LES POUVOIRS DE L'AUTORITÉ NATIONALE
Quels sont les pouvoirs de cette autorité dont nous venons de reconnaitre l'existence et de désigner les dépositaires ?
En principe le gouvernement peut tout, ou du moins ses droits ne rencontrent aucune limite humaine (1).
11 peut tout, à condition bien entendu qu’il représente réellement la majorité. Il n’en serait point de même si la prétendue majorité n’était en réalité qu'une minorité, ce qui peut se produire dans les États où le droit de vote est refusé à une grande partie des citoyens. Il n’en serait plus de même non plus si la majorité venait à changer sans que les idées ou le personnel du gouvernement se modifiassent avec elles : nous avons vu que, en pareil cas, le pouvoir étant en réalité détenu par une minorité, l'insurrection elle-même
est, en théorie, légitime.
Si le gouvernement peut tout faire, il n’est cependant pas
(4) Nous verrons plus loin que, toute intervention surnaturelle mise à part, ses prétentions peuvent trouver des bornes d’un autre ordre.
bon qu'il fasse tout; et c'est précisément le rôle du sociologue d'essayer de déterminer les règles qu'il est préférable qu'il observe dans ses agissements; il faut rechercher en quoi son action peut aider au progrès social et individuel, en quelles matières il vaut mieux qu'il s'abstienne, enfin jusquà quel point la liberté de l'individu doit être respectée par lui et dans quelle mesure il peut empiéter sur elle.
Ce sont ces questions et les mille problèmes qu'elles soulèvent qui font l’objet des études qui traitent de ce qu'onappelle « Le Rôle de l'État + ou de l'association imposée envisagée dans ses rapports avec les particuliers.
Nous n'aborderons pas ces questions; les bornes de notre essai ne nous le promettent pas. Il nous suftira de montrer qu'ici encore doivent s'appliquer les principes que nous avons posés au débui de ce travail.
C'est ici que se déploie dans toute son ampleur cette notion de l'Etat que nous avons prise comme point de départ de tous nos développements : l'État est une vaste association Co0pérative qui n'existe que pour accomplir dans l'intérêt commun les travaux de tous ordres qui doivent être menés à bonne fin et ne peuvent l'être sans cette universelle coopération.
Si simple qu'elle soit, cette notion qui peu à peu se fait jour parait ne pénétrer que bien difficilement dans les esprits. Pour la plupart des hommes, l'Etat semble une sorte d'être d'une nature toute spéciale, nousdirions volontiers une sorte d'entité métaphysique d’une essence particulière, distincte de l'ensemble des individus lesquels ne sont que des sujets.
Pour les uns c'est un épouvantail, un être envahissant et dangereux dont l'intrusion est toujours à craindre en toutes
choses et qu'il faut par tous les moyens renfermer dans
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les attributions qu'on veut bien lui laisser exercer. Pour les autres cest une Providence dont chaque citoyen doit pouvoir attendre la satisfaction de tous ses besoins et de tous ses désirs.
Bien autrement féconde est la façon d'envisager ces questions que nous avons suivie dans ces pages. Les conséquences rationnelles que l’on peut tirer de l’idée directrice et des principes que nous avons indiqués plus haut nous paraissent conduire aux solutions les plus équitables et les plus simples.
On distingue ordinairement dans la tâche qui, dévolue à l'État, justifie l'existence de cet organisme, deux ordres de fonctions bien différentes.
L'État a la charge, d'abord, de protéger la vie, la liberté, la personnalité (1) de chacun de ses membres contre toute attaque provenant d’un groupe d'hommes ou d’un individu — fût-ce un de ses propres nationaux.
En second lieu — et quelques-uns ontcontesté la légitimité de cette extension de sa tâche — il doit mettre à la disposition de ses membres les moyens de développement qui leur sont nécessaires et qu'ils ne pourraient se procurer par l'effort individuel ou par l'association libre.
