‹ La Nation tchèque (volume 2)Chapitre 12 sur 47 · LLOYD GEORGE · texte numérisé non relu

LLOYD GEORGE

Traduction:

Londres, 11 septembre 1918.

Au Président du Conseil National- Tchécoslovaque, PARIS.

Au nom du cabinet de guerre britannique, je vous envoie nos plus cordiales félicitations pour les remarquables succès remportés par les forces tchécoslovaques sur les armées allemandes et autrichiennes en Sibérie. L'histoire des aventures et des triomphes de cette petite armée est vraiment un des plus grands événements de V histoire. Il nous a tous remplis d'admiration pour le courage, la persévérance et V esprit de discipline de vos compatriotes, et montre ce qui peut être fait pour triompher du temps, de la distance et du manque de ressources matérielles par le maintien de l'esprit de liberté dans les cœurs des soldats. Votre nation a rendu un service inestimable à la Russie et aux Alliés dans leur lutte pour la libération du monde du despotisme. Nous ne l'oublierons jamais.

Lloyd George.

Le Conseil National des Pays tchécoslovaques au Président du Conseil italien. — M. Orlando au général Stetânik.

Après la victoire italienne sur la*Piave, le général M. R. Stefânik, représentant du Conseil National des Pays tchécoslovaques, a adressé au Président du Conseil des ministres du Royaume d'Italie, la lettre suivante:

« Le Conseil National des Pays Tchécoslovaques s'adresse à V. E. pour exprimer à la nation italienne amie et alliée ses sentiments de profonde joie au moment où l'armée italienne, après avoir vaillamment ré-

sisté au choc des hordes germano-magyares, leur a infligé un coup formidable.

Le cœur des patriotes tchécoslovaques de Bohême, de Moravie, de Silésie, de Slovaquie, exulter.a de joie en apprenant qu'une partie de l'armée nationale tchécoslovaque a déjà eu l'honneur de combattre aux côtés des troupes italiennes.

Le communiqué du Commandement Suprême, les discours de V. E. comme ceux de S. E. l'honorable Bissolati, ont fait ressortir notre collaboration, encore qu'elle eût été modeste par rapport à nos désirs.

La solidarité d'intérêts et de sentiments des deux peuples italien et tchécoslovaque a donc aujourd'hui été scellée par le sang versé en commun.

Cette alliance due à l'âme généreuse et idéaliste de l'Italie est en même temps la manifestation de la sympathie sincère et réfléchie, de la confiance profonde des Tchécoslovaques à l'égard d'une grande nation. Cette alliance sera un jour un élément essentiel de la paix universelle.

Les peuples martyrs attendent le développement de la présente bataille avec la certitude d'une issue heureuse, d'autant plus qu'un ennemi que ne soutient pas la force morale, ne pourra résister à l'élan et à la bravoure des troupes italiennes inspirées par un idéal commun aujourd'hui à tous les honnêtes gens.

Le peuple tchécoslovaque, conscient de son droit et de sa force, se range sans réserve avec l'Italie et les Alliés dans cette lutte suprême.

Aucun sacrifice ne le fera reculer, ne l'empêchera de contribuer à serrer la gorge d'un ennemi infâme. »

M. Orlando, président du Conseil italien, a répondu en ces termes:

« L'entrée en ligne aux côtés de nos soldats des vaillants légionnaires tchécoslovaques a été saluée avec joie dans toute l'Italie, par le fait même que c'est là, par soi-même, la plus solennelle condamnation de tout un système de gouvernement universellement condamné et plus encore une nouvelle preuve de la justice de notre cause, pour laquelle combattent les peuples libres et ceux qui dignement aspirent à la liberté.

L'Italie est heureuse que sa cause soit commune avec celle du peuple tchécoslovaque qui, avec une ardeur magnanime et avec sa traditionnelle vaillance, s'insurge contre son tyran séculaire, ardemment confiant dans la victoire de l'Entente qui sera aussi la victoire de tant de nationalités qui, dans cette lutte cruelle, veulent être avec nous de toute leur âme et de toutes leurs forces pour secouer enfin un joug dur et indigne.

La communauté d'idéal et de foi qui unit l'Italie et la Bohême s'est glorieusement renforcée sur le champ de bataille, où la chance a souri à notre valeur et à notre droit; du sang versé en commun sort encore plus solide et plus fraternelle l'amitié de nos deux peuples.

Les sentiments dont vous vous êtes fait l'interprète au nom du peuple tchécoslovaque ont trouvé un plein écho dans l'âme des Italiens. Avec une égale confiance, nous attendons le jour de la victoire commune et avec une égale ferveur nous souhaitons à la Bohême le plein accomplissement de ses aspirations dont la rendent dignes ses traditions glorieuses, son martyre séculaire et sa conscience héroïque.

Cependant, aux Tchécoslovaques tombés sur le sol de l'Italie va le plus pur sentiment de notre émotion et de notre gratitude; aux combattants nos sincères applaudissements d'admiration; à tous notre augurai et fraternel salut. »

Jusqu'à la victoire complète !

Le Conseil national des pays tchécoslovaques a reçu de l'armée tchécoslovaque de Russie une dépêche dont nous citons le passage suivant :

Au nom de l'armée tchécoslovaque qui, aujourd'hui, par ses efforts sur l'immense front de la Volga jusqu'au Pacifique contribue largement à la victoire commune dans la lutte contre la coalition austro-germanique, nous vous prions de vouloir bien témoigner au gouvernement de la Grande-Bretagne nos sincères remerciements pour sa déclaration. En même temps, chers frères, nous vous exprimons les plus cordiaux remerciements de l'armée tchécoslovaque pour votre grand travail, couronné de succès, pour votre noble effort en faveur de notre indépendance. Nous n'avons pas besoin de vous assurer que l'armée tchécoslovaque de Russie combattra sous votre direction jusqu'au bout, jusqu'à la victoire complète. Na Zdar !

Pavlû, Richter, Zmrhal, Hrbek.

Un meeting tchécoslovaque à Londres.

Un meeting tchécoslovaque a eu lieu le 7 septembre à Londres. La résolution suivante y fut votée:

a Les Tchécoslovaques résidant en Grande-Bretagne et en Irlande désirent exprimer leur profonde gratitude au Conseil National Tchécoslovaque pour sa grande œuvre en faveur de l'indépendance de la nation tchécoslovaque. En qualité de citoyens tchécoslovaques, nous promettons solennellement de servir loyalement les intérêts de notre nation sous Vautorité suprême du Conseil National Tchécoslovaque. Nous nous déclarons prêts à tous les sacrifices que peut exiger la liberté des nations. Nous envoyons aux armées tchécoslovaques et aux volontaires tchécoslovaques combattant dans les armées alliées notre salut fraternel et l'expression de l'immense gratitude pour les faits immortels dont ils se sont illustrés.

Nous prions le Conseil National Tchécoslovaque de bien vouloir transmettre au Gouvernement de S. M. Britannique, qui, par sa déclaration du 9 août, a montré sa juste appréciation de la lutte des Tchécoslovaques pour leur indépendance, l'expression de notre loyalisme envers l'empire britannique, le grand Allié de notre Nation. »

Exécution de soldats tchécoslovaques.

Le haut commandement austro-hongrois a fait exécuter vingt soldats tchécoslovaques, faits prisonniers au mois de juin dans les combats sur le Piave.

Le correspondant de guerre du journal magyar Pesti Naplo décrivait comme suit l'attitude de ces héros qui combattent pour la libération de leur peuple: « // est intéressant de noter avec quelle tranquillité sont allés à la mort les soldats tchécoslovaques de l'armée italienne. Ils n'ont pas cherché à s'excuser ou à nier. Au moment où ils ont été faits prisonniers et quand on les a interrogés pour la première fois, naturellement, en italien, ils répondaient sans cesse, en tchèque: « Je ne comprends pas ». On a fusillé ces Tchèques italiens. On les a tous autorisés à écrire quelques mots à leurs familles et presque tous ont profité de cette permission. D'un ferme coup de plume, ils ont écrit leur dernière lettre pour, sans détour et avec un orgueil obstiné, annoncer leur mort. Le conseil de guerre eut vite jugé. Il les a condamnés à être pendus et comme il n'y avait pas de bourreau, on les a fusillés et on a pendu leurs corps aux arbres le long de la route pour servir d'exemple et intimider... Un jour, deux jours, les cadavres ensanglantés sont restés pendus au-dessus de la route. »

Exécution en masse de Tchécoslovaques dans l'armée austro-hongroise.

Le journal Arbeiter-Zeitung a publié l'ordre du jour du haut commandement austro-hongrois N° 177 datant du 29 juillet 1918 et portant à la connaissance des troupes, comme un avertissement, l'exécution de 74 soldats austro-hongrois. 44 d'entre eux appartenaient au 71e régiment purement slovaque. Ils ont été condamnés pour rébellion. Les autres étaient presque tous soit Tchécoslovaques soit Yougoslaves. Parmi les Tchèques, 2 ont été exécutés pour rébellion, 6 pour haute trahison et 5 pour attentat contre la puissance militaire de l'État.

En Bohême on se prépare.

Le Conseil National Tchécoslovaque, organe suprême de la politique de la nation, — dont le Dr Kramâf est le président — va établir à Prague un grand bureau dont le député socialiste Soukup serait le directeur. Dans toutes les villes tchécoslovaques ont été fondés des Conseils locaux qui sont en rapports constants avec le Conseil de Prague. C'est ainsi que la nation tchécoslovaque se prépare à prendre entre ses mains au moment propice les rênes du gouvernement.

Les catholiques tchécoslovaques contre la Fédéralisation.

Les bruits qui ont circulé ces derniers temps à l'étranger, et suivant lesquels les catholiques tchécoslovaques se contenteraient d'une fédéralisation de la monarchie, ont été péniblement ressentis dans les milieux catholiques des pays tchécoslovaques.

Les électeurs des circonscriptions catholiques de la Moravie sud-orientale ont tenu le 25 août un grand meeting à Valasské- Mezifîcî. Ils y avaient invité MM. Jos. Kadlcâk et le curé Fr. Valousek, tous deux membres du Club clérical au Reichsrat de Vienne, ainsi que le Dr Zahradnîk, député du parti agraire, qui est aussi prêtre catholique. En témoignage de solidarité avec les autres partis politiques, on avait aussi invité le député socialiste Prokes et M. Sery, du parti Kramâf.

Les assistants, au nombre de quinze à vingt mille, ont frénétiquement applaudi les discours des cléricaux Valousek et Kadlcâk, qui exposèrent la nécessité de reconstituer l'État tchécoslovaque souverain et indépendant. La foule renouvela le serment national, dont le texte était lu par le maire.

Comme le député Zahradnîk, dans son discours, demandait au peuple si tous étaient d'accord pour désirer l'indépendance, tous ces milliers d'assistants lui répondirent d'une seule voix: « OUI, NOUS LA VOULONS ! »

Le journal pragois Venkov, du 28 août, ajoute: « Tout le monde aurait dû entendre ces paroles pour comprendre l'unanime volonté d'indépendance de la nation entière. »

Machinations magyares pour briser l'influence des nationalités nonmagyares.

La Hongrie est administrativement divisée en 63 départements (constats). Actuellement, le gouvernement hongrois prépare une nouvelle division du pays en supprimant quelques départements de façon à en faire seulement 48 au lieu de 63. Le journal magyar

Vilag nous fournit les raisons de cette réforme: « Au cours des conférences tenues au ministère de l'intérieur le 29 août, la tendance de cette nouvelle division du pays est apparue clairement: quand elle sera réalisée, au lieu de 31 départements possédant une majorité non-magyare, il n'en restera que « sept ». Pour ces raisons, toute la réforme sera presque exclusivement appliquée aux départements habités par les Slovaques et les Roumains et elle sera exécutée de telle sorte que de plusieurs départements purement slovaques ou roumains on en formera un seul, ou que les départements slovaques ou roumains seront unis aux départements magyars.

De cette façon, les Magyars veulent encore priver les peuples slovaque et roumain du peu d'influence qu'ils avaient au moins dans le cadre de l'administration départementale pour défendre leurs intérêts et qu'ils faisaient valoir par leurs représentants. Quand il n'y aura plus de départements slovaques et roumains, il n'y aura plus non plus de représentants du peuple slovaque et roumain.

Les Magyars — nation chevaleresque.

Le sous-préfet de Myjava, en Slovaquie, a confisqué à Brezova la caisse où se trouvait l'argent des souscriptions destinées à la fondation d'un lycée tchécoslovaque. Il prétendait que la permission n'avait pas été accordée par les autorités politiques pour ouvrir une telle souscription.

Cependant, cette raison ne tient pas debout, car l'autorité ecclésiastique elle-même avait donné son approbation. Le pasteur protestant, M. Michner, a été frappé d'une amende de 200 francs pour avoir encouragé à la souscription.

Le sous-préfet indique comme motif de son arrêté, que cet argent servait à entretenir un mouvement politique et social contre la nation et l'État magyars.

Il n'y a donc point de place en Slovaquie pour un lycée tchécoslovaque. Tel est le véritable esprit « chevaleresque » de la nation magyare.

Les Slaves contre l'Autriche-Hongrie.

Les journaux suisses ont répandu une information, télégraphiée de Vienne à la National Zeitung de Bâle, prétendant que le président du Conseil autrichien se serait assuré le concours des partis slaves pour l'élaboration d'un projet de réforme constitutionnelle.

Cette nouvelle est dénuée de tout fondement, et c'est juste le contraire qui est vrai. On connaît la déclaration catégorique de M. Stanëk, président de l'Union Parlementaire Tchèque, qui a dit: « Nous ne traitons pas avec le gouvernement. » On connaît également la résolution votée le 22 août par le comité exécutif du parti tchèque de l'indépendance (dont le président est le Dr Kramâf). Elle se termine pa-r ces mots:

« Le jour de l'anniversaire de la déclaration tchèque de 1868, nous déclarons solennellement que nous reconquerrons notre État souverain et indépendant comprenant la Bohême, la Moravie, la Silésie et la Slovaquie hongroise. » Il y est en outre dit expressément: « Nous ne nous laisserons pas attirer dans des pourparlers sur la fédéralisation de la Monarchie. »

Au congrès de Ljubljana, le chef des socialistes tchèques, M. Klofâc a déclaré: « Il n'y a pas dans les pays tchèques un seul homme pour croire à un compromis et à la possibilité de pourparlers avec Vienne. Après la guerre, nous ne voulons plus être le jouet d'une volonté étrangère; nous voulons disposer nous-mêmes de notre sort... » L'organe de M. Klofâc, le Cesky Socialista du 22 août va jusqu'à demander la rupture de toute relation personnelle avec le président du Conseil autrichien.

Le Club parlementaire yougoslave a également déclaré une lutte à outrance contre le gouvernement de Hussarek. Suivant le journal Novine, de Zagreb, en date du 20 août, le Club yougoslave « engagera contre le gouvernement de Hussarek, de même qu'on l'avait fait contre le gouvernement de Clam-Martinic et celui de Seidler, une lutte à outrance. La politique du nouveau président du Conseil doit finir aussi misérablement que celles des présidents de Conseil antérieurs. »

Un cri de détresse.

Les Alldeutsche Blàtter publient un article dans lequel un Allemand d'Autriche adresse à ses frères de l'Empire allemand un appel désespéré.

« // faut que vous veniez à notre aide, dit-il, car nous ne pouvons pas nous défendre plus longtemps contre nos ennemis intérieurs. Nos ennemis intérieurs sont les Tchécoslovaques, les Polonais et les Yougoslaves. Ne craignez rien ! Intervenez énergiquement et tout ira bien ! »

Ce cri de détresse des Allemands d'Autriche est lancé à l'Allemagne au moment même où les divisions austro-hongroises sont sur le front occidental où elles aident l'Allemagne à arrêter

l'avance victorieuse des armées alliées. La maison des Empires centraux est en feu; nous entendons de tous côtés retentir leur cri de détresse.

Les paysans de Samara honorent le commandant de l'armée tchécoslovaque.

L'organe bolchéviste Pravda publie la résolution suivante adoptée par le Congrès général des paysans de Samara:

« Les paysans russes rassemblés au Congrès de Samara apprécient pleinement les grands services rendus par l'armée révolutionnaire tchécoslovaque à la Russie déchirée. La terre russe recouvre également les Tchécoslovaques et les meilleurs fils de la nation russe, tombés pour la cause commune. Les paysans russes, qui travaillent pour la libération du pays, sauront se montrer dignes de l'exemple généreux et des sacrifices de la petite nation tchécoslovaque. Pour exprimer ses remerciements et sa gratitude profonde à l'armée tchécoslovaque, le congrès nomme le général de l'héroïque division, paysan honoraire du gouvernement de Samara et lui alloue un lopin de terre égal à celui que recevra chaque paysan de la terre russe libérée. »

Cette résolution fut votée à l'unanimité.

Pétition des femmes tchécoslovaques pour l'indépendance nationale.

L'Union Parlementaire Tchèque a reçu une pétition, signée par 70.000 femmes tchécoslovaques. Cette pétition demande que la prochaine paix soit conclue conformément au droit des nations à disposer librement de leur sort et que, d'après ce principe, l'indépendance de la nation tchécoslovaque soit reconnue. En même temps, les femmes tchécoslovaques demandent que le désarmement général de l'après-guerre soit une garantie contre toute guerre future.

Un journal berlinois découvre une propagande anglaise en Bohême.

Le Lokal Anzeiger de Berlin publie un article de son correspondant de Vienne qui croit avoir découvert une vaste affaire de propagande anglaise en Bohême. L'organisateur de cette propagande serait lord Northcliffe, dont le but principal serait, suivant le journal berlinois, de fournir un appui financier et efficace aux Nârodni Listy, l'organe bien connu du Dr Kramâf.

Les Lidové Noviny reproduisant cette nouvelle, conclut: « Voilà un canard lancé dans le monde par lé Lokalanzeiger. En effet, les Tchécoslovaques n'ont nullement besoin d'être influen-

ces d'une façon ou d'une autre, pour suivre la ligne de conduite qu'ils ont, en politique internationale, adoptée dès le début de cette guerre.

Les Italiens d'Autriche se déclarent partisans de l'État tchécoslovaque indépendant.

Le Dr Conci, député italien du Tyrol, substitut du gouverneur du fyrol, dont la participation au Congrès des nations opprimées à Prague a soulevé une tempête de protestations parmi les Allemands, a accordé une interview au journal agrarien de Prague, Veëer. Il y dit notamment:

« J'ai déjà négocié, il y a 20 ans, avec le chef des Tchèques d'alors, le Dr Engel, en vue d'un rapprochement entre les députés tchèques et italiens; mais cette idée ne put pas alors être réalisée. En mai 1917, de nouveaux essais furent entrepris pour la création d'un bloc parlementaire latino-slave. A mon avis, il n'y a pas d'obstacle a une coopération des députés tchèques avec la majorité des députés italiens d'Autriche. (Il n'y a que deux députés italiens sur l'adhésion desquels on ne saurait compter avec sûreté.)

« En ce qui concerne les relations italo-yougoslaves, on a, sur mon initiative, entamé des négociations, il y a quelques années déjà, mais sans résultat appréciable. Ces divergences cons* tituent le principal obstacle à la formation d'un bloc parlementaire des partis non-allemands. Les avantages d'un accord dans ce sens seraient grands. »

Finalement, le député Conci a déclaré que les députés italiens d'Autriche appuieront la création d'un État tchécoslovaque indépendant.

On défend à Trieste de jouer les opéras tchèques.

Les relations entre les Tchécoslovaques et les irrédentistes italiens de Trente et de Trieste ont toujours été très chaleureuses. On se souvient que, lors du Congrès de Prague, le 16 mai 1918, les députés italiens du sud de l'Autriche participèrent aux fêtes du Théâtre National, commémorant la renaissance de l'opéra tchèque. Cette visite à Prague valut au Dr Conci, de Trente, vicegouverneur du Tyrol, la destitution de ses fonctions, signée récemment par l'empereur Charles.

Le Théâtre de la ville de Trieste voulut introduire dans son répertoire quelques opéras tchèques, entre autres la Fiancée vendue, de Smetana. La police autrichienne interdit ce spectacle.

Le journal tchèque Prâvo Lidu, commentant cette interdiction, écrit plaisamment:

« La principale raison de l'interdiction est d'ordre politique. Dans cet opéra, on représente un Indien, membre d'une troupe de saltimbanques. Cet Indien est représenté d'une façon trop sympathique. Or les Indiens font partie d'un État américain, actuellement en guerre avec l'Autriche, — les Indiens ont formé des légions qui combattent sur le front occidental. Ce citoyen, d'une nation ainsi hostile à l'État autrichien, se permet sur la scène de mettre en mauvaise posture un Tchécoslovaque, Venceslas Micha, c'est-à-dire un sujet de la monarchie habsbourgeoise — ce qui est absolument inadmissible, encore qu'il s'agisse d'un Tchécoslovaque (!) — et ce fait pourrait exercer une influence néfaste sur l'issue favorable de la guerre.

Mais il n'y a aussi des raisons qui ne sont pas d'ordre politique et qui cependant ont occasionné l'interdiction. Le point principal de l'opéra est la scène où le héros de la pièce, nommé Jean, vend sa fiancée 600 francs. Il va sans dire que les autorités autrichiennes n'ont pas trouvé de loi se rapportant à un pareil commerce. Cependant, étant donné l'excédent des femmes à l'époque actuelle, le prix de 600 francs a paru exagéré en ce moment, et cet acte a été considéré comme une usure illicite, d'autant mieux que la fiancée doit être considérée comme un objet de nécessité quotidienne.

D'autres passages du texte de l'opéra pourraient exciter à la révolte. Ainsi, par exemple, le chœur du premier acte:

« Pourquoi ne serions-nous pas gais, puisque le Bon Dieu nous « a donné la santé. »

Etant donné que la nourriture est mauvaise et que la mauvaise santé en est le résultat — cela porterait le public à la tristesse. Or, la tristesse entraverait sérieusement l'issue favorable de la guerre.

Parlant de la bière, l'opéra dit également que c'est un « don du ciel », ce qui est absolument incompatible avec la qualité actuelle de la bière, et causerait une mauvaise impression aux buveurs de bière.

Après une étude approfondie du texte de l'opéra, la direction de la police autrichienne de Trieste a adressé un rapport aux autorités centrales de Vienne, dénonçant le danger qui pourrait résulter du spectacle pour les habitants de Trieste.

En outre, on a ordonné de réquisitionner les deux vaches

appartenant à la fille dont il est également question dans l'opéra et de laquelle on dit qu'elle possède « des écus ». Les autorités ont donné ordre que cette fille soit contrainte d'échanger ses écus contre des billets de banque autrichiens ».

Alliance des trois nations slaves de l'Europe centrale.

Voici le texte intégral du communiqué publié à l'issue de la conférence confidentielle des délégués polonais, tchécoslovaques et yougoslaves tenue à Ljubljana le 17 août 1918:

« La conférence tenue à Ljubljana le 17 août 1918, à laquelle participaient les Polonais, les Tchécoslovaques et les Yougoslaves, s'est occupée de tous les problèmes d'ordre intellectuel, politique et économique, de la réalisation du droit des peuples en question à disposer d'eux-mêmes, des rapports durables entre ces nations et vis-à-vis des autres États. On a constaté à ce sujet l'unanimité complète de tous les délégués aussi bien sur les principes mêmes que dans les questions d'une tactique commune en vue du but final à atteindre. »

Les Yougoslaves votent en faveur de leur Etat indépendant.

S'il y a encore quelque part des gens qui doutent du désir des Slaves de s'émanciper du joug autrichien, nous sommes heureux de pouvoir leur apporter une nouvelle qui — s'ils sont sincères — suffira sans doute à changer leur opinion. Le 31 janvier les Slaves du Sud de l'Autriche ont publié un mémoire solennel qui exigeait la création de l'Etat yougoslave libre et indépendant. Cette déclaration était rédigée dans le même sens et voire même avec les mêmes phrases que la déclaration de Corfou. Pour donner plus de poids à leur vœu, les Slaves du Sud ont organisé une sorte de plébiscite dont au bout de quelques semaines le résultat était le suivant: Pour l'union de tous les Slovènes, Croates et Serbes et pour la création de l'Etat yougoslave indépendant se sont prononcés: 442 communes, 15 souspréfectures entières, 35 associations, le clergé de 30 doyennés et 82.986 femmes, les trojs quarts des communes de la Carinthie et la moitié des communes de Styrie. Le référendum continue, notamment en Croatie.

V. Hk. — Est possible de répondre régulièrement dans chaque numéro. — C. N. T.

Le Gérant : h. Mathieu.

Impriment SI a va, 182, rue du Faubourg St. -Martin, Parla.

Revue bi-mensuelle

4e ANNÉE. 1er OCTOBRE 1918. N° 7.

La proposition de paix autrichienne.

L'offre de négociations adressée à l'Entente le 16 septembre par le comte Burian n'était certes pas inattendue. Elle avait été préparée, tant en Allemagne qu'en Autriche-Hongrie, par une foule de discours et d'articles de presse où les ambitions allemandes cherchaient à se dissimuler sous d'engageantes apparences de compromis et de réconciliation. Depuis que les troupes américaines ont indiqué, dans les bois de Belleau, ce que vaudrait l'appui militaire des Etats-Unis, et surtout depuis que, le 18 juillet, le génie français a rétabli la situation militaire des Alliés, l'Allemagne s'est subitement découvert un ardent désir de réconciliation, un grand dégoût de l'intervention des armes dans les conflits internationaux. Mais la proposition autrichienne se relie à des faits plus anciens. Elle se donne comme la reprise de la solennelle proposition que fit l'empereur d'Allemagne le 12 décembre 1916. Il ne nous déplaît point que Burian ait rappelé ce sou^ venir: la comparaison des deux dates et des deux actes nous offre un précieux enseignement.

L'année 1916 avait été pour les deux empires une année de grandes espérances, de déceptions, d'inquiétudes, et finalement de succès éclatants. L'attaque de Verdun, que l'Allemagne avait voulue décisive, s'était après des débuts surprenants, transformée en une entreprise douteuse et terriblement coûteuse. Puis la bataille de la Somme avait ébranlé le front allemand, prouvé la force des Alliés, et s'était à son tour assoupie sans avoir amené de décision. L'Autriche, de son côté, avait failli écraser l'Italie. Déjà ses régiments, descendus des montagnes du Trentin, apercevaient le déroulement magnifique de la plaine lombarde, quand Broussilov avait surgi, et fait en quelques semaines plus de 400.000 prisonniers. A son tour il menaçait la Hongrie; les Tchèques, les Yougoslaves, se rendaient à lui en foule; la Roumanie entrant en guerre, envahissait la Transylvanie; l'armée italienne, se ressaisissant, enlevait Gorizia et s'établissait sur le Carso, non loin de Trieste. La Monarchie, victorieuse cinq mois auparavant, semblait près d'être disloquée par la défaite et par la défection des peuples qu'elle opprime. Mais la science militaire allemande, aidée d'intrigues obscures et de" trahisons payées, avait arrêté Broussilov, reconquis la Transylvanie, pris aux Roumains leur capitale et les deux tiers de leur pays. Les vicissitudes s'achevaient en triomphe, et le profit égalait la gloire, car on avait trouvé, en Roumanie, le pétrole et le blé surtout, qui commençaient à manquer.

Mais les deux empires n'ignoraient pas que ce triomphe n'était pas définitif. Seuls les Roumains étaient battus, ils n'étaient pas désarmés. Les armées russes restaient capables de formidables poussées ; en occident, l'armée anglaise, quelle que fût encore son inexpérience relative, avait prouvé sur la Somme qu'elle n'était plus « méprisable » ni « petite » ; la France avait montré à Verdun et ailleurs son invincible énergie. Et la Double Monarchie avait pu voir jusqu'où allait la désaffection de ses peuples, quand elle

les menait à des combats détestés. Aussi le désir pouvait-il être grand, dans les deux empires, de fixer la destinée en cette heure brillante et brève, et de consacrer par des traités les triomphes présents, en évitant le douteux avenir. Que si l'ennemi refusait, on aurait du moins l'avantage d'exciter par son refus la colère des peuples, de^ rejeter sur lui la responsabilité des combats prochains, et d'aborder les épreuves futures avec une force morale renouvelée. La note impériale et le discours dont Bethmann-Hollweg l'accompagna, le 12 décembre 1916, se résument exactement ainsi. L'Allemagne est victorieuse, l'Allemagne est invincible; en prolongeant la guerre, l'ennemi n'obtiendra que de nouvelles défaites. Mais l'Allemagne ne combat que pour sa propre défense et non pour subjuguer le monde. Par conséquent, confiante en sa puissance militaire, elle propose la paix. Et si l'ennemi n'accepte pas, il sera exterminé. Les déclarations officielles, les commentaires de la presse, répètent à l'envi ces thèmes orgueilleux et menaçants. Le Kaiser en personne dirige le chœur, et va sur le front de France faire à ses soldats des discours de soudard. Ce fut un des moments où l'ignoble religion de la force fut le plus bruyamment célébrée en Europe.

Une telle paix ne pouvait être acceptée que par des adversaires à bout de forces, et les Alliés ne l'étaient pas. L'Allemagne le savait. Elle eût préféré digérer en paix ses conquêtes, et sa colère contre des ennemis qui ne le lui permettaient pas ne fut pas feinte. Mais du moins l'un des buts, et sans doute le principal, de la sensationnelle proposition du Kaiser était atteint: la fureur belliqueuse de l'Allemagne était ravivée. On le vit bien lorsque au printemps suivant Hindenburg décida de s'établir à l'ouest sur un nouveau front: dans la dévastation des régions qu'elle évacuait, l'armée allemande mit une rage nouvelle et des raffinements inouïs de haine. Ainsi la prétendue offre de paix du Kaiser aboutissait à rendre la guerre plus féroce, et

poussait l'Allemagne, selon les propres paroles de Hindenburg, à « poursuivre ses victoires ». Voilà le souvenir que Burian n'a pas craint d'évoquer au début de sa note du 15 septembre, voilà le précédent dont il se réclame, pour mettre les Alliés en confiance. On s'étonnerait d'une telle inconscience, si les actes des politiciens de la Monarchie pouvaient encore causer de l'étonnement.

Entre la proposition du Kaiser et celle de Burian se place une autre initiative de paix. A vrai dire, elle a eu un sort si ridicule qu'on pourrait se dispenser d'en parler si les agitations actuelles des politiciens allemands ne l'avaient tirée de l'oubli. C'est la fameuse Résolution de paix du Reichstag du 19 juillet 1917. On sait qu'au début de 1917 le grand moyen inventé par l'Allemagne pour forcer la victoire fut la guerre sous-marine sans restriction. L'Entente devait être immanquablement réduite à merci en peu de temps. L'État-Major de la Marine impériale, qui participe à l'infaillibilité de tous les militaires allemands, avait fixé à six semaines la durée de la résistance de l'Angleterre et de sa flotte, nourricière de l'Entente. Les six semaines passèrent, puis 3 mois, puis 5, sans qu'aucun symptôme de défaillance apparût chez les ennemis. En revanche, la guerre sous-marine avait déterminé un événement dont peu d'hommes, en Allemagne, osèrent alors regarder en face l'importance: l'entrée des Etats-Unis dans la guerre. Alors le public, bien qu'incomplètement renseigné, s'inquiéta. Et son inquiétude était accrue par la Révolution russe qui venait d'éclater, et dont on ne pouvait savoir encore si elle galvaniserait l'armée russe ou si elle la paralyserait, si elle s'arrêterait aux frontières de la Russie ou si elle déchaînerait sur les empires voisins la tempête des revendications populaires.

Le Reichstag crut que le moment était favorable à un geste d'émancipation. Le 4 juillet, Erzberger prononça un discours resté fameux. C'était un véritable réquisitoire contre le gouvernement. Il y détaillait les déceptions du peuple allemand, les dangers s'accumulant autour de l'Empire, et l'immense désir de paix des masses populaires. Il demandait éloquemment le retour à la politique de paix inaugurée le 12 décembre. Mais pour que l'Entente y eût confiance, il fallait que cette politique fût faite non par le gouvernement, mais par le peuple même, c'est-à-dire par le Reichstag. Après de pénibles négociations, une majorité hétérogène élabora et fit voter une motion qui répudiait pour l'Allemagne toute pensée de conquête et souhaitait une paix de réconciliation. Il faut dire que, s'inspirant de l'exemple du 12 décembre, la motion ajoutait que tant que l'ennemi se refuserait à une telle paix, l'Allemagne continuerait la lutte de toutes ses forces. L'immixtion du Reichstag dans la politique de l'Empire n'était pas, on le voit, bien dangereuse. On sait de quelle façon hautaine y répondit le chancelier Michaëlis, suppôt du parti militaire. « Votre motion, telle que je la comprends, dit-il en substance, signifie bien que non seulement les frontières de l'Empire resteront intactes, mais encore qu'elles seront rendues à jamais inviolables. Il est également entendu que votre paix ne peut être signée que par une Allemagne victorieuse. Et au surplus, ajoutait-ii, je ne suis point disposé à me laisser enlever le gouvernail des mains. » Le Reichstag n'insista pas et se déclara satisfait !

Dans la suite, les événements de Russie, le désarmement bolchevik, rendirent à l'impérialisme tout son appétit et au militarisme tout son prestige. Ceux qui avaient signé la motion la renièrent à qui mieux mieux : ceux qui l'avaient proposée, comme Erzberger, furent discrédités. La satisfaction fut générale en Allemagne quand on vit le général Hoffmann frapper du sabre sur la table où discutaient, insolents et craintifs, les

<( plénipotentiaires » bolcheviks. Quand les traités de Brest-Litovsk et de Bucarest furent soumis au Reichstag, tout le monde était devenu annexionniste; et toute l'ancienne majorité ratifia sans vergogne les traités scélérats, à l'exception des social-démocrates majoritaires, qui poussèrent le courage jusqu'à s'abstenir.

Ainsi finit la comédie de la « parlementarisation ». L'aventure grotesque de la motion du 19 juillet est l'une des plus belles pages de l'histoire de la servilité allemande. Elle montre clairement la solidité des convictions et la droiture de caractère de Messieurs du Reichstag: nous ne l'oublierons pas.

Mais si le Reichstag n'a rien fait de sa motion, le gouvernement, de son côté, en a trouvé une utilisation. Un progressiste, et non des moindres, Gothein, ne rappelait-il pas récemment que cette motion avait été la base de toute la propagande allemande à l'étranger, et qu'elle avait donné aux naïfs la conviction que l'Allemagne, calomniée par l'Entente, ne cherchait que la justice et la liberté universelles? Ainsi la motion avait, dit-il, provoqué la défaillance italienne de Caporetto, et facilité l'effondrement de la Russie. Voilà donc à quelles fins le gouvernement impérial fait servir même les paroles de modération et de justice! La paix de conciliation, aussi bien que la paix de violence, a été entre ses mains une machine de guerre; nous ne l'oublierons pas non plus.

Aujourd'hui ce n'est plus l'Empereur allemand qui propose une paix menaçante; ce n'est plus le Reichstag allemand qui offre une paix à double face. C'est le gouvernement austro-hongrois qui demande des conversations « confidentielles et non obligatoires ». La méthode a changé; mais le but, mais l'esprit ont-ils également changé?

L'origine de la note de Burian n'est pas encore -clairement connue; mais quelques points, en tout cas, sont dès à présent certains. Depuis plus d'un mois la question d'une politique de paix préoccupe les deux gouvernements; les ministres des deux empires se répandent en discours préparatoires ; les deux empereurs, lors de leur entrevue du mois d'août, envisagent des moyens d'arrêter la guerre; Burian confère particulièrement avec von Hintze, et, recevant des journalistes allemands, le 9 septembre, fait clairement allusion à un nouveau moyen de provoquer des négociations. Il est donc impossible de croire, comme l'ont affecté certains journaux allemands, que l'Allemagne n'ait pas eu de part à la proposition autrichienne. Mais il est vraisemblable que l'Autriche y a apporté une ardeur particulière.

