVELOPPEMENT NORMAL

Une question se pose immédiatement, dont la solution nous servira de point de départ dans nos développements ultérieurs :

Quel est le but, quelle est la fin, quelle est la loi de la vie humaine?

Nous ne voulons pas entrer ici dans des controverses métaphysiques mais il nous faut une réponse à la ques tion ainsi posée; il nous faut d’ailleurs une formule assez compréhensive pour qu'elle ne heurte aucun des systèmes philosophiques ou religieux mais que, exprimant une vérité commune à tous, elle rallie les partisans de chacun (1).

Pour les matérialistes de tous ordres, le but de la vie est d'atteindre le plus haut degré de bonheur compatible avec les conditions de l'existence terrestre. Pour la plupart des religions établies, notre seul souci doit être, dans notre passage ici bas, de nous préparer à la vie extra-terrestre qui nous est réservée après notre mort. :

Entre ces deux doctrines extrêmes prennent place une infinité de croyances (2) intermédiaires dont les adeptes feront à

{) Il peut sembler que pareilles questions ne sont point à leur place dans une étude de ce genre ; il nous parait, au contraire, que c’est en leur cherchant une solution et en s’appuyant ainsi sur les fondements philosophiques les plus profonds, que l’on arrivera seulement à éviter de baser les lois des Sociétés sur les données d’un grossier empirisme-

C’est en recherchant comme nous le faisons, pourquoi la société existe, que l’on parvient à déterminer d’une façon saine comment elle doit se comporter, être organisée et régie.

(2) Nous prenons ce mot en son sens le plus large ; les négations même de certains libres penseurs sont aussi des croyances.

notre question des réponses qui approcheront plus ou moins de celle-ci : Le but de la vie humaine, c’est le progrès individuel et collectif, c’est le développement matériel et moral conduisant l’homme, suivant les lois de sa nature, at degré de perfection dont il est susceptible.

Sur cette idée de progrès, de développement, les théories les plus opposées en apparence peuvent se rencontrer.

Les matérialistes les plus anti-religieux déclarent que, parmi les jouissances que l’homme doit rechercher, certaines sont d’un ordre plus élevé, plus délicat ; ils nous disent que, pour accroître sa faculté de jouir, l’homme doit cultiver son esprit et son cœur, qu'il doit se développer en un mot et pour augmenter son propre bien-être, et pour assurer à ceux qui le suivront un bonheur plus grand que celui qu'il a lui-même acquis.

Les idéalistes les plus mystiques cessent, de leur côté, de s'abîmer dans la contemplation du ciel et commencent à songer aux conditions de la vie terrestre. Un des représentants les plus autorisés du Christianisme social réclame pour

“tous les hommes /e droit au salut : « Dieu veut, dit-il, que tous les hommes soient sauvés ; il faut donc dès ici bas que chaque individu s'élève afin d’être à même de saisir le salut ; il faut que toute l'humanité aille toujours progressant matériellement et moralement, afin que les entraves tombent et que le salut soit mis à la portée de tous » (1).

Matérialistes et chrétiens reconnaissent d’ailleurs qu’il y a

en l’homme une tendance à se développer suivant certaines voies ; pour les premiers, c'est là une conséquence de la loi universelle de l’évolution ; pour les seconds, il reste en nous quelques traces de l’image divine obscurcie par le péché, et

(4) T, Fallot. « Simple explication »,

OR

Jésus est venu remettre devant nos yeux l'idéal de notre nature et nous enseigner à le réaliser.

Ceci constaté, nous croyons que, de part et d'autre, tous ceux qui pensent, qui observent et qui réfléchissent peuvent se mettre d'accord sur cette formule que nous empruntons à l’un des hommes qui nous semblent exprimer le mieux la pensée des meilleurs esprits : « Dans le germe des plantes et des êtres vivants, on peut reconnaître de délicats linéaments à peine indiqués, marquant le point de départ des organes futurs. — Ainsi se trouve indiqué, dans l’homme tel qu’il est, ce qu'il doit devenir s’il veut obéir à sa destinée et à la volonté qui est au fond de la vie. Vivre tout entier par toutes les parties de soi-même, réaliser les virtualités qui sont en nous, faire ce que nous pouvons faire, devenir ce que nous sommes capables de devenir, voilà le but de la vie ». (1)

Citant plus haut la parole d’un auteur chrétien nous disions : l’homme possède le droit au salut. Généralisant cette expression, nous aflirmons que, de ce que nous avons essayé d'établir dérive en effet, pour l’homme un droit :

Par cela seul qu’il vit, il a le droit de tendre vers le développement de tout ce qui, en lui, est susceptible de se perfectionner et comme, pour réaliser une fin, il faut être en possession des moyens, nous ajouterons : L’individu a, en principe, le droit d'exiger qu'on lui offre les conditions d'existence et de milieu qui sont nécessaires ou simplement favorables à la vie normale dont nous parlions plus haut.