Cette distinction nous paraît reposer sur un examen superficiel. Au fond, ces deux modes d'activité se ramènent à un seul : il ya dans les deux cas, qu'il s'agisse de défendre les individus ou de les mettre à même de progresser, un travail
(4) Par ce mot nous entendons tout ce qui fait l'homme ; c’est-à-dire non seulement sa personne physique, mais sa personnalité morale, ses sentiments, sa sensibilité, sa pudeur, ete., mais aussi les objets qui ne sont pour ainsi dire que le prolongement, que les
- accessoires de sa personne, ses biens propres par exemple, ou les choses dont il a
l'usage, etc. Cette proposition demanderait des développements qui seraient fort intéressants mais dans lesquels nous ne pouvons entrer ici. À
accompli en commun et indispensable pour assurer leur vie et leur développement au sein d'un milieu social favorable. Par quelles séries de mesures, de lois, par quels travaux se manifestera cette coopération de nationaux ?
Faisant ici une étude théorique et non un traité d’applica-
tion pratique, nous ne pouvons ni nous ne voulons rien pré-
ciser en cette matière. En quelques mots nous indiquerons seulement les fins principales que se proposera l’activité de l'Etat et nous examinerons par quelles voies on arrivera à la détermination des mesures à prendre.
Sesouvenant que la liberté de chacun est une condition nécessaire du progrès de tous, l'Etat devra respecter autant que possible cette liberté et n’y apporter des entraves que quand ce sera absolument nécessaire; non seulement il ne devra jamais attenter à la liberté de conscience, mais il lui faudra assurer de la façon la plus large la faculté pour chacun de se développer autant qu’il est en lui suivant ses aptitudes et ses tendances propres. L'Etat se gardera donc de réglementer l’activité de l'individu plus qu’il ne sera strictement nécessaire, mais ille protégera contre toute atteinte, de quelque part qu’elle vienne; il lui fournira les moyens de s'affranchir de toute oppression et le défendra, par la force s’il le faut, contre toute attaque.
Se souvenant aussi que tous sont solidaires et que le corps social est tout entier malade quand un seul de ses membres pâtit, la Société mettra à la portée de chacun les moyens d’atteindre par ses efforts le plus haut point de perfection dont il est susceptible (1). Non seulement elle se chargera des
() Nous insistons sur ces mots, par ses efforts. L’individu doit se développer par lui-
même, par Son {ravail, par son énergie propre; la Société doit mettre à sa disposition les Moyens d'y arriver, mais on ne saurait concevoir qu'il fût, par: elle, dispensé de faire
grands travaux qui sont utiles à tous ou elle surveillera leur exécution, mais elle ne permettra pas qu'aucune des forces intellectuelles ou morales qui auraient pu être utiles à la communauté soient étouffées par la violence et l'égoïsme ou restent stériles faute d’encouragements et d'appui; elle ne tolèrera pas que, parmi les membres de l'association, il y en ait qui édifient leur fortune ou leur bien-être sur les ruines de leurs semblables, qui spéculent sur leur naïveté, sur leur misère, sur leur honte, sur leur faiblesse pour s'enrichir, pour jouir à leur détriment, sans souci du sang et des larmes des malheureux. Elle sera la protectrice et le champion des faibles, des souffrants, des misérables, des meurtris, de l’enfant qu'on scandalise ou qu’on corrompt, de la fille qu'on abandonne après s'être joué d'elle, de la femme qu’on traite en esclave, du travailleur qu’on exploite, de l’ignorant dont on dédaigne le désir d'instruction, du pauvre qu'on méprise, du malade qu’on néglige, du vieillard qu’on oublie ; elle les prendra par la main et, faisant sienne la parole du Maître, « tout ce que vous avez fait à l’un de ces petits dira-t-elle, c’est à moi que vous l'avez fait!» Et grâce à la force dont elle sera armée, à ceux qu'on repoussait et qu'on piétinait elle fera leur place au soleil, elle leur rendra la part qui leur revient de toutes choses et assurera pour eux aussi l'exercice du droit imprescriptible de l'individu au libre et intégral développement.
Se souvenant enfin que la coopération volontaire est la loi de l'avenir, l'association imposée désirera toujours voir venir le moment où elle sera inutile; elle remettra les uns après les autres les services dont elle s'est chargée à lPasso-
effort pour progresser, pour subvenir à ses besoins, pour s'instruire, pour s'enrichir, etc. D'ailleurs les résultats obtenus de la sorte ne seraient jamais sérieux et le développement moral, le seul qui ait une véritable importance, ne peut être acquis que par ce travail de
l'individu lui-même.
ciation libre des hommes comprenant enfin leurs devoirs
sociaux (1).