Nul n'ignore que la situation matérielle de la Monarchie a encore empiré au cours des derniers mois. Si la Hongrie, grâce à une politique d'égoïsme strict, peut encore nourrir ses sujets, l'état de plusieurs provinces autrichiennes n'est pas loin de la famine. Il y a eu incontestablement des gens morts de faim en Bohême, en Galicie, en Bosnie. Il n'y a plus de vêtements; la population de Vienne tout entière tombe peu à peu dans la misère et la saleté. La situation morale n'est pas meilleure; la guerre n'excite plus aucun intérêt, à moins qu'elle n'éveille chez les ennemis de l'État oppresseur l'espérance secrète de la. grande catastrophe. Les nationalités, encouragées par la dissolution progressive de la Monarchie et par l'impopularité croissante du souverain, s'organisent de plus en plus et préparent ouvertement la conquête du pouvoir. Contre ces dangers mortels, contre ces progrès de la destruction de l'État austro-hongrois, Czernin et Seidler avaient cru trouver un remède; c'était l'orientation allemande. Appuyé sur la force de l'Empire allemand, qu'on croyait invincible, le gouvernement austro-hongrois faisait tête contre les nationalités, collaborait

avec l'Allemagne au grand projet ukrainien qui avait pour but d'étrangler une fois de plus la Pologne renaissante, favorisait à l'intérieur tous les éléments allemands, et pensait retrouver quelque cohésion dans une subordination totale à l'Allemagne. Echapper à la mort par l'asservissement, tel était le principe du Neuer Kurs. Mais voici qu'aux inextricables difficultés intérieures issues de cette politique s'ajoutent les déboires du front occidental. L'Allemagne n'est plus invincible, et l'accroissement formidable des forces de l'Entente, enfin réunies dans un chef génial, fait prévoir un avenir de plus en plus sombre. Une seule voie reste possible, et il faut s'y engager sans tarder, si l'on veut éviter la catastrophe totale: c'est le chemin de la paix. L'Allemagne le reconnaît comme l'Autriche; elle l'avoue même davantage, car l'Autriche le savait depuis longtemps, tandis que l'Allemagne aveuglée par î'orgeuil, s'obstinait, derrière Hindenburg et Ludendorff, à poursuivre sa chimère. Pour quelles raisons obliques, par quelle mesquine habileté l'Allemagne a-t-elle laissé l'Autriche faire seule le premier pas? La chose importe assez peu, car le résultat n'en est pas touché: la note de Burian, apparaissant au milieu des revers allemands et des inquiétudes universelles, est un aveu collectif d'infériorité et de crainte.

Quand on compare le texte du 1 5 septembre à celui du 12 décembre 1916, on est frappé de la disparition totale des affirmations de puissance, des hymnes à la force allemande, qui remplissaient la note du 12 décembre. On est frappé aussi du soin avec lequel Burian cherche dans les discours de ses adversaires des indices d'accommodement. Enfin Burian ne menace plus l'ennemi d'écrasement, au cas ou sa proposition serait refusée: bien plus, il n'envisage même pas cette hypothèse. On dirait qu'il a le souci d'atténuer tout ce qui pourrait exaspérer l'adversaire, et qu'il se réserve de faire d'autres propositions, si la première n'est pas agréée. Un journal allemand, la Tâgli-

che Rundschau, a prononcé le mot de marchandage, à propos de toute cette campagne de paix. Rien ne caractérise plus justement, à notre avis, l'initiative de Burian.

Cette impression est singulièrement renforcée par l'examen des suites que la presse et les gouvernements des deux empirees ont donnée à la note. Les refus prompts et nets des puissances de l'Entente étaient prévus, dit-on; mais la proposition fera son chemin dans les masses populaires, elle accroîtra le courant pacifiste; aussi faut-il continuer cette « politique de paix ». Jusqu'à quel point cette espérance est sincère, jusqu'à quel point les maîtres de l'Allemagne et de l'Autriche comptent vraiment voir les peuples des démocraties occidentales s'insurger contre leurs gouvernements, on ne peut guère le savoir : toutes les erreurs sur la psychologie de leurs adversaires leur sont possibles. Cependant le fait certain est que Burian déclare qu'il maintient sa proposition, que l'ancienne majorité du Reichstag ressort de l'ombre de Hindenburg avec de nouvelles intentions de politique pacifique, et que tous les partis allemands agitent les questions de la « parlementarisation », du ministère de concentration, de la réforme électorale, dans leur rapport avec la question de la paix. Il faut donner confiance aux peuples de l'Entente, disent-ils, il faut leur présenter le rameau d'olivier autrement qu'à la pointe du sabre. Le ;« marchandage » continue, et le marchand, possédé de l'envie de conclure, paraît de moins en moins exigeant.

11 est probable que les succès militaires, qui se multiplient, vont le déterminer bientôt à une nouvelle démarche.

Qu'on se souvienne de la manière dont l'Allemagne et sa fidèle alliée interprétèrent l'offre impériale du

12 décembre. Avant même que notre refus fût connu, des cris de mort retentissaient dans toute la presse allemande. Le Vorwœrts, toujours prêt aux basses besognes, joignait sa voix à celle du journal du Kron-

prinz. Quand la haine eut été suffisamment excitée, on ne parla plus d'offres de paix: l'opération était terminée. Aujourd'hui on ne tire de nos refus qu'une raison de continuer l'opération. La proposition de Burian est vraiment le commencement de la victoire. Les offres de paix des Puissances centrales sont l'expression diplomatique de la situation militaire; attendons-nous à les voir changer au rythme des succès de nos armes.

Et qu'il nous soit permis dès maintenant, avant même la suprême consécration, de comparer l'attitude des adversaires, et la fermeté de leurs cœurs. La France, humiliée depuis 48 ans, envahie et meurtrie plus que personne, n'a jamais varié dans la revendication de son droit. Elle a pu parfois s'effrayer du prix qu'il lui faudrait payer le redressement de sa destinée; mais jamais les coups du sort n'ont pu plier son âme intrépide; elle ne dépassera pas, dans la victoire, les bornes de la justice. Aussi grand, plus éprouvé encore, s'il est possible, le peuple tchèque n'a pas davantage mis son idéal à la merci de ses aventures. L'Allemagne, au contraire, insatiable à Brest-Litovsk, se déconcerte aujourd'hui. Les obus qui tombent sur les forts de Metz démolissent ses buts de guerre. Pourrait-elle plus nettement avouer que « sa guerre » n'était qu'une entreprise de brigandage? Les nobles causes inspirent une autre fermeté. Impitoyables dans la victoire, peureux dans les revers, ces prétendus maîtres du monde achèvent de se révéler comme un peuple de valets.

Professeur X***.

L'Italie et la question

tchécoslovaque.

L'Italie est parmi les puissances occidentales incontestablement la plus intéressée à la solution de la question tchécoslovaque, pour cette simple raison que l'Autriche-Hongrie, l'oppresseur immédiat de la Bohême et des Slovaques, est en même temps l'ennemi principal de l'Italie, non seulement au point de vue militaire, mais aussi au point de vue politique. Il est évident aussi que même à l'avenir les rapports de l'Italie avec le nouvel État tchécoslovaque seront d'une importance primordiale non seulement pour les deux pays, mais aussi pour toute la politique européenne. Par le fait seul de leur situation géographique, les deux États seront obligés d'entretenir des relations politiques et économiques des plus intimes, sans parler de leurs communs intérêts défensifs contre le danger germanique.

Cette communauté d'intérêts s'est déjà traduite par un fait très important : Tout le monde sait que les unités tchécoslovaques combattent désormais contre l'Autriche-Hongrie sur le front italien et que l'Italie tout entière a salué avec enthousiasme Fapparition dans ses rangs d'un nouvel ennemi des Habsbourg.

Il est évident que l'importance de cette collaboration militaire des Tchécoslovaques avec l'Italie ne dépend pas uniquement de ses résultats purement militaires. La lutte des Tchécoslovaques représente avant tout une force morale et politique, un programme de l'Europe nouvelle net et précis qui exclut toute équivoque et tout malentendu. Il est donc naturel qu'une question s'impose impérieusement: L'Italie, en acceptant la collaboration des Tchécoslovaques a-t-elle accepté aussi leur programme? Quel est en réalité son

programme à l'égard de la Bohême? Quel rôle jouet-elle sous le rapport de cette question dans le concert de l'Entente?

Ces questions sont aujourd'hui d'autant plus actuelles que le dossier de la question austro-hongroise a récemment augmenté de nouveaux documents diplomatiques de la plus haute importance qui donnent au problème un aspect nouveau et décisif: Les deux grandes puissances de l'Entente qui pendant longtemps observaient à l'égard de l'Autriche-Hongrie l'attitude la plus prudente et la plus réservée, viennent de prendre une grave décision en déclarant par des actes diplomatiques publics qui les lient que, pour eux, l'ancienne Autriche-Hongrie a cessé d'exister, de fait et de droit, parmi les États.

C'est ainsi, en effet, qu'il faut interpréter la reconnaissance, par l'Angleterre et les États-Unis, de la nation tchécoslovaque comme alliée et belligérante; et du Conseil National Tchécoslovaque comme organe exerçant le pouvoir souverain à l'égard d'une armée et Wilson ont eu le courage d'exprimer enfin en termes qui combat sur trois champs de bataille. MM. Balfour diplomatiques ce fait évident et incontestable que le peuple tchécoslovaque, titulaire d'un des plus anciens droits d'État en Europe, a rompu, non seulement par une révolution, mais aussi par une guerre régulière, tous les liens qui l'attachaient à la dynastie des Habsbourg en proclamant sa souveraine volonté de s'établir en un État indépendant.

C'est beaucoup plus qu'une vague promesse ou une manifestation de sympathie. Le peuple de l'État de la couronne de Saint Venceslas, offerte jadis par une libre élection à un Habsbourg, a usé de son droit en rompant par la force l'ancien contrat constitutionnel avec une dynastie félone et en réclamant, au nom

des grands principes proclamés par l'Entente, son unification avec ses frères opprimés de Hongrie. L'Angleterre et l'Amérique se sont rendu compte qu'elles ne peuvent pas ne pas reconnaître un fait aussi important que l'ennemi ne méconnaît que parce qu'il est contraire à sa volonté de domination et à ses intérêts.

Il est bien entendu que le rétablissement de la Bohême, complétée et unifiée, dans son indépendance d'État n'en est pas encore garanti: Pour cela, il faudra d'abord que le peuple tchécoslovaque lui-même persévère jusqu'au bout dans sa lutte et que, d'autre part, la volonté de l'ennemi soit brisée à tel point que les Alliés lui puissent imposer leur légitime volonté. Mais de la même condition dépend l'avenir et la liberté même de tous les Alliés, qu'ils soient grands ou petits. Si la Bohême n'a pas pu entrer, dès le début, parmi les alliés en bataille rangée comme nation belligérante et si pour elle l'accomplissement de la condition de la victoire intégrale apparaît à tort ou à raison — plus difficile que chez les autres, est-ce une raison pour ne pas la reconnaître comme État allié et belligérant bien qu'elle n'ait jamais pensé à demander aux Alliés, au sujet de son avenir politique, un formel engagement quelconque comme équivalent de son effort dans la lutte commune?

Voilà le problème tel qu'il se pose et le point de vue auquel nous nous proposons d'examiner aujourd'hui l'attitude de l'Italie dans la question tchécoslovaque.

Il ne sera pas sans intérêt de rappeler tout d'abord' le point de départ de notre action militaire sur le front italien, action qui, en témoignant d'une part, de la grande confiance qu'avait acquise l'Italie dans notre mouvement, constitue avant tout une preuve éclatante de la solidarité tchécoslovaque avec le peuple italien..

On sait que le Gouvernement italien a longtemps hésité avant de consentir à la constitution d'unités combattantes formées de soldats tchécoslovaques de l'armée austro-hongroise passés en Italie. Ce n'est qu'au commencement de 1918 que le Conseil National Tchécoslovaque a réussi à se mettre d'accord avec le Gouvernement italien au sujet de cette question, sur les bases exposées avec tant de précision par le Président du Conseil italien, M. Orlando lui-même, dans son allocution adressée aux- délégués du Congrès de Rome. Faisant allusion au porte-parole du Conseil National qui a conduit ces pourparlers, M. Orlando dit: « Il me demandait: « Permettez que nos compatriotes se battent aux côtés de vos soldats ». Je lui dis: « Comment pourrais-je consentir à cela sans prendre envers vous un engagement moral équivalent à un si immense sacrifice? » Et cet homme me répondit: « Je n'en veux aucun. Je vous délie même de toute responsabilité morale. Je ne vous demande pas autre chose que de permettre à nos gens de mourir pour leur idéal. »

Voilà un résumé authentique d'un débat qui aura sa place dans l'histoire. L'Italie, franche et loyale, a hésité d'admettre les insurgés tchécoslovaques dans les rangs des soldats alliés, puisqu'elle ne leur pouvait pas garantir une victoire tellement complète qu'elle permît la réalisation du programme tchécoslovaque.

Mais les Tchécoslovaques n'ont jamais fait dépendre d'une pareille condition leur sacrifice et leur effort dans la lutte pour l'idéal. Ils ont commencé leur guerre contre l'Autriche et ses Alliés au moment où l'opinion de l'Entente soupçonnait à peine leur existence et en Russie l'écroulement complet du seul État qui, au début de la guerre, leur avait promis la libération, n'a fait que les encourager à continuer à eux seuls la lutte dans des conditions tragiques et désespérées.

C'est là justement le secret de leur force: la foi

toujours vivante dans la victoire complète des Alliés, impossible sans la libération des Pays tchécoslovaques, et puis ce grand et fier sentiment de l'honneur qui leur ordonne de jeter dans la bataille toutes leurs forces sans tenir compte des chances de succès.

Le Conseil National est resté fidèle à ces principes en Italie. Il offrait son concours militaire dans la lutte commune sachant bien que ce pays, même s'il le voulait, ne pouvait, à lui seul, lui donner aucune garantie concernant l'organisation politique de l'Europe future.

Le Conseil National ne demandait qu'une chose, mais cela avec énergie: il réclamait cette même responsabilité dont a parlé si noblement M. Orlando devant les délégués du Congrès de Rome et que celui-ci avait non seulement le droit-, mais aussi le devoir de ne pas prendre sur lui et sur son pays: la responsabilité complète et entière du sang que les Tchécoslovaques versent désormais aussi en Italie avant que l'issue finale de leur guerre nationale puisse apparaître à leurs yeux; la responsabilité des souffrances auxquelles exposera nos soldats la barbare et criminelle interprétation que l'Autriche-Hongrie donne aux stipulations du droit des gens; bref, la responsabilité de notre guerre nationale.

Il est vrai que dans les pourparlers au sujet de l'armée tchécoslovaque, l'Italie s'est montrée prudenteet réservée ; mais elle a agi avec noblesse et loyauté.

Il s'agissait, en effet, d'une grave décision qui ne pouvait aboutir à d'heureux résultats qu'à la condition que la confiance dans la résolution et le sentiment de sacrifice d'un peuple en révolution se montrât justifiée. L'Italie nous a donné sa foi et son concours et, si elle ne se trompe pas, son grand mérite et son droit à notre reconnaissance ne s'en trouveront pas diminués.

Ce n'est, en effet, que rendre justice à la vérité que de constater que l'Italie a été parmi les puissances de l'Entente la première à concéder au Conseil National, sur son territoire, au moyen d'une convention, l'exercice des pouvoirs souverains à l'égard de l'armée tchécoslovaque.

Dès le 21 avril, ce principe fondamental a été stipulé par la convention signée entre M. Orlando et M. Stefanik pour être plus tard encore précisé et développé par une autre convention complémentaire signée à Rome le 30 juin. Il est juste et nécessaire de constater, au moins en traits généraux, les conditions dans lesquelles, d'après ces documents, le Conseil National exerce, à l'égard de son armée en Italie, ses droits souverains non seulement au point de vue politique, mais aussi juridique et législatif.

Il fut convenu entre autre que:

1 ° les dispositions émises par le Conseil National et publiées dans sa Gazette officielle — Ûfedni Hlidka (qui a déjà commencé à paraître) seront exécutoires dans le Royaume d'Italie dans les conditions mêmes où sont applicables sur le territoire italien les lois des autres États alliés;

2° le Conseil National a le droit (dont il a déjà fait usage) de créer auprès de son armée, en Italie, ses propres tribunaux de guerre compétents non seulement pour les militaires, mais aussi pour les nationaux tchécoslovaques étrangers à la milice, qui auront été reconnus comme tels par le Conseil National, après avoir prêté serment de fidélité à la nation tchécoslovaque;

3° dans le cas d'infractions commises par accord ou par complicité entre des individus faisant partie des deux nations, la compétence se partage entre les tribunaux italiens et tchécoslovaques d'après les mêmes principes qui ont été adoptés pour les cas analogues par une convention conclue entre la France et l'Italie;

4° le Conseil National s'étant engagé à poursuivre par ses tribunaux les délits commis par les Tchécoslovaques contre la nation et l'armée italiennes, l'Italie réciproquement s'engage à poursuivre les délits commis par des citoyens italiens contre la Nation et l'Armée Tchécoslovaques comme s'ils étaient commis contre la sûreté de l'État Italien et de son armée.

• D'autres questions, concernant la poursuite des infractions commises par les militaires italiens attachés à l'armée tchécoslovaque, l'appui des autorités italiennes dont le Conseil National pourrait avoir besoin pour l'exécution de ses dispositions, etc., ont été résolues par des stipulations témoignant du même esprit généreux du Gouvernement italien.

Ces conventions, ainsi que les différents accords spéciaux réglant certaines questions de l'organisation intérieure de notre corps en Italie, sont depuis trois mois déjà appliquées sans aucune difficulté, de sorte qu'en Italie se bat désormais un corps tchécoslovaque, à peu près dans les mêmes conditions que les corps expéditionnaires anglais et français.

Il est vrai que le général commandant ce corps est un général italien, choisi d'accord avec le Haut Commandement italien, mais c'est le Conseil National qui l'a investi de son pouvoir de commandement après avoir accepté de lui un serment de fidélité à la Nation tchécoslovaque. Il est vrai aussi que le Conseil National, ne disposant que d'un nombre très restreint d'officiers supérieurs tchécoslovaques, a été obligé d'avoir recours à des officiers italiens; mais il est bien établi que ceux-ci sont considérés comme des officiers en mission affectés à une armée alliée. Il est encore bien naturel que le Conseil National n'avait pas en nombre suffisant un personnel national capable de fournir des juges à ses conseils de guerre, et qu'il ne pouvait pas non plus improviser un code pénal national qui serait appliqué par ces tribunaux: il n'a cependant emprunté

que provisoirement le code pénal italien, se réservant de le modifier ou remplacer peu à peu par ses propres dispositions, telles que les exigerait le caractère distinct de la troupe. Aussi les juges italiens qui, à côté des juges tchécoslovaques sont appelés à administrer la justice à nos soldats, prêtent-ils, avant d'entrer en fonction, serment de fidélité à la Nation tchécoslovaque.

Telle est en réalité notre situation en Italie. Elle fut dès le début, comprise et interprétée du côté tchécoslovaque, d'une manière nette et précise: Le Conseil National Tchécoslovaque a toujours considéré les unités tchécoslovaques en Italie comme une partie d'une armée nationale et belligérante. Il n'a jamais rien omis, même avant les déclarations de la France, de l'Angleterre et des États-Unis, pour faire comprendre qu'il veut exercer et que, conformément aux accords conclus, il exercera à l'égard de l'Armée tchécoslovaque en Italie le pouvoir souverain du peuple de l'État des Pays Tchèques et de la Slovaquie.

D'autre part, le Gouvernement italien a fait à plusieurs reprises, des déclarations sur la question tchécoslovaque qui, seules, peuvent nous guider dans l'interprétation de sa pensée.

Dès le Congrès de Rome, alors que la constitution de notre corps d'armée en Italie, quoique décidé en principe, n'était pas encore commencée, M. le Président du Conseil italien a rendu, à l'occasion de la réception des congressistes, un bel hommage « à la volonté exaspérée du peuple tchèque de voir renaître le glorieux Royaume ». Les Tchécoslovaques, qui n'ont jamais cessé de se considérer comme citoyens de ce « glorieux Royaume », toujours vivant malgré l'oppression séculaire, ont été, certes, les derniers à mé-

connaître la grande portée politique d'une pareille manifestation de sympathie de la part d'un grand gouvernement.

Plus tard, devant YAltare délia Patria, en face de nos soldats arrivés à Rome pour recevoir des mains du Conseil National le symbole sacré de leur patrie historique, M. Orlando a parlé le 24 mai dernier, de nouveau en présence de ses collègues (y compris M. Sonnino) et en présence de tout le corps diplomatique romain: « La cérémonie d'aujourd'hui — dit-il, — est la renaissance d'un peuple -affirmant que le rapt des Habsbourg reste toujours et que vous avez le droit et le devoir de vous insurger. »

Ce n'était plus un simple vœu, ni une simple manifestation de sympathie: c'était une adhésion nette et précise au point de vue de la politique tchécoslovaque d'après laquelle le Habsbourg n'a pas aujourd'hui plus de droit en Bohême que le Hohenzollern n'en a en Belgique; car en droit le temps ne prescrit pas le rapt, et les soldats tchécoslovaques, agenouillés devant leur drapeau, ne se sont certes pas trompés en déduisant de ces paroles du chef du gouvernement italien que l'Italie connaît et reconnaît notre droit à l'indépendance.

Enfin — après la Piave — comme le général Stefanik félicitait, au nom du Conseil National, le Gouvernement d'Italie du magnifique succès auquel les nôtres ont eu le précieux privilège de collaborer, le Président du Conseil a ajouté à ses déclarations de sympathie et de solidarité une belle parole témoignant d'une grande vision de l'avenir: « La communauté d'idéal et de foi — répondit-il, - — qui unit l'Italie et la Bohême, s'est glorieusement renforcée sur le champ

de bataille avec égale confiance nous attendons le

jour de la victoire commune et avec une égale ferveur nous souhaitons à la Bohême le plein accomplissement de ses aspirations. »

On trouverait, en effet, difficilement des paroles plus dignes et plus claires parmi les différentes manifestations que l'on échange de temps en temps pour affirmer ou consolider les alliances.

Il est vrai que jusqu'à présent la Bohême n'a pas encore fini sa lutte héroïque pour récupérer justement la possibilité de conclure de nouveau, comme autrefois, de libres alliances internationales. Elle n'a pas vaincu et elle a besoin d'aide, plus encore que des vœux et des témoignages de sympathies.

Mais, est-ce que l'Italie 'n'a vraiment rien fait de plus que de lui souhaiter cette victoire et de reconnaître son droit? N'a-t-elle pas aidé le Conseil National Tchécoslovaque à mettre sur pied une nouvelle armée tchécoslovaque, fidèle aux traditions des armées de 2izka et de Prokop Holy, armée vraiment nationale et régulière? L'Italie n'a-t-elle pas grandement contribué à la création de ce fait accompli militaire et diplomatique que viennent de proclamer, avec tant de succès et d'éclat, l'Angleterre et les États-Unis? L'Italie ne traite-t-elle pas en effet les Tchécoslovaques comme des citoyens et soldats d'un État indépendant, belligérant et allié?

Nous n'avons pas le droit d'émettre un doute quelconque à ce sujet. L'Italie nous a apporté un concours précieux dans notre guerre contre l'accapareur de notre État national en nous aidant à nous organiser dès aujourd'hui Comme une nation indépendante.

Les événements ont déjà largement prouvé que ce concours ne sera pas un effort perdu. L'attitude résolue et généreuse que l'Italie vient de prendre dans la question yougoslave a donné au monde entier une preuve nouvelle qu'en nous aidant, nous autres Slaves d'Autriche-Hongrie, elle poursuit consciemment, aux côtés des Alliés, la réalisation du grand programme d'une nouvelle Europe où il n'y aura plus d'Autriche- Hongrie.

Lev Sychrava.

Karel Kramâr.

Haut de taille, de tenue distinguée, d'extérieur élégant, l'aspect d'un aristocrate diplomate, tel apparaît M. Kramâf. Le chef de la politique tchèque n'est cependant pas un diplomate. C'est un homme politique moderne. Il a étudié à l'Ecole des Sciences politiques de Paris, cette sorte d'université pour politiciens qui met un point d'honneur à former non pas des diplomates, mais des hommes politiques aptes à tout considérer scientifiquement. Il a étudié auprès de professeurs d'économie politique qui s'efforcent de ne plus former des diplomates, mais des hommes politiques modernes. Ces écoles modernes qui luttent contre les diplomates ont pleinement imprégné M. Kramâf de leur esprit. Lorsqu'il y eut terminé ses études, il ne cessa pas de s'instruire dans sa riche bibliothèque. Il revient sans cesse aux ouvrages des professeurs d'économie politique où il apprend à pratiquer une politique moderne. Il est convaincu, et cette conviction est chez lui inébranlable, que la politique moderne doit s'appuyer sur l'instruction, surtout sur les études d'économie politique.

Le chef de la politique tchèque n'est pourtant pas non plus un aristocrate. C'est un démocrate moderne. Il est un reflet, une personnification de tous les caractères, de toutes les vertus démocratiques du peuple tchèque. Sa sincérité et sa franchise sont proverbiales. Il n'admet en politique ni ruse ni supercherie. Il expose ouvertement son programme politique et le poursuit sans se soucier s'il est populaire ou non. Ses adversaires politiques n'ont jamais lieu de craindre que M. Kramâf ait d'autres plans que ceux qu'il expose. Ses adversaires n'ont jamais lieu d'appréhender qu'il les trompe comme le font les politiciens vieux jeu. La

netteté de sa politique, la pureté de ses procédés apparaît dans le regard de M. Kramâf, dans ce regard expressif et sensible.

Toute sa politique fut donc toujours comme le reflet de son caractère, démocratiquement ouvert. Jamais il ne voulut accepter aucun des portefeuilles ministériels que si souvent lui offrirent les Habsbourg. Par contre il s'empressa d'accepter les fonctions de vice-président du Parlement de Vienne dès que, par un vote, les représentants du peuple lui eurent confié cette place d'honneur dans la hiérarchie démocratique. Jamais il ne voulut accepter le titre de conseiller intime de l'empereur d'Autriche; il s'empressa par contre d'accepter, et avec fierté, la charge de président du Musée d'art moderne du Royaume de Bohême, un des trésors de nos beaux-arts.

Comme il considérait la politique d'un point de vue moderne, il s'opposa aux préparatifs, aussi bien diplomatiques que militaires, de la guerre. Il se montra toujours partisan de la paix, d'une paix éternelle. Il était si conséquent à ce sujet, qu'il devint l'un des chefs de la Ligue internationale contre le duel.

La légende dit que le Dr Kramâf naquit à Semiî, là même où naquit le Dr Rieger, le seul homme d'État de la politique tchèque d'avant la guerre. La légende a tort, car le Dr Kramâf est né près de Semil, en 1860, à Vysoké-sur-Jizera. Son père, un self-made man, industriel millionnaire, lui permit de consacrer toute son existence, débarrassée de tout souci pécuniaire, au service de sa nation. Après avoir étudié à diverses universités, il écrivit d'abord des ouvrages d'économie politique, puis de politique pour devenir enfin député et politicien. Il a consacré ses travaux de jeunesse et son amour à la question du droit d'État des pays de la couronne de Bohême. Il faisait ressortir dans un ouvrage que, même après la défaite de la Montagne Blanche, en 1621, l'État tchèque, en tant qu'État sim-

plement rattaché aux autres pays des Habsbourg par des liens dynastiques, n'avait juridiquement pas cessé d'exister. Il y montrait aussi que ce n'est qu'en 1749, par un acte absolutiste de Marie-Thérèse, que l'État tchèque fut via fadi privé de sa souveraineté. Après le départ des troupes françaises du général de Belle-Isle et du colonel Chevert, cette Habsbourg se vengeait ainsi des États, c'est-à-dire de la noblesse, qui détenait le pouvoir en Bohême et, en 1740, avait en Bohême détrôné les Habsbourgs et à l'aide de la France, avait élu roi Charles VII, prince de Bavière.

Avec le professeur Masaryk et le professeur Kaizl, le Dr Kramâf avait créé le mouvement « réaliste », qui, dans toutes les questions — et non seulement dans les questions politiques, — devait se placer au point de vue des réalités pour envisager la situation présente de la nation tchèque. Politiquement, ce mouvement tendait à acquérir en Autriche le plus de pouvoir possible de façon à obliger les Habsbourgs à renoncer à l'alliance avec l'Allemagne, alliance que, dans un discours prononcé aux Délégations, le Dr Kramâf appelait « un piano désaccordé ». On devait, dans ce but, poursuivre une politique positive opposée à la politique radicale qui voulait restaurer l'État tchèque illégalement fondu, par l'absolutisme des Habsbourgs, dans la Cisleithanie. C'est sur ce positivisme que reposait la politique intérieure suivie par M. Kramâf sous les ministères Badeni, Thun et Gautsch.

C'est cependant aux affaires étrangères que le chef de la politique tchèque portait le principal intérêt. Il était du petit nombre de ceux qui suivaient le cours des événements internationaux. Lorsqu'en 1903 le mouvement pangermaniste, sous la forme du Los von Rom, s'accentua parmi les Allemands d'Autriche, M. Kramâf publia deux articles, l'un dans la Revue de Paris, l'autre dans la National Reviezv, de Londres. Il y exposait au public européen le danger que consti-

tuait pour le monde le pangermanisme. Ce qu'il y disait des plans de l'Allemagne visant à la conquête économique de la Turquie et de l'Asie Mineure par la construction du chemin de fer de Bagdad, suscita un vif intérêt dans le public anglais. Tous les discours sur la politique étrangère prononcés par M. Kramâf aux Délégations, s'attaquaient au pangermanisme, à l'impérialisme allemand. Son ceterum autem censeo était que l'Autriche-Hongrie doit renoncer à sa politique germanique, et, étant un État dont la population est en majorité slave, s'entendre avec la Russie sur un modus vivendi. De là découlait sa politique slave; de là son voyage à Petrograd, en 1908. Ce néoslavisme pacifique et intellectuel créé par M. Kramâf trouva son expression aux Congrès de Prague en 1 908 et de Sofia en 1912.

Jusqu'au début de la guerre, M. Kramâf, tout comme M. Masaryk, consacra tous ses efforts politiques à séparer les Habsbourgs des Hohenzollern, de façon à affaiblir l'Allemagne et à détourner ainsi le danger qui menaçait la paix du monde. MM. Kramâf et Masaryk pratiquèrent cette politique en vue d'assurer la paix, encore qu'elle fût impopulaire dans la nation tchèque. Ils s'efforcèrent, dans l'intérêt de l'humanité, de briser l'alliance austro-allemande, but qui devait apparaître impossible.

Lorsqu'éclata la guerre, M. Kramâf adopta, immédiatement, et sans hésitation, le même point de vue que toute la nation tchécoslovaque. Il devint un irréductible partisan de la restauration de l'État tchécoslovaque indépendant qui serait l'allié des démocraties du monde en lutte contre l'impérialisme pangermanique. La période héroïque de sa vie commence alors. Accusé de haute trahison, il fut traduit devant le conseil de guerre de Vienne. Son caractère y brilla du plus haut éclat. Il était sûr de sa condamnation à mort. Lorsqu'il répondait aux officiers que le ju-

geaient et qui, de l'archiduc Frédéric, généralissime des armées autrichiennes, et du baron Conrad, avaient reçu l'ordre de le condamner à mort, il avait toujours devant les yeux la vision de la potence. Martyr d'une longue incarcération au cours de laquelle les bourreaux autrichiens lui rirent subir un supplice raffiné, lui interdisant, par exemple, d'éteindre pendant la nuit la lampe électrique de sa cellule, si bien que, jusqu'à ce que sa femme, une Russe, lui eût confectionné un abat-jour, il ne put dormir; souffrant plus encore de la retraite russe de 1915 et de la situation générale de l'Entente, il se présenta pourtant devant ses juges avec fermeté. Sa haute et droite stature tranchait noblement et fièrement sur la vulgarité de son fameux accusâtes \ Son regard disait ouvertement son mépris. Sa bouche, cette bouche d'excellent orateur parlementaire, réfutait nettement les arguments et les faisait retomber sur l'accusateur habsbourgeois. D'aucun geste, d'aucune prière il ne compromit son honneur, sa fierté non plus que l'honneur et la fierté de la nation dont il avait été le chef avant la guerre. La puissance de sa stature et de ses arguments en imposait même à ses juges, encore qu'ils eussent intérieurement ragé de le voir les traiter en nullités indignes de l'apprécier et encore plus de le juger. Les dessins d'artistes allemands ou magyars faits au cours du procès montrent combien la Mère indépendance du leader tchèque Kramâf et celle de son co-accusé, le Dr Ra§în, ferme comme un bloc de grès, leur en imposaient.

M. Kramâf n'a pas été exécuté. On craignait que des attentats n'eussent fait payer aux archiducs et aux généraux des Habsbourgs la mort de Kramâf. Il n'a pas été exécuté parce que les Habsbourgs et leurs conseillers se livraient à un calcul : en cas de changement dans la situation militaire, ils comptaient, par une amnistie, gagner le condamné pour la défense future du trône. Mais le leader tchèque ne dévia pas un seul instant. Sauvé de la potence, il commença immé-

diatement une politique anti-autrichienne au risque d'être condamné de nouveau et livré au gibet.

Tel aujourd'hui le peuple l'aime; tel le voient aujourd'hui les démocrates de l'Entente. De toute son œuvre politique antérieure, celle-ci sera le plus précieux héritage de la nation.

Lev BoRSKt.

MÉMOIRES ET DOCUMENTS

L'Italie et l'Etat Yougoslave.

A la suite des longues discussions qui ont, dans ces derniers temps, occupé la presse italienne et se rapportaient à la question yougoslave, le Conseil des ministres du Royaume d'Italie s'est décidé à adresser aux gouvernements alliés la communication suivante:

« Le Conseil a décidé de porter à la connaissance des cabinets alliés que le gouvernement italien considère le mouvement des peuples yougoslaves vers la conquête de leur indépendance et vers la constitution d'un État libre comme en harmonie avec les principes pour lesquels VEntente fait la guerre et aussi avec les exigences d'une paix juste et durable. »

Cette déclaration décisive et claire du gouvernement italien est un heureux événement pour tous ceux qui voient la juste solution de la question de l'Europe centrale dans la formation d'États nationaux indépendants destinés à remplacer l'ancienne monarchie austro-hongroise. C'est un nouveau coup qui vient s'ajouter à ceux qui détermineront le démembrement de l'Autriche-Hongrie. Il a d'autant plus d'importance que c'est la première fois que le gouvernement italien précise nettement son point de vue dans la question

yougoslave et cela juste au moment où l'Autriche- Hongrie s'efforce par tous les moyens de la résoudre, naturellement, de façon à pouvoir se sauver elle-même. Par la déclaration du gouvernement italien, tous les calculs de la politique austro-hongroise tendant à gagner les Yougoslaves, se trouvent définitivement brisés. Si auparavant les Yougoslaves repoussaient systématiquement toutes les avances de Vienne et de Budapest, ils le feront beaucoup plus résolument encore, après cette déclaration, n'ayant plus de doute sur l'attitude du cabinet de Rome.

Réquisitoire de Strânsky contre l'Autriche.

Le député tchécoslovaque Strânsky, a prononcé au parlement de Vienne contre le ministère Seidler, le réquisitoire suivant:

« Je me rends parfaitement compte qu'avec la présente motion nous ne pourrons obtenir aucun succès pratique, c'est-à-dire la condamnation de l'accusé. Mais nous nous proposons de prouver que dans cette écurie d'Augias qu'est l'Autriche nous ne sommes pas les responsables du régime, mais au contraire les victimes. Nous voulons montrer au monde entier combien la domination étrangère, allemande, est devenue insupportable aux nations de la Monarchie et comment en Autriche on gouverne à coups d'ordonnances et au mépris des lois. Nous savons très bien que la cause du peuple tchécoslovaque ne peut être plaidée devant un juge et encore moins devant un tribunal d'État. Le peuple tchécoslovaque saura trouver les moyens de s'aider lui-même. La juste cause du peuple tchécoslovaque, si injurié et si opprimé, est sortie depuis longtemps du cadre des compétences judiciaires. Notre motion poursuit un double but. Nous respectons l'honneur et la légalité, même dans un milieu qui ne comprend pas la nature de ces bienfaits de l'humanité. Nous voulons rester constitutionnels, même dans un parlement autrichien. Le second but de notre motion est de démasquer devant le monde entier ce qu'a d'insupportable la domination allemande. Nous portons accusation contre ce président du Conseil, représentant typique de cette Autriche allemande, dont l'existence seule signifie la prolongation

de la guerre. Car un des principaux obstacles à la paix, c'est l'oppression des petites nations. Cette vérité a été soulignée par le président Wilson, qui l'a mise au premier plan de sa discussion de paix. Mais elle fut reconnue par le comte Burian luimême, qui admettait récemment la nécessité que l'Autriche- Hongrie se réformât.

Au lieu de cela, que fait Seidler? Au lieu de tenter une réconciliation des peuples, il proclame « le régime allemand ». Il cherche à mettre le comble à la terreur allemande qui règne en Autriche depuis cinquante ans, en jetant maintenant les Tchécoslovaques comme des esclaves ligotés devant le Moloch allemand!

