TIRE
rieusement le système du droit divin. Pour qu'on pût accepter ce choix des détenteurs du pouvoir par une puissance su périeure, il faudrait au moins que cette désignation fût claire et manifeste ; or tel n’a jamais été le cas.
Que si l’on veut juger l'arbre à ses fruits, on arrive au même résultat : les monarques et les aristocraties qui se réclamaient du drojt divin n'ont pas mieux conduit les nations que les princes ou les gouvernements qui trouvaient le fondement de leur puissance dans leur propre vigueur ou dans la volonté nationale. Bien au contraire, souvent à des hommes énergiques et bien trempés qui avaient fait consacrer par l’onction sainte le pouvoir que leur vaillance avait conquis, ont succédé, de par le droit héréditaire, des êtres sans valeur dont les règnes virent s’évanouir les résultats heureux du travail de leurs devanciers. Quant aux désignations faites d'autre facon, elles n’ont point en général été plus heureuses.
Faut-il, pour éviter de tels inconvénients, adopter le second des systèmes que nous avons mentionnés? Au premier abord ce principe de l’oligarchie des hommes supérieurs paraît séduisant; il a eu des partisans trèsnombreux etsouventtrès habiles.
En fait, on conçoit parfaitement qu’un tel système gouvernemental réussisse à s'établir. D'ailleurs, il faut bien reconnaître qu'ila, depuis la décadence du droit divin, été à la base de la plupart des gouvernements humains et que même il a bien souvent régné en véritables maître sous les apparences et sous le nom dela démocratie; et cela, non seulement à Sparte, à Athènes, à Rome par exemple, qui n’ont jamais été des républiques véritablement démocratiques (1),
(1) À Lacédémone le pouvoir étant aux mains des Ephores et du Sénat. A Rome, même aux plus beaux temps de la République, le Sénat, les pontifes et les magistrats condui-
saient les assemblées. Athènes enfin a passé par des séries de dictatures démagogiques ou aristocratiques, plus où moins dissimulées mais très réelles,
mais même dans nos États modernes où on a vu se former des castes et des coteries quidirigeaientlesaffaires à leur gré.
A de nombreuses reprises, dans tous les pays, soit à la faveur de bouleversementsnationauxou politiques, soitmême en temps de calme, il s’est formé une classe d'individus qui par leur ascendant personnel s’élevaient au dessus de la masse; grâce à sa cohésion, cette classe s'emparait du pouvoir, et, une fois arrivée là, elle s’y perpétuait, établissant elle-même les conditions à remplir pour avoir part aux privilèges qu'elle offrait à ses membres et pour participer à la puissance qu'elle détenait.
Il faut reconnaître d’ailleurs, que, en certaines périodes du développement de l'humanité, un tel système se présentait comme le meilleur qui pût être appliqué. Parmi les hommes, il s’est toujours trouvé des natures d'élite, des individus dont l'intelligence, la compréhension, la valeur morale dépassaient de beaucoup le niveau du vulgaire ; lorsque l'humanité s’avançait encore à tâtons, lorsqu'elle sortait à peine de la brutalité et de la sauvagerie, il était inadmissible que l'autorité résidât dans l'ensemble des individus; chacun était encore trop esclave de ses instincts, trop aveugle pour s'élever jusqu’à comprendre les questions générales ; il fallait que les êtres supérieurs en qui résidait la puissance progressive dela race prissent en main le commandement. Cela était inévitable d’ailleurs, et, du moment que leur supériorité s'était affirmée, personne ne songeait à leur contester l’hégémonie.
L'oligarchie alors était légitime, de même qu'aujourd'hui quand deux races se trouvent en présence, dont l’une est manifestement inférieure à l’autre, il estévident qu'il ne peut y avoir d'égalité, mais que la suprématie doit appartenir à celle qui possède une culture sensiblement plus avancée.
Mais un iel état de choses ne pouvait durer; le moment vint peu à peu où tous les individus s’élevèrent à la vie consciente; dès ce moment, le gouvernement oligarchique avait perdu sa légitimité. Dans nos nations modernes, il y a assurément entre les individus de grandes différences de valeur ; mais, si l’on met à part les êtres d'exception que nous avons écartés en traitant des incapables, tous les membres d'un même groupe national possèdent un certain développement moyen, tous sont, en un mot, des hommes qui ont des droits qu'il faut respecter.
Nous verrons plus loin s’il y a lieu de leur remettre à tous l'exercice matériel du pouvoir, mais quant à la jouissance de celui-ci, c'est-à-dire quant au droit de participer — directement ou indirectement, mais effectivement — au gouvernement du pays, quant à la souveraineté, nous estimons qu’elle doit appartenir à chacun pour sa part.
Que si, d’ailleurs, on voulait établir une distinction entre les nationaux, sur quoi la baserait-on?
Sur la fortune? Il est vrai que les riches ont dans l’État des intérêts matériels plus considérables, mais le plus pauvre ne peut-il pas aussi bien qu'eux aimer sa patrie et savoir ce qui est avantageux pour elle; et d’ailleurs, devant certains des sacrifices qu’elle réclame de ses enfants, ne sont-ils pas tous égaux? Enfin, comment, à quel chiffre de fortune fixerait-on la limite entre l'incapacité et la capacité ?