Mais encore, comment déterminera-t-on les cas précis où l'Etat aura à intervenir, à substituer son action à l'initiative volontaire et à requérir la coopération obligatoire de tous ? Quels seront d'autre part ses moyens d'action, quelles mesures effectives prendra-t-il ?
On a cru pouvoir en ces matières poser des axiomes qu'on a voulu ériger en règles immuables de droit public. Il nous semble qu'une pareille tentative sera toujours vaine. Il n’y a place ici que pour des solutions d'espèces ; aucune règle générale ne saurait être bonne toujours et partout ; telle solution qui en un certain temps et dans un certain milieu peut être excellente apporterait au contraire dans une vie sociale différente le plus grand désarroi.
Dans chaque cas particulier l'autorité compétente devra statuer en s'inspirant des circonstances, en tenant compte des temps, des lieux, des antécédents, du caractère national, en calculant les conséquences possibles de cette dé- CISiOn.
(1) L'association libre est assurément bien supérieure moralement à l'association imposée; mais il faut reconnaitre que les expériences faites jusqu'ici ne permettent pas d'affirmer que la première remplacera bien vite la seconde. L'initiative privée a, dans certains pays au moins, une irrégularité d’allures qui déconcerte et qui empêche qu’on puisse compter sérieusement sur elle pour accomplir de grandes tâches ; à côté de splendides élans elle a des défaillances lamentables. Auprès d’elle l’action administrative parait lourde, lente, embarassée de minuties et de paperassss, enfin elle est froide ct bureaucratique et répugne aux tentatives généreuses et aventurées. C’est vrai, mais, sauf exceptions, les entreprises dont celle-ci s’est chargée fonctionnent à peu près régulièrement, et tant bien que mal elle réussit à atteindre une partie du but proposé ; on n’en saurait malheureusement pas dire autant de l'initiative privée dont les entreprises, après de beaux débuts voient souvent venir le temps de l'indifférence et de la ruine complète.
Il nous faut cependant ajouter qu'il y a des pays où l'initiative privée, plus régulière,
mieux disciplinée, mieux consciente de son rôle, plus énergique et plus résolue, arrive de très beaux résultats. C’est le cas en Angleterre.
Les deux grands principes posés plus haut: respect de la liberté individuelle, respect du fait de la solidarité universelle, devront toujours dominer ses délibérations ; mais euxmêmes ne sauraient dicter seuls une solution, ils constituent — qu'on nous permette cette comparaison, — comme une sorte de balancier double qui permet d'éviter à la fois les deux abîmes : individualisme excessif et communisme tyrannique, entre lesquels la société doit toujours cheminer sans se laisser entraîner sur leurs pentes glissantes.
Il faut donc franchement faire table rase de tous ces systèmes sociaux qu’on présente tous faits, véritables lits de Procuste dans lesquels on veut faire entrer toutes les sociétés, en les mutilant, en leur ôtant précisément ces caractères propres qui constituent leur personnalité, leur originalité et font leur force progressive.
De même qu'en morale il n'y a pas de code immuable (1), mais une tendance vers la perfection et vers l'idéal dont les manifestations varient avec les temps, les lieux et les hommes, en même temps que cet idéal lui-même se transforme en s'épurant, de même en sociologie il n’y a pas de formule toujours et partout applicable, il n’y a qu'une évolution des sociétés humaines qui tendent vers une vie sociale où la liberté serait toujours mieux assurée et la loi de solidarité toujours mieux respectée, évolution qui se poursuit sous des formes et par des moyens variés et appropriés aux peuples, aux races et aux conditions physiques, scientifiques et morales de Fexistence.
Il n’y a qu'une société absolue, c'est la société idéale ; en attendant qu’elle soit réalisée — et assurément elle ne le sera
(4) En dehors, bien entendu, de ces prescriplions universelles qui s'opposent au débordement des passions et des instincts de la brute que renferme tout homme.
jamais ici-bas — il faut se résigner à ne rien proclamer jamais que de transitoire et de relatif.