La question de la délimitation des arrondissements en Bohême n'est pas nouvelle pour nous. Mais si les Allemands désiraient jadis arriver par de tels procédés à germaniser les Tchèques, les buts qu'ils se proposent de réaliser maintenant dépassent de beaucoup le désir antérieur de former un territoire purement allemand en Bohême. Les Allemands sont arrivés, au cours de la guerre, à la conviction que l'hégémonie allemande en Europe centrale et en Autriche touche à sa fin. Les Allemands voudraient maintenant conserver ce qu'ils ont obtenu auparavant clam et precario, et c'est ainsi qu'on a conçu le plan de constituer une province de la Bohême allemande. L'ordonnance sur les arrondissements n'est que le premier pas vers la réalisation d'un projet plus vaste, d'une séparation de la Bohême allemande du corps autrichien. Comme les Allemands préféreraient une Autriche inexistante à une Autriche non-allemande, ils se sont préparés déjà à l'idée du démembrement de la Monarchie. Ils n'admettent pas la seule solution possible, une Confédération libre des États danubiens, et ils s'apprêtent à effectuer leur sécession politique en se tournant vers les Hohenzollern. Les Tchécoslovaques leur laissent le chemin libre, mais les Allemands, en déménageant ne devraient rien emporter de ce qui ne leur appartient pas et ce serait une véritable rapine en effet que de détacher la province du Deutsch-Bœhmen. On ne se demande plus aujourd'hui à l'aide de quel régime on peut gouverner l'Autriche, mais plutôt si l'on peut y gouverner encore. Car l'Autriche ne peut exister qu'aussi longtemps que ses peuples le voudront.

Donc chaque gouvernement devrait travailler à une entente entre les peuples.

A la question: le ministre-président est-il un personnage capable de commettre des forfaitures? on ne peut répondre qu'affirmativement. Le Ministre-Président est une nature purement théâtrale. Il ne gouverne pas, mais il affiche; il met en scène et il arrange. A part sa valeur de comédien, le Ministre-Président représente aussi le type d'un criminel d'État. Il suffit de se rappeler la députation des provinces alpines que le Ministre-Président a présentée à l'Empereur le 25 mai. La manière dont cette délégation avait été organisée porte le caractère théâtral, le caractère d'opérette, mais le contenu des déclarations faites devant l'Empereur indiquait clairement les intentions criminelles. Les paroles du maire de Pettau, Ornik, ne sont pas autre chose qu'une invitation à supprimer la Constitution. Un Ministre-Président qui tolère cela est un criminel politique. Le Ministre-Président travaille avec les Allemands et il viole les lois lorsque les Allemands le lui demandent, et lorsque ça lui plaît.

Les peuples slaves et 'Autriche ont exprimé (tune façon aussi claire que possible, dans leurs déclarations connues, ce qu'ils désirent et ce qu'ils réclament. Si le Ministre-Président, au lieu de faire agir les facteurs compétents en vue de conformer les désirs de ces peuples avec l'État, préfère planter devant nous un chapeau de Gessler, en soulignant que l'Autriche ne peut subsister qu'avec une épine dorsale allemande, alors nous déclarons détester une telle Autriche.

C'est devenu le princpial devoir du peuple tchécoslovaque de nuire à l'Autriche en toute occasion. Nous devons cela à notre fidélité envers notre peuple et envers la couronne de Bohême et cette fidélité ne peut se manifester autrement que par la trahison de l'Autriche. Aussi sommes-nous décidés à la trahir fidèlement où nous le pourrons I

Et puis, est-ce encore un État cette Autriche-Hongrie ? Nullement ! C'est un rêve affreux, un cauchemar séculaire, et voilà tout i C'est une agglomération de huit nations irrédentistes, les Allemands compris. C'est, en un mot, un monstre l Que peut être en effet cet État dont les soldats tchécoslovaques, nous le savons

tous, se sont jetés hardiment contre l'ennemi — pour Vembrasser, pour se joindre à lui, pour créer des régiments, des brigades, des corps, des armées entières, afin de pouvoir combattre contre cet étrange État !

Que M. Seidler prenne donc note que je considère cette Autriche, dont selon lui ï ' intangibilité ne saurait être mise en question, comme un crime séculaire contre la liberté humaine, et que sa disparition est pour nous hors de question. Qu'il prenne note que pour la nation tchécoslovaque, nuire à cette Autriche partout et aussi souvent que possible, n'est pas seulement une intention pacifique, un moyen de conservation, mais le devoir national le plus sérieux et le plus pieux, la plus grande tâche morale...

Avez-vous jamais entendu dire, Messieurs les Allemands, qu'un mari conscient de son honneur et de sa dignité, mais trompé par sa femme qu'il maltraitait, s'en va par le monde, montrant les bois dont elle a orné son front, et disant: « Regarde, ô monde, ce que ma femme m'a fait » ? Jamais, n'est-ce pas, car ce mari sait très bien que la honte serait pour lui et non pour elle. Si donc aujourd'hui des brigades tchécoslovaques combattent contre l'Autriche, cela prouve tout simplement que cette Autriche est plus corrompue encore que le Danemark de Shakespeare. Quel autre État en effet a autant de transfuges? Vous répétez sans cesse que l'Angleterre a des Irlandais. Avez-vous entendu dire qu'il y ait quelque part une légion irlandaise? Qu'il y ait dans les empires centraux des légions françaises, qu'il y ait eu des légions russes au cours de la guerre avec la Russie ? La Turquie elle-même, Messieurs,' n'a pas de légions chez ses ennemis. Il doit donc y avoir une cause profonde pour qu'il existe chez l'ennemi des légions tchécoslovaques, polonaises et yougoslaves... Les relations entre le roi de Jérusalem (titre dont se pare encore l'empereur d'Autriche — N. d. 1. R.) et Jérusalem ne pouvaient être plus libres que celles qui régnent entre le souverain de la Cisleithanie et la Bohême.

En face de cette Autriche avec une « épine dorsale allemande » nous déclarons hautement:

Que nous éprouvons contre elle une haine éternelle; Que nous la combattrons;

Et qu'avec l'aide de Dieu, nous finirons par la démolir !

Le Ministre-Président est coupable d'avoir commis par ses ordonnances un crime d'État. Mais je ne veux pas le déclarer coupable avant d'avoir entendu son défenseur. Ce défenseur c'est, chose étrange, le comte Czernin. Le comte Czernin s'est présenté au monde comme le seul Ministre-Président possible. Il souffre cependant de pyromanie et il a tellement excité les Allemands par son discours que le docteur Seidler a dû procéder aussi vite que possible à l'exécution de l'ordonnance. Par une telle action, il a non seulement incendié son propre toit, mais encore le toit du Parlement. On avait l'impression que le Ministre-Président était un homme faible et. que le comte Czernin était le seul homme capable de sauver l'Autriche. Seul un aventurier politique, un fripon pouvait ainsi parler.

Le Président. — Je rappelle l'orateur à l'ordre, je ne peux pas admettre qu'on injurie ici des personnes qui ne peuvent se défendre.

Le député Strânsky. — Le comte* Czernin, comme ministre des affaires étrangères, n'avait pas convoqué les Délégations, et ensuite il s'est simplement enfui. Il est vrai que ce n'est pas sa faute, puisqu'il fut jeté dehors contre son gré. Toutefois je dois avoir l'occasion de dire publiquement mon opinion à un ministre qui nous a offensés et injuriés publiquement. Le comte Czernin, malgré ses beaux discours, a de nouveau prouvé qu'il ne comprend rien à la politique étrangère. Encore aujourd'hui, il ne sait pas que la question tchécoslovaque est devenue une question extérieure, internationale. Le comte Czernin a parlé dernièrement à la Chambre des Seigneurs comme un agent de Berlin. Nous savons maintenant pourquoi nos mères versent tant de larmes, pourquoi meurent nos fils par milliers et pourquoi nous nous trouvons dans la misère actuelle: c'est pour que l'Allemagne puisse respirer par les Balkans! Mais il reste à apprendre au comte Czernin que la Péninsule Balkanique sera la patrie libre de peuples slaves libres, et qu'elle n'a pas été créée pour servir de poumons à l'Empire allemand. L'Allemagne sera bientôt atteinte d'une affection pulmonaire, si elle ne trouve pas d'autres poumons ou si elle n'apprend pas à respirer autrement. »

Peu de temps après le discours du député Strânsky, Seidler cessait d'être Président du Conseil autrichien. Il était remplacé par Hussarek. Ce changement n'influait en rien sur les relations de la nation tchécoslovaque et de ses chefs avec l'Autriche-Hongrie et son gouvernement, relations que caractérise clairement et sans ambages le présent discours du député tchécoslovaque.

LES OPÉRATIONS DE L'ARMÉE TCHÉCOSLOVAQUE

Sur le front italien.

La sixième division tchécoslovaque a repoussé une

tentative d'enveloppement des troupes

austro-hongroises.

Le communiqué officiel italien du 22 septembre 1918 dit:

« Hier, à l'aube, au sud de Nago, après une violente préparation d'artillerie effectuée principalement avec des projectiles à gaz, deux colonnes ennemies ont assailli le saillant de la cote 703 de Dosso-Alto, la première s'y dirigeant du front du nord au sud, la deuxième tendant à en tourner la base par un mouvement enveloppant de nord-ouest au sud-est. L s valeureuses troupes de la sixième division tchécosl vaque qui tenaient la position se sont défendues avec une valeur admirable. L'attaque enveloppante a été bri ée et repoussée pur un détachement de mitraillant s hardiment sortis des lignes ; l'autre colonne ennemie, après avoir renversé un petit poste de vedettes, a réussi à prendre pied sur la cote 703, mais elle en a été aussitôt repoussée par la garnison et par les renforts après un corps-àcorps acharné, au cours duquel l'ennemi a subi de très graves pertes. Dans l'après-midi, des patrouilles d'assaut

ont repris le poste de vedettes rétablissant intégralement la situation.

Des tentatives de groupes adverses ont échoué devant nos positions de Cima-Cady (Tonale), du col del Rosso, du col d'Echele (plateau d'Asiago) et sur les îlots de la Piave, devant le Montello. Un petit poste ennemi a été anéanti sur les pentes nord du mont Grappa ; nous avons capturé quelques prisonniers. »

M. Orlando, président du Conseil d'Italie, a immédiatement télégraphié au Conseil National des Pays Tchécoslovaques :

Je vous exprime avec une grande cordialité les sentiments de ma plus vive admiration pour la fermeté intrépide montrée hier sur nos Alpes par la 0e division tchécoslovaque au cours du combat de Dosso-Alto, où la bravoure d'un peuple combattant pour sa liberté a eu raison d'une fureur agressive alimentée par la haine. Que cela soit d'un bon augure pour la bataille et la victoire finales.

Au nom du Conseil National, M. Benes a répondu à M. Orlando:

— Le cœur de tous les Tchécoslovaques vibre de joie à la nouvelle des exploits guerriers de nos soldats dans la lutte contre notre ennemi commun sur le sol sacré de votre patrie. L'amitié et la fraternité d'armes de la grande nation italienne avec la Bohême, basées sur les mêmes idéals de liberté, de démocratie, sont scellées une fois de plus par le sang versé sur le champ de bataille. L'avenir seul pourra apprécier la vraie signification politique et internationale de ces luttes communes. Elles sont dès aujourd'hui une garantie sûre

de la collaboration intime, amicale* et. fraternelle de la Bohême et de Vltalie dans l'Europe nouvelle et libre, le jour de la victoire finale.

Le communiqué autrichien du 22 dit: « Hier, nos troupes d'assaut ont attaqué, sur la Dosso-Alto, un élément de tranchée défendu par les légionnaires tchécoslovaques. La majorité de ses occupants ont subi le sort qu'ils méritaient. »

A ces furieuses manifestations de rage, les Austro- Hongrois ont reçu de l'armée tchécoslovaque au front italien une digne réponse et beaucoup plus tôt qu'ils ne l'attendaient. Le communiqué italien officiel du 24 septembre dit :

« Ce matin, sur le plateau d'Asiago, pendant un orage violent, des détachements de bersaglieri et de Tchécoslovaques ont fait irruption dans les très fortes tranchées adverses de Tropezzi, au confluent du torrent Assa et du torrent Gheepac.

Après avoir infligé de graves pertes à la garnison au cours d'un corps à corps acharné et après avoir capturé 80 prisonniers et 2 mitrailleuses, les éléments qui ont participé au coup demain sont rentrés dans nos lignes.»

Décoration de soldats tchécoslovaques en Italie.

L'autre jour, une cérémonie militaire très imposante dans sa simplicité a eu lieu dans une des magnifiques prairies des environs de Vérone. Il s'agissait de la remise de décorations aux vaillants soldats et officiers qui se sont distingués lors de la dernière offensive autrichienne, au mois de juin dernier. Parmi les nouveaux décorés nous avons eu le plaisir de voir plusieurs officiers et soldats de notre nouvelle armée tchécoslovaque d'Italie. Une lettre, d'ailleurs, témoigne de la valeur des soldats tchécoslovaques. Elle émane du commandant de la ...e division ita-

lienne et était. adressée au commandant de la ...e brigade tchécoslovaque qui lui avait demandé ses impressions personnelles sur la conduite de ses soldats au cours des opérations effectuées dans son secteur. Le général écrit: « C'est avec un grand plaisir que je puis te donner les meilleures nouvelles de tes soldats. A Valbella, ils ont été admirables, c'est le mot. Oui, ils ont été vraiment admirables par leur élan, leur enthousiasme, leur ardeur. Les officiers se sont distingués par leur sérieux et leur courage incomparables. Une compagnie a été retirée à cause des fortes pertes qu'elle avait subies aussi bien à cause du feu de l'artillerie qui frappa en plein l'un de ses échelons qu'à cause de l'ardeur avec laquelle tous se sont jetés sur les mitrailleuses. Soldats et officiers sont excellents. Comme je te le disais, tous les ont admirés, bien qu'ils se soient battus en une journée où l'on aurait dit qu'un souffle d'héroïsme enflammait tous les combattants. La brigade « Regina » et la brigade « Lecce » — toutes les deux , citées à l'ordre du jour de l'armée — ont frappé nos collègues français et c'est un grand mérite pour les Tchécoslovaques que de s'être distingués au milieu de pareilles troupes.

Beaucoup d'entre les Tchécoslovaques ont reçu immédiatement la récompense due à leur mérite. Les autres, sur ma proposition, l'auront plus tard.

Tu peux donc avoir pleine confiance dans tes nouveaux soldats. Si les autres ressemblent à ceux que j'ai vus, tu peux, Cher Ami, en être fier. Les officiers sont très sérieux et très prévenants. Ils savent que tous les yeux sont fixés sur eux et ils tiennent à laisser d'eux la meilleure impression, et ils la laissent en effet. »

Dans son rapport au commandant de la division tchécoslovaque, le commandant de la ..." brigade — lui-même vieux soldat éprouvé — ajoute:

« Je crois devoir communiquer ce jugement à la division parce qu'il émane d'un vieux et valeureux officier qui n'a pas la louange facile. L'éloge du général Pantano — commandant de la ..." division, — ne peut que nous encourager dans notre travail d'activé préparation de la renaissance de la grande patrie tchéco-

slovaque. Nous sommes tous fermement convaincus qu'un pays qui a de tels fils ne saurait manquer de conquérir sa liberté et son indépendance. »

Les fronts tchécoslovaques en Russie.

Sur les fronts tchécoslovaques de Russie, l'événement le plus important des dernières semaines a été le grand succès de l'Armée tchécoslovaque opérant dans la Sibérie centrale et « triomphant du temps, de la distance et du manque de ressources matérielles » — suivant les paroles de M. Lloyd George dans son télégramme au président du Conseil National Tchécoslovaque. Par une avance foudroyante, l'armée tchécoslovaque a occupé l'immense espace entre le lac Baïkal et la Mandchourie, réalisant ainsi la liaison entre tous les groupes tchécoslovaques depuis la Volga et l'Oural jusqu'à l'Océan Pacifique.

Après cette unification territoriale, on a procédé immédiatement à la réalisation de l'unité de commandement de toutes les forces tchécoslovaques et même des groupes russes incorporés dans l'Armée tchécoslovaque. Le Haut Commandement des Tchécoslovaques en Russie a été exclusivement confié à des officiers tchécoslovaques^ pour démontrer ainsi le caractère national et l'indépendance absolue de l'Armée tchécoslovaque. M. Syrovy, commandant auparavant le 2e régiment tchécoslovaque, est devenu généralissime de toutes les armées tchécoslovaques de Russie; il a sous ses ordres M. Cecek, commandant en chef des armées tchécoslovaques sur la Volga et dans l'Oural, et M. Gajda, qui dirige les opérations de Sibérie. MM. Syrovy et Cecek sont engagés depuis le commencement de la guerre dans la légion tchécoslovaque de Russie et tous les deux se sont déjà distingués comme chefs de sections d'éclaireurs tchécoslovaques sur le front russe bien avant la formation de l'Armée tchécoslovaque autonome. Les communiqués officiels du Grand Quartier Général russe ont même donné leurs noms. Tous les deux sont des héros de la bataille de Zborov, livrée le 2 juillet 1917 contre les Austro-Hongrois; là, nous rencontrons déjà aussi le capitaine Gajda qui était auparavant volontaire dans l'armée serbe. M. Cecek s'est distingué de même à la bataille de Bachmac, du 9 au 13

mars 1918. Tous les trois portent plusieurs décorations d'ordre militaire. Au moment de la rupture des Tchécoslovaques avec les Bolcheviks, M. Syrovy commandait le 2e, M. Ôecek le 4e, et M. Gajda le 7e régiment tchécoslovaque. Il va de soi que le commandant en chef de toutes les armées tchécoslovaques, sur tous les fronts, est toujours le général Janin.

L'ancien chef d'Etat-Major du 1er corps d'armée tchécoslovaque, devenu plus tard commandant de l'Armée tchécoslovaque de la Sibérie orientale, le général russe Dieterichs, a quitté son poste de son propre mouvement. Comme raisons de cette décision, il a invoqué la nécessité pour l'armée tchécoslovaque de Russie d'avoir maintenant ses propres officiers. Le général Dieterichs s'est entièrement consacré à la réorganisation des armées de la nouvelle Russie.

Maintenant que la liaison entre Vladivostok et le front de la Volga est établie, la question de l'organisation systématique du front oriental, contre les empires centraux, déjà rétablie grâce à l'intervention des Tchécoslovaques, se pose d'urgence. Elle doit faire l'objet des prochaines opérations militaires des Alliés en Russie. Plus vite et plus solidement cette entreprise sera menée, plus sûr en sera le succès, qui dépend surtout de la promptitude des décisions des Alliés et des renforts en hommes et en matériel de guerre.

La situation reste toujours sérieuse. L'Armée tchécoslovaque occidentale, fort épuisée par d'incessants combats de quatre mois, a été obligée de reculer sur plusieurs points sur la Volga (Kazan> Simbirsk) devant des forces ennemies supérieures, comprenant aujourd'hui non seulemnt des Bolcheviks sous le commandement d'officiers et de sous-officiers allemands, mais encore des troupes allemandes régulières, ravitaillées régulièrement en matériel de guerre par les Allemands. Sur le front de l'Oural, au contraire, les troupes tchécoslovaques ont livré d'heureux combats dans la direction de Perm et d'après des nouvelles, qui ne sont pas encore confirmées, ils auraient pris cette ville.

Perm, situé sur la Kama, un des plus grands affluents de la Volga, est un nœud de chemins de fer très important ; sa distance du front des Alliés opérant dans la région d'Archangelsk est de 800 kilomètres.

Dans la Sibérie centrale, l'armée tchécoslovaque, avec le concours du gouvernement chinois, a désarmé, dans la région de Kiakhta, 4.000 prisonniers de guerre austro-hongrois et allemands qui, après les combats au sud-est de Baïkal, s'étaient enfuis vers la frontière chinoise. Ainsi, les opérations des troupes tchécoslovaques contre des détachements ennemis dans le sud-est de la région transbaïkalienne seraient terminées. Quant à la partie transbaïkalienne nord-est, surtout dans la vallée de l'Amour, où se sont concentrées les forces ennemies battues dans l'ouest, du côté de Chita, et dans l'est, du côté de Khabarovsk, les opérations des Alliés se poursuivent vite et avec succès. Les Tchécoslovaques et les troupes japonaises avançant de l'ouest, ont déjà passé Nercinsk et Srietensk, du côté de l'est; les Alliés, surtout les troupes japonaises, ont, d'après les dernières nouvelles, occupé Blagovjescensk et Alexieievsk sur la voie ferrée de l'Amour, ce qui signifie que la distance entre ces deux colonnes, n'est guère aujourd'hui que de 1.200 kilomètres. Dès à présent, on peut prévoir que dans l'avenir le plus proche, les dernières résistances dans la Sibérie orientale de l'armée rouge, composée surtout de prisonniers de guerre allemands et austro-hongrois, seront définitivement brisées.

ÉCHOS ET NOUVELLES

Le Roi d'Italie reconnaît l'armée tchécoslovaque comme belligérante.

Le 17 septembre, le Matin publiait l'interview d'un de ses correspondants avec le roi Victor Emmanuel, dix jours auparavant, au front italien. Le roi d'Italie, parlant de l'armée austro-hongroise, a spécialement mentionné les Tchécoslovaques :

« Sans doute, a-t-il dit, il y a des éléments, les TCHÈQUES, par exemple, sincèrement révoltés contre l'organisation actuelle de la monarchie. Nous les apprécions hautement puisque l'Italie, non con-

tente de les reconnaître comme belligérants, a fait avec eux un accord et que des milliers combattent vaillamment avec nous. Mais sur le front ennemi d'amples précautions sont prises pour les contraindre à V obéissance. On me dit même que les sentinelles sont toujours doubles, et qu'on ne confie aucun poste à un Slave sans lui adjoindre comme contrôleur un Allemand ou un Magyar.

Cette déclaration du roi d'Italie confirme une fois de plus que le point de vue de l'Italie vis-à-vis du peuple et de l'armée tchécoslovaques s'accorde pleinement avec le point de vue et les déclarations des autres puissances alliées.

Comment on a accueilli en Bohême la déclaration anglaise.

La déclaration du gouvernement anglais en faveur de la na^ tion tchécoslovaque et de son armée, et le fait que le Conseil National de Paris a été reconnu comme gouvernement, ont été accueillis par toute la nation avec un énorme enthousiasme. Pour le moment, le peuple ne peut exprimer sa satisfaction qu'en redoublant sa résistance passive contre la guerre et en se préparant intensivement pour une action directe au moment propice. Le peuple est tout à fait d'accord avec les chefs politiques, quelques journaux on-t publié dès le 14 août, au soir, la déclaration, télégraphiée de Berlin. Défense fut faite de la publier dans les éditions du matin suivant. La réponse du gouvernement autrichien transmise à l'étranger a été rédigée d'accord avec le gouvernement de Berlin.

Les députés et les politiciens tchèques ont eu connaissance de la déclaration dès le 14 août au soir, au moment où ils étaient réunis à Vienne pour se rendre au congrès de Ljubljana, congrès qui rassemblait les Yougoslaves, les Tchèques et les Polonais. Les résolutions de cette assemblée ont été prises sous l'impression directe de cette déclaration. Pour contrebalancer l'effet de la déclaration, on a fait courir à Vienne le bruit que l'Allemagne ne s'oppose pas à l'autonomie des Tchèques et des Yougoslaves et que la cour de Vienne a décidé de proclamer cette autonomie le jour de l'anniversaire de la naissance de l'Empereur Charles, c'est-à-dire le 17 août.

Le mardi 30 août, au matin, le Président de l'Union parlementaire tchèque a été reçu par le Président du Conseil, baron Hussarek, qui l'avait convoqué par une dépêche spéciale et urgente, adressée à Ljubljana et transmise personnellement à M. Stanëk par le comte Attems, Landes-Hauptmann. Cette invitation appelait sans délai M. Stanëk, président de l'Union parlementaire tchèque indiquant comme motif « une affaire très urgente ».

Il s'agissait de l'affaire suivante: Le baron Hussarek, au nom du gouvernement demanda à M. Stanëk, président de l'Union parlementaire tchèque, d'exiger du Comité National suprême tchécoslovaque de Prague (et non de l'Union parlementaire !) la publication d'une déclaration opposée à la déclaration anglaise. Cette note du Comité devait s'inspirer de la réponse officielle, publiée par le K.K. Korrespondenz-Bureau, pour déclarer que le Conseil National de Paris n'est pas compétent pour parler au nom de la nation tchèque, que cette compétence appartient au Comité National Suprême de Prague; que les Tchécoslovaques d'Autriche-Hongrie n'ont aucun rapport avec les menées des gens irresponsables de l'étranger. Le président Stanëk repoussa catégoriquement cette demande, déclarant que les Tchèques ont été plusieurs fois déjà obligés de faire « sur les instances du gouvernement » diverses déclarations forcées, mais sans résultat. Le gouvernement a toujours continué à persécuter les Tchécoslovaques. Il a même fait pire. M. Stanëk a conclu en disant qu'une telle déclaration serait absolument inefficace pour sauver la situation de l'Autriche-Hongrie et que les Tchèques ne feront rien en faveur de la monarchie.

Le clergé tchécoslovaque en faveur de l'État tchécoslovaque indépendant.

Tous les journaux de Prague du 4 septembre, ainsi que la presse viennoise du 5 septembre, reproduisent le manifeste suivant:

« Le clergé tchécoslovaque de tous les diocèses de la Bohême, réuni à Prague le 3 septembre, déclare unanimement ce qui suit:

Nous, prêtres tchécoslovaques, enfants conscients du peuple auquel nous rattachent les liens du sang, de la langue et des traditions, nous voulons rester unis avec le peuple dans sa lutte, dans ses souffrances et dans sa victoire finale. Nous réclamant de l'héritage sacré des prêtres tchécoslovaques, collaborateurs de la résurrection nationale, nous affirmons que les déclarations

solennelles des députés et des intellectuels tchécoslovaques, confirmées par le Serment national du 13 avril, traduisent fidèlement nos propres sentiments.

Nous voyons, nous aussi, dans la reconstitution de l'État tchécoslovaque indépendant un acte de la justice divine. Pour atteindre ce but, nous considérons comme indispensables une union des forces et une discipline absolue de toute la nation. Aussi déclarons-nous que seule L'UNION PARLEMENTAIRE TCHÈQUE a le droit de traiter au nom de la nation, et nous condamnons résolument toutes les négociations privées éventuelles, relatives au sort futur de notre patrie ».

Cette déclaration est d'une haute importance, car elle montre que les catholiques tchécoslovaques restent fermes malgré toutes les séductions de Vienne.

La Neue Freie Presse du 6 septembre commente cette déclaration dans un long article. Elle dit notamment:

« La déclaration du clergé de Bohême se met complètement sur le terrain de la Déclaration de Prague du 6 janvier, qui réclame un État indépendant et souverain, constitué par les pays de la COURONNE DE BOHEME avec la SLOVAQUIE. Mais cette déclaration n'est plus une opposition, c'est la négation de l'État austro-hongrois. »

Le Cech, organe catholique de Prague, reproduit en date du 7 septembre, cet article furieux et ajoute: « L'adhésion du clergé ne constitue pas un fait nouveau, car la déclaration du jour des Rois portait déjà la signature de Mgr Kordaè, représentant du parti catholique unifié. L'organe viennois n'a aucune raison d'être surpris. // est naturel que le clergé tchécoslovaque manifeste son adhésion aux revendications d'indépendance soutenues par la nation entière jusqu'au dernier de ses fils. »

(On sait que le clergé de tous les diocèses de la Bohême a lancé récemment, le 3 septembre, un manifeste réclamant la constitution de l'État tchécoslovaque souverain.)

VArbeiter Zeitung du 6 septembre constate que la Déclaration du clergé de Bohême constitue une réponse à la lettre pastorale des évêques et archevêques austro-hongrois, qui condamnaient les revendications nationales.

« Donc — dit VArbeiter Zeitung — les prêtres tchécoslovaques ne se gênent pas le moins du monde pour se déclarer joyeusement partisans de ce que « leurs » évêques et archevêques ont condamné... »

A TRAVERS LA PRESSE

Les propositions de paix austro-hongroises et les Tchécoslovaques.

Dans une foule de commentaires consacrés par la presse de l'Entente à la nouvelle note austro-hongroise, l'un des arguments les plus fréquents et les plus importants que l'on oppose à des pourparlers de paix avec l'Autriche-Hongrie actuelle repose sur le futur État tchécoslovaque (yougoslave et polonais). Nous croyons donc devoir citer quelques extraits de ces nombreux articles.

M. Albert Thomas, commentant la note austro-hongroise dans le Daily Chronicle, écrit:

« L'Autriche, par une manœuvre non dépourvue de ruse, essaie de faire croire que les buts des Alliés ont subi une transformation et que la guerre se terminerait plus rapidement si le respect de son intégrité était pris en considération. Mais l'Autriche oublie que, depuis la note de 1917, de grands événements se sont déroulés; elle oublie la révolte des Tchécoslovaques et les promesses données par l'Entente, en reconnaissant aux Tchécoslovaques la qualité de belligérants. Lorsque les Alliés répondront à l'Autriche-Hongrie, leur note sera signée également par le Conseil National Tchécoslovaque; dans ce fait même, il y a le démenti de la doctrine avancée par l'Autriche, à savoir que les problèmes des nationalités sont de simples problèmes de politique domestique. »

M. Thomas a, d'ailleurs, publié un article analogue dans l'Information.

Dans son article de la Victoire, M. Gustave Hervé s'exprime en ces termes:

« Maintenant que l'ennemi voit qu'il a perdu la partie, que la guerre sous-marine est un fiasco, que sa suprême offensive a échoué, que l'armée américaine est entrée en ligne pour de bon, que les Alliés sont en voie de reconstituer le front russe, que les Tchécoslovaques sont reconnus comme belligérants par l'Entente, que la famine et la misère régnent en souveraines maîtresses de Hambourg à Constantinople, et que les dynasties des Hohenzollern et des Habsbourgs branlent sur leur base, les deux gouvernements de proie qui ont, depuis quatre ans, mis l'Europe à feu et à sang et fait égorger plus de dix millions d'hommes, nous offrent Y accolade fraternelle.

Paix de compromis?

Il n'y a pas de compromis possible pour les peuples entre l'indépendance et la servitude.

Les TCHÈQUES de Bohême veulent leur indépendance, ils ne veulent pas d'une paix de compromis.

Les Polonais des trois Polognes veulent l'indépendance de leur patrie et ils ne veulent pas d'un compromis qui laisserait la Pologne prussienne à la Prusse.

L'Italie veut Trente et Trieste, sans condition, comme nous voulons, nous, l'Alsace-Lorraine, sans condition.

Il n'y a pas de compromis possible non plus entre les assassins et leurs victimes. »

M. Auguste Gauvain,' dans le Journal des Débats, dit entre autres choses:

« Le comte Burian ne peut entretenir le moindre espoir que les Alliés acceptent son invitation. Pourquoi donc l'a-t-il lancée? Parce que la monarchie habsbourgeoise tombe en déliquescence, qu'elle est virtuellement démembrée, et que l'empereur Charles, exclusivement préoccupé de sauver sa dynastie, se raccroche à la seule planche de salut qui lui reste. La note du 15 est surtout destinée à conjurer les effets de la reconnaissance des Tchécoslovaques, des Yougoslaves et des Polonais par plusieurs des puissances alliées. Comme nous l'avons indiqué précédemment, elle équivaut à une déclaration de démembrement de l'Autriche- Hongrie ou, si l'on préfère, de transformation de cet État en une série d'États indépendants unis ou non en une Confédération qui pourrait comprendre aussi des territoires non compris dans la monarchie actuelle. Elle implique l'engagement de ne pas traiter avec le gouvernement de Vienne à l'insu et sans le concours des représentants des futurs États reconnus d'avance. Les ministres habsbourgeois le savent ou s'en doutent. C'est pourquoi ils invitent les Alliés à renier en fait leurs engagements et à détruire, par leur déloyauté consciente ou inconsciente, l'immense impression produite en Autriche-Hongrie par la reconnaissance récente des Tchécoslovaques et des Yougoslaves, impression qui eût été encore plus forte si l'Italie s'était jointe à la France, à l'Angleterre et aux États-Unis.

Actuellement, la Bohême, la Moravie, la Slovénie, la Croatie, la Dalmatie, la Bosnie et l'Herzégovine sont, si l'on peut ainsi parler, en état d'insurrection pacifique. Les représentants officiels de ces royaumes et pays revendiquent, proclament le droit de ceux-ci à l'indépendance absolue. Les manifestations publiques en ce sens se succèdent sans que les autorités impériales et royales puissent les réprimer. Des bandes de déserteurs, souvent de plusieurs milliers, sont établies dans des régions où

l'on n'ose les poursuivre; elles attaquent les convois, chassent ou tuent les agents du gouvernement central. Charles T-IV ne sait où ni comment employer ses armées. Il en est réduit à faire garder la Hongrie par des troupes tchèques. Dès lors qu'il doit envoyer sur notre front, en Russie et en Roumanie ses Magyars et ses Allemands, il ne dispose plus que de futurs rebelles pour les garnisons de l'intérieur. On devine ce qui l'attend si les Alliés se tiennent fermes sur les positions qu'ils ont enfin décidé de prendre. Le comte Burian le voit mieux que personne. Sa note est une suprême tentative de désagréger le bloc des Alliés et de montrer aux Slaves de la monarchie qu'ils n'ont pas à compter sur nous.

Les Alliés ont une réponse très simple à faire : c'est de publier une déclaration commune sur la reconnaissance des Tchécoslovaques et des Yougoslaves, héritiers légitimes des anciens royaumes indépendants de Bohême, de Dalmatie, de Croatie, d'Esclavonie, de Lodomérie et d'Illyrie. »

Dans l'Evénement, M. Pierre Bertrand critique également la note austro-hongroise.

« Tant que l'Autriche-Hongrie, écrit-il, a pu espérer que les Puissances de l'Entente accepteraient de considérer la question des nationalités sujettes comme une question de politique intérieure, elle a désiré la paix...

Mais le jour où la plupart des Puissances de l'Entente, et en particulier les Etats-Unis, ont proclamé dans des documents diplomatiques formels le droit des nationalités sujettes à s'affranchir du joug des Habsbourg, depuis qu'elles ont reconnu en la Bohême un État ami et allié qui soutient la même lutte qu'elles-mêmes contre un ennemi commun, l'Autriche-Hongrie ne veut plus la paix, car la paix la démembrera...

Les peuples qui la composent peuvent encore désirer la paix; la dynastie des Habsbourg ne le peut plus, — du moins, une paix compatible avec nos déclarations, nos principes, notre honneur.

Il n'y a pas de paix possible avec l'Autriche, — et il n'y a jamais eu de paix possible' avec elle, — que si les Puissances de l'Entente, renonçant à faire une Europe meilleure et mieux garantie, consentaient à se déshonorer par un pacte où elles deviendraient les complices de l'insupportable domination des Germano-Magyars sur les Tchécosovaques, les Yougoslaves, les Roumains, les Italiens, les Ruthènes, les Polonais. »

M. Olivier Guihéneuc, faisant dans le Rappel un rapprochement entre les Tchécoslovaques et les propositions austro-hongroises dit fort justement:

« Tout cela doit se payer, et se payera d'autant plus cher que la situation n'est plus entière de notre côté, à l'égard des citoyens des nationalités opprimées par l'Autriche. Que nous ayons eu raison ou tort de promettre leur indépendance aux Tchèques, aux Slaves du Sud, aux Polonais, nous avons promis, nous devons payer. Les Grandes Républiques victorieuses doivent scrupuleusement tenir leur parole: Mentir aux Peuples est le propre des rois.

Nous devons tenir d'autant plus, que les Tchécoslovaques ont rendu, en Russie, des services considérables à la cause de la Liberté, en s' emparant du transsibérien, puis en le gardant contre les Boches et les Bolcheviks. Il doit leur en être tenu compte.»

