La supériorité prétendue des détenteurs du pouvoir
Le pouvoir absolu basé sur le droit divin, s’il eut de nombreux défenseurs et s’il rencontra souvent de la part de ceux qui y furent soumis la plus complète soumission, apparut bientôt comme fort discutable en son principe, et l’on vit ceux que les circonstances avaient mis en possession du pouvoir — sans renoncer d’abord à mettre dans cette théorie ie fondement suprême de leur autorité — chercher cependant à son existence d’autres justifications.
Ils les trouvèrent dans certaines supériorités qu'ils affirmaient posséder et qui, disaient-ils, leur assuraient le droit de parler et d'agir en maîtres.
Cette prétention peut difficilement être mise en avant par un monarque, car il lui serait malaisé de justifier d'une supériorité réelle qui le mît au-dessus de tous ses sujets, et plus difficile encore d’asseoir sur un tel fondement le droit héréditaire. Il n’en saurait. plus guère être ainsi de nos jours qu'au sein de tribus très primitives chez lesquelles un individu appartenant à un peuple civilisé peut avec quelque raison prétendre exercer le commandement quand les circonstances l'ont conduit à unir son sort à celui de telle ou telle de ces peuplades. |
Il y eut parmi les peuples civilisés des usurpateurs qui essayèrent de fonder leur domination sur l’ascendant qu'ils possédaient ; mais leur puissance lorsqu'elle ne s’écroula pas de ses premiers jours, ne futsolidement établie que lorsqu'elle eut pris pour bases le droit divin ou la volonté nationale. César, les Antonins, les Sevères, les Illyriens à Rome; Clovis, Charlemagne, Hugues Capet, Henri IV, Napoléon I* en France, s'élevèrent au premier rang par leur valeur personnelle; mais ils se gardèrent bien de prétendre trouver en elle la seule justification du pouvoir qu’ils exerçaient; ils se donnèrent comme les représentants de la divinité ou de la Nation.
Ce que les souverains n’osaient pas dire, les classes privilégiées le proclamèrent sans hésiter pour défendre les avantages dont elles jouissaient. En effet, un temps vint où, en ce qui les concernait, on n’admit plus l'autorité du droit divin: la volonté populaire leur devenant peu à peu hostile, elles invoquèrent des motifs divers pour conserver leur situation.
Tantôt, comme les nobles de l’ancienne France, les privilégiés descendaient, à les en croire, de conquérants issus d’une race supérieure qui, jadis, avait soumis le pays et à jamais assujetti les vaincus. Tantôt, comme telle caste égyptienne
ou comme la noblesse polonaise, c'étaient les guerriers qui, donnant leur sang pour la défense commune, acquéraient par là le droit de commander à tous. Tantôt, comme la plupart des aristocraties européennes, c'était une classe d'êtres que leur culture et leur éducation avait depuis de longs siècles mis à part et façonnés pour le pouvoir, alors que la masse des hommes n'étaient faits que pour obéir. Tantôt, comme les lettrés chinois ou une partie des électeurs privilégiés de certains pays, c'étaient les individus qui se distinguaient par une instruction supérieure à celle de la masse. Tantôt enfin, comme les citoyens actifs que connurent un grand nombre d’États, la France entre autres, c’étaient ceux qui, par leurs propriétés — mobilières ou immobilières, selon les législations — détenaient une certaine partie de la fortune nationale et, par suite, pouvaient prétendre à posséder l’influence prépondérante ou même unique dans l'Etat.
On pourrait trouver encore aux pouvoirs de certaines aristocraties bien d’autres fondements; mais telles sont les principales théories qui ont été mises en avant par ceux qui ont refusé de remettre le commandement entre les mains de la Nation entière pour le réserver à une catégorie seulement de nationaux, ou à un seul (1).
Remarquons en passant que, parmi ces aristocraties, les unes apparaissent comme essentiellement fermées, les autres comme ouvertes; les premières sont celles où la qualité qui ouvre l'exercice des droits y attachés se transmet par hérédité ; les secondes sont celles qui — admettant ou non l'hérédité — s'appuient sur un élément non héréditaire en prin-
cipe, tel que l'instruction ou la richesse.
(4) Notons en passant que l’on ne saisit pas très bien au premier abord quel est le genre de supériorité qui a pu conduire à attribuer à un Allemand le trône de Roumanie, à un Autrichien celui de Bulgarie, à un Danois celui de Grèce, à un Saxon celui de Belgique, etc. |