Ceci ne veut point dire, qu’on le remarque bien, que l’individu doive être dispensé de tout effort; bien au contraire,

(4) C. Wagner. « Jeunesse ».

lle

nous ne nous lasserons pas de proclamer bien haut la nécessité de l'effort personnel, seul efficace pour le perfectionnement humain ; Seulement nous disons que les circonstances, le milieu doivent être tels que cet effort ne soit pas vain, mais que, par un travail sérieux et soutenu, l'individu puisse arriver aux résultats qu’il est en droit d'attendre deses peines.

Cependant si nous avons posé le principe dans toute sa rigueur théorique, il faut immédiatement reconnaître que, dans la réalité, il se trouve tempéré par la force même des choses ; la volonté humaine n’est point maîtresse absolue des évènements et de la matière ; aussi la formule suivante sera plus exacte :

L'individu a le droit de voir les conditions extérieures favorables à son développement normaïi se réaliser dans la mesure où la nature des choses le permet actuellement; et ajoutons : il a le droit de voir leur réalisation s’opérer d’une facon progressive, suivant qu'il progressera lui-même, en puissance physique et en force morale.

Quelles sont ces conditions favorables au développement

de l'individu ?

Les unes sont d'ordre moral et intime : nous ne nous y ‘arrêterons pas; leur réalisation regarde l'individu lui-même ; ici il a non point des droits, mais des devoirs.

D'autres Sont d'ordre matériel et physique; nous ne nous

y arrêterons pas non plus; c’est affaire aux sciences appliquées de les étudier.

D'autres enfin sont des conditions sociales. L'homme vit, avons-nous dit, en sociétés, or ces sociétés doivent de par la force des choses être organisées; on conçoit que leur

ES Te

organisation puisse, selon la façon dont elle est agencée, être favorable ou au contraire défavorable au développement des individus.

Eh bien, le principe fondamental posé plus haut se traduit ici par cette affirmation : chaque homme a le droit d'exiger que la société soit organisée de telle sorte que son développement normal soit favorisé autant qu'ilsera possible. L’individu possède, en résumé, le droit à la réalisation immédiate et progressive de ce qu’on nomme un #ilieu social favorable. (1)

Nous insistons sur cette formule, car c’est ici le principe directeur qui nous guidera dans toute cette étude; c’est ce droit de l'individu que nous considérons comme le fondement et la base de tous les droits; c’est sur lui que nous appuierons nos considérations et nos développements.

Nous allons maintenant rechercher quels sont les éléments divers qui constitueront ce milieu social désirable ; mais auparavant il est deux remarques qui trouveront leur place ici.

En premier lieu observons, comme nous l'avons fait plus haut d'une façon générale, que l’organisation sociale idéale fût-elle connue et existât-elle dans les conceptions humaines, il ne suffirait point pour en faire une réalité de décréter son existence; les lois ne peuvent point tout ici, il est des faits matériels, physiques, économiques dont les conséquences sociales sont immenses et ainsi que nous le verrons plus loin à propos de maintes questions de détail, ce problème se trouve par là extraordinairement compliqué. -

En second lieu, ce droit que nous avons reconnu à l’individu appartient, cela va de soi, à chaque individu ; mais ces

(4) Nous empruntons cette théorie du milieu social favorable, au cours de droit raturel de M. Gavet, professeur à la Faculté de droit de Nancy.

droits divers vont tout naturellement se heurter et se restreindre les uns les autres ; c’est ainsi que nous entendons notre formule; il s’agit de chercher à constituer un milieu social favorable au développement, à la fois, de tous les individus et de chacun d’entre eux.

Ajoutons que ceci peut se traduire encore de cette façon : au droit que possède l'individu vient s'ajouter un devoir qui s'impose à lui : le devoir de travailler à créer le milieu social dont ses semblables ont besoin comme lui et dont ils ont comme lui le droit de réclamer l'avènement.

en

Page 1