Le Corriere délia Sera, dans un article intitulé « La manovra del' Austria » rappelle, lui aussi, la reconnaissance des Tchécoslovaques par l'Entente. « Selon la note, écrit-il, les différends se sont atténués. On sait, entre autres, — selon la note, — que l'Entente ne désire pas la destruction de l'Empire austro-hongrois. On cite les discours des ministres anglais. On oublie cependant que la récente et solennelle reconnaissance officielle par l'Entente — y compris le Japon — d'un État belligérant tchécoslovaque est en même temps la condamnation de l'Autriche. On feint d'ignorer que le seul fait vraiment nouveau dans la façon dont l'Entente envisage la paix est le passage de l'idée de conserver, lors du traité de paix, un Empire austro-hongrois constitué comme il l'était avant la guerre, à l'idée de diviser cet empire en nations libres. »

Dans La Lanterne, M. Félix Hautfort écrit:

« Il n'est personne à la Hofbourg qui ne sache que c'est la pression même de l'extrême péril qui maintient apparemment unis des lambeaux d'Empire que les haines des races ont dissociés. Chacun sait que le vieux monde austro-hongrois tel que le gouverna François-Joseph durant un demi-siècle n'a plus sa place dans l'Europe rénovée, ou tout au moins transformée par la guerre. Allemands, Magyars, Yougoslaves, Tchèques, Polonais ne vivront plus sous une même domination... La mosaïque impériale doit se disloquer, dès lors ceux qui sont condamnés pouvaient avec les plus faibles risques tenter une manœuvre hasardeuse dont l'Allemagne, en dernier examen, risquait d'être la véritable bénéficiaire

« L'argument principal des austrophiles, celui qu'ils croient irrésistible est des plus simples: En démembrant l'Autriche, nous jetterons dans le giron de l'Allemagne les dix millions d'Allemands que l'on compte sur le territoire de la Double Monarchie! Allégation purement fantaisiste, lancée d'une main sûre par les

papalins. Même si elle devait être prise en considération, nous serions liés par nos engagements en faveur des nationalités dont notre victoire doit marquer l'émancipation, mais il est singulièrement aventureux de prétendre que la libération des Tchèques,, des Polonais, des Yougoslaves aurait pour contre-coup un accroissement du bloc allemand. Donner une telle conséquence à la guerre c'est nier l'habileté des diplomates de l'Entente qui traiteront de la Paix ».

Il est certain que les dirigeants de Vienne et de Budapest seront sensiblement affectés par tous ces arguments opposés à leurs projets de paix.

La presse française et étrangère.

La reconnaissance par les gouvernements de Londres et de Washington du peuple tchécoslovaque comme nation alliée et belligérante, et l'action militaire des armées tchécoslovaques en Russie ont inspiré un nombre si considérable d'articles, de commentaires et de dépêches qu'il est impossible de les enregistrer tous dans ce court aperçu. Nous craignons donc d'être fort incomplets. Chaque jour nous apportait sa provision, ce qu'expliquent les événements actuels auxquels les Tchécoslovaques ont pris en ces derniers temps une part si large. Dans toutes les voix, qui nous arrivent de tous les côtés, résonne cette grande vérité, devenue le principe de la lutte d'aujourd'hui: // faut aider les peuples opprimés qui la désirent et se battent pour elle à recouvrer leur liberté.

The Daily Telegraph, de Londres, publie le £ septembre une dépêche de son correspondant de New-York, annonçant la décision des Etats-Unis de considérer le peuple tchécoslovaque comme un peuple allié. « Cette décision », dit-il, « est considérée ici comme un gage du démembrement de l'Autriche-Hongrie et comme la suite logique de la politique américaine sympathisant avec les peuples opprimés. »

The Morning Post, du même jour, sous la plume de son correspondant de Washington envisage déjà la situation qui sera créée pour les Tchécoslovaques à la fin de la guerre: « Par la reconnaissance du peuple tchécoslovaque, les Etats-Unis ont de facto déclaré qu'une des conditions de la paix future devrait être la libération du peuple tchécoslovaque aux dépens de l'Autriche- Hongrie et que les Etats-Unis feraient valoir cette condition au futur congrès de la paix. » Un article aussi documenté qu'enthousiaste et émouvant est paru dans The Tuam Herald du 31 août dernier. Il est signé de notre grand ami, R. J. Kelly. En fier Irlandais, il nous exprime sa joie et celle du peuple irlan-

dais, en disant: « Nulle part, parmi les nations d'Europe, l'on n'a souhaité au grand État historique de Bohême une bienvenue plus cordiale qu'en Irlande... Unis par beaucoup de liens de sympathie et de religion, nous autres en Irlande, nous saluons avec une franche sincérité nos amis fidèles et dévoués de Bohême à l'occasion de leur reconnaissance si méritée, par les Alliés, comme une nation qui, au congrès de Paix, aura le droit de décider d'ellemême. Vive longtemps la Bohême ! Puisse bientôt le soleil de la liberté se lever sur ce pays sacré! Généreux de cœur, ingénieux d'esprit, intellectuellement très doué, le peuple tchécoslovaque deviendra un grand peuple... Par sa propre expression immortelle, nous crions à la Bohême et à son peuple: «Na zdar», « Vive la Bohême ».

Les journaux français, ceux de Paris aussi bien que ceux de province, par leurs manchettes mêmes: « L'État tchécoslovaque », « Nos alliés britanniques », « Un nouvel État », etc., etc. indiquaient l'importance que la presse attache aux déclarations de Londres et de Washington. « C'est pour les Tchécoslovaques, écrit L'homme libre le 5 septembre, « la certitude de pouvoir s'asseoir autour du tapis vert, lors des pourparlers de paix, pour y défendre leurs droits, aux côtés des Alliés ». « La plus ancienne nation slave peut attendre de notre triomphe, sa résurrection », s'écrie M. Victor Margueritte dans le Pays. « Nous avons reconnu l'État polonais et l'État tchécoslovaque », déclare M. Louis Ripault dans le Radical du 6 septembre et il ajoute très justement: « Nous devons maintenant reconnaître l'État yougoslave ». M. Pierre Bertrand dans l'Evénement du 6 sept, apprécie à sa juste valeur la portée des déclarations des Alliés: « Les États-Unis viennent de reconnaître formellement le Conseil National Tchécoslovaque et sa qualité de gouvernement belligérant et se déclarent prêts à entrer en relation avec lui ». C'est l'arrêt de mort de l' Autriche- Hongrie confirmé à tant de reprises par M. Gauvain, notre ami dévoué, dans le Journal des Débats. Parmi ses articles quotidiens d'une justesse de vues et d'un courage particulier, rappelons celui du 1er septembre où il réclame, à l'occasion des déclarations des Alliés, un front diplomatique uni. « Pourtant cette déclaration, poursuit-il le lendemain, est de nature à hâter l'écroulement du germanisme et la fin de la guerre. Au moment où les Tchécoslovaques et les Yougoslaves prêtent sur les divers fronts de la guerre le concours le plus utile aux Alliés, il est suprêmement imprudent de retarder un acte propre à leur donner, à eux et à leurs frères restés sous la domination du Habsbourg, des satisfactions et des encouragements indispensables. A ce degré-là, dans ces circonstances là, l'imprudence ou la négligence devient ■«n crime. »

Quant à l'arrêt de mort de l'Autriche signé à Washington, le Corriere délia Sera l'approuve pleinement.

Par contre, le Journal de Genève, qui nous est toujours si favorable, fait tout à coup des réserves sur le sort de l'Autriche-Hongrie que, peut-être, il ne sera pas, dit-il, dans l'intérêt des Alliés de démembrer. M. Bienaimé s'est chargé de lui répondre très judicieusement dans la Victoire du 22 août. D'autre part, la Tribune de Genève du 3 août (M. Alexis François) ne ménage nullement la monarchie danubienne et parle avec une délicate attention des efforts du Conseil National Tchécoslovaque et de son représentant, M. Benes. Dans la Nation Belge du 2 septembre, un soldat belge du corps des auto-canons, narre avec enthousiasme les faits d'armes des Tchécoslovaques en Russie, faits d'armes dont il a été témoin.

La campagne tchécoslovaque en Russie est naturellement à l'ordre du jour. De grands articles sont parus à son sujet dans plusieurs publications. Dans Y Europe Nouvelle du 10 août, Mlle Louise Weiss narrait la lutte des Tchécoslovaques en Russie. M. Jules Chopin, dont les chroniques du Mercure de France exposent régulièrement la situation intérieure de l'Autriche-Hongrie, consacrait dans la Revue de Paris du 15 août une étude à la formation de l'armée tchécoslovaque de Russie. De son côté, M. René Pichon qui, dans Y Œuvre, défend infatigablement notre cause, disait le 1er septembre, aux lecteurs de la Revue des Deux Mondes, le rôle que jouent les Tchécoslovaques en Russie. Enfin la Revue Hebdomadaire du 24 août (M. Jacques Bainville) et le Parlement et l'Opinion (M. A. Millerand) du mois d'août se sont occupés de nous.

Nous ne croyons pas nécessaire de parler des journaux de Paris que chacun lit. Contentons-nous de mentionner quelques journaux de province qui suivent avec beaucoup d'intérêt nos efforts diplomatiques et militaires: Les Pyrénées, de Tarbes, le Phare de la Loire, de Nantes, le Journal du Havre (parlant surtout des Slovaques), le Progrès de Lyon, Y Express de l'Ouest, la Dépêche de Toulouse. De son côté, le Progrès de Lyon du 29 août et du 5 septembre (sous la signature L. B.) consacrait deux longs articles fort bien informés à l'étude de notre armée de Russie.

En ces derniers temps, les journaux illustrés apportent très souvent des photographiques prises en Extrême-Orient: les Nouvelles de France (le 15 août), Le Monde illustré (le 24 août), Les Annales (le 4 août), Le Pays de France (le 15 août), le Miroir (le 11 août), YExcelsior (le 12 septembre), etc., etc.

On voit que nous commençons à être mieux connus...

Le Gérant : l. mathieu.

Imprimerie Slave, 182, rue du Faubourg St.-Martin, Paris.

Revue bi-mensuelle

4e ANNÉE. 1 5 OCTOBRE 1918. N ° 8.

Déclaration de M. Orlando.

Dans le discours qu'il a prononcé le 3 octobre devant la Chambre, M. Orlando, président du Conseil d'Italie, s'est exprimé en ces termes relativement aux rapports entre le gouvernement italien et le Conseil National Tchécoslovaque:

« // va de soi que l'Italie, qui lutte pour la libération de tous les territoires italiens soumis à V Autriche- Hongrie, ne se contente pas de considérer avec sympathie, mais encore avec des sentiments de solidarité les efforts des autres nations en vue de leur indépendance.. Dès le 21 avril 1918 notre gouvernement a conclu avec le Conseil National Tchécoslovaque une convention relative à la formation des légions qui combattent sur notre front. Cette convention équivalait à la reconnaissance du Conseil National Tchécoslovaque comme un gouvernement de facto. Depuis cette époque, nos rapports avec cette héroïque nation ont toujours été des plus amicaux et les liens fraternels qui nous unis* sent ont été renforcés et resserrés par le sang que ses fils reconnaissants ont versé pour la défense, dans les Alpes, aussi bien des territoires italiens que de leurs propres territoires.

Je pense être l'interprète de tout le peuple italien en disant que l'amitié de ces deux nations restera sincère et indissoluble et qu'elle sera renforcée encore par les féconds rapports économiques et intellectuels qui seront créés après la guerre. »

Cette déclaration est un complément important et aussi une claire explication des traités conclus entre le Conseil National Tchécoslovaque et le Gouvernement d'Italie. Nous avons déjà parlé de leur signification et de leur importance dans l'article « L'Italie et la question tchécoslovaque » paru dans le N ° 7 de notre revue.

La déclaration de M. Orlando est en même temps une de ces déclarations fondamentales des Gouvernements Alliés, par lesquelles fut reconnu officiellement à notre nation — comme nation alliée — le droit à l'indépendance, et par lesquelles le Conseil National Tchécoslovaque fut reconnu comme gouvernement de facto.

La Russie et l'État Tchécoslovaque.

Déclaration du Gouvernement provisoire de Russie.

M. Maklakoff, ambassadeur de Russie à Paris, vient de communiquer au Conseil National Tchécoslovaque une déclaration de M. Avksentieff, président du Gouvernement provisoire de la Russie. En voici le texte:

« Les aspirations anciennes des Tchèques et Slovaques vers la création d'un État indépendant ont toujours trouvé des échos chaleureux dans l'âme du peuple russe. D'autre part, la nation tchécoslovaque se rendait et se rend clairement compte que la réalisation de ses espérances serait grandement facilitée par une

union étroite avec une Russie puissante. Actuellement, les efforts héroïques des troupes tchécoslovaques qui versent leur sang sur les champs de bataille russes, et la fondation du Conseil National Tchécoslovaque, vrai représentant de la volonté nationale, ont posé les bases du nouvel État slave. En présence de ces faits, le Gouvernement provisoire de Russie est heureux de déclarer qu'il reconnaît le Conseil National Tchécoslovaque, Gouvernement légal de l'État tchécoslovaque, et se tient entièrement prêt à maintenir avec le peuple fraternel des relations resserrées par l'aide mutuelle dans la lutte contre l'ennemi commun. »

L'Union Tchèque

se proclame solidaire de l'Entente

et de l'Armée Tchécoslovaque.

(Discours du député Stanëk, président de l'Union Tchèque, prononcé au Reichsrat de Vienne, à la séance du 2 octobre 1918.)

« Honorable Assemblée !

« Cette guerre épouvantable, déchaînée contre la volonté et malgré les remontrances des Tchécoslovaques, a désormais franchi son point culminant. L'issue est fatale — elle est telle que nous l'avions prévue et prédite. L'histoire universelle réserve la perte de ceux qui l'ont largement méritée. Deux mondes étaient aux prises dans ce formidable cataclysme. L'un incarnait le moyen-âge. Avec outrecuidance, il écrivit sur sa bannière: « La force prime le droit. » S'inspirant de cette parole, l'esprit allemand s'imagina avoir, à lui seul, la mission de dominer le monde. Les puissants de l'Autri-

che-Hongrie se sont associés volontairement à cette poussée violente destinée à réduire le monde à V esclavage. N'ont-ils pas déjà, eux-mêmes, usé de la même politique d'oppression contre ceux qui ne partageaient pas leur mentalité, contre les nations non-allemandes et non-magyares de la monarchie?

« Enfin, ont-ils pensé, l'heure approche où nous pourrons exterminer ces peuples latins et slaves si délestés !

« Mais tous les peuples, pour lesquels l'amour de la paix et de la liberté ne sont pas une phrase vide de sens, ont serré les rangs pour repousser et réduire à l'impuissance cet esprit agressif qui a trouvé son incarnation dans l'autocratie allemande et dans le militarisme allemand. Il était aisé de prévoir de quel côté serait et doit être la victoire finale pour que l'humanité ne subisse pas un recul de plusieurs siècles.

« Donc, d'un côté le moyen-âge; de l'autre, l'amour sincère de la liberté et la démocratie.

« Et nous? Nous étions opprimés par l'Autriche depuis des siècles, nous jouissions depuis longtemps de « l'éducation » autrichienne, et justement parce que nous avons subi cette éducation nous n'avons pas fourni ici des légions de volontaires.

« Pas une seule goutte de sang n'a été versée par nous volontairement pour les empires centraux!

« Mais nos concitoyens, se rappelant cette longue et involontaire « éducation » autrichienne, ont formé des légions tchécoslovaques dans toutes les armées de l'Entente. C'est là que nous avons versé notre sang pour les droits les plus sacrés de l'humanité; c'est là que nous avons coopéré aux batailles les plus épouvantables. Et c'est avec fierté que nous apprenons que nos légions ont participé à la glorieuse défense qui a empêché les Allemands de continuer leur pillage en :France et qui a épargné à Paris, cœur de la France, et

à son port principal, Calais, le sort de devenir le butin des Germains !

(Tumulte et scènes indescriptibles. L'Allemand Teufel crie: C'est un discours indigne, c'est une coquinerie ! Il faut abattre ceux qui défendent les bandes de voyous tchécoslovaques !)

« C'est curieux, on nous a souvent accusés ici d'avoir fondé tous nos espoirs sur la Russie tsariste. Et maintenant, ce sont nos... bandes, comme vous dites, — nos troupes qui s'efforcent d'introduire un peu d'ordre en Russie. Là encore, ils luttent pour l'idée de la vraie démocratie ! »

Le docteur Langenhahn (Allemand) interrompant: « Ne défendez pas les légionnaires !

Stanëk ripostant: — C'est notre affaire, cela ne vous regarde pas ! (// continue) :

« On ne réussira pas à ressusciter le moyen-âge ! Rien n'empêchera plus la marche victorieuse du libre esprit démocratique, aucun gouvernement allemand ni autrichien, aucune subtilité de la vieille diplomatie n'y réussira; tous les essais des gouvernants et des autocrates, y compris des décisions prises au Conseil de la Couronne d'aujourd'hui, sont condamnés à un échec certain !

« On espère sauver l'autocratie par un pseudo-démocratisme camouflé ! Mais le monde ne se laissera plus duper. (S' adressant aux bancs allemands) : Vous demandez la paix de votre voix hypocrite, vous invitez les belligérants à négocier, mais aussitôt que l'un de vos alliés essaie lui-même d'obtenir la paix, vous lui sautez à la gorge !

« Les surprenantes victoires du début de la guerre vous ont remplis d'orgueil. Ivres de leurs triomphes, Hindenburg et Ludendorff n'ont parlé que de la paix par les armes, de la paix par la violence, de la paix ai-

lemande, de la paix avec des garanties. Dans ces moments-là, vous ne vouliez rien entendre des promesses, à faire à la Belgique.

« Vos offensives de paix sont vaines, personne ne veut traiter avec vous ! Les nations de V Autriche-Hongrie, elles aussi, sont lasses de négocier; car elles savent ce que vaut votre parole. Nous n'avons ni l'envie, ni le courage de vous sauver du naufrage. Dérision, geôles, potences — telle fut votre politique vis-à-vis de nous durant les périodes difficiles. Aujourd'hui, vous nous invitez — toujours avec des arrière-pensées.

— à vous aider à terminer l'effusion de sang. Mais votre but reste toujours l'hégémonie germano-magyare

— l'oppression des peuples non-allemands et non-magyars! Pour ce but, cherchez des alliés ailleurs que parmi les peuples de l'Autriche ! L'heure du destin sonnera bientôt pour les Germano-Magyars — plus tôt qu'on ne l'osait espérer.

« Et la dynastie? Regardez plutôt la nouvelle réforme électorale en Hongrie, sanctionnée récemment par l'empereur ! Cette réforme tend à effacer complètement l'existence politique et nationale de la moitié non-magyare de la Hongrie — l'existence de peuples qui, jadis, aux heures du danger, ne connurent pas de plus beau titre de gloire que d'être l'appui de la dynastie. Voilà la reconnaissance qu'ils en récoltent, voilà l'accomplissement d'un engagement librement consenti, voilà comment l'empereur tient sa parole !

Le président {interrompant) : Je vous prie de ne pas mettre en cause la dynastie ! »

Stanëk (continuant) : Aussi longtemps que la réforme électorale hongroise constituait une simple machination de l'oligarchie magyare, les Magyars furent les seuls responsables. Mais la sanction implique une série de responsabilités morales dont seront chargés aussi d'autres facteurs, liés à nous par des rapports

constitutionnels ! Cette sanction, c'est une nouvelle preuve que tout geste fait par la monarchie pour se placer au niveau de l'Europe civilisée, n'est qu'une supercherie, n'est qu'un essai d'échapper aux grosses responsabilités par un simulacre de changement de régime.

« Ce n'est donc pas seulement au nom de la démocratie et de la liberté, c'est au nom des convenances élémentaires de la politique que nous repoussons tout rapport avec le système politique de la monarchie austro-hongroise.

« Nous voulons nous sentir dégagés des impuretés de la politique austro-hongroise des nationalités ! Et nous savons que la loi électorale hongroise, toute sanctionnée qu'elle est, constitue le chant du cygne de l'État hongrois ! (Applaudissements parmi les Slaves.)

« — Ce que nous voulons, c'est le front des trois États slaves, de Danzig à l'Adriatique en passant par Prague.

DT Wichtl (Allemand) : Et les Allemands de Bohême ?

Stanëk (ripostant) : C'est votre affaire ! Demandez plutôt à vos amis ouvriers et fabricants, ils ont déjà répondu !

« L'État tchécoslovaque englobant les Slovaques de la Hongrie dans leurs limites géographiques — voilà notre programme minimum. Nous protestons énergiquement contre toute solution partielle de la question tchécoslovaque, contre toute tentative de la résoudre séparément pour les territoires situés en Autriche et séparément pour ceux situés encore en Hongrie. Dans le cas où l'on voudrait créer aujourd'hui, sous la pression des événements, un État uni composé de la Bohême, de la Moravie et de la Silésie, à l'exclusion toutefois de la Slovaquie hongroise — nous ne

pourrions voir dans une telle mesure qu'un essai de créer une scission permanente de l'unité tchécoslovaque dans le but de livrer séparément aux dangers futurs d'une agression étrangère les parties ainsi divisées. ,

« Nous voyons maintenant la clique mégalomane germano-magyare essayer d'étendre son système d'asservissement même à la Bosnie-Herzégovine ! Mais les Magyars n'auraient pas pu couronner ainsi la chronique scandaleuse de leur politique, sans y être aidés par la politique officielle de Vienne, lâche et bornée. Pour caractériser cette politique, on ne saurait trouver de termes dans le dictionnaire politique; il faudrait plutôt recourir au domaine de la psychiatrie et de la criminologie.

« Nous affirmons à nouveau notre solidarité avec nos frères yougoslaves, qu'ils habitent Sarajevo, Mostar ou Lioublana. Nous demandons également la destitution des hommes d'État et de leurs créatures, qui ont tenté de courber le reste de la population bosniaque sous le plus infâme des jougs qu'on puisse imaginer.

« Une Yougoslavie libre, une Pologne indépendante et l'État tchécoslovaque sont en train de se constituer, liés non seulement par leur communauté d'intérêts économiques, mais encore par le sang versé en commun sur un front commun !

« La paix est proche. Nous sommes prêts à conclure la paix à tout instant; mais votre hégémonie, l'empire de la violence germano-magyare prolonge la guerre. Nous avons demandé à être admis aux négociations de paix avec les délégués des autres nations. Mais les Allemands ont refusé. Ils ont répondu : « Si vous l'essayez, nous vous ferons pendre ! » Voilà au moins une promesse que les Allemands sont habitués à tenir.

« Mais l'Entente a répondu par des faits. Elle a reconnu l'armée tchécoslovaque comme puissance bel-

ligérante. Et alors on a essayé de nous extorquer une protestation contre cette déclaration de V Entente !

Dr Wichtl (Allemand) : Mais vous n'avez pas voulu!

Stanëk: « Certes, non! Je l'ai dit au président du Conseil et je le dirai à V empereur si c'est nécessaire.

« Donc, vous n'avez pas voulu nous admettre aux négociations de paix. Les délégués tchécoslovaques y seront quand même, que vous le vouliez ou non : les représentants de ces brigades tchécoslovaques que le comte Herling a cru pouvoir traiter de canailles ! C'est avec eux que vous serez obligés de négocier au sujet de la question tchécoslovaque ! Et voilà pourquoi nous pouvons nous passer de négocier avec vous !

« La question tchécoslovaque sera résolue ailleurs qu'en Autriche.

« Si vous acceptez les propositions de Wilson, si le peuple allemand, et non pas vos bureaucrates, déclare que ces conditions sont acceptées par vous, représentants du peuple librement élus, alors seulement vous pourrez avoir la paix sur la base de ces formules. Toute autre issue est inimaginable ! Et nous vous le conseillons en toute franchise et sincérité: Rendezvous, capitulez !

Dr Wichtl (interrompant) : Et dire qu'on ose parler de la sorte au Parlement ! Quelle impudence !

Stanëk: Car enfin, vous n'avez pas le choix. (Bruit.)

« Unis au peuple yougoslave entier, unis aux députés polonais qui représentent la presque totalité du peuple polonais, les Tchécoslovaques crient en face du monde entier:

« Debout pour la liberté, debout pour le travail, debout pour une vie nouvelle dans notre libre État ressuscité !

(Applaudissements frénétiques.)

Du Congrès de Rome

au Congrès de Paris.

Le 8-10 avril dernier se réunissait à Rome le Congrès des nationalités opprimées par T Autriche-Hongrie. Les Tchécoslovaques, les Polonais, les Yougoslaves, les Roumains et les Italiens y étaient représentés par leurs chefs les plus autorisés. Les débats furent rapides parce qu'ils avaient été lentement et sérieusement préparés et ils aboutirent à une résolution unanime:

« Les représentants des nationalités assujetties totalement ou partiellement à la domination de V Autriche-Hongrie: Italiens, Polonais, Roumains, Tchécoslovaques et Yougoslaves, conviennent d'affirmer comme suit leurs principes pour une action commune:

1 ° Chacun de ces peuples proclame son droit à constituer sa nationalité et son unité nationale ou à la compléter et à atteindre sa pleine indépendance politique et économique;

2 ° Chacun de ces peuples reconnaît dans la monarchie austro-hongroise V instrument de la domination allemande et un obstacle fondamental à la réalisation de ses aspirations et de ses droits;

3° L'assemblée reconnaît par conséquent la nécessité d'une lutte commune contre les oppresseurs communs afin que chaque peuple atteigne sa libération totale et son unité nationale complète dans la libre unité de l'État.

Dans un accord particulier, les Italiens et les Yougoslaves, reconnaissant que l'unité et l'indépendance de la nation yougoslave sont d'un intérêt vital pour l'Italie comme l'intégrité de l'unité nationale ita-

tienne est d'un intérêt vital pour la nation yougoslave , s'engageaient à un effort commun, pendant la guerre et au moment de la paix, pour que les buts des deux nations fussent entièrement atteints; ils résoudraient d'une façon amicale, dans l'intérêt des rapports futurs, bons et sincères, entre les deux peuples, tout différend territorial sur la base des principes des nationalités et du droit des peuples à décider de leurs destinées et de manière à ne pas porter atteinte aux intérêts vitaux des deux nations, intérêts qui seront définis au moment de la paix.

L'impression produite par le Congrès de Rome, par la déclaration des nationalités et par l'approbation éclatante que leur avait apportée M. Orlando, fut profonde. On n'en comprend bien le sens et la portée qu'en le rapprochant des divers événements qui se produisaient à la même époque.

Tout d'abord, le 6 janvier, les députés de la nation tchèque, en leur nom et au nom des Slovaques à qui les Magyars n'avaient pas permis de se rendre en Bohême, se réunissaient à Prague dans une sorte d'Assemblée Constituante et dénonçaient solennellement le pacte qui les liait aux Habsbourgs. — « Le droit à une vie nationale, disaient-ils, le droit des nations, grandes ou petites, à quelque État qu'elles appartiennent, de disposer d'elles-mêmes, peut seul former la base du droit international futur, la garantie de la paix et de l'amitié entre les nations voisines... En vertu de son droit historique, la nation tchécoslovaque réclame son indépendance. » — Le 13 avril, dans une manifestation grandiose à Prague, une vingtaine de députés yougoslaves, conduits par M. Koro§ec, le chef reconnu des Slovènes, s'associait aux déclarations des Tchèques et affirmait la volonté de ses compatriotes de s'unir à leurs frères de race. — Les sentiments des Polonais et des Roumains n'étaient pas douteux et, s'ils n'étaient pas venus à Prague, leur absence s'ex-

pliquait par des impossibilités matérielles que tout le monde connaissait. — En somme, tous les sujets de Charles Ier, en dehors des Magyars et des Allemands, affirmaient à la face de l'Europe qu'ils ne voulaient plus rien avoir de commun avec la dynastie et que leurs vœux légitimes ne pouvaient obtenir satisfaction que par le démembrement de l'Autriche-Hongrie.

En même temps, les Alliés indiquaient nettement qu'ils s'étaient enfin rendu compte qu'aucune conciliation n'était possible avec les Habsbourgs, et repoussaient toute négociation avec la cour de Vienne où elles ne voyaient que leurre et perfidie. M. Clemenceau opposait aux venimeuses insinuations de Czernin un démenti cinglant et, en publiant avec fracas la fameuse lettre de Charles Ier à M. Poincaré, fermait la porte au nez des émissaires poisseux de la Hofburg. Le général Smuts, chargé par quelques membres du gouvernement anglais d'écouter les propositions de l'Autriche revenait de Suisse avec l'intime persuasion qu'elle n'avait renoncé ni à ses ambitions, ni à ses traîtrises. Le Congrès de Rome, réuni au milieu de ces circonstances, était une réponse directe des Alliés aux sollicitations captieuses et perfides dont ils étaient l'objet; ils signifiaient à l'ennemi qu'ils étaient résolus à pousser la lutte jusqu'au bout, qu'ils regardaient désormais comme impossible et funeste toute paix de compromis; ils ne déposeraient les armes qu'après avoir brisé les forces de l'Allemagne et anéanti ses ambitions ; ils entendaient pour cela supprimer la monarchie des Habsbourgs et constituer sur les frontières orientales de l'Empire germanique une infranchissable barrière, Mieux eût valu sans doute qu'ils fussent arrivés à ces conclusions beaucoup plus tôt et la postérité s'étonnera que de si longs mois se soient écoulés avant que les diplomates aient compris le sens de la guerre actuelle et aperçu le moyen de la terminer heureusement. Leurs hésitations et leurs préjugés ont certainement

prolongé les hostilités et si, dès le premier jour, ils avaient appelé à l'insurrection les peuples opprimés, en leur promettant de les soutenir jusqu'au bout, la lutte serait déjà terminée. Ne soyons pas cependant trop sévères pour les politiques qui ont si longtemps reculé devant les solutions radicales et reconnaissons loyalement que leurs timidités, si elles ne témoignent pas d'une très remarquable perspicacité, peuvent cependant s'expliquer.

Au mois d'août 1915, j'eus l'occasion de causer avec un Tchèque dont le caractère m'inspire une profonde estime, bien que ses opinions diffèrent assez souvent des miennes. Sans être naturellement héroïque, son patriotisme est sincère et il n'est même pas incapable, à la rigueur, de sacrifier ses intérêts propres à la cause nationale; il aime la France qu'il connaît mieux que la plupart de ses compatriotes, mais il doit à l'Allemagne ses habitudes d'esprit et, bien qu'il en condamne les folies et les vices, il se souvient qu'il a fait ses études dans les Universités d'Outre-Rhin et il en a gardé la superstition de la science et de la force germaniques Dès le début de la guerre, il s'était persuadé que les Alliés ne réussiraient pas à triompher de l'organisation teutonne et, ainsi qu'il arrive toujours, il s'était bâti une philosophie de l'histoire sur ses impressions personnelles.

L'évolution du monde est lente et incertaine, me répondait-il quand je lui parlais de la naissance d'une Europe nouvelle. Je crois avec vous que les impérialismes sont destinés à disparaître et qu'un siècle viendra où les nations seront affranchies; mais nous sommes encore fort éloignés de cet idéal. Ne brûlons pas les étapes. Les Habsbourgs ne peuvent pas ne pas s'apercevoir qu'à lier leur cause à celle des Hohenzollern, ils s'exposent d'abord à des difficultés intérieures

qui, même s'ils en triomphent, affaibliront terriblement leur autorité, et qu'ils tomberont rapidement dans un état de complète vassalité, où leur orgueil ne saurait se plaire. Tôt ou tard, ils comprendront la faute qu'ils ont commise, chercheront à regagner la sympathie de la majorité de leurs sujets et transformeront la monarchie en se rapprochant peu à peu des institutions fédératives qui seules peuvent apaiser les haines ethniques. Nous nous rapprocherons peu à peu par une série de progrès successifs de cette émancipation des peuples et de cette paix universelle, que vous cherchez dans un bouleversement immédiat de l'Europe centrale. —

Même en dehors de l'Autriche, ces idées étaient fort répandues et elles étaient presque universellement acceptées par les cercles dirigeants. On pourrait compter sur les doigts, en France et en Angleterre, les hommes qui, dès le début de la guerre, ont affirmé qu'elle devait aboutir à la dissolution de la monarchie des Habsbourgs. Quand nous parlions de la nécessité d'en finir avec le système austro-magyar, on nous regardait comme des visionnaires, et si l'on nous traitait avec indulgence, c'est qu'on nous jugeait inoffensifs; les idées que nous prêchions étaient trop saugrenues pour être dangereuses et nous ne recruterions pas facilement des prosélytes.

Je ne fais aucune difficulté d'admettre que, parmi les mobiles qui inspiraient les défenseurs de François- Joseph et de Charles Ier, quelques-uns étaient spécieux et de nature à faire impression sur les cœurs.

D'abord, l'horreur de la guerre. — On ne dira jamais assez combien l'idée de la guerre, des holocaustes effroyables qu'elle entraîne, des destructions stupides qui l'accompagnent, des dégradations morales dont elle est trop souvent l'occasion, soulevait d'épouvante et d'aversion parmi les populations occidentales. Nous sommes tous, en France, même ceux d'entre nous qui

perdent leur vie et gaspillent leur talent à combattre la Révolution, les disciples des philosophes du xviir siècle; ils nous ont appris le respect de la vie humaine, ils ont adouci les mœurs et les âmes. Les Allemands, qui n'ont pas été formés à leurs leçons et qui n'ont pas compris ou ont oublié l'enseignement de leurs véritables grands hommes, Kant, Gœthe et Beethoven, nous accusent d'être efféminés, égoïstes, épris de plaisirs; l'héroïsme de nos soldats leur a sans doute prouvé qu'ils se trompent sur notre compte, mais il est vrai que nous ne trouvons aucun plaisir à voir souffrir et que nous n'avons pas le cœur assez solide pour supporter sans déchirement la pensée de l'abîme de maux où le conflit actuel a précipité l'humanité. — Tout le monde par conséquent, en Italie, en France et en Angleterre, sans en excepter les ennemis les plus irréconciliables de l'Allemagne et les plus convaincus, reconnaissait qu'il était indispensable de la mettre définitivement hors d'état de nuire, désirait donc une fin aussi rapide que possible des hostilités. Dans l'espoir d'arriver plus vite à une solution, on s'attachait à ne pas compliquer les questions et à s'éloigner le moins possible du statu quo ante bellum. On avait peur, en étendant le programme de nos revendications, de retarder la paix. On limitait ses désirs, on surveillait son imagination, on se faisait violence pour détourner ses yeux de l'idéal et ne poursuivre que les buts qui paraissaient pouvoir être atteints aux moindres frais et dans le plus court délai. On se fût contenté de quelques promesses des Habsbourgs sans examiner s'ils avaient vraiment la volonté de les tenir ou s'ils en avaient la puissance.

Cette conception timide, courte et mesquine des événements, devait avoir, et a eu en effet pour résultat, — d'entretenir entre les diverses Puissances de l'Entente un état de défiance, ou tout au moins de réserve. Comme personne ne voulait s'engager à fond, chacun restait dans l'expectative et observait son voisin. Tant

qu'on pensait à un compromis, il était naturel que les intérêts particuliers tinssent une place prépondérante, et l'intérêt général s'effaçait devant les revendications individuelles. L'Allemagne nourrissait ces divergences et les exploitait. Elle entretenait dans les divers pays des émissaires qui disposaient de ressources énormes et qui, recrutés indifféremment dans toutes les classes, s'adressaient tour à tour aux milieux les plus différents et aux instincts les plus opposés. Ils représentaient aux catholiques l'imprudence qu'ils commettraient à se séparer des Habsbourgs, qui n'avaient jamais cessé de se montrer les fidèles défenseurs de la foi romaine, et à favoriser l'éclosion de nationalités nouvelles, dont les unes étaient schismatiques, comme les Serbes, et dont les autres, comme les Tchèques, étaient suspectes par leurs traditions hérétiques. Ils insinuaient aux financiers que les États qu'il s'agissait de fonder, n'accepteraient que sous bénéfice d'inventaire le lourd héritage des Habsbourgs ou se demandaient hypocritement si leurs jeunes épaules ne fléchiraient pas sous un si écrasant fardeau : l'ancienne cour de Vienne avait toujours témoigné une extrême complaisance à la haute finance internationale et, quand il s'agissait de négocier quelque gros emprunt, les grandes banques n'avaient qu'à se louer de sa bonne grâce infinie. Ses successeurs seraient certainement plus chipotiers et .moins coulants.

Aux conservateurs et aux snobs, les agents de l'Allemagne rappelaient que, après les Bourbons, les Habsbourgs étaient la plus vieille dynastie de l'Europe, que leur maison était le dernier refuge de l'étiquette et du protocole, qu'ils n'avaient jamais pactisé avec les idées modernes et qu'en les renversant, on abattait une des digues qui avaient jusque-là maintenu le flot révolutionnaire. L'aristocratie austro-hongroise est apparentée à la noblesse de l'Europe entière: le comte Rêver-

tera, qui fut plusieurs fois chargé de nouer des relations avec les ministres français, est le gendre de la princesse Aldobrandini-Sarsina, qui est une La Rochefoucault, et c'est dans la maison de celle-ci qu'eurent lieu les fameuses conversations avec le comte Armand, le prétendu confident de Clemenceau; le comte Mensdorf et le comte Karolyi étaient en termes amicaux avec beaucoup de grands seigneurs anglais. L'Autriche faisait flèche de tout bois; elle se servait en même temps ou tour à tour de ses socialistes, moins compromis que les socialistes allemands, et de ses prêtres. Mgr Ledochovski, le général des Jésuites, avait fait de la Suisse son quartier général et le professeur Lammasch nouait des relations avec la Maison Blanche par l'intermédiaire de M. Meinl, le roi du café. Le baron Oscar de Montlong, consul général à Genève, se servait de son origine et de ses relations françaises pour créer un bureau d'informations et de propagande; longtemps directeur du service de la presse au Ballplatz, il connaissait le prix des consciences et les moyens de faire pénétrer partout son influence; actifr retors et souple, il adaptait ses arguments à ses interlocuteurs et développait avec la même éloquence les thèses les plus diverses.

