L'Association imposée entre les nations civilisées
Nous venons de voir l'association imposée groupant les communes et les provinces pour former les États, et unissant les peuples arriérés aux États civilisés. |
Irons-nous plus loin ?
Il nous semble qu’il n’y a aucune raison théorique qui s’y oppose.
Comme entre les communes qui composent un État, il devrait y avoir association forcée entre les nations qui composent l'humanité, et cela pour les mêmes raisons. Ces raisons nous les résumerons en une seule phrase: cette mesure serait nécessaire pour assurer d’une façon effective la coopération la plus entière de tous au bien commun et cette coopération est indispensable pour que l'humanité fasse des pro-
grès sérieux,
(4) Cette proposition n’a point besoin d'être expliquée. Plus les populations des colonies seront bien traitées et plus la métropole travaillera à les faire progresser, plus à leur tour elles rendront de précieux servicès à la métropole.
(2) Il est une question que nous n’avons point abordée, c'est celle de la concurrence que pourront faire ensuite ces races inférieures aux nations européennes. Nous ne pouvons la traiter iei mais nous signalons en passant sa gravité.
Elle se pose en ce qui concerne surtout l’Afrique et l’Asie.
Ce qui est à craindre, c’est que noirs et jaunes rejettent à la mer les colons européens établis sur leur sol, c'est ensuite non point leur invasion en Europe, mais l'invasion de leurs produits — et cela serait pire, car l'invasion des noirs ou des jaunes sfimulerait nos énergies pour la résistance, au lieu que l'invasion de leurs produits à des prix défiant toute concurrence, ce serait la misère, l’oisiveté, ce serait le malaise économique porté à son paroxysme, ce serait la dislocation et la ruine de nos sociétés, ce serait l'avènement d'un nouveau moyen âge que certains philosophes voient déjà s’appesantir sur la terre.
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Grâce à cette union stable et permanente la division du travail s’opérerait plus régulièrement entre les lieux et les races : les aptitudes particulières de chacune de celles-ci se développeraient ; l'échange le plus actif de services, de denrées, d'idées, etc., s’établirait par tout le monde sans rencontrer d'obstacles ; la paix, l’ordre, la marche régulière de l'humanité résulteraient de l'accord effectif de toutes les autorités sociales ; enfin les luttes économiques violentes et les guerres cesseraient pour faire place à une émulation pacifique, telle que celle qui existe aujourd’hui entre les cités
ou les provinces d’un même pays.
Le principe une fois posé, nous n’entrerons pas dans son
développement, nous bornant à quelques considérations pratiques.
Remarquons d’abord que la force des choses tend à amener ce résultat que nous souhaitons ; elle a constitué déjà les nations et entre elles elle a créé tous ces liens dont nous énumérions plus haut quelques-uns. Quand le temps sera venu, grâce au développement toujours plus grand des communications et à toutes les autres forces qui travaillent à abaisser les barrières factices qui séparent les peuples, elle fera franchir à l'humanité le dernier pas et elle nouera le faisceau de la confédération humaine.
D'ailleurs cette union ne se fera que peu à peu et progressivement; ceux qui ont voulu trop vite la constituer, même partiellement, ont échoué. Les nations autonomes sont nées d'hier à peine ; on ne peut encore raisonnablement espérer de les voir renoncer à l'indépendance absolue ; cette trans-
formation ne se fera que sous la pression des circonstances et grâce aux progrès de la raison.
Il faut attendre que, comme toutes les grandes évolutions sociales qui se sont accomplies, cette réforme soit mûre; rêver de la mettre à exécution dès aujourd’hui par la force seule serait une chimère et un crime; le moyen de travailler utilement à la réaliser, c’est de préparer l'opinion publique à l'accepter, bien mieux, à la désirer; du jour où l’opinion sera suffisamment éclairée sur les vrais intérêts de l'humanité, la confédération des peuples se fera d'elle-même, l'emploi de la force ne sera nécessaire peut-être que pour contraindre quelques gouvernements récalcitrants.