Sur l'instruction? Ceci est plus sérieux; mais les illettrés ne sont pas toujours les plus mauvais citoyens, et beaucoup d’entre eux peuvent mettre au service de leur pays des cœurs chauds et des bras vigoureux. Et puis, ici encore, où fixer la limite ?
Sur l’hérédité, sur le droit de conquête, sur l'éducation?
MO
Mais les aristocraties qui se réclament de tels avantages sont là pour montrer combien leurs prétentions manquent de fondement; dans nos sociétés modernes où tout change et se transforme si rapidement il peut encore à la vérité exister des classes qui conservent précieusement d’antiques manières, il peut se former des groupes nouveaux de parvenus; mais sur le terrain de la vie-politique et sociale, il ne saurait plus y avoir de castes privilégiées.
Faut-il enfin accepter la thèse soutenue d’une façon si séduisante par Renan et admettre avec lui que le pouvoir devrait appartenir à l'élite intellectuelle?
Les plus instruits, les plus savants, les meilleurs, les hommes de génie en un mot, unis dans leur commune supériorité sur la masse humaine, armés par la science de moyens de destruction qui assureraient leur hégémonie, tiendraient en main le sort de l'humanité. Grâce à leurs prévoyantes mesures, la foule jouirait d’une existence laborieuse mais paisible et joyeuse, tandis qu'eux n'auraient d'autre souci que de faire avancer la science et de poursuivre le progrès. Cette élite ne formerait d’ailleurs pas une aristocratie héréditaire et fermée, elle se recruterait uniquement en s’agrégeant les êtres supérieurs qui viendraient à se révéler parmi la foule (1).
Il semble que, par un tel système, le progrès de l'humanité se trouverait assuré mieux que par n'importe quel autre procédé; mais pour l’adopter il faut admettre avec Renan que la grande masse des humains n’est que le sol fécond, le vil fumier sur lequel s'élèvent ces fleurs délicates qu'il appelle les hommes de génie! La fin, laraison d’être de l’ordresocial, ce ne serait pas l'individu, ce ne serait pas même l'humanité, ce seraient ces quelques êtres d'exception ; et même eux
(1) Dialogues philosophiques.
encore ne sont plus que des moyens, le but poursuivi c’est l'accroissement indéfini de ce capital de connaissances qu'ils se transmettent de l’un à l’autre, comme ce flambeau que le coureur antique, lorsqu'il tombait épuisé, passait à un autre qui, à son tour, le portait jusqu'à ce qu'un troisième vint le reprendre de sa main défaillante, et ainsi de suite; c’est le Progrès en un mot, expression vague dont la compréhension est si bien volatilisée chez quelques auteurs qu’elle paraît ne plus rien signifier du tout et qu’elle n’éveille plus dans l’esprit que l’idée d’une course insensée vers un but qui toujours s'enfuit.
Pour notre part, il nous paraît que l'individu, soit qu’on le considère seul, soit qu’on l'envisage comme membre du grand tout qu’on appelle l’humanité, est en lui-même une fin. Le but à poursuivre, ce n’estpas ce Progrès indéterminé, c’est le développement intégral et harmonique — autant que cela est possible — de chaque individu; chacun a-le droit, et le droit absolu, de participer à ce développement; par cela seul qu'il existe, à cause des virtualités qui sont en lui, chacun a un droit égal à l'être.
La nature même est là pour nous appuyer. Il est bien vrai qu’on voit des êtres qui sont sacrifiés au profit de l’ensemble; bien plus, des individus, des espèces même succombent pour faire place À des formes nouvelles et plus perfectionnées; — et dans l'humanité les choses se passent comme dans la nature entière Mais lorsqu'on regarde plus profondément, on saisit l'infinie valeur de l'individu.
« Si le monde, dit l’un des personnages des Dialogues philosophiques, était une course aussi haletante que vous le supposez vers la Science, il n’y aurait pas de fleurs, pas d’oiseaux brillants, pas de joie, pas de printemps. » En chaque
être, il y a une si grande complexité, une si grande variété; en chaque âme, fût-elle celle du plus faible, du plus deshérité des mortels, il y a tant de choses, des profondeurs de sentiment, des trésors de volonté et d'amour, des aspirations vers l'éternel et l'infini, un besoin de s'appuyer, au milieu du tourbillon du relatif sur ce qui ne saurait passer! Vraiment, il faut n'avoir jamais essayé de pénétrer l’âme des simples et des méprisés d’ici-bas, il faut s'être isolé dansun monstrueux égoïsme ou dans un incommensurable orgueil pour voir dans une vie, si humble soit-elle, un moyen seulement. Assurément chaque être est un moyen, en tant qu'il fait partie d’un ensemble, mais il est en même temps une fin, comme partie intégrante de cet ensemble; et, comme et par celui-ci, une fin infiniment respectable.