L'Allemagne avoue qu'elle a dépensé pour sa propagande des sommes prodigieuses et bien des mains se sont tendues pour recevoir les marks et les couronnes, dûment transformés en dollars. Sans nier l'influence de l'or, je crois, — dussé-je faire rire de ma naïveté, — que la corruption a beaucoup moins de part qu'on ne le suppose communément dans la conduitedes affaires humaines et que, le plus souvent, les acheteurs de consciences font un marché de dupes. Si les subsides, semés à pleines mains par les émissaires de Czernin et de Burian, n'ont pas été dépensés en pure perte, c'est que quelques-uns de leurs arguments pouvaient faire illusion et que leurs sophismes se dissimu-

laient adroitement sous des formules captieuses. — L'Autriche, disaient-ils, a subi des défaites retentissantes; elle n'y a pas succombé; quelle meilleure preuve que la monarchie dualiste est encore solide et que l'on n'arrivera pas aisément à la démolir! On ne supprime pas en quelques mois l'œuvre de plusieurs siècles; la bureaucratie viennoise, quels que soient ses défauts, a réussi à établir des liens étroits entre les peuples; ils sont rapprochés les uns des autres par des habitudes si anciennes et des intérêts si graves qu'ils redoutent un bouleversement complet. Il est vrai que la guerre n'a pas suspendu les conflits chroniques des nationalités rivales et elles ont même pris une forme plus accentuée; nulle part cependant elles n'ont abouti à une rupture ouverte; l'ère des compromis n'est pas close et il suffira d'un peu d'adresse et de quelques concessions opportunes pour que les passions s'apaisent et que les prétendus insurgés se réconcilient avec leur sort. Pour Dieu, ajoutaient-ils, ne prenez pas au tragique des jérémiades stéréotypées ; les lamentations qui vous émeuvent ne sont que des formules de style et les masses les répètent sans y attacher autrement d'importance; nous savons que notre système a ses imperfections, mais il a aussi ses avantages et les peuples sont trop habitués à leurs maux pour en souffrir beaucoup.

Pensez-vous d'ailleurs, continuaient les avocats de François-Joseph et de Charles Ier, que, dans l'Europe nouvelle, que vous prétendez substituer à l'ancienne, les rivalités ethniques disparaîtront? êtes-vous sûrs que les races que vous aurez affranchies ne se rueront pas aussitôt les unes sur les autres? — Déjà la question des frontières ne sera pas facile à régler. Les Polonais et les Tchèques se rencontrent en Silésie, et leurs relations n'y sont pas toujours amicales; depuis le roi Jean de Luxembourg, la Silésie est rattachée au royaume de Saint Venceslas, mais à l'origine, elle faisait partie de la Pologne et les Polonais y forment une

partie importante de la population. — Les Slovaques . sont voisins des Ukrainiens et, dans certains comitats, la frontière entre les deux nationalités est assez indécise. Pourquoi la Roumanie a-t-elle si longtemps tardé à se prononcer pour les Alliés? C'est qu'elle réclamait la Bukovine, qui, au point de vue historique, lui appartient certainement, mais que le Cabinet de Petrograd refusait de lui abandonner parce que les Petits-Russes y sont nombreux. — Dans le Banat, les Roumains sont en conflit avec les Serbes, et dans l'Istrie, les Yougoslaves ne se mettront pas aisément d'accord avec les Italiens. — Que de questions, fort complexes et* embrouillées! Comment satisfaire les appétits déchaînés et concilier les ambitions contradictoires?

Nous savons bien, poursuivaient-ils, que vous vous imaginez avoir découvert une panacée infaillible et un critérium universel; aujourd'hui on répond à tout par les mots de droit des peuples et principe des nationalités; c'est la fameuse tarte à la crème dont parlait votre Molière. — Qu'entendez-vous par droit des peuples?

— Leur volonté? — Savent-ils bien toujours ce qu'ils désirent? Communauté de race et de langue? — Vous n'avez pourtant pas la prétention de tracer une carte politique absolument conforme à la carte linguistique; vous arriveriez ainsi aux résultats les plus extravagants. — Une pareille œuvre, dont les résultats seraient absurdes, n'est pas d'ailleurs si simple. Réunissez les philologues les plus compétents et présentezleur un Macédonien: il est Bulgare, clameront les uns; il est Serbe, répondront les autres. Il n'est guère douteux que le dialecte que l'on parle à Sofia est serbe et celui de Pirot, bulgare: allez-vous, pour plaire à quelques grammairiens, bouleverser les frontières? Donnerez-vous à l'Italie la cité de Trieste et ses faubourgs aux Yougoslaves? Rattacherez-vous à la Bohême les quartiers de Vienne oùjes Tchèques sont en majorité?

— Dans certains pays, le petit peuple parle un dialecte et les classes instruites et riches en parlent un autre:;

votre sentence, quelle qu'elle soit, laissera des mécontents et elle sera injuste. Summum jus, summa injuria.

En résumé, concluaient nos adversaires: l'Autriche est forte, puisque quatre ans de guerre n'ont pas suffi à l'abattre. Ne vous obstinez pas à en poursuivre le démembrement.

Les peuples que vous appelez à la liberté sont moins exigeants que vous ne le supposez et ils sont parfaitement disposés à se contenter d'un compromis.

Si, par malheur pour vous, vous réussissiez à accomplir vos desseins, vous vous heurteriez à des embarras inextricables, vous ne réussiriez pas à concilier les réclamations contradictoires des diverses nationalités; au lieu de la paix durable que vous entendez fonder, vous ouvririez la voie à une ère de bouleversements et d'anarchie.

La thèse des défenseurs de l'Autriche a troublé longtemps les esprits, et elle garde encore un certain nombre de partisans attardés. Comme la monarchie dualiste elle-même, elle ne présente pourtant une ombre de solidité que si l'on se contente d'une observation superficielle, et, dès qu'on l'examine de près, elle s'écroule.

• En réalité, si l'Autriche conserve encore une apparence de vie, c'est qu'elle n'a pas été sérieusement menacée; trop longtemps, les Alliés l'ont ménagée, au détriment de leurs propres intérêts ; en prêtant une oreille complaisante à chacune de ses propositions, ils ont prolongé sa résistance. Il suffisait d'un coup d'épaule pour que la forteresse tombât, mais il était puéril de supposer qu'elle s'effondrerait sous des chiquenaudes respectueuses.

Ces timidités prolongées de l'Entente ont découragé et énervé les résistances des nations opprimées. La position des ennemis des Habsbourgs dans la mo-

narchie a été longtemps critique et douloureuse; la moindre imprudence les menait au conseil de guerre et à la potence. Aujourd'hui encore, bien que le gouvernement effrayé recule devant les persécutions ouvertes, leur situation demeure fort précaire et pleine d'angoisses. Ils sont prêts à tout risquer ; encore faut-il qu'ils aient quelque espoir d'être soutenus. Ils demandent, non pas des promesses précises, mais un signeune indication; ils veulent être assurés que leurs plaintes seront entendues et que leurs désirs seront compris. Ils savent que ces désirs ne seront pas tous comblés et que, sur divers points, on exigera d'eux des concessions et des sacrifices ; ils y sont résignés en principe et l'expérience leur a démontré la nécessité des concessions. Chacun d'eux a des positions essentielles qu'il ne saurait abandonner; mais entre leurs revendications opposées, il n'est pas impossible de trouver un compromis. Mettez-les en présence et faites confiance à leur sagesse. Jusqu'à présent, ils ont été poussés les uns contre les autres par la politique germanique, intéressée à aggraver les conflits et experte dans l'art d'exciter les passions. En somme, ils confessent les mêmes principes, ils poursuivent le même but; comment n'arriveraient-ils pas à trouver un terrain d'entente?

La discussion avec les défenseurs de l'Autriche menaçait de s'éterniser. Il était urgent de sortir de la théorie et de passer à la pratique. C'est pour y arriver que le Congrès de Rome a été réuni.

Les organisateurs se proposaient un double but: d'abord, obtenir des Alliés qu'ils reconnussent la nécessité de transformer l'Europe d'après une formule nouvelle, et qu'ils rompissent sans esprit de retour avec une politique d'atermoiement et de demi-mesures qui ne profitait qu'aux Empires centraux; — et ensuite, montrer par des faits que les diverses nationalités étaient parfaitement capables de s'entendre pour travailler en commun. Ce double résultat a été atteint.

De là, l'importance extrême du Congrès et le retentissement qu'il a eu.

On a dit qu'il marquait une nouvelle période de. la guerre. Il n'y a là aucune exagération. La conséquence nécessaire des résolutions qui ont été votées le 10 avril, c'est qu'aucune paix de conciliation et d'entente n'est désormais possible. Les Allemands s'en vont répétant aux échos que nous avons juré de les exterminer. Calomnies purement ridicules l Les craintes qu'ils affectent, ils ne les ressentent pas, et plût à Dieu qu'elles fussent plus réelles ! Ils se montreraient sans doute moins féroces et renonceraient à leurs effroyables et scélérates méthodes de destruction. Ils savent trop bien que personne n'a jamais songé à supprimer l'Allemagne ou les Allemands. Ce que nous voulons supprimer, c'est l'hégémonie germanique. Nous ne refuserons pas à nos voisins leur place au soleil, mais nous trouvons que, cette place, ils se la taillent vraiment un peu large et nous entendons qu'ils se contentent de la part qui leur revient. Nous ne contestons pas leurs qualités; nous leur demandons seulement de ne pas les imposer aux autres. Ce sont d'incomparables organisateurs, c'est convenu; qu'ils emploient leur génie à organiser leur maison et qu'ils laissent les Tchèques, les Yougoslaves, les Polonais et les Roumains se débrouiller à leur guise. Les Germains ont le droit de vivre; mais ils n'ont pas le droit de vivre aux dépens des Latins et des Slaves. — Une Allemagne libre dans une Europe affranchie, c'est le programme du Congrès de Rome, et, comme il est certain que l'Allemagne voit dans cet affranchissement de l'Europe une intolérable offense et qu'elle se sent déchue dès qu'elle cesse de dominer, les Alliés, en reconnaissant enfin sans restriction ni réserve le droit des peuples de disposer de leur sort, prennent solennellement la résolution de poursuivre le combat sans trêve ni merci jusqu'à l'heure où l'ennemi écrasé n'aura plus à discuter leurs propositions, mais à accepter leurs décisions. (A suivre.) E. Denis.

La question roumaine.

Cette guerre mondiale a soulevé un grand nombre de problèmes aussi graves qu'imprévus, qui attendent leur solution, dans l'intérêt de la civilisation, de la justice et de la liberté.

Et comment s'explique cette évolution, unique dans l'histoire des guerres?

Il faut recourir à des points de vue supérieurs, à des principes plus puissants que les canons et les bombes, et qui règlent, gouvernent et dirigent la vie de l'humanité.

Si nous nous rappelons le commencement de cette guerre, nous pourrons constater, tout de suite, qu'il n'y a aucune proportion entre le prétexte, proclamé comme cause et motif d'hostilité entre l' Autriche-Hongrie et la Serbie, et le grand incendie qui éclata au même moment, comme une menace terrible, pour tout le monde civilisé.

La guerre commencée, dès le premier jour disparut le prétexte inventé de « punir » la Serbie. Les plus grandes puissances du monde se trouvèrent face à face. On a observé que de ce combat enragé des nations surgiront des idées, des projets, des lois, qui ne pourront être ni ignorés ni effacés. Elles prennent leur source dans l'âme de l'humanité.

En face du militarisme brutal, de la prépondérance, de la tyrannie, de l'oppression et de l'exploitation des peuples, s'élèvent dans toute leur majesté conquérante, les idées du droit, de la justice et de la liberté; la libération de tous les peuples opprimés.

Donc, en dehors du droit soi-disant de la guerre, du droit fictif du plus fort, il y a le vrai droit à la li-

berté, en dehors de la puissance et de la violence des armes, il y a le droit à la justice et à la liberté nationale.

C'est ainsi que du fracas des armes meurtrières, de l'immense cri de souffrance des peuples, ont surgi des idées grandes et généreuses, qui sauveront le reste de l'humanité, et empêcheront à l'avenir la répétition de tels attentats contre la vie des nations.

Cette voix merveilleuse a trouvé un écho dans la conscience des peuples opprimés, et nous voici, les Tchécoslovaques, les Yougoslaves, les Polonais, les Roumains, et, en Asie, toutes les nations opprimées par les Turcs, nous voici, réclamant notre liberté nationale, sous le régime du droit et de la justice.

La loi fatale de l'évolution a porté à la surface ces idées, et elles ne disparaîtront plus. Elles réclament leur réalisation pleine et intégrale.

La question roumaine, du point de vue historique, ethnographique ou géographique, se présente devant le droit international comme un problème qui doit être résolu selon les principes de la justice et de la liberté.

La Transylvanie, la Bukovine, la Bessarabie, sont des provinces roumaines autour du royaume de la Roumanie.

Dans l'histoire, elles présentent la même et indissoluble unité de race, la même origine latino-romaine, la même langue, les mêmes mœurs, la même religion. Elles forment un corps compact et sans solution de continuité entre le Tibiscum, (Theiss, Tisa) et le Dniester.

Le nombre respectable de plus de 14 — quatorze — millions de Roumains forme une masse compacte, que ne suffisent pas à rompre quelques enclaves de Magyars, de Saxons, de Serbes, de Bulgares disséminés çà et là. Ce sont des enclaves qui disparaissent dans la masse compacte de l'élément roumain.

Telle est donc la question roumaine.

Réunir les fils de la nation roumaine, toute la race roumaine en un « État national roumain ».

Indicibles, indescriptibles sont les souffrances que nous avons endurées sous la domination tyrannique des Magyars.

Esclavage, paupérisation systématique, aucune liberté politique, martyre continuel, tel a été notre sort pendant des siècles.

Aujourd'hui, quand le monde civilisé et les nations éveillées réclament le respect du droit, de la justice, de la liberté, que font les Magyars?

Voilà des faits !

Ils continuent les attentats les plus criminels contre la liberté nationale des Roumains, et de toutes les nationalités non magyares.

Ils suppriment toutes les écoles roumaines, pour magyariser notre jeunesse.

Ces jours-ci ils ont élaboré une loi électorale honteuse, hypocrite, qui a pour but d'éliminer de la législation du pays, le peuple roumain et les autres nationalités.

Ils attentent même à la conscience religieuse, en créant des évêchés magyars pour magyariser les Roumains avec l'aide de l'administraiion ecclésiastique.

Ils ont exécuté des milliers et des milliers de patriotes roumains sur de simples soupçons ou sous prétexte qu'ils nourrissaient des sympathies pour la Roumanie, ou qu'ils montraient du zèle pour la cause nationale roumaine.

Leur calcul infâme est de se servir de toute occasion de troubles et de préoccupations d'autre nature, et de travailler en toute hâte à affaiblir la force de résistance des nationalités, afin de les sacrifier plus facilement sur l'autel immonde de leur chauvinisme national.

En ces jours où tout le monde civilisé lutte pour le triomphe du droit, de la justice, de la liberté des nations, ils osent parler dans leurs journaux d'une nation unique en Hongrie, la nation magyare, et ils affirment impudemment qu'il n'y a pas en Hongrie d'autre race que la magyare, et qu'il n'y a en Hongrie que des .Magyars parlant quelques langues étrangères, par exemple la langue roumaine, la langue serbe ou la langue slovaque, etc.

Mais tous sont des Magyars.

Voilà donc comment la question roumaine, de même que la cause de toutes les nationalités opprimées de l'Autriche-Hongrie, entre dans le grand domaine de la civilisation, d'où doivent disparaître pour toujours les velléités d'oppresseurs, tels que les Teutons et les Magyars.

Le triomphe de la cause roumaine, celle de nos frères qui souffrent de la même oppression tyrannique sera la victoire des grandes idées de justice, de droit et de liberté nationale. Il marquera en même temps le démembrement de l'Autriche-Hongrie !

Ainsi soit-il !

B, Lucaciu.

Paris, 1er octobre 1918.

L'attitude des Polonais.

L'attitude des Polonais vis-à-vis du prochain Congrès des nations de l'Europe centrale, alliées de l'Entente, dérive de notre conception même de cette Europe centrale.

La Pologne est incontestablement, parmi tous les peuples capables de s'opposer au «Drang nach Osten» germanique, le peuple le plus nombreux, le plus fort et le plus menacé par l'expansion allemande vers l'Est. Mais, malgré cela, la Pologne n'est qu'une des nations appelées à constituer cette muraille anti-allemande allant de la mer Baltique jusqu'à la mer Noire.

Nous avons dit, dans le discours-programme tenu au Congrès de Rome, que, pour que la Pologne puisse accomplir sa destinée historique de rempart servant à contenir le flot germanique, il est indispensable non seulement qu'elle constitue par elle-même une puissance primordiale, mais, de plus, que s'établissent des liens étroits entre la Pologne et l'Etat tchéco-slovaque indépendant et fort, la Roumanie agrandie et les peuples yougoslaves également indépendants.

Voilà notre conception de l'Europe centrale, pour laquelle nous avons lutté et nous luttons sans cesse.

Il en résulte clairement que nous considérons la question de la libération des peuples soumis à la domination de l'Autriche-Hongrie comme notre propre cause. Cette conviction nous est dictée par le sens politique, par la juste compréhension de notre propre intérêt national et de notre rôle politique à l'est de l'Allemagne et de la Prusse.

Il va sans dire que lorsqu'il s'agit des Tchèques, il faut prendre en considération, à côté des raisons purement politiques, la parenté de race, l'affinité de nos langues, les traditions historiques, la base com-

mune de la civilisation, et surtout les mêmes instincts anti-allemands profondément enracinés. Et puis, la grande estime en laquelle nous tenons le peuple tchèque, si tenace qu'il a réussi, malgré la germanisation des classes supérieures, en moins d'un siècle, à parfaire l'œuvre magistrale de sa renaissance nationale. Tous ces motifs sont autant d'attaches qui nous lient à la nation tchèque et nous font voir en elle notre alliée naturelle la plus proche, avec laquelle, en une liaison étroite, nous voulons faire face à notre ennemi commun.

Ce n'est pas seulement l'opinion personnelle de celui qui écrit ces lignes et de ses amis politiques dans les pays alliés. Voyez ce qui se passe chez nous, en Pologne, surtout en Galicie et même en Silésie de Ciesz'yn, où il y eut autrefois des conflits aigus entre Tchèques et Polonais.

Le Kolo polonais de Vienne fait, il est vrai, une politique d'opportunisme envers le gouvernement. Cependant, — et c'est un fait généralement connu — la forte majorité des membres du Kolo a obtenu ses mandats lors des élections en 191 1, grâce à des abus inouïs des autorités. Ces dernières, en prévision de la guerre s'efforçaient, sur un ordre de Vienne, par tous les moyens, de créer parmi les députés polonais une majorité de partisans de la politique gouvernementale.

Mais toutes les nouvelles arrivant de Galicie prouvent d'une façon irréfutable que la politique du Kolo est complètement discréditée dans l'opinion publique. Celle-ci, au contraire, appuie énergiquement les députés indépendants qui se sont retirés du Kolo, ainsi que ceux qui se bornent jusqu'à présent à faire de l'opposition dans le sein du Kolo, mais qui sont, semble-t-il, à la veille de le quitter. Les électeurs organisent des réunions et des meetings où ils expriment leur méfiance au Kolo, et, en même temps leur plus vive reconnaissance aux chefs de la politique d'opposition collaborant avec

les Tchèques et les Yougoslaves. C'est l'appel à la solidarité avec les Slaves d'Autriche qui jouit de la plus grande popularité en Galicie et dans la province de Cieszyn; il n'y a pas de personnalités politiques plus populaires, que Glombinski et Skarbek (démocratesnationaux), que Witos et Tetmajer (populistes), et que Moraczewski (socialiste-national). Nos hommes politiques collaborent étroitement avec les Tchèques et Yougoslaves à Prague et Lublana, les politiciens tchèques et yougoslaves avec les nôtres à Cracovie et à Lwow. Ce sont là des moments dont le souvenir ne s'effacera jamais dans la mémoire des peuples solidaires.

En nous déclarant de toutes nos forces pour la libération complète des peuples, soumis à la domination de l'Autriche-Hongrie, nous ne reculons pas devant l'argument bien connu qu'on oppose à l'idée d'un démembrement de l'Autriche. Selon cet argument, le démembrement de l'Autriche équivaudrait à un accroissement dangereux des forces de l'Allemagne, à laquelle il faudrait joindre les pays allemands d'Autriche.

Mais, à notre avis, la disparition de l'Empire d'Autriche de la carte historique n'entraînera pas nécessairement l'incorporation de ces pays allemands à l'Allemagne. Ces pays pourront exister comme un Etat autonome. Cependant, même si cette incorporation devait avoir lieu, elle serait largement compensée par les pertes dans la population de l'Allemagne. Voici quelles sont les données statistiques à ce sujet: Dans toute l'Autriche-Hongrie on compte 12 millions d'Allemands, mais dans les pays allemands d'Autriche, seulement 6 millions et demi. La population de l'Allemagne augmenterait donc de ce nombre. Mais combien perdra-t-elle par la victoire des Alliés? La population de l' Alsace-Lorraine est de près de 2 millions, des provinces polonaises (Posnanie, Prusse occi-

dentale, une partie de la Prusse orientale et Haute- Silésie) environ 7 millions, du Schlesvig plus d'un demi-million. En admettant même que la désannexion de ces provinces provoquerait une émigration d'un million d'Allemands qui se rendraient en Allemagne, l'amoindrissement de la population de l'Allemagne serait encore bien supérieur au gain, et se chiffrerait par plus de deux millions. En même temps, le centre de gravitation se transporterait de la Prusse dans les pays allemands du sud.

Bien entendu, la condition essentielle pour obtenir ce but, c'est d'accomplir ces désannexions, de ramener l'élément germanique et surtout prussien dans ses cadres naturels. Une paix mondiale durable ne sera pas possible autrement. Ce sont uniquement ces désannexions qui peuvent assurer une telle paix, et non pas les modifications pseudo-démocratiques qui auront lieu dans l'organisation de l'Allemagne et de la Prusse. Mais une fois l'Allemagne privée des provinces françaises, polonaises et danoises, une fois l'Autriche dissoute et la Hongrie réduite, — le bloc compact de la Pologne, de la Bohême et de la Roumanie, renforcé par l'alliance avec le peuple yougoslave, sera assez fort et solide pour s'opposer efficacement à la vague germanique, toujours prête à déborder et à plonger l'humanité tôt ou tard dans un nouveau désastre.

Nous exprimerons ces idées au Congrès de Paris, et elles correspondront, sans aucun doiite, aux opinions analogues des représentants des autres peuples qui prendront part au congrès.

Au point de vue formel, les Polonais se trouveront dans une meilleure situation au Congrès de Paris, qu'ils ne se sont trouvés à celui de Rome. Ce dernier avait une base restreinte et modeste, par trop modeste, parlant au nom des nations opprimées par Y Autriche-Hongrie. Le problème polonais dépasse ces cadres. Nous étions donc obligés, tout en nous joignant aux peuples

de cette monarchie, dans leur lutte pour leur unité nationale et leur indépendance, de constater clairement au Congrès de Rome que la Pologne se trouve surtout dans l'orbite de l'expansion prusso-allemande et que, par conséquent, nous considérons l'Allemagne comme notre ennemi principal dont l' Autriche-Hongrie est l'instrument docile. Cette déclaration particulière des Polonais n'a pas été suffisamment comprise par quelques membres du Congrès de Rome, ce qui a fait naître certains malentendus.

Au Congrès de Paris cela ne pourra pas avoir lieu. Il s'agit, cette fois-ci, d'une conception plus large des nations de l'Europe centrale soumises à la domination des Empires centraux. Des nations, bien entendu, alliées de l'Entente, des nations qui ont acquis ce titre par leurs actes politiques et militaires.

Le Congrès de Paris aura lieu dans une atmosphère d'enthousiasme et d'optimisme, provoquée par les victoires héroïques des armées alliées. Cet optimisme nous le puiserons non seulement dans ces victoires, mais encore dans la profonde conviction que notre travail commun n'a pas été vain et que notre cause commune a fait un énorme pas en avant. Nous avons été solidaires dans les moments les plus terribles des années dernières. Nous demeurerons solidaires, maintenant plus que jamais, pour voir se réaliser les aspirations nationales de nos peuples et pour préparer une base solide à une collaboration stable après la guerre.

Maryan Seyda,

membre du Comité National Polonais.

BIBLIOGRAPHIE

Gli Czeco-Slovacchi al Fronte Italiano, par Arnaldo Agnelli; édité chez Trêves, Milan. 1918.

Un ami de notre nation, M. Arnaldo Agnelli, qui nous a déjà donné tant de preuves de son ardente sympathie, a composé un petit livre qui est — comme il le dit dans sa préface — la reproduction d'une conférence qu'il a faite dans quelques villes d'Italie. Le but de ce livre est clair. Après de longues hésitations, le gouvernement italien a autorisé, en mai 1918, la formation en Italie d'une armée tchécoslovaque. C'est justement pour faire connaître l'idéal qui a poussé ces étrangers à reprendre les armes et à retourner au front que ce livre a été écrit. Le public était trop peu informé, il ne comprenait pas toujours l'action sublime de ces volontaires qui, audacieusement, retournaient vers la mort. Il fallait lui expliquer qu'il ne s'agit pas de lâches déserteurs, mais de véritables héros qui n'ont pas abandonné leur -drapeau, mais sont accourus rejoindre leur emblème national- Un Italien ne doit pas ignorer cette sorte de combattants, car '.nombreux étaient les étrangers qui ont combattu dans les légions garibaldiennes et donné leur sang pour la liberté naissante de l'Italie. Seulement, comme cette guerre a mobilisé les nations entières, elle demande à ceux qui veulent conquérir la liberté de leurs pays, non plus quelques légions dispersées, mais des ^armées entières, capables de seconder l'effort immense de tous les Alliés.

Après avoir fait connaître à son lecteur l'action tchécoslovaque actuelle, l'auteur expose, dans une série de chapitres, la situation intérieure de la monarchie danubienne, surtout le fameux compromis de 1867 par lequel les populations formant la majorité des habitants furent livrées à deux peuples dominateurs: les Allemands et les Magyars.

La troisième partie du livre est consacrée à la nation tchécoslovaque. L'auteur y fait connaître à son lecteur la renaissance de la Bohême et les sympathies de ce pays pour l'Italie. Monsieur

Agnelli retrace la situation sociale et économique du peuple tchécoslovaque. Il dit le grand amour de notre nation pour les idées démocratiques, amour qui la distinguent absolument de ses voisins allemands et magyars.

La quatrième partie est consacrée à la conduite des soldats tchécoslovaques pendant la guerre. D'abord soldats autrichiens, ils n'ont qu'un souci: abandonner leurs oppresseurs, et passer de l'autre côté des tranchées. Ils tâchent par tous les moyens de redevenir des combattants, mais cette fois-ci de leur propre gré et pour défendre une sainte cause.

Après avoir rappelé la protestation de la Diète de Prague en 1870 contre l'annexion projetée de l'Alsace-Lorraine, l'auteur termine par un chapitre où il explique le noble rôle que l'Italie peut et doit jouer dans la solution du problème austro-hongrois. En favorisant ceux qui subissent encore l'oppression de cette vieille Autriche, qui fut et qui, tant qu'elle existera, sera toujours une ennemie implacable de l'Italie forte et unifiée, l'Italie peut conquérir les plus beaux lauriers qu'on puisse imaginer.

Tel est le livre de M. Arnaldo Agnelli. Ce bref résumé suffit à montrer l'utilité de l'ouvrage et l'art avec lequel l'auteur l'a composé.

Trcka.

MÉMOIRES ET DOCUMENTS

Solidarité yougoslave et tchécoslovaque.

A l'occasion du dernier anniversaire du roi Pierre de Serbie, M. Vestnitch, ministre de Serbie à Paris, a reçu le télégramme suivant:

Les soussignés officiers de l'armée tchécoslovaque en France, anciens officiers volontaires de l'armée serbe, ont l'honneur de s'adresser à Vous en vous priant de vouloir bien être l'interprète de leurs vœux les plus cordiaux et les plus sincères auprès de

Sa Majesté le roi Pierre Ier à l'occasion de son anniversaire, et de transmettre à sa Haute destination le télégramme suivant:

« Plût à Dieu que la fortune des armes apporte Vannée prochaine à votre beau pays de Serbie, grande patrie des Serbes, Croates et Slovènes unis, la liberté et la paix. »

M. Vestnitch a répondu, sur le désir du souverain :

« J'ai été très honoré et très heureux de pouvoir communiquer à Sa Majesté le roi de Serbie, mon auguste souverain, vos vœux et ceux de vos camarades à l'occasion de son anniversaire, fête nationale du royaume de Serbie.

Sa Majesté le roi a été profondément touchée de vos sentiments fraternels et tout slaves, ainsi que de vos vœux chaleureux et a daigné me charger de vous en remercier très sincèrement en Son nom.

Plût à Dieu que l'année prochaine, à l'occasion des fêtes nationales communes, nous puissions former des vœux réciproques de Prague à Belgrade et de Belgrade à Prague.

Convaincu que nos vœux seront exaucés, je clame au nom de tous les Serbes, Croates et Slovènes: « Vive la glorieuse armée tchécoslovaque ! »

Les Tchécoslovaques et la Russie.

— Lettre de M. Maklakoff, ambassadeur de Russie. — Cher Monsieur Benes,

Par une lettre du 15 courant, Vous avez bien voulu me communiquer le texte de la déclaration du Gouvernement japonais reconnaissant les droits suprêmes du Conseil National Tchécoslovaque.

Je m'empresse de Vous en remercier vivement et de Vous exprimer mes plus sincères félicitations en même temps que mes vœux les plus chaleureux pour l'avenir de la nation que Vous représentez au Conseil National.

Tout comme Vous, j'ai le profond regret que mon pays ne soit pas momentanément en état de s'associer aux manifestations

officielles des Puissances de VEntente à V égard de la nation tchécoslovaque. Mais je suis persuadé que Vous ne doutez pas des sentiments dont la Russie a été animée de tout temps envers Votre noble et généreuse nation. Les liens déjà anciens qui unissent les deux peuples sont aujourd'hui resserrés davantage par le magnifique effort des vaillantes armées tchécoslovaques. Et la Russie régénérée joindra sa voix à celle des grands pays de liberté et saura exprimer à la nation tchécoslovaque sa profonde gratitude pour tout ce que vous avez fait pour elle.

Veuillez agréer, cher Monsieur et ami, l'expression de mon profond dévouement.

Signé: Maklakoff.

Comment les Magyars jugent la politique extérieure des Tchécoslovaques.

Dans son livre La guerre mondiale et les Magyars, un publiciste hongrois, M. Gesztesi, s'occupe entre autres choses de la propagande tchécoslovaque à l'étranger. « Au cours de cette guerre mondiale », dit-il, « la propagande tchécoslovaque est passée de Prague à Paris, du Dr Kramâf au professeur Masaryk. En la personne de M. T.-G. Masaryk, philosophe, sociologue et professeur d'université, publiciste et député, les Tchèques ont fait passer la frontière suisse à leur meilleur agitateur. C'est un esprit extrêmement cultivé, très intuitif, que n'a pas alourdi le doctrinarisme. Sa passion d'organisation et son esprit plein d'énergie le prédestinaient, pour ainsi dire, à cette place. Il est le chef de la propagande de presse en même temps que le diplomate et le chef militaire des Tchécoslovaques. Dans La Nation Tchèque, feu l'irrédentiste italien Stuparich le caractérise ainsi: « Celui qui aura connu la vraie valeur de sa personnalité, se rendra aussi compte du degré de culture auquel le peuple tchécoslovaque est arrivé et de ce que ce peuple cultivé accomplira encore dans l'Europe civilisée. »

Quand M. Masaryk est arrivé à Paris, l'élément tchécoslovaque y était déjà organisé. Le « Sokol » y travaillait et le correspondant parisien de La Gazette Nationale de Prague y avait fondé

L'indépendance tchécoslovaque suivant les plans de M. Masaryk. Cette colonie de Paris devint le foyer de toute l'organisation tchécoslovaque à l'étranger. En compagnie d'un autre député tchèque, M. Dtirich, qui de même s'était évadé d'Autriche, M. Masaryk organisa dans la capitale de la France la plus grande organisation politique tchécoslovaque Le Conseil National des Pays Tchèques, à la tête de laquelle il se plaça. M. le Dr Edouard Benes, professeur à l'Académie de commerce de Prague avant la guerre, le plus capable et le plus agile collaborateur de M. Masaryk, devint secrétaire de cette institution.

Après Paris, le rayon d'action de M. Masaryk s'étendit sur Londres où l'université lui accorda la chaire des questions slaves. Là, à la tête de la propagande de presse se trouvait M. Vladimir Nosek. Le terrain d'ailleurs avait été déjà préparé d'avance par notre ennemi juré, le docteur Seton Watson (Scotus Viator). Quand l'organisation tchécoslovaque de Londres fut achevée, ce fut le tour de la Russie. Depuis longtemps, de nombreuses colonies tchécolsovaques y existaient, soit dans les villes soit en province, mais n'ayant pas une direction unique elles étaient sans importance politique. Les plus influentes étaient les « Unions » de Kiev et de Moscou, englobant dans leur sein plusieurs sociétés tchécoslovaques. Le résultat du voyage de M. Masaryk en Russie fut la formation à Petrograd d'un Conseil National Tchécoslovaque, qui fut leconnu par Kerensky comme une organisation nationale tchécoslovaque officielle en Russie, et à la direction de laquelle toutes les autres sociétés tchécoslovaques se sont soumises. Comme chef de cette organisation, M. Masaryk nomma M. Bohdan Pavlû, rédacteur du Slovenski Dennik de Budapest et de la Gazette Nationale de Prague, qui avait déserté d'Autriche et avait d'abord rédigé le Cechoslovan à Kiev, et plus tard, le Cechoslovak à Petrograd. C'est grâce à lui que la propagande pour l'Union des Tchèques et des Slovaques revêtit des formes concrètes et trouva une expression commune.

Après avoir terminé sa tournée en Russie, l'infatigable Masaryk se rendit en Italie où déjà M. Hlavâcek, directeur du bureau romain du Comité National Tchèque, occupait une place très importante dans la propagande de la question tchèque. Déjà au-

paravant, M. Masaryk avait cherché et noué des relations avec les grandes colonies tchécoslovaques d'Amérique. Pour la réalisation pratique des projets, l'Alliance Nationale Tchèque (Bohemian National Alliance of America) avait été fondée, représentée à Paris par M. Vojta Bene§. Le bureau central envoya en Amérique, en mission de propagande, le professeur Milan Stefanik, un Slovaque originaire de Uherskâ Bfezovâ, astronome connu de l'Observatoire de Paris, qui avait aussi étudié à Prague et avait plus tard travaillé en Italie. L'Alliance Nationale Tchèque d'Amérique fonda une section de presse sous la direction de M. Turzjcky. En outre, l'union américaine des journaux tchèques, à Chicago, ouvrit à New- York un autre bureau de presse à la tête duquel fut mis M. J.-P. Stopin. Là encore, la direction suprême est entre les mains de M. Masaryk.

Au cours même de la guerre, M. Masaryk a publié en volume, sous le titre de « The problem of small nations » (Londres 1915) les conférences qu'il avait faites en Angleterre. Des tâches très importantes furent confiées aux autres chefs. Le Dr E. Benes fut chargé par exemple d'étudier la question tchécoslovaque au point de vue de la sociologie moderne. Il le fit à « l'Institut international pour les études sociales ». Il publia également des livres: Détruisez l'Autriche-Hongrie et Le martyre des Tchécoslovaques à travers l'histoire (Paris 1916, Delagrave).