Le rôle du gouvernement, c’est-à-dire des représentants de la majorité guidée par l'élite morale de la Nation, est donc de rechercher ces formes, ces,moyens, ces mesures, qui, à chaque moment, seront les plus favorables à la marche normale de l'évolution, et les plus propres à acheminer la société vers son but.
C’est là une tâche difficile et qui exige de la part de ceux à qui elle est dévolue la plus grande attention, le plus grand sérieux et la plus grande loyauté. Il faut que le gouvernement possède au plus haut degré l'intelligence et le sens pratique qui permettent de saisir entre toutes les solutions possibles celle qui, dans le cas particulier, est véritablement la meilleure ; il faut qu’il possède la probité la plus scrupuleuse afin de ne jamais céder à des considérations d'intérêt per- - Sonnel qui souvent viennent se jeter en travers du devoir politique ; il faut enfin qu'il ait une énergie et une force morale suffisantes pour persévérer dans la voie reconnue bonne, malgré les attaques de ses adversaires et ses propres faiblesses.
Il suffit de formuler ces desiderata pour que l’on sente combien tout gouvernement est inférieur à ce qu'il devrait être. L'infinie complexité des affaires sociales rend extraordinairement difficiles l'étude et la solution de chaque problème; les eflluves malsaines qui vicient l'atmosphère politique rendent plus difficiles encore les déterminations conscientes et indépendantes ; enfin, au milieu des influencés contradictoires qui entrent en jeu, la stabilité et l'unité de vues des hommes au pouvoir sont bien compromises.
Et pourtant, les sociétés humaines vivent, Bien plus, mal-
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gré bien des heurts, à travers bien des dangers, côtoyant bien des abimes, elles vont vers le progrès. Leur marche est lente, coupée d’arrêts brusques ou de reculs qui effraient ; mais cependant elle est sensible si on considère de longues périodes successives.
C’est que, malgré ses erreurs et ses imperfections, l’homme se sent attiré vers le Mieux. Sous les décisions empiriques des gouvernements, sous les lois marquées au coin d’une époque et reflétant ses vices ou ses erreurs, on retrouve toujours cette tendance universelle qui préside aux destinées de l'espèce. La volonté humaine se fait consciente et libre et quand elle a saisi par l'imagination le but digne de son labeur, elle fait effort pour l’atteindre et résiste au tourbillon des forces inférieures, triomphant des lois naturelles ou les pliant à son service. |
Parfois aussi un homme apparaît qui semble concentrer en lui la vigueur de toute une génération; il montre à ses semblables oublieux la route qu'il faut suivre, il les rappelle à leur devoir; par sa parole, par son exemple, par ses actes, par sa direction, il ramène l'humanité dans sa véritable voie, et pendant quelque temps les hommes suivent sa trace et marchent d’un pas plus ferme vers le but.
D'ailleurs, ici encore nous retrouvons cette salutaire influence des lois naturelles que nous avons signalée déjà plus haut.
Tôt ou tard, chaque mesure sociale bonne où mauvaise porte ses fruits bienfaisants ou funestes. Les sanctions de la nature se font quelquefois longtemps attendre, mais leur jour vient; elles sont irrégulières et capricieuses, mais elles sont cruelles aussi parfois, et rien ne saurait les détourner. Une
société ne peut pas se jouer des lois sociologiques. Toutes celles qui n’en ont pas tenu compte, toutes celles qui ont méconnu et les vraies conditions de la vie sociale et leurs devoirs, ont vu tôt ou tard s’abattre sur elles l'inéluctable châtiment.
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L'Histoire est le livre d’or des progrès de l’humanité, mais elle est aussi le memento lamentable des cataclysmes au milieu desquels des peuples et des cités se sont écroulés et ont péri à cause de leurs fautes.
Chaque fois qu'une nation à fait trop bon marché de la liberté de l'individu, le despotisme et l’affaissement matériel et moral l'ont conduite à sa ruine. Chaque fois qu’une nation a vu l’égoïsme individuel se développer aux dépens de la solidarité sociale, elle s’est effondrée dans la boue et dans le sang. Chaque fois que, plus simplement, un peuple, une civilisation n’ont pas su s’accommoder aux nécessités des temps, que, pour une raison où pour une autre, traditions, respect de prétendus principes, insouciance, immoralité, manque de décision, luttes intestines, ils n’ont pas voulu prendre en temps opportun l'attitude commandée par les circonstances, des catastrophes et des deuils sont arrivés bientôt pour les rappeler à eux-mêmes, pour leur montrer les périls imminents (1).
