Sa légitimité
Nous pourrions nous arrêter ici si nous ne croyions utile de consacrer quelques pages spéciales à l’un des éléments de la question si complexe que nous traitons dans cette dernière partie.
Le grand obstacle qui, aux yeux du plus grand nombre, paraît s'opposer à la confédération des peuples n'est pas ‘d'ordre matériel mais d'ordre moral, c'est le sentiment patriotique. Le Patriotisme semble incompatible avec l'union des peuples; en le mettant en regard de l’internationalisme considéré comme sa négation on croit avoir tranché le problème.
Il y a là analyse incomplète; nous croyons que le patriotisme n’est en rien opposé àla fédération internationale, mais qu'au contraire, en s’épurant, en se fortifiant, il conduira vers elle.
Qu'est-ce que le Patriotisme ?
Comme au besoin de liberté est attaché le sentiment de l'indépendance et de la dignité personnelle, à la loi de solidarité correspond le sentiment altruiste; le patriotisme est un des nombreux aspects pratiques de celui-ci.
Tnt. (ses
L'homme, enchaîné en fait par la nature au groupe social dont il fait partie, s’est toujours senti attaché à celui-ci par une affection d’une nature toute particulière, en sorte que, le plus souvent, il fait volontiers les sacrifices que la nécessité exige de lui. Il a aimé la famille, la tribu, la cité, la province, la nation. À mesure que le groupe social se transformait, s'élargissait, le sentiment qui devait devenir le patriotisme s'est élargi avec lui.
Ce groupe social n’est d’ailleurs pas resté un et indivis; en dessous de la patrie existent encore la province, la commune, le hameau ; le sentiment a, ici encore, suivi les faits et, endessous du patriotisme national, il y a le patriotisme provincial, le patriotisme local, etc.
Ce sentiment patriotique est un des plus naturels au cœur de l’homme et l’un des plus saints parmi ceux qui animent l'humanité et la guident dans la voie du perfectionnement.
La Patrie, c’est le sol qu'ont foulé nos ancêtreset quigarde les cendres de nos pères, c’est le village natal, ce sont les champs, les forêts, les montagnes, les rivages où s’est écoulée notre enfance et auxquels se rattachent ces mille souvenirs touchants ou joyeux, pénibles où charmants qui font notre vie; la patrie, c’est la langue qui la première a résonné à nos oreilles, ce sont les mœurs et les coutumes auxquelles nous nous sommes lentement accoutumés ; la patrie c’est le milieu au sein duquel notre naissance nous à placés et qui a mis sur notre être toutentier sa puissante empreinte, en sorte que quand nous en sommes séparés, nous nous sentons mal à l'aise, dépaysés — c'est le mot juste — parce que nous ne voyons plus autour de nous ce que nous étions habitués à y
trouver.
Mais il y a quelque chose de plus encore; à cet amour du
pays natal il s’est ajouté un élément poétique, religieux, sSurnaturel presque. La Patrie n’est pas seulement l'association imposée qui groupe en vue de certaines fins un Certain nombre d'individus entre lesquelsexistent desaffinités profondes ; c'est une espèce d’entité métaphysique distincte des individus qui composent l'association nationale; c’est un être que les peintres et les sculpteurs revêtent de formes tangibles, que les poètes chantent et que les citoyens aiment d’un amour ardent ; à son appel, le laboureur laisse son sillon, l’ouvrier quitte son atelier, le penseur oublie ses livres et sa plume; pour la défendre chacun s'arme; pour porter auloin son prestige, pour accroître sa richesse ou sa gloire, les plus hardis de ses enfants abordent les régions les plus sauvages et les solitudes les plus inhospitalières ou livrent aux forces naturelles les plus terribles combats ; à son nom seul, le cœur bat plus vite, à la vue de son drapeau, il se sent pénétré d'un élan de joie; pour elle enfin, l’homme abandonne et sacrifie ce qu'il a de plus cher, ses biens, ses affections, sa vie même. ‘Un tel sentiment est bon, il est salutaire. C’est grâce à lui précisément que la Nation peut grouper fortement des millions d'hommes, les élever parfois au-dessus des intérêts immédiats, les faire participer en quelque mesure à une vie haute et noble, nourrir en eux le meilleur esprit de sacrifice, où du moins ce qu’il en faut pour éviter la dissolution rapide de toute société. Par opposition à une vague humanité qui ne fait rien pour nous d’une façon précise et continue, mais qui ne possède à notre encontre aucun moyen de contrainte, la Patrie peut sembler étroite, exclusive, tyrannique; mais cette vague humanité au profit de laquelle on veut détruire la Patrie ne saurait aujourd’hui encore êétrecompriseet aimée : la substituer à la patrie serait supprimer le patriotisme au
profit de l’égoïsme seul — en supposant toutefois que l’on pût supprimer la Patrie par un décret.
Le patriotisme rend à la fois plus vivante, plus instante et moins froide, moins pénible, la loi de solidarité à laquelle l'homme doit se soumettre; elle lui fait accepter sans peine quelques-uns au moins des sacrifices que cette loi lui impose.
Il ne conviendra pas de sitôt de renoncer au particularisme national et à ses exigences. Tout en comprenant à la rigueur, comme nous l’expliquerons plus loin, certains des griefs des internationalistes qui crient : « À bas la patrie +», nous croyons qu'ils font œuvre absolument funeste. Il n’y a pas, de par le monde, assez de dévouements, assez de sentiments désintéressés et altruistes-pour que l’on s'efforce d’en bannir un des mobiles qui leur donnent occasion de se développer.
2, Le Patriotisme et la Confédération internationale.
Mais si cet amour de la Patrie est l’oppsé de l'internationalisme pur, est-il incompatible avec la confédération des peuples?
Non pas! L'union des nations ne tuerait pas plus le patriotisme que la formation de la nation française n’a empêché chacun de nous d’aimer son pays natal et sa province; il y a dans le cœur humain place pour plus d’un amour ; on peut aimer sa famille et aimer sa ville natale; on peut aimer celle-ci et être en même temps normand, ou breton, ou picard ; enfin on peut être Français sans renier la petite patrie dont on conserve l'accent, les mœurs, le type et le caractère.
D'ailleurs, l'exemple de nos voisins, chez qui le patriotisme
provincial est beaucoup plus vivace, plus profond et plus éner-
gique que chez nous, montre combien cette idée est juste. L'Ecossais, le Gallois, le Jersiais, pour être particulariste, n’en est pas moins attaché à la grande patrie britannique; le citoyen de l'Union américaine n'oublie jamais qu'il est Géorgien, Californien ou Pensylvanien, etc.; le Bavarois, le Saxon, comme le Mecklembourgeois ou le Prussien sont fidèles sujets de l’Empire allemand ; la vigoureuse autonomie des cantons suisses ne rompt pas l’unité helvétique. Enfin si les Etats-Unis, l'Angleterre, l'Australie, le Canada, la Nouvelle-Zélande, l'Afrique du Sud et les colonies asiatiques ont chacun souci de l'indépendance qu'ils ont conquise ou vers laquelle ils s’'acheminent, on voit cependant arriver le temps où entre eux tous s'établira la grande confédération anglosaxonne (1).
De même, au sein de l’union européenne ou humaine, le Français, l’Anglais, l'Italien ne garderaient pas moins l’amour de leur patrie; le patriotisme n'est en rien opposé aux souhaits que nous formions plus haut,