De Londres, VI. Nosek et Josef Formânek envoient leurs livres dans le monde entier. Il est clair que tout se fait systématiquement et suivant un plan préalablement établi. M. Masaryk n'oublie rien. En dehors des partis bourgeois, il est en relations étroites avec les socialistes qui vivent en Suisse, en France et en Angleterre et avec qui il a fondé à Paris « le groupe des socialistes tchèques de Paris ». Leur programme est celui des organisations socialistes tchèques d'Amérique. Avec eux, il a élaboré, par exemple, un mémorandum à l'Internationale, dans lequel il demande le démembrement de l'Autriche-Hongrie et la formation d'un État tchécoslovaque indépendant.

Il dénonce surtout l'impérialisme magyar et réclame l'union du territoire slovaque avec la mère-patrie. Le chef de ce groupe de Paris, M. E. Bélsky a publié une brochure Le socialisme autri-

chien et la guerre, dans laquelle il justifie le point de vue des socialistes tchèques.

SOutre de vieux amis, la propagande tchécoslovaque, expose M. Gesztesi, en a gagné beaucoup de nouveaux. Tout événement, toute manifestation qui pourrait nuire à la cause tchèque, est combattu et commenté par le bureau de presse. Cette méthode contribue à améliorer sans cesse la situation des Tchécoslovaques dans les pays de l'Entente, mais les chefs tchécoslovaques ne s'en contentent pas. Ils combattent l'ignorance où Ton est des choses tchèques .en organisant des manifestations et des conférences; ils concluent d'audacieux traités économiques et commercieux ; ils luttent contre le scepticisme français et, surtout, contre les traditions diplomatiques de Choiseul et de Talleyrand. Ils s'attaquent à toute manifestation des journaux français qui parlent d'une entente avec l'Autriche-Hongrie.

Ces organisations mènent une lutte à outrance contre l'idée d'une paix séparée avec l'Autriche-Hongrie. Elles démontrent que la réalisation de cette idée marquerait l'écroulement de toute l'idéologie généreuse sur laquelle est basée la guerre et que sa négation entraînerait aussi la dislocation du bloc des Alliés. Elles tâchent de prouver qu'une paix séparée avec les Allemands d'Autriche et les Magyars serait l'arrêt de mort des grands principes du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, principes qui fournissent aux Alliés la justification morale de cette guerre.

Il est, par conséquent, clair — conclut l'auteur — que l'action de ces agitateurs est extrêmement mauvaise et dirigée avec une haine furieuse contre notre monarchie. Il faut cependant la connaître afin de pouvoir utilement la combattre. Pour cette raison, j'ai tenu à en parler et à l'éclaircir.

C'est ainsi que s'exprime un publiciste magyar au sujet de l'action du Conseil National Tchécoslovaque et de ses sections dans les différents pays de l'Entente. Il faut reconnaître que, sauf sur certains points de détail, il est assez bien informé et qu'il apporte à exposer la chose assez de sobriété. Il a ainsi rendu

service... à la presse tchécoslovaque d'Autriche-Hongrie. Sous forme de comptes-rendus du livre et par des extraits, les journaux ont pu donner un long exposé de l'action du Conseil National Tchécoslovaque ce qui, à cause des sévérités de la censure, n'eût pas été possible autrement. 11 faut dire que les journaux tchèques ont largement profité de cette occasion pour faire connaître à leurs lecteurs la campagne tchécoslovaque à l'étranger.

LES OPÉRATIONS DE L'ARMÉE TCHÉCOSLOVAQUE

Le front tchécoslovaque en Russie.

Les nouvelles du front tchécoslovaque occidental (sur la Volga et la Kama) ne sont pas, en ces derniers temps, des meilleures. Les Tchécoslovaques et les détachements russes qui opèrent avec eux, ont été obligés d'évacuer progressivement Kazah, Simbirsk, Stavropol, Syzran, Chvalynsk et, suivant les dernières dépêches, Samara sur la Volga, Osinsk, Votkinsk, Sarapul, Jelabuga, Cistopol sur la Kama. Cela signifie que les armées qui combattent en Russie contre les forces bolcheviks et allemandes, ont quitté le front de la Volga et de la Kama pour se retirer à l'Est vers l'Oural dans le but manifeste de former un nouveau front sur son glacis ouest, descendant après le long de l'Oural jusqu'à la mer Caspienne. La retraite se fait lentement et suivant un plan arrêté. Les armées, en reculant, emportent de leurs anciennes positions tout ce qui a de la valeur pour elles.

Il y a plusieurs raisons à ce revirement de la situation. Depuis la seconde moitié de mai, c'est-à-dire pendant cinq mois, tout le poids des combats sur le front russe repose sur les régiments tchécoslovaques. Les organisations démocratiques russes étaient incapables de former immédiatement une armée assez nombreuse, assez disciplinée et assez bien exercée pour faire un service normal au front et pour que les régiments tchécoslovaques puissent être utilisés seulement pour la défense des points

d'une certaine importance stratégique. S'il en eût été autrement les soldats tchécoslovaques auraient pu jouir de temps en temps du repos qui leur était très nécessaire. En dehors de cela> l'armée tchécoslovaque manquait de matériel de guerre: le nombre de nos soldats augmentait, mais les approvisionnements épuisés ne se renouvelaient pas, surtout lorsqu'il n'y avait pas de communication avec Vladivostok.

D'autre part, l'armée ennemie a été fort augmentée en nombre et beaucoup mieux pourvue en matériel qu'auparavant. Le manque et le dégoût du travail régulier, la faim ont amené à l'armée rouge beaucoup de gens qui y touchaient 150 roubles par mois et qui ont ainsi trouvé une situation. Les Allemands ont donné à leurs prisonniers de guerre l'ordre formel d'entrer dans les armées bolcheviques. Ils ont même envoyé à leur secours des troupes régulières. Des officiers et des sous-officiers allemands ont pris entre leurs mains l'organisation des régiments bolcheviks.

Beaucoup plus dangereuse que la supériorité en nombre était celle en matériel de guerre. Les Allemands ont pu, sans grandes difficultés, rendre aux Bolcheviks une partie du butin de guerre qu'ils avaient conquis auparavant. Mais en dehors de cela, dans les dépôts russes de la Russie centrale et occidentale, il y avait toujours beaucoup plus de matériel de guerre que dans l'est de la Russie et en Sibérie.

Depuis longtemps, des nouvelles inquiétantes parvenaient de ce front et signalaient ces difficultés et ces dangers. Pourtant le commandement tchécoslovaque voulait maintenir les lignes en attendant de l'Est un secours efficace en hommes et en matériel de guerre. Lorsqu'il est devenu évident que le secours attendu ne pourrait arriver assez tôt et que les troupes tchécoslovaques ne pourraient pas, par leurs propres forces, tenir le front de la Volga et de la Kama sans exposer l'armée à une catastrophe, le commandement s'est décidé à la retraite vers l'Oural.

Ce nouveau front sera, stratégiquement, plus avantageux, car ni enveloppement par l'aile ni attaque par derrière ne seront plus possibles; (l'ancien front allait d'abord de Alapajevsk à Kazan, — de l'est à l'ouest, de Kazan à Çhvalynsk, — du nord au sud,

et de là jusqu'à l'Oural, de l'ouest à l'est) ; il sera tout près de la région fertile de la Sibérie occidentale et des bases principales des armées alliées — surtout japonaises — en Sibérie orientale. Il est naturel qu'il faudra, pour le moment, renoncer au plan d'établir la liaison entre les troupes tchécoslovaques qui se suivaient dans la direction de Perm-Viatka et les forces alliées, opérant au sud-est d'Arkhangel.

Aussi regrettable que soit cette retraite sur le front tchécoslovaque occidental de Russie, il ne faut pas oublier qu'en principe la tâche que les événements ont imposée à l'armée tchécoslovaque a été remplie: des forces allemandes très importantes ont été soit retenues soit rappelées en Russie; le retour de dizaines de milliers de prisonniers de guerre austro-allemands a été ainsi empêché et finalement l'Allemagne, malgré l'impuissance de la Russie, n'a pu se ravitailler ni s'enrichir grâce aux inépuisables réserves de l'Oural et de la Sibérie. Le front anti-allemand des Tchécoslovaques subsiste en Russie quoique son centre ne s'étende plus jusqu'à la Volga. L'Oural et la Sibérie restent coupées de la Russie austro-germano-bolchévik; la route de Jekaterinbourg et celle de Celjabinsk jusqu'à Vladivostok se trouvent toujours entre les mains des armées tchécoslovaques et alliées. Enfin, au moment où les forces militaires et le matériel de guerre nécessaires seront prêts, la marche vers l'Ouest, dans la direction de la Volga et au-delà, pourra être immédiatement reprise.

L'armée tchécoslovaque a fait des miracles en Russie: elle continuera à remplir pleinement la tâche qu'elle a assumée. Ce qu'il faut retenir, c'est qu'on ne saurait demander à une armée de quelques dizaines de milliers d'hommes d'accomplir pendant plusieurs mois, sans secours appréciable, et toujours victorieusement, des exploits auxquels, en temps normal, des armées de centaines de mille hommes auraient à peine suffi.

La flotte tchécoslovaque.

Pour la première fois des navires de guerre battent pavillon tchécoslovaque. Pour la première fois, l'Océan est sillonné de navires sous un commandement tchécoslovaque. Ce fait mémorable s'est produit à Vladivostok, où les héroïques soldats tchécoslovaques se sont emparés de quatre contre-torpilleurs russes et de deux vapeurs. Voici l'histoire:

Quand les Tchécoslovaques eurent pris Vladivostok, ils furent naturellement forcés de se défendre du côté de la mer. Vladivostok commande une baie qui, avec ses petits fjords, se prête fort bien à cacher des navires dont l'artillerie pourrait constituer un grand danger pour l'armée occupant la ville. Et cela d'autant plus que le 5e et le 8e régiments tchécoslovaques étaient séparés l'un de l'autre par cette baie. Ce que voyant, les soldats prirent vite la décision qui s'imposait. Le 5e régiment, composé de Praguois, appelé aussi le « régiment de Masaryk », s'empara d'abord d'un bâtiment de 700 tonnes. Un soldat qui, autrefois, conduisait un bateau-mouche sur la Moldau, en prit le commandement comme capitaine. Quand la nouvelle parvint au 8e régiment, celui-ci, ne voulant pas se montrer inférieur, s'empara à son tour d'un autre bâtiment de 1.000 tonnes. Peu après, quatre contretorpilleurs tombaient aussi au pouvoir des Tchécoslovaques. On n'eut pas de peine à former, à l'aide des bateliers praguois, les équipages nécessaires, et bientôt ces marins improvisés faisaient manœuvrer leur flotte.

Les soldats tchécoslovaques, en s'emparant des navires russes, n'avaient pas oublié d'y arborer leurs couleurs nationales, blanc et rouge. Les premiers qui s'en aperçurent furent les Japonais. Bien qu'étonnés, ils ne manquèrent pas de rendre les honneurs, comme il est d'usage. Ils saluèrent le nouveau pavillon en hissant tous les pavillons alliés. Le pavillon tchécoslovaque manquant, on s'avisa qu'un de ces drapeaux décorait le salon du croiseur où avait eu lieu un banquet en l'honneur des Alliés présents à Vladivostok. On l'alla chercher et on le hissa avec les autres. Les bâtiments britanniques et américains suivirent l'exemple, aux acclamations des soldats tchécoslovaques.

Ainsi Shakespeare lui-même fut surpassé, et la Bohême a sa mer et sa flotte !

FAITS ET INFORMATIONS

Un meeting à New- York des nationalités opprimées.

Un grand meeting de 4.000 personnes convoquées par les Comités tchécoslovaque, yougoslave, polonais et roumain a eu lieu le 16 septembre au New- York Carnegie Hall. De nombreux officiers français, italiens et^nglais y assistaient.

Le sénateur Hitchcock, président du Comité des affaires étrangères du Sénat américain, qui présidait la réunion, fit ressortir la nécessité d'une victoire écrasante, le peuple allemand étant incapable de comprendre aucun autre argument. Après cela, le monde sera viable et les nationalités opprimées de la Pologne, de la Tchéco-Slovaqui, de la Yougoslavie et de la Roumanie pourront être reconstituées dans leurs limites historiques. L'Amérique, qui a reconnu officiellement le Conseil National Tchécoslovaque, ne déposera pas les armes avant que ces résultats soient atteints.

L'orateur principal du meeting, le professeur Masaryk, président du Conseil National Tchécoslovaque, fit ressortir que, sur neuf nations qui composent l'artificielle entité politique de l'Autriche-Hongrie, sept protestent actuellement en combattant en France, en Italie, en Russie et en Serbie contre une union imposée par la force. L'Autriche-Hongrie doit être démembrée, sinon la victoire serait illusoire.

L'Allemagne continuerait à avoir en main la route vers l'Orient et vers l'Extrême-Orient. La destruction de l'Autriche- Hongrie est le seul moyen de briser les liens entre les pays autocratiques que sont la Prusse et l'Autriche-Hongrie. M. Masaryk exhorte les Polonais, les Tchécoslovaques et les Yougoslaves à rester toujours étroitement unis contre le germanisme.

M. de Lanux, représentant le haut commissariat français, expliqua que le démembrement de l'Autriche-Hongrie sera non pas une œuvre de destruction, mais une véritable reconstitution, ajoutant que la prise en main par l'Amérique de la cause des nations opprimées est la meilleure chance de succès de cette

cause. Il rappela les liens traditionnels de la Pologne et de la Bohême avec la France, qui fut la première à reconnaître leur existence politique.

« La France, d'ailleurs, dit-il, sait la sincérité et la solidité de l'amitié des Tchèques, qui furent les seuls à protester en 1871 contre l'arrachement de l'Alsace-Lorraine à la mère-patrie. »

Il préconisa enfin la parfaite entente de toutes les nations opprimées comme condition principale du succès de leur cause commune, de leur puissance future et de leur pospérité.

Le lieutenant Stoica, président de la Ligue Nationale de Roumanie en Amérique, exposa l'infamie du traité dicté à la Roumanie par l'Allemagne et l'Autriche; il expliqua les aspirations des Roumains de Transylvanie et de Bessarabie, qui organisèrent des légions de volontaires en France pour continuer la lutte avec les Alliés. Il ajoute que les Roumains d'Amérique ont organisé des légions de volontaires pour servir sous le drapeau étoile, que la future Roumanie sera l'Alliée de la Pologne, de la Tchécoslovaquie et de la Yougoslavie, et fera partie de la barrière ainsi constituée contre le germanisme qui voudrait s'étendre vers l'Orient.

M. Paderewski rendit hommage au Président Wilson qui généreusement a reconnu récemment le Conseil National Tchécoslovaque; il déclara que les Polonais considèrent comme un honneur pour eux cette reconnaissance officielle de leurs braves et dignes frères tchèques, dont ils admirent la probité, l'énergie, la persévérance et l'union patriotique; ils saluent avec respect et affection leur grand leader Masaryk; ils expriment leur reconnaissance aux Etats-Unis et à la France pour leur chaude et active sympathie envers la Pologne, mise en garde contre la paix qu'ont accordée les Puissances centrales pour avoir les mains libres dans l'est de l'Europe. De telles conditions sont inacceptables pour les Alliés. Il a ajouté que la Pologne ne renoncera jamais à l'accès à la mer par Dantzig, ni à sa reconstitution complète. Les peuples slaves peuvent former avec la Roumanie, une barrière entre la mer et l'Adriatique, ils peuvent également empêcher que la Baltique ne devienne un lac allemand, et il conclut que tous les peuples slaves doivent rester fraternellement unis.

Avant de se séparer, l'assemblée a voté par acclamation une résolution des représentants de la Pologne, de la Tchécoslovaquie, de la Yougoslavie et de la Roumanie, demandant le démembrement de l'Autriche-Hongrie et sanctionnant l'union de tous les pays slaves, en vue d'obtenir des résultats qui importent autant à l'intérêt de ces pays qu'à celui de tous les pays alliés.

Une délégation des Tchécoslovaques qui combattent en France sous le commandement du général Junin, était aussi présente et occupait le poste d'honneur.

Les présidents d'honneur du meeting étaient l'ex-président Taft et le sénateur Henry Cabot Lodge.

ÉCHOS ET NOUVELLES

Accord entre les Tchécoslovaques, Polonais et Yougoslaves.

A la suite de conférences à Washington qui ont duré quinze jours entre les représentants tchécoslovaques, polonais et yougoslaves, un programme complet des buts poursuivis par les nationalités opprimées sujettes de l'Autriche-Hongrie a été tracé et la création d'une nouvelle organisation centrale des groupements en Europe centrale pour la protection des intérêts de toutes les nationalités affiliées a été préparée.

A la conclusion de ces conférences, M. Wilson a reçu M. Masaryk, du Conseil National Tchécoslovaque; M. Paderewski, du Comité national polonais; M. Hinkowitch, du Conseil yougoslave, et les autres représentants, qui lui ont exposé leur programme, l'assurant que les nationalités opprimées étaient maintenant solidement unies derrière les buts de guerre américains connus.

Ce programme réclame l'État tchécoslovaque libre, la création d'une nation yougoslave libre et une Pologne libre.

« Démocratie, sois prudente et circonspecte ! »

(Les socialistes tchécoslovaques contre une paix prématurée.) *

La Nova Doba, organe du président du parti socialiste tchèque, Habermann, commente ainsi la manœuvre pacifiste de Burian:

# « L'humanité et les nations qui ont souffert tant d horreurs.

au cours de ces quatre années de guerre, se trouvent en ce moment face à face avec un danger effroyable. Facilement, le besoin de paix, purement physique, pourrait amener l'humanité à accepter une solution où il n'y aurait ni liberté, ni droit, mais justement le contraire, exactement ce que voulaient obtenir les promoteurs de cette guerre atroce.

Jamais, même au moment des plus grandes batailles, la cause de l'humanité n'a été aussi menacée qu'en ce moment, où à nos oreilles résonnent les captivantes chamades de paix, les voix de sirènes séduisantes, mais trompeuses et dangereuses. Le prolétariat ne doit pas, en ce moment critique, succomber à la faiblesse. Les prolétaires ne doivent pas oublier que la paix, conclue à la fin de cette guerre, décidera de l'avenir du monde pour des siècles entiers; et que l'avenir appartiendra à celui qui se montrera fort au moment suprême.

Les prolétaires tchèques surtout doivent se le rappeler: car l'heure de la paix décidera de l'avenir de leur nation.

Nous n'avons pas combattu pour être vaincus; nous n'avons pas souffert pour être subjugués encore plus par la paix!

L'ouvrier tchèque, le socialisme tchèque n'aura pas de défaillance au dernier moment: il tiendra jusqu'au bout!

Il soutiendra, car la paix mondiale doit être l'œuvre de la démocratie, l'œuvre des nations, l'œuvre des prolétaires. Elle doit être une paix qui rebâtira le monde en une Société des nations libres, possédant chacune son État indépendant; — des nations défendues par le tribunal international d'arbitrage et par leur Ligue commune; — des nations à l'abri des attaques du militarisme; prêtes à faire évoluer l'ordre social dans le sens de la liberté et de l'égalité.

Tout cela, la démocratie peut l'obtenir, si c'est elle qui est l'auteur de la paix; tout cela, elle peut le perdre — si elle se laisse aller à une indifférence meurtrière, si elle se contente de la lettre au lieu de l'esprit véritable de la paix.

Démocratie, nationale et sociale, — sois prudente et circonspecte! »

La Bohême a beaucoup souffert de la guerre. Elle souffre cruellement en ce moment par les persécutions, la famine, la disette de tout ce qui est nécessaire à la vie. Mais au moment où l'Autriche-Hongrie officielle lance « ses captivantes chamades de paix », le prolétariat tchèque, qui supporte pourtant le fardeau le plus lourd, un fardeau écrasant, met en garde la démocratie du monde contre une paix prématurée, où il n'y aurait ni liberté, ni droit. » Puisse cette voix courageuse être entendue par les socialistes de tous les pays, surtout par ceux qui, apparemment, n'ont pas une claire vision du danger que constitue une paix prématurée qui laisserait subsister l'esprit de conquête et de proie !

Les Tchécoslovaques n'acceptent pas la fédéralisation de l'Autriche

Le président de l'Union parlementaire tchèque, le député Stanëk, a précisé, dans une interwiev avec un journaliste hongrois de l'opposition, le point de vue tchèque à l'égard de Vienne:

« Tout pourparler avec Vienne est impossible, parce que notre but final ne peut s'accorder avec les tentatives de cette sorte. Le temps des conversations est passé. Si les Tchèques voulaient se contenter de la fédéralisation de l'Autriche, l'accord avec M. Hussarek serait très facile. Mais aujourd'hui, les Tchèques veulent tout autre chose. »

Le renouvellement du serment de Prague.

Le renouvellement du serment de Prague a eu lieu à Opava en Silésie, devant 30.000 Tchèques et Polonais. L'assemblée a pris le caractère d'une véritable manifestation en faveur de la reconstitution de l'État tchécoslovaque et du resserrement des liens de solidarité entre les Tchèques et les Polonais.

Le député polonais Halfar a exprimé le vœu que les deux peuples collaborent étroitement dans la poursuite de leur indépendance et manifesté le désir de voir se resserrer leur amitié future. Le député Urdzal, parlant au nom de l'Union tchèque, a affirmé que sa nation n'attendait rien du gouvernement de Vienne. Le projet de diviser la Bohême ne se réalisera pas.

L'assemblée, à laquelle participaient beaucoup de Tchèques •de la Silésie prussienne, a renouvelé solennellement le fameux serment de Prague.

Les socialistes tchécoslovaques protestent contre la propagande antitchèque, en Suisse.

Les organes conservateurs et cléricaux de Prague réfutaient, il y a quelque temps déjà, les mensonges sournois de la peu scrupuleuse propagande anti-tchèque que poursuivent certains journaux suisses. La Nova Doba, organe du président du parti socialiste tchécoslave, Habermann, écrit le 10 septembre, sous le titre de « Nous protestons ! » ce qui suit:

« Les Allemands se cassent la tête à notre sujet. Gravement, ils se font des soucis au sujet de la possibilité économique de l'État tchécoslovaque indépendant. Ils se permettent en même temps d'interpréter à l'étranger, d'une manière inadmissible, l'attitude des partis tchèques à l'égard de cette question, naturellement de façon à persuader au monde qu'en Bohême personne ne tient à la réalisation de l'État indépendant. Dernièrement, la Nouvelle Gazette de Zurich du 29 août, publiait un article d'information qui contient les affirmations suivantes depuis longtemps réfutées chez nous. (Suit un extrait de l'article en question, disant que les partis catholique et socialiste n'approuvaient pas la séparation de l'État tchécoslovaque de l'Autriche-Hongrie et insinuant que cet État ne serait pas viable pour des raisons économiques et ethnographiques, etc.)

La Nova Doba ajoute :

« Notre parti soutient sans réserve les déclarations du 30 mai 1917 et du 6 janvier 1918 réclamant le droit de constituer un État tchécoslovaque. Toute autre information est fausse. Il est du reste intéressant de constater qu'on avoue maintenant que l'Autriche ne pourrait pas subsister sans la Bohême. Pourtant cette Autriche se considérait jusqu'ici comme un État allemand et dans tout ce qu'elle faisait, passait outre à la volonté de la nation tchécoslovaque ! »

Deux déclarations.

Entre deux guerres, celle de 1866 et celle de 1870-71, fut lancée, le 22 août 1868, une déclaration de la politique tchèque dont on vient justement, d'une façon démonstrative, de commémorer dans les Pays tchèques le cinquantième anniversaire. Cette déclaration exposait le programme de la restauration du droit de l'État tchèque qui, juridiquement, n'a jamais cessé d'exister. En 1836 encore Ferdinand V n'avait-il pas été couronné roi de Bohême? La nation tchèque ne réclamait que ce qu'un an auparavant, en 1867, les Magyars avaient obtenu, c'est-à-dire la restauration du droit de l'État hongrois.

Il s'agissait pour les Habsbourgs, chassés de l'Allemagne par leur défaite de 1866, d'une orientation toute nouvelle. Il s'agissait pour la politique tchèque d'orienter la Vienne d'alors contre la Prusse qui préparait déjà la guerre contre la France. Cette déclaration se rattachait étroitement à la politique que, plus tard, en 1870, Rieger exposait dans son Mémoire à Napoléon III. Le but de cette politique était d'assurer dans la prochaaine guerre contre l'Allemagne l'alliance de l'Autriche «t de la France.

François-Joseph Ier qui, en 1866 encore, s'était proclamé « prince allemand », donna l'ordre d'étouffer par tous les moyens de son absolutisme la politique tchèque contenue dans la déclaration. Les persécutions commencèrent. Un général fut nommé gouverneur de la Bohême. Les journaux furent suspendus et leurs rédacteurs incarcérés. La Diète de Bohême fut dissoute. La nation tchèque, ne pouvant dans des réunions tenues dans les villes, exprimer sa volonté politique, s'assembla en de mémorables meetings tenus en plein air sur les montagnes de la Bohême. Les organisateurs de ces meetings ayant été arrêtés, tous les assistants, le peuple lui-même, demandèrent qu'on les arrêtât aussi. Les députés élus sur la base de la déclaration furent privés de leurs mandats. Démonstrativement, la nation les réélut. Le gouvernement autrichien annula de nouveau leurs mandats, mais de nouveau la nation les réélut. Les conseillers germanomagyars de l'empereur poussaient l'Autriche vers cette alliance avec l'Allemagne qui fut réellement conclue en 1879. Aveuglément, les Habsbourgs s'engagèrent, malgré les protestations tchèques, dans la politique qui, plus tard, aboutit à la guerre générale.

Ces jours derniers, la politique tchèque commémorait cette période si semblable à l'époque décisive que nous vivons. Une expérience de 50 années lui a cependant appris que les Habsbourgs sont des princes allemands incorrigibles, que toute tentative pour les détourner des voies germaniques est absolument vaine et ne saurait être jamais plus renouvelée. Ce serait une erreur politique que de renouveler une telle expérience, que de croire encore possible, malgré tous les arguments de l'histoire, que l'Autriche peut changer, qu'elle peut être autre chose qu'un État allemand.

La politique tchèque fit donc, en cet anniversaire de la Déclaration de 1868, une déclaration toute différente. « En cet anniversaire de la déclaration de 1868, y lit-on, nous déclarons solennellement que nous conquerrons notre état tchécoslovaque libre et indépendant comprenant la Bohême, la Moravie, la Silésie et la Slovaquie hongroise. »

Aujourd'hui, c'est-à-dire moins d'un mois après, la politique de l'Entente approuvait notre orientation à l'égard de l'Autriche en refusant de discuter avec elle ses propositions de paix. C'est là la seule voie juste; elle est imposée aussi bien par les intérêts de l'Entente que par ceux de l'État tchécoslovaque.

Le Deutschboehmen ne peut pas exister sans les régions tchèques.

Les députés allemands de Bohême ont présenté au ministre de l'alimentation les représentants des organisations de ravitaillement des districts de la Bohême germanisée. Ceux-ci ont déclaré que la récente création du Deutschbœmen (Bohême allemande) a eu des conséquences néfastes sur l'approvisionnement des districts englobés dans cette nouvelle région, étant donné qu'une province de Deutschbœhmen ne formerait jamais une unité économique et que ses différentes parties ne sont pas reliées par un système unique de voies de communication. Ils se sont déclarés obligés de faire cette démarche parce que le peuple allemand de cette province est très excité par le manque de vivres causé par la séparation. Ils ont demandé au ministre, pour éviter un scandale politique, de joindre secrètement, à chaque district allemand une région purement tchèque d'où l'on puisse tirer des approvisionnements.

La déclaration des Etats-Unis et la hausse des valeurs tchèques.

Après la déclaration des Etats-Unis en faveur d'un État tchécoslovaque indépendant, déclaration reproduite le 5 septembre par les journaux autrichiens, on a assisté à la bourse de Vienne à un phénomène inouï. Les financiers se mirent alors à rechercher fiévreusement les valeurs tchèques, surtout les obligations de la Zemskâ Banka (Banque des Pays Tchèques), de la Banque des Hypothèques de Prague et de la Caisse d'épargne municipale de Prague. Le nombre des demandes a occasionné une hausse énorme sur ces papiers au détriment des emprunts de guerre austro-hongrois. A défaut de valeurs tchèques que les Tchèques avaient rachetées au cours de la guerre en se débarrassant des valeurs autrichiennes, les valeurs polonaises étaient très recherchées.

A ce sujet, le Budapesti Hirlap du 21 septembre publie un article dans lequel il dit: « On remarque sur le marché financier autrichien une curieuse machination politique. Dans ces dernières semaines les ventes de titres des emprunts de guerre autrichiens ont été de plus en plus nombreuses. Ceux qui offrent ces titres sont les Tchèques. Parallèlement à cette vente en masse

des titres des emprunts de guerre autrichiens, augmente la demande des valeurs tchèques.

A la suite de cette persistante demande, les parts de fondateur à 4 % de la Banque Tchèque des Hypothèques ont subi une hausse de 117 %; les parts de fondateur à 4 % de la Banque Morave des Hypothèques, une hausse de 115 %; les obligations communales de la Banque du Royaume de Bohême, de 114 %; les obligations à 4 % de la Banque agraire de la Moravie, de 113 %; et l'emprunt de la Moravie à 5 %, de 122 %; quoique tous ces titres ne soient pas des valeurs à lots.

Il ne s'agit pas ici d'une affaire commerciale, mais d'une manifestation politique des Tchèques qui, ainsi, proclament leur foi dans la création d'un État Tchécoslovaque indépendant. En même temps, en se débarrassant des titres des emprunts de guerre autrichiens, ils montrent qu'ils considèrent ces titres comme si mauvais qu'il faut s'en débarrasser au plus vite. »

Cet article si judicieux montre que le journal magyar a vu clair.

Les Tchécoslovaques contre la fédéralisation de la Monarchie.

Le Cesky Socialista, organe du leader socialiste Klofâc, publie le 30 août un article de fond qui ne laisse aucun doute sur l'attitude des partis tchécoslovaques à l'égard des plans fédéralistes. Il dit notamment:

« Les organes cléricaux disent en substance: Le vieil édifice austro-hongrois sera démoli et à sa place sera construit un nouveau bâtiment qui portera le nom de: Confédération des États autrichiens, à savoir: l'État de la Couronne de Saint-Etienne, les États tchèque, allemand, polonais et yougoslave.

« Le but en est clair comme le soleil: Battre M. Wilson et ses Alliés par leurs propres armes: par le droit des nations à disposer librement de leur sort. Ce n'est pas plus malin que cela !

« Belle idée, idée d'un âge respectable ! Il y a cinquante ans lecture en fut donnée par le vieux constitutionnel qu'était le prince Auersperg, devant la Diète de Bohême, sous la forme de la solennelle déclaration tchèque du 22 août 1868. Après quoi elle fut jetée au panier.

« Aujourd'hui donc MM. Hussarek, Lamasch et Cie la reprennent? Il est dommage qu'on ait perdu ces cinquante ans.

« Oui, c'est grand dommage; car ce qui, il y a cinquante ans, constituait encore une possibilité, un espoir — aujourd'hui n'est plus qu'un essai désespéré, un fantôme.

« Et qui donc devrait réaliser la fédéralisation de l'Autriche-Hongrie suivant la formule du droit à disposer de soi-même? Le Reichsrat peut-être?

« On répond : Non pas le Reichsrat, mais une certaine corporation nouvelle et mystérieuse, composée des hommes les meilleurs de toutes les nations de la monarchie.

« Voici notre réponse: Relativement à la nation tchécoslovaque, la situation est claire. Nos représentants légitimes sont les députés groupés dans l'Union Tchèque. Nos meilleurs hommes siègent au Conseil National. Et comme ni l'Union Tchèque, ni le Conseil National n'ont été invités à collaborer à la construction du nouvel édifice autrichien, il ne peut s'agir que d'une grossière mystification ou d'une imposture qualifiée; et s'il s'agit d'une imposture, alors nos mystérieux « meilleurs hommes » seraient les plus grands imposteurs que la terre de Bohême ait jamais portés! M. Hussarek saura aussi bien que nous et le monde entier, que des imposteurs ne peuvent avoir le moindre droit de traiter au nom de la nation.

« Voilà pour la question des personnages. En ce qui concerne le sujet et le programme, nous pouvons nous borner à repousser toute cette manœuvre en nous référant à la déclaration de la nation tchécoslovaque, du 6 janvier 1917, scellée par un serment inviolable. Là est notre programme, là est notre but — sur ce terrain nous demeurons fermes comme un rocher; avec ce drapeau, nous vaincrons ou nous succomberons !

« Hands off! La nation tchécoslovaque peut suivre les préparatifs viennois avec un calme sourire. Ce qu'ils créeront là-bas portera le germe de la mort, car la volonté et la souveraineté des nations n'y souscriront point.

« Et s'il s'est trouvé des Tchécoslovaques pour oser voler à la nation le droit de la représenter, on les traitera comme de vulgaires voleurs. »

Une circulaire absolument confidentielle contre le mouvement tchécoslovaque.

Le gouvernement austro-hongrois a fait publier en juillet dernier la circulaire suivante:

« Depuis la conclusion de paix des Empires Centraux avec la Russie, les communications entre les Slaves de l'étranger et ceux de l'intérieur passent par Paris. En Bohême on préparerait un soulèvement contre le... gouvernement... le gouvernement s'attend au moins... Les personnes qui, sans aucun doute, y participent, sont de certaines personnalités appartenant à la noblesse

tchèque, qui, depuis longtemps, se tiennent en rapports avec l'étranger. Nous tenons à vous communiquer ce renseignement, en vous priant de faire une enquête très minutieuse et aussi discrètement que possible sur ces circonstances, et de nous faire connaître les moindres faits découverts sur les préparatifs en question. Une attention spéciale doit être apportée aux relations entre les Slaves de l'étranger et ceux de l'intérieur. »

Silence des Tchécoslovaques.

La Deutsche Zeitung, de Berlin, écrit sous ce titre:

« Les milieux politiques et la presse de Vienne s'attendaient à ce que l'opinion publique tchèque protestât contre la reconnaissance par l'Entente des Tchécoslovaques comme nation co-belligérante. Depuis la publication de ces nouvelles, un temps considérable s'est écoulé, pour le moins assez long pour donner à ladite opinion publique l'occasion de repousser l'arrogance du gouvernement britannique et des autres États de l'Entente. Mais les facteurs tchèques suivent, à ce^u'il nous semble, l'exemple de la noblesse féodale tchèque qui refusa, elle aussi, sous le gouvernement de Clam-Martinic, d'adhérer à une protestation publique contre la résistance passive des grandes masses du peuple tchèque, protestation dont l'initiative partait du groupe des amis de Clam-Martinic. On s'attendait aussi dans les milieux gouvernementaux à une manifestation tchèque contre l'audace qui prétend que la nation tchèque a cessé de faire partie de l'État austro-hongrois et qu'elle peut désormais exercer le droit de libre disposition d'elle-même. Mais cette manifestation n'a pas eu lieu. Bien au contraire, la presse tchèque raille publiquement, avec la tolérance de la censure, tous ceux qui s'attendaient à une pareille manifestation. »

Le Prdvo Lidu, organe socialiste de Prague, reproduisent le 20 septembre, cet article du journal berlinois, ajoute: « Nous voudrions bien savoir quel but poursuit le journal berlinois par cet article. » v

« Paris, Londres et Washington ne devraient pas se faire d'illusions sur l'Autriche-Hongrie. . »

La Zeit, organe officieux du Ballplatz, écrit le 29 septembre :

« Dans le camp opposé, la défection de la Bulgarie fera concevoir des espérances démesurées: La Bulgarie, dira-t-on, quitte la Quadruple-Alliance parce qu'elle a perdu confiance... Son exemple sera suivi et bientôt l'Allemagne perdra ses autres alliés. »

« Nous voudrions, dès l'abord, nous élever avec énergie contre de pareilles erreurs. Le maintien de l'alliance avec l'Allemagne sera chez nous soutenu fidèlement et inébranlablement non seulement par les milieux les plus haut placés, non seulement par les dirigeants responsables de notre politique, mais encore par le peuple lui-même, à l'exception des milieux politiques slaves. Nous appuierons l'Allemagne sans défaillance aucune et l'Allemagne nous soutiendra à son tour.

« A Paris, à Londres ou à Washington, on devrait renoncer à se faire des illusions à ce sujet. Ces illusions ne seront, du reste, pas partagées en Italie, où l'on connaît le danger qui nous menace en cas d'une pareille défaillance. On sait, en Italie aussi bien que chez nous, tout le monde se rend compte de ces dangers, sauf les politiciens slaves, qui oublient, dans leur fanatisme, que l'abandon de l'alliance avec l'empire allemand entraînerait l'annexion des pays yougoslaves par l'Italie et l'isolement de l'Adriatique de l'industrie de Bohême. Mais on sait également en Italie que ces aveuglés n'ont ai^ ne influence sur la politique étrangère de la monarchie. Voilà pourquoi l'on ne saurait en Italie partager les illusions qui naîtront probablement dans les pays occidentaux à la suite de la défection bulgare et de l'attitude de nos destructeurs intérieurs de l'État. »

Les Magyars contre la solution austro-polonaise.