Heureuses les nations à qui de tels avertissements ont suffi
(1) 1] serait facile, à l'appui de ces dires, de citer des exemples en grand nombre, mais nous ne voulons point porter ici des jugemements sommaires que nous n’aurions point le temps de justifier; chacun suppléera facilement, d’après ses souvenirs historiques, à cette lacune.
A propos de ces mesures qu'il faut savoir prendre quand il en est temps encore, rappelons seulement l'attitude énergique adoptée par certains Etats dans la lutte contre l'alcoolisme. Celui-ci menaçait de conduire les peuples à la ruine matérielle et morale, à la misère et à la mort; l'initiative privée et mieux qu'elle encore l'intervention adminis-trative (appelée et dirigée par l'opinion publique) ont réussi en Angleterre, cn Suisse, aux
Etats-Unis, en Scandinavie surlout, à enrayer et même à restreindre le fléau. Souhaitons que les autres nations comprennent aussi la gravité de la situation.
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pour les arracher à labîme où elles couraient! Combien d’autres ont persévéré dans leurs fatals errements jusqu’à la chute définitive!
Et cependant l'humanité marche en avant ; de nouveaux peuples, de nouvelles races, de nouvelles civilisations viennent prendre la place des disparus ; et instruits par leur exemple ils évitent quelques-uns des obstacles contre lesquels leurs devanciers se sont brisés, pour rencontrer d'ailleurs plus tard eux-mêmes de nouveaux périls (1). Parfois aussi ceux que le malheur a frappés acceptent les lecons de l'épreuve et écoutent la voix de la sagesse ; l'expérience des siècles accumulés s'ajoute à l'instinct primordial pour donner à l’humanité une vue de plus en plus nette du but à poursuivre.
Voilà cette force supérieure à laquelle nous faisions allusion, qui impose aux puissances humaines des bornes qu'elles ne sauraient franchir. Celles d’entre les lois sociales ou nationales qui sont en contradiction avec les nécessités des temps ne peuvent subsister ; le moment vient où, sous la pression plus forte des faits et des lois naturelles, elles disparaissent. Cela ne se passe pas sans troubles et sans convulsions; mais les malaises sociaux guérissent; des peuples, des races, des civilisations sont engloutis ; d’autres surgissent | — etqu'importe à l’éternelle nature !
Irons-nous plus loin encore? Dirons-nous : humanité pourrait s’abimer par sa faute ; d’autres races, d’autres êtres peuplent l’infinité des mondes et l’évolution se poursuivrait toujours à travers les espaces immenses ?... On le pourrait, mais nous nous arrêterons ici.
(1) Après que la question de l'esclavage eût élé résolue, les nations civilisées ont vu se dresser devant clles le problème plus redoutable encore que l’on appelle la question sociale,
Il est au fond des choses une Force, une Puissance, une Volonté toujours agissante qui préside à l’évolution des êtres et qui guide l'éternel Univers vers sa Fin mystérieuse (1).
(1) Nous ne faisons point ici de l'histoire pareille à celle que faisait Bossuet dans le Discours sur l'histoire universelle. Niolentant les évènements, il prétendait les orienter tous coûte que coûte vers un fait particulier dont il faisait le pivot de l’histoire entière des êtres et des mondes.
Pour nous, nous ne prétendons point fixer cette fin mystérieuse vers laquelle marche l'Univers. Nous observons scrupuleusement les faits et nous constatons seulement qu'au fond des choses il est des lois suprèmes dont il n’est point permis aux hommes et aux sociétés de s’écarter trop loin ou trop longtemps, sous peine des plus terribles catastrophes. Nous pouvons découvrir par une patiente observation quelques-unes de ces lois, mais nous ne croyons pas du tout les comprendre et les formuler dans leur ensemble d’une façon complète et définitive. C’est là une entreprise qui, semble-t-il, dépassera toujours la capacité de l'esprit humain.
GÉAPEÉTRE. VI