Ajoutons que si bien des esprits sont opposés à cette union universelle, c’est qu'on semble croï'e qu’au sein de celle-ci les nations devraient perdre, avec leur individualité, toute liberté, ne conservant ni leurs caractères propres, ni leurs tendances spéciales, ni leurs aspirations personnelles, régies qu'elles seraient toutes par un gouvernement commun. Rien n’est plus loin de notre pensée; nous allons développer notre idée en parlant du sentiment patriotique ; remarquons seulement que cette fusion qu'on redoute de tous les peuples dans le même moule serait un pur non-sens historique et ethnographique ; nous avons montré plus haut que l'existence de la Nation est un fait qui résulte de la nature même des choses et contre lequel il serait insensé de s'élever. Aussi nous ne parlons point de fusion, mais de confédération.
Ce qui trouble les idées, c'est peut-être cette unité, cette centralisation que l’on rencontre dans certains pays, dans le nôtre spécialement. On se représente le gouvernement de la confédération humaine avec les mêmes tendances centrali-
satrices qui sont celles de quelques États modernes.
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Mais précisément nous sommes loin de croire que cette centralisation nationale soit bonne; il faut évidemment qu'il y ait un pouvoir central au-dessus des communes, mais nous croyons qu'il serait bon de laisser à celles-ci plus d'indépendanceet d'initiative qu’elles n’en possèdent. Nous croyons aussi qu'entre elles et les États devraient exister de grandes confédérations de communes, des provinces, jouissant à leur tour d’une certaine autonomie; chacune ayant son caractère propre, ses tendances, ses besoins et son activité particufière, restant d’ailleurs soumise en ce qui touche les intérêts généraux de la Nation au pouvoir central, acquerrait une prospérité et une vigueur nouvelles dont le corps social entier bénéficierait.
Sans méconnaitre les nécessités historiques qui ont amené l’état de choses existant, nous applaudissons donc aux tentatives actuelles de décentralisation; elles ne pourront du reste que conduire à la confédération internationale, au sein de laquelle, de même chaque peuple, conserverait son autonomie, son caractere spécial, ses tendances particulières et ne serait soumis au pouvoir central qu’en ce qui toucherait aux intérêts généraux. +
Si l’on nous objecte que les rivalités économiques subsisteront toujours entre les peuples, nous répondrons que ces mêmes rivalités existaient entre les régions naturelles d'une même contrée et que celles-ci n’en ont pas moins été unies sous une même autorité malgré les désastres qui pouvaient en résulter, et qui en sont résultés pour certaines; celles-là ont été sacrifiées à un intérêt général supérieur. D'ailleurs, ces ruines ont été la plupart du temps évitées, grâce précisément à l'anion qui met une partie de la force des uns au service de la faiblesse des autres, grâce aussi aux facilités
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toujours plus grandes de communication qui, mettant les matières premières à la portée de tous, permettent à chaque canton de trouver un travail qui répond à ses aptitudes et de se spécialiser suivant que son intérêt le lui conseille.
Il en sera de même entre les nations qui, bientôt, ne seront pas en réalité plus éloignées les unes des autres que les provinces d’un État ne le sont aujourd’hui. C’est d’ailleurs ce rapprochement incessant des États, qu'opèrent de nos jours la vapeur et l'électricité, qui contribuera peut-être le plus à amener cette union que nous espérons.
Enfin, avons-nous dit, la guerre disparaîtra.
Mais il y a des gens qui prétendent que cette suppression de la guerre serait pour l'humanité le plus grand des malheurs. « La guerre fait les nations, a dit un de ceux-là (1), la guerre les relève lorsqu'elles s’affaissent sous l'influence des intérêts matériels et des querelles de parti. La guerre c’est la lutte, et la lutte est partout dans la nature; elle assure la grandeur et la durée au plus instruit, au plus capable, au plus noble, au plus digne dela perpétuité. Le jour où ce qu'on appelle la fraternité entre les peuples deviendrait une réalité, le règne de la barbarie sénile et les hontes de la décadence ne seraient pas éloignés. »
Il est vrai que parfois la guerre a été pour certains peuples le coup de fouet qui rappelle au sentiment de la réalité et du devoir; elle a pu aussi par momentsstimuler toutes les éneroies et tendre tous les ressorts d’un peuple, mieux que les travaux pacifiques et les luttes contre les puissances naturelles; mais on nous permettra de croireque ce ne sont que les races inférieures ou les peuples déjà gagnés par cette décadence
{) Viollet-le-Due, Histoire d'une forteresse, in-fine.