Le professeur Michel Réz, dans le Budapesti Hirlap du 1er septembre, traite de la question polonaise. Il adresse aux Magyars un appel les engageant à se débarraser de leur romantisme polonais, partout où il se trouve encore. Il soulève la question de savoir s'il est dans l'intérêt des Magyars d'incorporer à l'Autriche le Royaume de Pologne, et il répond par la négative.

« La Hongrie ne veut pas de trialisme; elle ne veut pas davantage d'une slavisation de l'Autriche. Aboutir une fois à la solution austro-polonaise du problème polonais marquerait le commencement de la slavisation de la monarchie. A côté des Tchèques et des Yougoslaves, nous aurions les Polonais. Ils sont tous Slaves, et tous amis de l'Entente ; eux, tous, ne peuvent réaliser leurs désirs qu'au détriment de la double-monarchie et de l'Allemagne; eux, tous, seront les protecteurs du mouvement des nationalités, comme c'est le cas parmi les Polonais. La solution austro-polonaise n'accorderait aux Polonais ni l'indépendance, ni l'intégrité complète. Ils ne pourront conquérir ces deux choses qu'aux dépens des puissances centrales et qu'avec l'aide de l'Entente. Il n'est pas dans l'intérêt de la Hongrie que ce soit elle qui soit la gardienne des prisons qu'est la Pologne, il n'est pas

non plus dans son intérêt de rompre à cause de cela les bonnes, relations traditionnelles qui existent entre la Pologne et la Hongrie.

« Le problème polonais n'est pas un problème magyar; c'est en premier lieu un problème prussien. Confions la question polonaise à l'Allemagne et réjouissons-nous qu'elle prenne sur elle seule tout le poids et toute la haine qui découlera de sa solution. Ne permettons point que la double-monarchie se laisse détourner de sa mission occidentale, parce que ce n'est qu'aussi longtemps qu'elle l'accomplit qu'il nous sera donné à nous, Magyars, d'être les dirigeants des deux empires, comme le disait Szêchenyi. Nous autres, Magyars, nous avons notre propre problème et le nom de ce problème est: Roumanie. La question roumaine est pour nous ce qu'est la question polonaise pour la Prusse. N'intervertissons pas les rôles! L'Allemagne ne peut considérer la Roumanie comme sa sphère d'intérêts, pas plus que la double-monarchie ne peut considérer la Pologne comme la sienne. Pour nous, la question roumaine est aussi délicate que la question polonaise l'est pour la Prusse. La situation serait très dangereuse si nous, et nos alliés, empiétions sur notre sphère respective.

« Quant à la Roumanie, le compte n'en est pas encore réglé, mais c'est à elle qu'en revient la faute. Et justement la question polonaise est à l'heure qu'il est sur le tapis, aussi l'intérêt de la Hongrie dans la question polonaise est-il identique à celui de l'Allemagne et non à celui de l'Autriche. Cet intérêt est pour nous de regarder la Roumanie comme notre sphère d'intérêts et non pas la Pologne. C'est pourquoi pour résoudre la question polonaise, nous devons accepter la solution allemande. »

C'est là la vieille devise de la politique d'oppression des Magyars: Suum cuique. « Nous ne nous mêlerons pas de la politique des Allemands à l'égard des Polonais, que personne ne se mêle de la politique d'oppression que nous entendons suivre à l'égard de nos nationalités. » Cette devise néanmoins n'était réalisable que tant que les nationalités ne s'étaient pas soulevées. Aujourd'hui toute nation entend décider elle-même de son sort.

Propagande anti-tchèque en Suisse.

Citant l'article de fond de la Neue Ziïrcher Zeitung du 29 août, n° 1134, dirigé contre l'idée de l'État tchécoslovaque, l'organe des catholiques tchécoslovaques, le Cech, de Prague, en date du 8 septembre, ajoute le commentaire suivant:

« L'Allemand aime toujours les Tchécoslovaques de la même manière, qu'il publie ses raisonnements à Berlin, à Vienne, à.

Budapest ou en Suisse. Les arguments du journal zurichois contre l'État tchécoslovaque sont si pauvres, et pour la plupart si faux, que même un Allemand bien renseigné sur la situation des pays tchécoslovaques ne ferait qu'en sourire.

« Il > a peu de temps, les journaux allemands citaient un article presque identique de YAvanti. Il nous semble qu'il s'agit là d'une propagande anti-tchèque systématiquement menée, probablement bien payée, mais qui n'aura aucun succès. »

Le double jeu de l'Autriche-Hongrie.

- Le Venkov, l'organe agrarien de Prague, écrit en date du 20 septembre 1918:

« Le Bureau officiel de Correspondance de Vienne a envoyé aux journaux allemands, et probablement aussi à d'autres journaux, un article concernant la solidarité slave. Cet article décrit l'origine et l'extension actuelle du mouvement slave en Autriche- Hongrie, mouvement dont le berceau fut Prague. Déjà feu Rieger déclarait: « Prague prépare l'idée slave de l'avenir ». L'article du Bureau officiel viennois indique trois dates mémorables dans l'histoire du mouvement slave :

1° Le Congrès slave de Prague en 1848.

2° La déclaration tchèque de 1868.

3° Le Congrès slave de Lubliana (Laibach) en 1918.

Ce dernier congrès a proclamé solennellement la solidarité des Polonais, ce qui, il y a peu de temps encore, semblait une impossibilité.

« Il va de soi, ajoute le Venkov, que le Bureau officiel viennois s'efforce de discréditer les idées morales qui sont à la base de la solidarité slave et il n'y trouve rien d'autre comme remède que le centralisme et la fidélité à l'alliance étroite avec t 'Allemagne. »

Le Bureau officiel viennois condamne donc la solidarité des Tchécoslovaques, des Polonais et des Yougoslaves et prône l'alliance avec l'Allemagne. Mais en même temps, la propagande autrichienne à l'étranger fait miroiter aux yeux de l'Entente l'idée d'une confédération austro-hongroise qui se servirait de cette même solidarité des Tchécoslovaques, des Polonais et des Yougoslaves en vue d'une politique anti-allemande et ententiste !

Comment concilier ces contradictions?

Les Tchécoslovaques refusent de sauver l'Autriche-Hongrie.

(Contre un ministère de coalition)

La Nouvelle Presse Libre écrit le 28 septembre : « La presse tchèque repousse unanimement le plan de constituer un ministère de coalition en Autriche. »

Le Venkov, organe du parti agrarien, le plus important des partis tchèques, dit: « Les temps sont irrévocablement passés où un Tchèque pouvait songer à entrer dans un gouvernement de Vienne. Il nous est impossible de nous réunir autour du même tapis vert que les Allemands après tout ce qu'ils ont osé entreprendre contre nous avec l'appui des gouvernements de Vienne. Nous ne partagerons pas leur responsabilité, nous n'aiderons pas à sauver le système centraliste dont la pression atroce nous a étouffés pensant si longtemps. Nous sommes aujourd'hui aussi persuadés de notre victoire que nous l'étions quand on nous traînait dans les geôles et nous menaçait des potences. Nos voies se séparent; — nous nous occuperons de nos propres affaires. Nous n'avons rien de commun avec l'idée absurde d'un régime de coalition, de même qu'avec des gens qui sont en train de dépecer notre vieux royaume de Bohême. »

Le Prâvo Lidu, organe socialiste, constate que pendant l'audience du vice-président de l'Union Tchèque, Tusar, chez Hussarek, il n'a pas été question d'un ministère de coalition.

La Nârodni Politika, organe conservateur, repousse également avec énergie l'idée d'une coalition avec les Allemands sous le patronage d'un Hussarek et ajoute : La nation tchèque et ses députés maintiennent inébranlablement et entièrement leurs revendications contenues, qui sont le résultat d'une évolution historique et interprètent fidèlement l'opinion démocratique de tous les Tchécoslovaques sans distinction de parti ou de tempérament politique. Ces messieurs n'ont qu'à continuer seuls la belle besogne qu'ils ont commencée sans nous et dans l'espoir de pouvoir nous abattre. Mais ils comptaient sans le temps, et maintenant ils ne savent plus à quel saint se vouer. Pour nous autres, Tchécoslovaques, il n'existe qu'une parole:

« Tenir jusqu'au bout ! »

Pas de confiance, pas de négociations !

La Nova Doba, organe du président du parti socialiste tchécoslovaque écrit en date du 29 septembre:

« L'histoire nous apprend que les gouvernements autrichiens nous ont toujours abordés souriants et conciliants — quand leur

navire faisait eau. Il n'y a pas si longtemps que les milieux officiels repoussaient brutalement tous les plans slaves d'indépendance; ils ordonnaient aux nations de la monarchie l'obéissance pure et simple. Les comtes Czernin et Burian ne voulaient rien entendre d'une reconstruction de la monarchie, le comte Clam- Martinic tenta de suppirmer par tous les moyens la déclaration d'indépendance du 30 mai 1917; le Dr Seidler en fit autant du manifeste du jour des Rois 1918.

« Mais les temps changent. L'offensive sur le front occidental est venue, le front macédonien s'est écroulé et l'allié bulgare nous laisse en panne. Au cours d'une nuit, le gouvernement a appris un langage nouveau. On lance des ballons d'essai. On parle de conciliation et l'on tente d'attirer les Slaves dans un cabinet de concentration. Hussarek promet un premier pas vers la reconstruction et Burian, affolé, tâche de persuader aux Allemands qu'il est nécessaire de faire des concessions aux Tchécoslovaques et aux Yougoslaves, afin de créer une base favorable aux manœuvres de paix. Le vent a complètement tourné.

« Tout cela vient trop tard. Les gouvernements autrichiens ont commis trop de méfaits pour que nous puissions -négocier avec eux. Ils ont déjà parlé à maintes reprises d'une conciliation avec les Slaves; mais sitôt que la situation s'améliorait, ils revenaient à leur ancienne politique. Nous en avons des preuves dans le régime Seidler et Hussarek, dont l'activité donna sa mesure dans le partage du royaume de Bohême:

« Voilà pourquoi les Tchécoslovaques ne prêteront pas foi, aujourd'hui, aux assurances de Hussarek et de Burian. Ils régleront leur attitude d'après les actes de ceux-ci. »

Les tribulations de l'Autriche n'empêchent pas les Tchèques de dormir...

Les Lidové Noviny, organe du Dr Stransky, de Brno, commentent avec une joie maligne la capitulation bulgare. Elles ajoutent:

« Mais tout cela, ce sont plutôt là des soucis pour l'Autriche et non pas pour nous. Nous n'avons pas voix au chapitre, (censuré en Autriche) on ne nous a pas demandé notre avis quant aux conditions de paix, nous ne nous occuperons donc que de nos propres affaires.

« Cela nous remplit d'étonnement que les événements balkaniques aient rappelé au gouvernement que les Tchèques existent; et l'on parle même d'un cabinet de concentration où figureraient des ministres tchèques. Mais pourquoi donc nous mêler

à des affaires dont on nous a tenus écartés pendant quatre années? (Censuré en Autriche). Cela doit être quelque malentendu, ces ministres tchèques et yougoslaves. Nous n'aurons plus de ministres en Autriche; nous saurons patienter pour en avoir dans l'État tchécoslovaque.

« Du reste, Vienne a réussi à nous persuader que nous sommes des traîtres. Et puis, les candidats aux fonctions de ministres viennent de sortir de prison. Quelle honte pour Vienne d'ap* peler ces gens à gouverner l'État !

« Après la débâcle bulgare, les hommes d'État autrichiens doivent se tirer d'embarras eux-mêmes; ils le sauront, sans doute, comme ils l'ont toujours su sans notre aide.

« La situation est délicate et les mains tchécoslovaques sont inexpérimentées. Elles pourraient tout gâter.

« Continuons donc à nous tenir à l'écart en nous berçant toujours de nos rêves. Ils sont, on le sait, absolument fantastiques...»

Fraternité polono-tchécoslovaque.

Le 22 septembre dernier eut lieu à Troppau (Silésie) une assemblée monstre de 30.000 Tchèques et Polonais silésiens. L'assemblée prit le caractère d'une manifestation démonstrative pour la reconstitution de l'État tchécoslovaque et pour la solidarité tchéco-polonaise. Le député polonais Halfar a exprimé le vœu d'une collaboration intime des Polonais et Tchécoslovaques pour l'indépendance de leur État et s'est déclaré persuadé que les États tchécoslovaque et polonais entretiendront des rapports d'étroite amitié. Le député Udrzal, parlant au nom de l'Union Tchèque, a affirmé que la nation tchécoslovaque n'attendait rien du gouvernement de Vienne. Le plan de partager le royaume de Bohême ne se réalisera pas; les actes entrepris dans ce sens par le gouvernement laisseront les Tchèques impassibles.

Le monde entier soutient les Slaves de l'Autriche-Hongrie, lesquels groupés autour du drapeau de la démocratie et du droit des nations à disposer d'elles-mêmes, sauront conquérir aussi leurs États indépendants.

L'assemblée, à laquelle participaient aussi de nombreux Tchèques de la Silésie prussienne, renouvela finalement le farineux « Serment de Prague ».

La situation en Galicie.

La situation en Galicie est assez trouble. La cavalerie doit monter la garde pour assurer l'exécution des réquisitions et pour arrêter les déserteurs et les prisonniers de guerre qui reviennent de Russie. Partout à l'arrière pullulent les déserteurs. Les mesures les plus sévères sont vaines.

En Bohême, les Tchécoslovaques emploient l'arme la plus puissante, l'arme économique, pour vaincre l'Autriche.

Le Budapest, organe du groupe Apponyi, s'occupe du rôle que jouent les Tchécoslovaques pendant la guerre. Tandis que, partout dans le monde, que ce soit à l'étranger ou sur le front, les Tchécoslovaques versent leur sang et sacrifient leur vie pour réaliser un vieux rêve troublant (l'indépendance), chez eux ils torturent à l'arrière ceux qui sont rentrés du front pour se reposer et soigner leurs blessures et ceux qui travaillent derrière le front. Tout moyen, toute arme susceptible d'être tournés contre l'État, les Tchécoslovaques s'en servent! Nous apprenons que le district tchécoslovaque le plus fertile lui-même fournit moins aux services d'approvisionnement que le plus pauvre district allemand d'Autriche. Le blé des pays tchécoslovaques disparaît tout bonnement. S'est-il perdu, a-t-il été vendu mystérieusement ou détruit? Nul ne le sait. C'est là, à l'intérieur, une arme meurtrière. Si nous étions disposés à méditer quelques instants avec désintéressement sur les trahisons tchécoslovaques, au point de vue moral, leur acte de nous priver de farine est le plus abominable. Il constitue un sacrilège pire que celui de dépouiller un cadavre.

Situation des chemins de fer de l'État en Autriche-Hongrie.

Toutes les locomotives sont au service de l'armée. Le nombre est encore égal à celui du temps de paix, mais l'état des locomotives est pire encore. On en réforme continuellement. 30 % sont en réparation et le rendement des autres locomotives n'est que de 40 % de ce qu'il était en temps de paix. L'Autriche est obligée de se faire aider par l'Allemagne. L'Allemagne fait à travers l'Autriche des transports et des expéditions avec ses locomotives, ses chauffeurs et même son personnel, ce dernier parce qu'elle n'a pas confiance dans les employés de l'Autriche. Le rendement des machines et des gens diminue sans cesse, il n'est possible que parce que, pour un certain temps, on suspend les transports sous un prétexte quelconque, de sorte que certaines choses sont exclues des transports et les expéditions sont ainsi

limitées. La Compagnie subit ainsi des pertes considérables. Avant la guerre, elle rapportait du 2 1/2 %, aujourd'hui elle est en déficit, car les transports sont trop limités. Quant aux wagons à marchandises, il en reste environ 70 % dont beaucoup sont en réforme. Les lubrifiants de l'Ukraine ne sont pas arrivés; on en a seulement un peu de Roumanie, de Hongrie ou de Pologne russe. Le gouvernement a lancé une circulaire enjoignant de préparer des trains pour le transport de 10 millions de tonnes qui, en trois mois, devaient être amenées de l'Ukraine. On prévoyait pour ces trains un service de triage à Podwolocziska et à Predeal. Quant on eut tout compté, on s'aperçut qu'il fallait 8.000 wagons, 200 locomotives qui devraient toujours être en permanence, mais en tout, il n'y avait que 1.600 wagons disponibles. On s'est contenté d'installer un petit service de transit qui ne suffit pas et les transports restent en souffrance. Le manque de rails est grand; ils coûtent 280 couronnes, et encore en fraude. On a usé beaucoup de rails dans les pays occupés.

La situation économique en Bohême.

Les nouveaux ordres de îéquisition sont tout à fait draconiens. Ils sont surtout dirigés contre les pays tchèques d'où l'on veut enlever jusqu'au dernier grain. Dans les autres pays de l'Autriche, ces prescriptions ne sont pas appliquées. Par suite de l'exportation du bétail, un kilo de viande de bœuf coûte à Prague et dans les autres villes tchèques 70 couronnes. A Linz, il ne coûte que 16 couronnes. Il convient de constater que nulle part la misère n'est aussi grande que dans les régions tchèques de la Bohême. Les récoltes s'annoncent très mal. La lieutenance de Bohême a envoyé une circulaire dans laquelle elle attire l'attention sur le fait que le gouvernement ne peut améliorer la situation alimentaire et engage la population à se débrouiller seule jusqu'à la nouvelle récolte. On ne saurait attendre aucun secours de l'Ukraine. Chacun ne doit compter que sur soi et tenir. Les approvisionnements actuels suffisent tout juste pour les employés des chemins de fer et les mineurs pour lesquels on doit avoir des égards spéciaux.

Les grèves et les émeutes sont à l'ordre du jour. Le gouvernement a donné l'ordre d'éviter la violence à l'égard des manifestants. Il n'entrave pas les meetings, mais défend d'en parler dans la presse. Malgré tout, la patience de la population est à bout.

Mesures contre les Tchécoslavaques dans l'armée austro-hongroise.

Une prime de 50 couronnes est promise pour chaque déserteur tchécoslovaque tué.

Dans chaque régiment contenant des éléments tchécoslovaques, se trouvent de 3 à 5 mitrailleuses, servies par des Allemands ou des Magyars, spécialement destinées à tirer sur les Tchécoslovaques qui voudraient se rendre.

Des primes pour les Tchécoslovaques tués ou prisonniers.

Dans la 10e division de cavalerie de l'armée austro-hongroise sur le front italien, qui s'est battue près d'Asiago contre les troupes françaises, un ordre du jour a été publié, fin juillet dernier, où l'on décernait des récompenses aux soldats qui auraient réussi à ramener des volontaires tchécoslovaques prisonniers. La prime pour chaque volontaire tchécoslovaque vivant est de 200 couronnes, quinze jours de permission et une grande médaille militaire d'argent; celle pour un volontaire mort est déjà moindre, mais quand même caractéristique: 100 couronnes, quinze jours de permission et une petite médaille militaire d'argent.

Les Tchécoslovaque sref usent de négocier avec Hussarek.

La Neue Freie Presse reproduit le 1 1 septembre un télégramme de Prague.

« Dimanche, dit cette correspondance, ont parlé à Vysoké Myto, les députés Urdzal, leader des agrariens de Bohême et Klofâc, vice-président de l'Union tchèque. Udrzal a déclaré: « Notre déclaration connue dit clairement au monde entier c& que nous voulons; nous n'avons rien à dire aux représentants de l'État autrichien. Nous savons qu'ils n'ont ni la volonté ni le pouvoir de nous accorder le droit de disposer librement de notre nation et de notre État. Tous les gouvernements de Vienne se ressemblent comme deux gouttes d'eau dans leur attitude vis-àvis de la question tchèque. Les uns ne disent pas la vérité quand ils affirment leur bonne volonté de résoudre la question tchèque; les autres ont menti en prétendant que la question tchèque n'existe pas. »

Le député Klofâc a déclaré également que la délégation n'a rien à traiter avec le gouvernement. « Les Tchécoslovaques ne basent pas leurs revendications sur la faveur du gouvernement, mais sur la victoire de la démocratie. »

Manifestations des catholiques tchécoslovaques.

Le secrétariat du parti catholique national tchécoslovaque vient de publier la proclamation suivante:

« La fête de Saint Venceslas de cette année (28 septembre) tombe à une époque où les aspirations nationales tchécoslovaques sont à l'ordre du jour. L'idée de Saint Venceslas s'approche de sa réalisation grandiose et solennelle. C'est pourquoi il est recommandable de lier cette année la fête de Saint Venceslas à la foi en l'indépendance de la nation tchécoslovaque, qui a trouvé son expression dans les déclarations nationales. Qu'on sonne toutes les cloches la veille de la fête dans toute la campagne après des solennités ecclésiastiques ostentatoires, processions, etc ! Que les prêtres célèbrent des messes pour la nation et fassent des prédications solennelles! Organisez des assemblées publiques dans lesquelles vous ferez ressortir la fidélité patriotique du peuple catholique aux aspirations de la nation tchécoslovaque et son enthousiasme pour l'État tchécoslovaque indépendant.

« Le secrétariat se charge d'envoyer sur demande des orateurs pour les fêtes. »

Le Cech, de Prague, organe du parti catholique, ajoute à cette proclamation qu'il est du devoir de tout prêtre catholique de célébrer une messe solennelle, d'y inviter le conseil municipal et toutes les associations locales, afin que dans tout le pays retentisse le puissant chœur de Saint Venceslas priant Dieu d'accorder l'indépendance à la nation. Devant le monument de Saint Venceslas, à Prague, aura lieu une messe après laquelle on renouvellera le serment national que le peuple tchécoslovaque désire vivre en nation libre dans sa patrie libre et indivisible.

Le clergé de Moravie pour l'indépendance tchécoslovaque.

Le 12 septembre a eu lieu à Kromëfiz une conférence confidentielle du clergé de Moravie. On y a adopté à l'unanimité la résolution suivante:

« Nous approuvons que notre nouveau parti (le parti catholique unifié) coopère avec les autres partis réunis dans l'Union parlementaire tchèque, dans le but de préparer un avenir heureux à la nation. Nous autres, prêtres tchécoslovaques, marcherons à l'avenir fidèlement à côté du peuple et travaillerons de toutes nos forces à la réalisation de notre avenir national: l'État chrétien tchécoslovaque indépendant: Nous vaincrons ou succomberons avec notre peuple. »

La Cause commune.

Sous ce titre, M. Vladimir Bourtzeff, le révolutionnaire russe bien connu, continue la publication du journal qu'il avait déjà publié à Paris en 1909 et 1910, puis en 1917 à Pétrograd. Cela explique pourquoi le numéro récemment paru à Paris porte le n° 24.

Le journal formule en ces termes le programme qu'il entend poursuivre :

« La tâche principale de la politique intérieure et extérieure de la Russie, de même que la tâche principale de la politique intérieure et extérieure de nos Alliés, c'est de mener la guerre à bonne fin, jusqu'à son issue victorieuse, jusqu'à ce que soient atteints complètement tous les buts pour la défense et le triomphe desquels nous sommes tous obligés de nous battre par la faute des Allemands.

Actuellement, aucun de nous ne poursuit un but qui ne soit subordonné à cette tâche commune.

Voici le programme qui s'impose à nous pour l'avenir immédiat:

1° Lutte contre les bolcheviks et le bolchevisme, et en général, contre tous ceux qui, d'une manière ou d'une autre, sciemment ou inconsciemment, les aident ou leur servent d'appui tant en Russie qu'à l'étranger;

2° Lutte contre les courants germano-monarchiques, contre l'oppression allemande et contre les agents allemands;

3° Lutte contre les requins qui, profitant de la guerre et des temps.de troubles dans lesquels nous vivons, n'ont cessé de piller et de vendre la Russie, affaiblissant ainsi notre armée et servant la cause de nos ennemis. »

Le journal paraît en français et en russe. Le nom de son rédacteur en chef est pour nous la garantie la plus sûre qu'il travaillera réellement pour « la cause commune ». (Adresse: Rédaction, 7, rue Toullier; administration, 17, rue Cujas, Paris).

Le Gérant : l. mathiku.

Imprimerie Slave, 182, rue du Faubourg St.-Martin, Paris.

Revuebi-mensuelle

4e ANNÉE. Ie' NOVEMBRE 1918. N° 9.

Constitution du

Gouvernement tchécoslovaque

provisoire.

En vertu de la décision du Gouvernement des Pays tchécoslovaques, M. BENES, ministre des Affaires étrangères, a transmis le 14 octobre 1918 aux gouvernements des Puissances Alliées la communication suivante :

« Par la déclaration du gouvernement des États- Unis du 3 septembre 1918, le Conseil National tchécoslovaque siégeant à Paris a été reconnu comme Gouvernement tchécoslovaque de facto.

Cette reconnaissance a été confirmée par les gouvernements alliés: par ï Angleterre dans son accord avec le Conseil National du 3 septembre 1918, par la France dans l'accord du 28 septembre 1918 et par V Italie dans la déclaration du Président du Conseil du 3 octobre 1918.

]' ai Vhonneur de vous communiquer que, vu ces reconnaissances successives, le Gouvernement tchécoslovaque provisoire s'est constitué par décision du

26 septembre 1918, comme suit, établissant provisoirement son siège à Paris:

M. T. -G. MASARYK, président du gouvernement provisoire et du Conseil des Ministres, ministre des Finances,

M. Edouard BENES, ministre des Affaires étrangères et de l 'Intérieur,

M. Milan STEFÂNIK, ministre de la Guerre.

Le Ministère a ensuite décidé d'accréditer auprès des Puissances alliées les représentants suivants:

M. Stephen OSUSKf, chargé d'affaires à la légation tchécoslovaque de Londres, auprès du gouvernement de la Grande-Bretagne;

M. Léon SYCHRAVA, chargé d'affaires à la légation tchécoslovaque de Paris, auprès du gouvernement français;

M. Léon BORSKf, chargé d'affaires à la légation tchécoslovaque de Rome, auprès du gouvernement royal d'Italie;

M. Charles PERGLER, chargé d'affaires à la légation tchécoslovaque de Washington, auprès du gouvernement des États-Unis;

M. Bohdan PAVLÛ, actuellement à Omsk, représentera notre gouvernement en Russie. Les représentants au Japon et en Serbie seront nommés ultérieurement.

Nous avons l'honneur de vous faire savoir, Monsieur le Ministre, que nous avons pris nos décisions d'accord avec les chefs politiques de nos pays. Pendant trois ans toute notre action politique et militaire a été faite an une complète intimité avec eux. Finalement le 2 octobre 1918 le député tchécoslovaque STANËK, président de l'Union tchèque au Parlement

de Vienne, a annoncé solennellement que le Conseil National Tchécoslovaque de Paris, comme organe suprême des armées tchécoslovaques, est appelé à représenter la Nation tchécoslovaque devant les Alliés et à la Conférence de la Paix. Le 9 octobre, son collègue, le député ZAHRADNÎK, parlant au nom de la même union, annonça que les Tchécoslovaques quittent définitivement le Parlement de Vienne, rompant ainsi à jamais tout lien avec ï Autriche-Hongrie.

Par la décision même de notre nation et de nos armées, nous prenons donc dès à présent entre nos mains, comme gouvernement national provisoire, la direction des destinées politiques des Pays Tchèques et Slovaques et comme tels nous entrons officiellement en rapport avec les gouvernements alliés, nous basant soit sur nos accords réciproques avec eux, soit sur leurs déclarations solennelles.

Nous tenons à V affirmer d'une manière particulièrement solennelle au moment même où les grands événements politiques appellent toutes les nations à prendre part aux décisions qui, peut-être, donneront pour plusieurs siècles à VEurope un nouveau régime politique. »

Le comte Karolyi et la Hongrie indépendante.

De la liquidation du dualisme, qui se fait comme à la cloche de bois, l'Autriche sort fédéralisée, et la Hongrie indépendante — l'une et l'autre pour quelques semaines.

La comédie autrichienne n'a pu tromper que qui le voulait bien. Il y a toujours des gens qui, si le cours

de la couronne est bas, n'en trouvent les « affaires» autrichiennes que plus « intéressantes », quand on aura pu les repêcher, et des naïfs incorrigibles que l'abat-jour de leur ignorance visionnaire protège contre les rayons éclatants de la vérité. Mais les discours du Reichsrat, les proclamations des Conseils nationaux, l'empressement des troupes de Charles I-IV — qu'elles soient communes ou particulières, k. und k.y ou k. k., ou k. u. (1), — à se faire prendre partout où elles le peuvent, l'héroïsme au contraire des armées nationales qui combattent aux côtés des Alliés, armée tchécoslovaque, armée polonaise, divisions yougoslaves, bientôt légion roumaine — que peuvent, contre tant d'évidences, les manifestes que dans son désarroi lance à ses peuples « fidèles » le dernier des Habsbourg?

L'opinion alliée est-elle aussi bien en garde contre la comédie, ou plutôt la tragi-comédie hongroise? A lire les commentaires de la presse — où M. Gauvain, toujours informé et perspicace, fait exception — il semblerait que non, et qu'un excès de. confiance, un trop large crédit ouvert à la bonne foi et à la sincérité de l'adversaire qui semble venir à résipiscence, risque de nous induire en une erreur qui ne serait pas sans entraîner de graves dangers.

Redoutable puissance des mots, des souvenirs, des légendes! Parce que Kossuth a, voici près de trois quarts de siècle, fait une révolution contre les Habsbourg et proclamé leur déchéance, son pays continue à jouir, en maint endroit, d'un renom de libéralisme qui lui vaut trop souvent une faveur imméritée. Mais Kossuth n'a-t-il donc point aussi longtemps qu'il en a eu la force, été pour les nationalités non-magyares de la

(1) L'armée comm'ine austro-hongroise est « impériale et royale », k. und k. L'armée particulière autrichienne est « impériale-royale », k. k. L'armée hongroise (ho?ived), est « royale hongroise », k. u. (kœniglich ungarische, dans l'allemand officiel^.

Hongrie, un tyran pire que le plus féroce des Habsbourg? La liberté est-elle donc aux yeux de l'immense majorité des Magyars, le droit de tous les citoyens, et non point le privilège aristocratique de la « race dominante », du « peuple-maître? » Nous est-il permis d'ignorer ou d'oublier ce qu'ont souffert les nationalités de la Hongrie durant ce demi-siècle de martyre qu'a été le dualisme? Et suffira-t-il que, brusquement, la Hongrie se proclame indépendante, que Wekerle, ce caractère, Tisza, cette conscience, Andrassy, ce ferme esprit et cette âme constante, brûlent ce qu'ils adoraient hier ef adorent ce qu'ils brûlaient — ce dont ils auraient voulu brûler les adorateurs — , suffira-t-il de ces coups de théâtre et de ces palinodies pour que, tout d'un coup, par un miracle, la Hongrie cesse d'être un bagne pour la majorité de ses habitants, pour tous les non-Magyars? pour qu'elle devienne une patrie de liberté et de justice, un foyer où l'amour des Magyars réchauffera, couvera leurs frères d'autre langue et d'autre race, qui n'ont pas moins de droits qu'eux, droits naturels et droits historiques, sur le sol de la Hongrie? — Allons donc!

Il n'y a point de miracles en histoire. Ici, le passé nous répond de ce que serait l'avenir, si nous nous laissions décevoir. Entre la Hongrie dualiste d'hier et la Hongrie indépendante d'aujourd'hui, toute la différence n'est que dans les mots.

De l'apparente révolution qui vient de s'accomplir en Hongrie, le comte Michel Kârolyi est, sans nui doute, le principal auteur. La propagande qu'il a, depuis le début de la guerre, menée avec une inlassable ardeur, a le mérite d'avoir lentement dessillé les yeux du public hongrois, démasqué l'étroitesse de vues, l'égoïsme, l'insuffisance des hommes d'État patentés,

percé les sophismes de Tisza, révélé au pays la nature et la portée de la guerre, rendu populaire en Hongrie les formules du Président Wilson (interprétées, il est vrai, à la magyare). Il est souverainement injuste de souponner comme on le fait quelquefois, une collusion de Kârolyi avec Tisza. L'un est confus et vague, mais sincère et généreux, capable d'emballements et d'erreurs, mais honnêtement épris de justice sociale et de fraternité humaine; l'autre étroit et tranchant, d'une violence froide, sans élan et sans pitié, possédé, rongé de l'appétit de dominer, inaccessible à tout autre mobile que l'intérêt de sa classe et de son pouvoir. Le plus grand hommage rendu au sérieux et à la sincérité de Kârolyi, c'est la haine furieuse dont le poursuivent Tisza et sa séquelle. Au lieu de consacrer son immense fortune aux distractions ordinaires de ses pairs magyars, et de perdre, comme le faisait il y a quelques jours un comte Csekonics, sur une seule partie de cartes sept millions, qui ne seraient guère que son revenu d'une année, mais qui représentent la subsistance de trois mille familles de travailleurs pendant un an, que s'avise-t-il aussi de consacrer ses forces, son temps, ses ressources, à soutenir une politique démocratique et révolutionnaire? « Catilina! » dit la presse tiszaiste et, pis encore: « Ami de l'Entente ! » C'est que seul des politiques hongrois, Kârolyi est jusqu'au bout, resté fidèle au pacte conclu avec les socialistes et la poignée des radicaux bourgeois pour arriver à doter la Hongrie d'une loi électorale civilisée. Seul, il a flétri le crime des autorités qui ont fait tirer sur une délégation pacifique d'ouvriers en grève. Seul encore, ou presque, il a eu le courage de dénoncer le mensonge d'une politique de paix proposée par Burian, doublure de ce Tisza qui est l'auteur de l'ultimatum à la Serbie,, et donc l'incendiaire de l'Europe. Descendant d'une des plus illustres familles de la Hongrie, Kârolyi est aujourd'hui l'espoir de tous les partis magyars avan-

ces : et ni de sa part ni de la leur ce n'est calcul ou arrière-pensée : la sincérité, la confiance sont entières.

C'est un discours enflammé de Kârolyi qui a entraîné la proclamation de l'indépendance de la Hongrie. Si son parti est numériquement assez faible dans la Chambre issue des élections « salées » (1) de 1910, il est certain qu'un appel aux électeurs le renforcerait beaucoup et probablement en ferait la majorité. Depuis quelques mois, Kârolyi s'est, sans doute parce que Tisza les poursuit tous deux d'une jalousie et d'une haine égales, rapproché politiquement de son beau-père, le comte Andrassy, en qui on s'accorde à voir le futur ministre des affaires étrangères de la Hongrie indépendante et son premier représentant au Congrès de la paix — si elle dure jusqu'au Congrès, et si elle y est admise. Les idées, le programme, les méthodes de Kârolyi exerceront donc presque sûrement sur cette Hongrie nouvelle une influence déterminante; et, si quelqu'un a qualité pour parler avec autorité au nom de la Hongrie indépendante, c'est bien lui.

A l'aide de ses discours et surtout des articles de son journal, Magyarorszâg, il est facile de prendre une vue exacte de l'esprit qui animera la politique de la Hongrie dégagée des liens du dualisme et des Magyars devenus seuls maîtres sur le territoire de la Sainte-Couronne.

En politique extérieure générale, programme irréprochable: droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, désarmement, arbitrage, abolition des alliances particulières, société des nations, — tout Wilson. Dans l'Europe future, la Hongrie nouvelle entend être un

(1) La caisse électorale du parti gouvernemental avait été garnie par les millions versés par une banque pour la concession du monopole du sel . Le fait a été établi en justice, et l'accusateur du premier ministre acquitté.

élément liant; dans l'Europe présente, l'Europe de la guerre, elle aspire à être la médiatrice de la paix. Son histoire et ses affinités, son admiration pour la France, sa sympathie pour l'Angleterre ne la prédestinent-elles pas — nous dit-on — à cette mission? et, à l'accomplir, n'acquerra-t-elle pas aux yeux de l'Europe de nouveaux mérites, et ne fondera-t-elle pas sûrement son avenir? Mitteleuropa n'a pas d'ennemi plus déclaré que le parti Kârolyi: le grand dessein de Naumann, repris par la politique allemande, impliquerait, s'il pouvait se réaliser, l'asservissement fatal de la Hongrie, qui perdrait d'abord son indépendance économique, ensuite, par une conséquence inévitable, son indépendance politique. Ce serait tout son avenir étouffé; il lui faudrait renoncer pour toujours à l'idéal que l'indépendance lui permettra de réaliser en quelques dizaines d'années: l'idéal d'un grand État, prospère et puissant, peuplé de 40 millions d'hommes, tous Magyars (Magyarorszâg, 20 juillet 1918).