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dont on parle qui ont besoin, pour être rappelés à euxmêmes, que l’on réveille en eux les instincts les plus bas etles plus sauvages de la brute. Les nations saines, vigoureuses et fortes n’ont pas besoin de telles excitations (1), elles trouvent dans la conscience du devoir individuel et social ce qu'on cherche ailleurs dans la crainte d’un péril imminent ou dans le déchaînement des haines et des jalousies.
Nous espérons qu'avec la multiplication des liens internationaux et les progrès de la raison, le temps viendra où on ne comprendra plus que des millions d'hommes aient pu, au mépris à la fois des intérêts sociaux les plus évidents et de tous les sentiments les plus tendres etles plus élevés, se ruer les uns sur les autres pour se massacrer méthodiquement (2). Nous ne comptons pas voir ce progrès se réaliser bientôt ; mais, si l’on examine froidement les choses, tout annonce qu'il se produira (3).
Nous conclurons donc en disant que nous espérons voir
l'humanité, un jour, ne former plus qu'une grande famille; au
(1) De toutes les nations la plus riche, la plus sûre d'elle-même, la plus féconde en hommes vigoureux el énergiques prêts aux grandes iniliatives et aux entreprises difficiles est précisément la seule des nations européennes qui, ne craignant point de guerre continentale, ne se prépare point pour celle-ci et n’a point adopté le service miiilaire obligatoire, c’est ceile aussi au sein de laquelle les idées d'arbitrage international font le plus de progrès eflectifs, c’est la reine du monde commercial : l'Angleterre.
On objectera que, sur le terrain de la lutte commerciale et industrielle, l'Angleterre ne le cède à personne en fait d’àpreté au combat. Mais nous ne prétendons point du tout supprimer l'émulation économique et morale des peuples et des hommes qui est le stimulant du. progrès; ce que nous espérons voir disparaitre, c’est la guerre à main armée.
(2) Alors que l’on voit aussitôt après le combat, pendant le combat même, d’autres hommes, portant de part et d'autre l'uniforme des belligérants, parcourir le champ de
bataille pour recueillir les blessés et essayer de guérir les plaies que la main de leurs camarades vient de faire.
(3) Souvenons-nous toute’ois qu’il est certaines questions internationales à la base desquelles il a des actes d’injustice qui doivent être réparés ayant qu’il soit permis de parler d’oubli et de paix. On sait quelle est la plus grande, la plus sérieuse, la plus brûlante
de ces questions qui doivent être résolues conformément à la justice avant que notre rêve puisse se réalisir', l
sein de celle-ci chacun, gardant sa personnalité et son caractère, aura son devoir à remplir et fera sa part de la tâche commune sous la surveillance d’une autorité sociale supérieure qui, émanée de tous, laissera à chacun, à chaque groupe social, à chaque nation, la plus grande liberté et la plus grande initiative compatibles avec le bien général.
Sans doute ce jour n’est pas proche encore; bien des guerres, bien des conflits sanglants auront lieu avant qu'il luise. Mais il semble pourtant que déjà son aurore éclaire nos sociétés de ses premières lueurs (1). Peu à peu, les questions brûlantes seront résolues, les peuples s’uniront et se grouperont en confédérations de plus en plus étendues, et enfin on verra peut-être se réaliser le rêve de ceux qui, dès aujourd'hui, dès les temps antiques même, depuis les prophètes hébreux (2) jusqu'aux philosophes contemporains, se sont dévoués à cette œuvre de solidarité, de bon sens et de justice.
(4) Tous les jours on voit les idées d'arbitrage et de paix gagner du terrain grâce à la pression irrésistible des faits, grâce aussi à la propagande incessante des individus ct des sociétés qui avec un zèle et un dévouement dignes d'éloges, se sont fait les apôtres de celte grande cause et veulent arriver à faire régner Ja paix et à l’assurer par le respect du droit, selon ia formule qui sert de titre à l’une des plus vaillantes revues pacifiques : « La Paix par le Droit ».
(2) Il arrivera dans la suite des temps
Que la montagne de la maison de l'Eternel
Dépassera le sommet des montagnes
Et que toutes les nations y afflueront,
L’Eternel sera le juge des nalions, L’arbitre des peuples.
De leurs glaives ils forgeront des hoyaux Et de leurs lances des serpes.
Une nation netirera plus l’épée contre une autre, Et l’on n’apprendra plus la guerre.
(Esaie, U, 2-4. Michée, IV, 1-3).