Il n'est guère de semaine que Magyarorszâg ne revienne une ou deux fois sur ce sujet, pour peindre les félicités de cet avenir et dénoncer les crimes de la politique dualiste qui paralysait la Hongrie, ligotée à l'Autriche et subordonnée à l'Allemagne. Sans le dualisme, sans « Vienne », mauvais génie de la Hongrie, c'est la réforme démocratique, l'armée nationale, l'autonomie douanière, l'indépendance financière assurée par une Banque nationale hongroise, la répartition plus saine de la propriété, par suite l'augmentation de la production, l'arrêt de l'émigration, un accroissement naturel de la population plus rapide : le territoire de la Hongrie peut porter et nourrir 40 millions d'hommes, ils y seront vite — et vite ils seront tous Magyars. (Mais la Croatie est-elle comprise dans la Hongrie ainsi entendue? Rien ne permet de répondre avec certitude à cette question; cependant il semble qu'il faille plutôt admettre l'affirmative, et alors, que devient non pas

seulement le droit naturel des Croates, mais le droit historique de leur pays et de leur nation?)

Cette magyarisation si rapide, si soudaine, il n'y a guère qu'un miracle pour la produire; et le miracle, ce sera sans doute de voir la Hongrie nouvelle suivre, d'emblée, les pires errements de l'ancienne.

Il y a quelque trente ans que le comte Apponyi a mis en avant la question de l'armée « nationale », ce qui, en Hongrie, signifie magyare. C'est qu'il s'était avisé de l'emploi qu'on pouvait faire de l'armée comme instrument de magyarisation. Deux ou trois années de caserne magyare, avec usage forcé et exclusif de la langue magyare, et répression sévère, militaire, de toute infraction à cette obligation, c'était évidemment, un bon moyen d'avancer l'œuvre où la politique scolaire s'est révélée impuissante. — C'est bien Frédéric II, n'est-ce pas, qui faisait de ses sous-officiers des instituteurs? — Sans doute, le comte Kârolyi réclame la suppression des armées permanentes et l'établissement d'un système de milices; et le magyar n'est point une langue qu'on apprenne en six semaines, ou même en six mois. Mais qui se soucie de ces vétilles ? et est-on bien venu à objecter à un prophète, à un apôtre, qu'il se perd dans les contradictions? L'idée de l'État national hongrois, — héritage d'un Banffy, de sinistre mémoire, legs intellectuel d'un Bêla Grunwald, qui proclamait sans sourciller que les nationalités n'avaient qu'à disparaître — implique d'ailleurs le monopole d'État de l'instruction, qui, selon la logique magyare, ne pourra plus être donnée que dans la langue d'État C'est sans doute la plus violente, la plus barbare, la plus sacrilège atteinte à la conscience nationale. Le comte Kârolyi et ses amis reculeraient-ils devant cette conséquence logique de leurs principes? Il est permis d'en douter: l'idée est depuis quelque temps dans l'air magyar, et des politiques moins radicaux qu'eux, les comtes Albert Apponyi et Jean Zichy, ont pris les pre-

mières mesures pour la réaliser. Voici d'ailleurs un indice. Il y a quelques semaines, au cours de la discussion du projet de réforme électorale, c'est le plus intime ami politique du comte Kârolyi, le comte Théodore Batthyâny, qui a proposé que la simple connaissance du magyar, suffit à conférer à tout majeur la qualité d'électeur. Il s'agissait donc d'établir une différence entre Magyars et non-Magyars, de créer au profit des Magyars un privilège exclusivement fondé sur le droit de la langue d'État, d'enrichir d'une nouvelle arme l'arsenal de la magyarisation. Plus que l'idée elle-même, les motifs par lesquels on la justifie sont révélateurs. En proposant cette disposition, écrivait Magyarorszâg le 2 juillet, le parti reste fidèle à sa double tradition : à sa tradition démocratique, car aucun citoyen qui par ailleurs possédera les qualités requises pour être électeur ne sera privé de son droit parce qu'il ignorera le magyar; à sa tradition nationale, car un avantage sera donné au magyar, et par conséquent une garantie de plus à la suprématie magyare.

Suprématie magyare, voilà le mot lâché. Tout est là, — et là-dessus tous les partis magyars sont d'accord. Tizaistes et karolyistes la veulent obtenir par des moyens divers, mais ils la veulent également obtenir. Du moins les tiszaistes ont le mérite de ne pas prétendre être les champions en même temps des principes wilsoniens et de la suprématie magyare. S'ils ont moins de générosité dans l'intention, ils ont plus de netteté dans l'esprit, et ils voient l'impossibilité de certaines conciliations.

Qu'avec un semblable idéal le droit de libre disposition d'eux-mêmes des peuples de la Hongrie soit fort mal en point, il serait vraiment superflu d'y insister. Mais il n'est pas inutile, et il est instructif de montrer comment le chauvinisme magyar du parti Kârolyi, faisant tache d'huile, prétend intervenir dans la question yougoslave, et imposer aux peuples yougoslaves la sck

lution (( hongroise » de leur grand problème national. Là-dessus, Kârolyi est en plein accord avec Wekerle, pour qui d'ordinaire il n'a point assez de sarcasmes, et avec Andrâssy, dont il déplore si souvent le manque d'énergie. Il n'y a pas une nation yougoslave, dit Magyarorszâg, 30 août, 6 septembre, 24 septembre 1918; il y a des nations slaves du Sud, apparentées entre elles, sans doute, mais distinctes, indépendantes, et qui veulent le rester. Il faut encourager ce particularisme (s'il faut l'encourager, n'est-ce donc pas qu'il est moins fort et moins incontestable qu'on ne veut le dire?), et faire de la Croatie, de la Dalmatie et de la Bosnie des pays indépendants, sans lien entre eux, mais associés chacun directement à la Hongrie. Chacun d'eux cherchera naturellement à défendre son autonomie contre la Hongrie, mais en même temps son indépendance des autres (voilà-t-il pas une intéressante application « démocratique » du Divide et impera habsbourgeois?), et ainsi la Hongrie sera garantie contre toute nouvelle tentative de yougoslavisme, et le calme assuré dans ses régions méridionales. Il n'y a pas de surfaces de friction entre la Hongrie et ces peuples yougoslaves (!). — Mais voici le plus admirable: cette solution hongroise est la plus conforme à l'intérêt et à la volonté de ces peuples, et au principe du droit des peuples. — Vous criez au mensonge effronté. Mais non. Les gens qui écrivent ces énormités sont sincères et convaincus — et c'est bien pourquoi leur cas est désespéré.

Dans la séance de la Chambre hongroise du 17 octobre, où a été proclamée la résolution de la Hongrie de reprendre son indépendance, le président du Conseil Wekerle a fait cette déclaration:

« La protection de notre intégrité d'État et le maintien de ■notre unité sont des problèmes que nous devons résoudre à tout prix avec nos forces réunies. Dans les limites de ce cadre, nous

voulons accorder aux différentes nationalités que nous avons toujours traitées humainement et qui, depuis mille ans, ont vécu parmi nous, dont la force ne s'est pas amoindrie, mais dont le nombre s'est même accru, nous voulons accorder, dis-je, des droits individuels.

« Par l'acceptation des principes de M. Wilson, nous ne sommes pas, à mon avis, en contradiction avec notre point de vue traditionnel. Pour autant que le permet l'égalité des droits et dans la mesure compatible avec la sauvegarde de l'unité et de l'indivisibilité de l'État, nous satisferons volontiers les demandes des nationalités, et nous chercherons à nous entendre avec elles là-dessus; c'est-à-dire, pour parler de façon plus précise, nous présenterons au Parlement des propositions tenant compte de tous les vœux des nationalités. »

M. Wekerle, — que ses amis politiques eux-mêmes nomment le plus grand menteur de la Hongrie, et que la presse d'opposition harcèle de ses sarcasmes depuis des mois, parce qu'il a honteusement manqué à sa parole dans l'affaire de la réforme électorale, — M. Wekerle a des formules enveloppées et retorses qui rappellent singulièrement la phrase épique du chancelier Michaelis, « la résolution de paix telle que je la comprends ». Il y aurait beaucoup à dire sur ses affirmations. Mais ses promesses cauteuleuses prennent toute leur valeur quand on se souvient que la Hongrie a depuis 1868 une loi des nationalités fort libérale qui n'a jamais été abrogée, et que M. Wekerle, lui-même, il y a quelques dix ans, reconnaissait du haut de la tribune du Parlement qu'il la violait, ajoutant d'ailleurs qu'il continuerait, parce qu'elle était inapplicable. Inapplicable, bien entendu, parce qu'à peu près équitable envers les nationalités.

Le comte Kârolyi et ses amis ont-ils jamais déclaré vouloir appliquer la loi de 1868? Non. S'ils déclaraient le vouloir, pourrait-on les croire? Non encore, car tout leur idéal « national » est contraire à l'esprit de justice démocratique auquel cette loi donnait une satisfaction d'ailleurs insuffisante, et dont les peuples

libres de l'Europe et de l'Amérique sont résolus à assurer le triomphe.

L'unité, l'indivisibilité de l'État hongrois, dont M. Wekerle exige des nationalités le respect absolu, c'est la feuille de vigne dont le chauvinisme magyar a toujours couvert son affreuse nudité. Par le sophisme ou le mauvais jeu de mots qu'on a si souvent dénoncé — Hongrois = Magyar — , la politique d'oppression des Tisza, des Banffy, des Apponyi a voulu tromper l'Europe et le monde civilisé. « Comment l'État hongrois n'aurait-il pas le droit de prétendre que ses sujets connaissent sa langue, si l'État français peut exiger de ses citoyens qu'ils parlent la sienne? » Mais justement les Franais sont tous des citoyens, et les nationalités, en Hongrie, sont des sujets, soumis à des maîtres, les Magyars.

La Hongrie indépendante est, comme la Hongrie dualiste, plus même encore qu'elle, dominée par cette idole barbare de l'État hongrois — l'État national hongrois — l'État magyar. Et nous aurions confiance en elle, nous nous laisserions prendre à ses déguisements et ses risettes, nous lui sacrifierons nos principes, nos amis, la vérité, la justice, nous conserverions dans l'Europe rajeunie l'abcès qui, petit à petit, infecterait de nouveau tout le corps que guérira une opération radicale? — Vraiment, ce serait trop criminel — et trop bête.

Ne refusons pas au comte Kârolyi et à ses amis le tribut d'une certaine estime, mêlée même, si l'on veut, d'un peu de sympathie mélancolique. Ils ont de la bonne volonté, il leur plairait de réparer des fautes séculaires ou millénaires. Mais n'en sont-ils pas euxmêmes les prisonniers? Savent-ils, peuvent-ils se dégager d'une erreur fatale? Non. Ils sont venus trop tard, et ils étaient trop faibles.

D'ailleurs, l'Autriche effondrée, la Hongrie, coupée de l'Allemagne, ne peut pas vivre. Le comte Kâ-

rolyi a donné une preuve de plus de son manque de réflexion politique et de sa puissance d'illusion, quand il s'est prononcé pour la fédéralisation de l'Autriche, parce qu'il y voyait la ruine du dualisme et la promesse de l'indépendance de la Hongrie. Le dualisme, si immoral qu'il fût, avait du moins un sens politique: et la Hongrie magyarisante ne pouvait se maintenir qu'appuyée sur une Autriche centraliste allemande, toutes deux soutenues par l'Allemagne impériale dans son « armure étincelante ». — Nous avons brisé l'armure, et l'Allemagne, blessée à mort, va bientôt s'abattre. L'Autriche, qu'elle n'avait plus la force d'étayer, vient de s'effondrer. Par là le sort de la Hongrie est réglé. La Hongrie indépendante, qu'elle soit celle de Wekerle ou celle de Kârolyi, ne peut être qu'un épisode dans le grand drame qui, de dessous le linceul germano-magyar, fait renaître ou naître à la vie des nations libres déjà fraternellement unies.

Tanu.

La solution du problème yougoslave.

Le Congrès des nationalités opprimées qui eut lieu cette année à Rome a obtenu, on le sait, un résultat bien remarquable. La froideur qui existait dans les rapports italo-yougoslaves a fait place à un accord qui peut désormais servir de base à notre action future.

Un tel acte fut approuvé par tous les amis de l'Italie, ainsi que par ceux de la nation yougoslave (Serbes, Croates et Slovènes). Les congrès de Prague, organisés au mois de mai, et ensuite ceux de Lioubliana tenus au mois d'août, ont démontré une fois de plus la conformité des sentiments entre ceux qui subissent

la captivité et ceux qui vivent en liberté. Ils demandent tous avec énergie la délivrance et l'union des nationalités opprimées d' Autriche-Hongrie. L'organe du gouvernement de Vienne, la Reichspost, écrivait à propos de ces manifestations: « Les grandes manifestations slaves à Lioubliana doivent avoir lieu le jour de la fête de l'empereur, mais personne ne songe même à célébrer cette fête. » Les patriotes yougoslaves sont appelés traîtres à l'Autriche et amis de l'Entente; le haut commandement autrichien attribue, en grande partie, à la défection des Yougoslaves et des Tchécoslovaques la défaite de la Piave.

La presse yougoslave de l' Autriche-Hongrie manifeste ouvertement des sentiments hostiles à la monarchie. Elle élève la voix, avec témérité, pour la défense des droits des peuples. C'est ainsi que, des deux côtés des lignes de bataille, un seul mouvement vers la liberté et l'union se manifeste : tandis qu'un des plus grands journaux yougoslaves d'Autriche, Hrvatska Drzava, (l'État croate), a le courage d'écrire: « L'action du Comité yougoslave est dirigée, avec une main de fer, par le génial D1 Trumbitch », les corporations yougoslaves d'Amérique adressent au Dr Trumbitch leurs adhésions aux résolutions prises au Congrès de Rome. L'unanimité, en ce qui concerne la revendication d'un État yougoslave indépendant, se manifeste partout.

La résolution prise par les représentants des Yougoslaves de la monarchie des Habsbourg, et dont la lecture a été donnée au Parlement de Vienne au début du mois d'octobre, est la manifestation suprême de la volonté du peuple yougoslave de s'unir dans la liberté. C'est un acte sublime de patriotisme et de courage. Ne craignant pas les persécutions, bravant les menaces des ennemis, les députés yougoslaves y déclarent que « la monarchie austro-hongroise est incompétente pour entamer aucune action de paix concernant d'autres

nationalités que les Allemands et les Magyars. » Ils proclament que « les Croates, Serbes et Slovènes sont un seul peuple indivisible, où qu'ils vivent ». {en y comprenant ainsi la Serbie et le Monténégro), et que les Yougoslaves habitant l' Autriche-Hongrie revendiquent le droit « de décider eux-mêmes s'ils veulent créer leur État indépendant ou conclure une union internationale avec un État quelconque existant ou pouvant exister. » « Les Yougoslaves ne reconnaîtront aucune paix conclue sans leur participation et demandent que les représentants des Croates, des Serbes et des Slovènes soient admis à la Conférence de la paix.» C'est donc le glas de la monarchie fédéraliste que font retentir les paroles fermes des députés yougoslaves.

En même temps, l'intérêt porté à la question yougoslave s'accroît tous les jours. Après l'accueil sympathique réservé à l'accord de Rome dans les milieux alliés, la déclaration des Alliés faite à Versailles le 3 juin, est venue confirmer les sympathies des Alliés pour notre cause. Par cet acte important, on garantit aux Polonais la formation d'une Pologne indépendante, et l'on exprime les sympathies les plus vives aux Tchécoslovaques et aux Yougoslaves. Finalement, le Conseil National Tchécoslovaque est reconnu par les Alliés comme le principal organe du mouvement tchécoslovaque; le 13 août, les Tchécoslovaques ont été déclarés alliés par le gouvernement britannique, et ensuite par les autres Alliés.

Ces événements importants ne sont pas restés sans écho en Italie. C'est à la suite de ces déclarations que les partisans sincères de l'entente italo-yougoslave ont demandé que l'Italie officielle se mette à la tête du mouvement politique en faveur des Yougoslaves et propage l'idée de la création de l'État yougoslave indépendant. C'est après cela que le gouvernement italien a donné aux gouvernements alliés cette déclaration: « Le gouvernement d'Italie considère que

le mouvement yougoslave pour la liberté et le groupement des Yougoslaves en un État libre est en harmonie avec les principes pour lesquels combattent les peuples de l'Entente, ainsi qu'avec les principes d'une paix juste et durable ».

Il est indiscutable que cette déclaration, confirmée par M. Orlando le 3 octobre à la Chambre, marque un pas en avant vers un accord complet; mais la justice et aussi l'intérêt même de l'Entente exigent qu'on n'en reste pas là. Personne n'a supporté tant de sacrifices pour sa délivrance et l'union que les Yougoslaves, et personne ne combat, actuellement encore, avec plus de persévérance pour ses idéals. Les combats glorieux livrés par les volontaires yougoslaves dans la Dobroudja et ailleurs en sont une preuve confirmée par les brillants succès qu'ils viennent de remporter en Macédoine. Le Président du Conseil de Serbie, M. N. Pachitch, dans une interview publiée dans le Temps du 27 septembre, a interprété les sentiments de toute la nation en demandant aux Alliés une déclaration nette, promettant la délivrance et l'union de tous les Serbes, Croates et Slovènes en un État indépendant.

Telles sont les revendications de tous les. Yougoslaves, qu'ils soient de Serbie, de Monténégro ou d'Autriche-Hongrie. Ils demandent à lier leur sort ensemble.

La seule solution possible de la question yougoslave est l'union de tous les Yougoslaves de l'Autriche- Hongrie avec ceux de la Serbie et du Monténégro en un État indépendant.

Nous ne sommes qu'un seul et même peuple et nous voulons rester tels. La moitié de notre État futur est libre: ce sont la Serbie et le Monténégro ; il s'agit maintenant de libérer et d'unir avec eux la seconde moitié. De là la différence entre la question yougoslave et la question tchécoslovaque. Telle est aussi la raison pour laquelle nous demandons que, dans les déclara-

tions des hommes d'État, il ne soit pas parlé séparément des Yougoslaves d'un côté et de la Serbie et du Monténégro de l'autre. Les efforts de ceux qui, pour des raisons dynastiques et égoïstes, voudraient que le Monténégro reste en dehors de cette communauté future en qualité d'État séparé, sont inutiles; ils se brisent contre la volonté de la nation. Ce petit État serbe ne peut subsister comme tel déjà pour des raisons d'ordre économique, et en outre le peuple ne permettrait pas que son rêve ne soit pas réalisé à cause de certains buts personnels.

Quant au mouvement des Yougoslaves opprimés, il est incontestablement dirigé contre l' Autriche-Hongrie. Personne parmi les Yougoslaves, en dehors de quelques groupements insignifiants, ne désire que l' Autriche-Hongrie subsiste même sous une forme fédéraliste. L'action de ces serviteurs de l'ancien régime est un objet de mépris de la part du peuple, de sorte qu'ils n'ont même pas osé se présenter aux dernières élections. La coalition serbo-croate en Croatie, malgré son esprit d'opportunité, n'est pas animée de moins de patriotisme et d'esprit anti-autrichien que nos frères Slovènes dirigés par le Dr Koro§ec.

Les différences de points de vue au sujet de l'organisation intérieure de l'État futur n'ont qu'une importance secondaire. L'essentiel, c'est que nous soyons unis. En procédant à leur union, tous les peuples se sont trouvés en présence de courants d'opinion différents; il est à faire remarquer cependant que ces divergences se manifestent chez nous bien moins qu'elles s'étaient montrées, par exemple, chez les Italiens à l'époque de leur union. Les Italiens ont formé un État admirable sur la côte occidentale de l'Adriatique; nous demandons de former à côté un autre État qui soit son ami. La Déclaration de Corfou, qui recueillera certainement le plus grand nombre de suffrages, prévoit un État des Serbes, Croates et Slovènes (Yougoslavie)

analogue à l'Italie actuelle, en accordant aux provinces une autonomie encore plus large.

Nous ne revendiquons et ne défendons que ce qui nous appartient. Notre peuple n'est pas conquérant: de tous temps, il n'engageait la lutte que pour se défendre contre ses agresseurs. Il est donc inutile pour les Italiens de demander, pour leur sécurité future, des frontières stratégiques. Les meilleures frontières seront celles qui assureront aux deux peuples une amitié durable. De même, il n'est pas dans l'intérêt des Italiens de soutenir la politique personnelle de la dynastie du Monténégro. Nous sommes un peuple pacifique pouvant vivre dans les meilleurs rapports avec les Italiens dont l'activité industrielle et commerciale trouverait chez nous un champ libre.

La Yougoslavie réalisée, forte d'une population de 12 millions d'âmes, constituerait, avec la Roumanie presque aussi grande, l'État tchécoslovaque et la Pologne libre, la barrière infranchissable contre la poussée germanique vers l'Orient. La paix en Europe ne serait garantie que lorsque sur les ruines de l'empire des Habsbourg se constitueront ces États nouveaux. En supposant même que l'Autriche réduite à huit à dix millions d'Allemands se réunisse à l'Allemagne, la force de cette dernière ne serait pas augmentée. Elle doit restituer, à la fin de cette guerre, V Alsace- Lorraine et des provinces habitées par les Polonais, sans parler de celles qui sont habitées par les Danois. Quant à la Hongrie, réduite au peuple hongrois de neuf à dix millions d'âmes, elle serait obligée de chercher à s'entendre avec ses voisins.

La Yougoslavie, la Roumanie et la Grèce constitueraient la base de la confédération balkanique, à laquelle se rallieraient peut-être aussi les Bulgares dans un certain temps.

L'Autriche-Hongrie se trouve dans un tel état de décomposition qu'aucun discours de ses ministres, au-

cune réforme ne peuvent éviter la catastrophe. L'état d'esprit au Parlement de Vienne en est une preuve. Une forte poussée comme celle qui vient de se produire contre la Bulgarie et la Turquie, la mettrait bientôt à plat. Nous espérons que les Alliés, en se rendant bien compte que la route la plus sûre vers Berlin passe à Vienne, ne manqueront pas de le faire par leurs armes. C'est le vœu de tous les peuples opprimés par les Habsbourg, et ils attendent que la main libératrice leur soit tendue afin qu'ils puissent coopérer plus efficacement à la cause sacrée des Alliés. C'est du reste ce qu'ils désirent entendre au Congrès qui siégera ces jours-ci à Paris.

La liberté des nations opprimées ne pourrait naître que sur la défaite complète de ceux qui les oppriment. Une paix séparée avec le gouvernement austrohongrois ne serait qu'une paix avec les Allemands et les Magyars. A ceux-ci, pourtant, il faut imposer une capitulation sans condition: au « brillant second », bourreau des nations, ne doit pas revenir un meilleur sort.

Andriya RADOVITCH.

P. S. — Les idées exposées dans cet article, composé avant les événements importants qui viennent de se produire en Autriche-Hongrie, ont trouvé une entière confirmation dans la réunion du Conseîl National yougoslave à Zagreb (Agram), les 17, 18 et 19 octobre, et la constitution du Comité Central yougoslave dont M. Antoine Korosec (Slovène), est élu président, et M. Pavelic (Croate) et Svetozar Pribicevic (Serbe) comme vice-présidents. La Yougoslavie est en ce moment un fait accompli. Dans une proclamation adressée au peuple, le Comité Central a déclaré Vindépendance et l'union du peuple yougoslave sans considération de frontières, et assumé le rôle de gouvernement provisoire sur les Serbes, Croates et Slovènes d'Autriche-Hongrie. — A. R.

Du Congrès de Rome

au Congrès de Paris.

(Suite.)

Au moment où se rassemblait le Congrès de Rome, l'Entente, reconnaissant enfin les dangers que créait la division du commandement, rassemblait ses forces sous une même direction. Après l'unité militaire, l'unité diplomatique était indispensable. Le Congrès de Rome en fut la première manifestation, ou, plus exactement, parce qu'il ne faut rien exagérer, il en prouva la nécessité et il en démontra la possibilité.

L'honneur de l'avoir préparé et réalisé me paraît revenir aux Tchèques et aux Italiens. — Dès le commencement de 1916, M. Briand, dans sa réponse au Président Wilson, avait eu le courage de parler de l'émancipation des Slaves d'Autriche. Malheureusement, en se renfermant dans des formules trop générales, il avait donné l'impression d'une pensée encore en gestation, et sa promesse, qui n'excluait pas des interprétations assez divergentes, n'avait pas mis fin aux controverses. Sa parole avait eu cependant un grand retentissement; il avait posé pour la première fois la question sur son véritable terrain et fixé des buts qui depuis n'ont plus été perdus de vue. Son rôle avait donc été considérable, mais il fallait continuer son œuvre et la compléter.

Les Tchèques se trouvaient dans des conditions favorables pour assumer cette tâche et ils avaient réussi depuis quelques mois à gagner d'assez nombreuses sympathies. — Pour diverses raisons. — D'abord, le nom et la personne de l'homme qui les représentait

au dehors, M. Masaryk. M. Masaryk n'est pas un ambitieux et il n'y aurait même nul paradoxe à dire que ce n'est pas un homme politique, bien qu'il siège depuis longtemps au Reichsrat et que son rôle dans les affaires de la monarchie danubienne ait été considérable. Il a pris dans le Parlement viennois la place que Lamartine réclamait dans la chambre de Louis-Philippe: il siège au plafond. Les intrigues de couloir l'intéressent peu et il ne s'est jamais inféodé à aucun groupe. Très aimé des étudiants et universellement respecté, jusqu'à la guerre, il n'était pas, à proprement parler, populaire. Il a commencé sa carrière par un acte de courage civique dont nous ne pouvons guère en France nous représenter l'héroïsme: il s'est attaqué aux fameux manuscrits qui passaient pour le palladium de la nationalité tchèque et a réussi à établir qu'ils ont été composés au XIXe siècle. La lutte, très violente, qu'il avait dû soutenir, lui avait valu de nombreuses inimitiés, et parmi ceux mêmes qu'il avait convaincus et qui avaient admiré son audace, beaucoup lui gardaient rancune d'avoir eu raison. Il s'était promis dès lors de n'avoir pour guide que sa conscience et pour loi que la vérité. Il s'est toujours tenu parole. L'idée ne pouvait venir à l'esprit de personne qu'un tel homme fût guidé par des considérations égoïstes ou des ambitions personnelles. Quand il affirmait, avec le crédit immense que donnent un courage qui n'a jamais fléchi et une sincérité qui n'a jamais biafsé: — Jpai vu l'Autriche de près; c'est une sentine, un cloaque qu'il faut supprimer par pudeur et par mesure d'hygiène; c'est la boîte de Pandore d'où, depuis dix ans, sortent toutes les provocations et les menaces à la paix : la disioquation de cet Empire de proie est la condition préalable d'une paix durable et de la naissance d'un monde meilleur; — sa parole secouait les âmes et on n'osait pas repousser sa demande par l'ordre du jour pur et simple. On ne suit pas toujours les prophètes, mais même les plus sceptiques ne restent pas indifférents à leurs appels.

Il fallait donc discuter sa thèse. On commença à examiner ses raisons et elles parurent de bon aloi: il était manifeste que les Tchèques n'avaient rien négligé pour éviter la guerre et pour obtenir la conversion des Habsbourgs et la réforme de l'Autriche; ils ne s'étaient résignés à une politique d'opposition intransigeante que quand une longue expérience les avait convaincus que leurs souverains, définitivement matés par les Magyars et les Allemands, n'étaient plus que des rois fainéants qui, châtrés et les jarrets coupés, traînaient languissamment les chaînes que leur avaient passées les Hohenzollern et ne pouvaient plus être que leurs sergents et leurs rabatteurs. — Témoignages graves et accusations qu'il n'était guère possible de négliger.

La cause tchèque d'ailleurs avait pour elle l'avantage d'être claire et nettement délimitée. Sauf sur des points secondaires, — la question de Silésie, que personne ne soupçonnait, et celle de la limite à tracer entre les Slovaques et les Petits-Russiens, qui n'était pas de nature à soulever de très violentes polémiques, — les Slaves de Bohême ne sont en concurrence avec aucune des autres nations opprimées. La France et l'Angleterre, qui ménageaient anxieusement le Tsar et le cabinet de Petrograd, dont la constance n'était pas au-dessus du soupçon, n'osaient pas trop manifester l'intérêt qu'elles prenaient à la question polonaise. — Vis-à-vis de Prague, aucune inquiétude semblable ne gênait leur action ;les sympathies pour la Russie étaient nombreuses et sincères parmi les Tchèques et leurs revendications y étaient accueillies avec faveur. Enfin, et ces considérations ne sont pas indifférentes, on n'ignorait pas que depuis une série de siècles ils étaient en lutte avec l'Allemagne, qu'à aucune époque ils n'avaient transigé avec elle et que, depuis la dynastie de Luxembourg et les Hussites, ils représentaient les idées de liberté, d'affranchissement de la conscience et de progrès intellectuel et moral. On sentait vaguement

qu'il y aurait une ingratitude paradoxale à maintenir en esclavage la nation qui avait la première pris les armes pour émanciper les peuples et les âmes. Il n'y a aucune exagération à dire que le programme de l'Europe nouvelle a été élaboré d'abord à Prague. On en trouve le germe dans les déclarations des Taborites et les appels de 2izka ; on en reconnaît l'esquisse dans la philosophie de Komensky qui sert de liaison entre les Frères Bohèmes et les hérétiques anglais ; il reparaît chez le grand philologue Dobrovski, ce jésuite tout pénétré de la doctrine de nos Encyclopédistes; il anime d'un bout à l'autre la doctrine de Palacky et celle de Havlicek; le Congrès slave de Prague en 1848 est un premier essai de coordination et d'organisation d'une Europe libérée, fondée sur les principes démocratiques. La gloire n'est pas mince pour un peuple d'avoir donné au monde une impulsion nouvelle, d'avoir jeté dans la circulation une gerbe d'idées généreuses et fécondes, de les avoir défendues au prix de son sang, de les avoir précieusement conservées pendant les jours de défaite, comme le soldat prisonnier cache sur sa poitrine le drapeau qu'il a dérobé à l'ennemi. Une pensée qui a prouvé sa vertu en se maintenant et en se développant pendant une longue série de générations, et un peuple qui a montré sa constance et sa solidité en bravant les pires catastrophes et en en triomphant, — ce sont là des arguments vivants et de nature à frapper les esprits.

Dès qu'on eut commencé à comprendre que la Bohême avait le droit de réclamer son indépendance, on rechercha les conditions et les conséquences nécessaires de son émancipation, et on s'aperçut que, pour qu'elle vécût, il fallait que l'Autriche disparût, et que, pour qu'elle constituât une barrière infranchissable à ta puissance allemande, il était indispensable qu'elle s'appuyât sur une Pologne forte et sur une Yougoslavie puissante.

A ce moment de l'évolution des esprits, l'effondrement du tsarisme et la lamentable défection de la Russie trahie par les bolcheviks sont venus démontrer à tous la nécessité d'une réorganisation radicale de l'Europe centrale et orientale. Pour la Pologne, les difficultés avaient disparu et tout le monde se réjouissait de la renaissance d'une nation si longtemps éprouvée et dont la fidélité héroïque avait lassé la mauvaise fortune.

La position des Yougoslaves était p^us aclicate; sur divers points leurs revendications se heurtaient aux réclamations italiennes, et les polémiques de presse avaient laissé quelque amertume dans les esprits. L'intervention discrète des Tchèques contribua à dissiper les malentendus. Ils n'avaient pas eu de peine à convaincre les économistes et les politiques de la péninsule qu'une union étroite de l'Italie et du nouvel État de Bohême répondait aux intérêts des deux pays ; l'entente cependant ne serait ni sincère ni durable si elle n'avait pour appui l'accord des idées et des sentiments. Les Tchèques, qu'on accusait volontiers de panslavisme, n'ont jamais eu de goût pour l'autocratie moscovite, mais l'instinct de solidarité slave a toujours été très général et très puissant chez eux, et rien n'est plus naturel puisque leur mission est précisément de défendre le slavisme contre les empiétements de l'Allemagne; ils étaient d'ailleurs rattachés aux Yougoslaves par des liens étroits d'affection; ils avaient combattu côte à côte les Magyars et la bureaucratie viennoise; ils n'auraient pu les abandonner sans commettre une véritable trahison.

La guerre actuelle est la guerre des démocraties libérales contre la coalition des forces du passé ; on le répète si souvent que c'est devenu un lien commun. Je ne suis pas sûr pourtant que tout le monde, — et surtout les diplomates et les hommes politiques,, — comprennent bien le sens complet de cette formule et qu'ils

en tirent les enseignements qu'elle entraîne. Elle implique que la direction appartient aux peuples et qu'ils imposent leur volonté aux gouvernements. C'est la voix nationale qui a exigé l'envoi d'une armée à Salonique, comme elle a appelé M. Clemenceau à la présidence du Conseil; c'est elle qui le maintient contre les intrigues des partis, et c'est d'elle qu'il a reçu son programme: la guerre jusqu'à la victoire intégrale et l'exploitation absolue de cette victoire, — c'est-à-dire le triomphe définitif des idées que représentent les Alliés. — En Italie, où l'évolution politique est moins avancée qu'en France et où l'opinion était contrecarrée par des partis très fortement organisés qui se seraient contentés d'une paix de compromis et ne voulaient pas la ruine de l'Autriche, la lutte fut longue et dure.

Les Italiens ont les meilleures raisons du monde pour détester l'Autriche qui ne leur a jamais pardonné leur insurrection et qui, même depuis 1866, n'a pas cessé de tenir Venise et Milan sous la gueule de ses canons. Ils n'oublient ni l'exécution d'Oberdank, ni les brutalités des étudiants d'Innsbriick ou de Vienne, ni la propagande des Schulvereine dans le Trentin; ils n'ignorent pas les encouragements qu'elle prodigue aux partisans attardés du pouvoir temporel du pape et ils ont encore sur le cœur les insolences de François- Joseph, qui a toujours trouvé un prétexte pour ne pas venir à Rome rendre la visite qu'il avait reçue du Roi usurpateur. Les années qui avaient immédiatement précédé la guerre leur avaient apporté de nouveaux griefs: l'archiduc-héritier, François-Ferdinand, préparait ouvertement l'invasion de la Lombardie, et le chef d'état-major Conrad de Hoetzendorf transformait le Trentin en une immense forteresse et y massait les régiments d'attaque; pendant l'expédition de Tripolitaine, la Hofburg soutenait les Turcs, gênait les opérations de la flotte italienne et étalait avec une ostentation blessante ses défiances et ses inquiétudes; elle

intriguait en Albanie, y entretenait d'innombrables émissaires et, en dépit des engagements les plus formels, préparait une expédition à Valona. Aussi, en 1914, l'opinion dans la péninsule se prononça contre François-Joseph, avec une telle unanimité que le ministère ne songea pas un moment à l'appuyer contre la Serbie; la même opinion, un peu plus tard, triompha des timidités de la Chambre et des manœuvres de M. Giolitti et imposa la déclaration de guerre.

Les partisans de l'Autriche ne désarmèrent pas; pendant longtemps, ils s'opposèrent à la rupture avec l'Allemagne et ils ne désespéraient pas d'obtenir de Berlin quelques rectifications des frontières qui leur fourniraient un prétexte honnête de rétablir des rapports amicaux avec les Empires du centre. Ils s'efforçaient de détourner les colères et les soupçons de leurs compatriotes sur les Yougoslaves dont ils dénonçaient l'ambition; ils flattaient les passions impérialistes de la foule; ils arrachèrent à la faiblesse des Alliés la convention de Londres (avril 1915) qui, presque aussitôt divulguée, jeta la consternation parmi les Croates et les Slovènes et faillit les ramener à l'idée d'un rapprochement avec Vienne.

Ces intrigues ne pouvaient pas tromper longtemps la générosité naturelle du peuple et son intelligence politique. Comment un pays, dont la cause se confondait avec l'idée même de nationalité, se serait-il montré hostile aux jeunes nations qui réclamaient leur liberté? Quelques radicaux, fidèles aux nobles traditions d'un passé illustre, dénoncèrent l'imprudence des combinaisons qui éloignaient de l'Italie ses amis les plus sûrs et ils évoquèrent le souvenir toujours jeune de Cavour et de Mazzini. Courageusement défendue par MM. Salvemini, Bissolati, Ruffini, etc., l'idée d'une explication franche et d'une entente sincère avec les Yougoslaves trouva un appui dans la presse; le Messagero, le Secolo, le Corriere délia Sera rappelèrent

au public qui paraissait l'oublier le vrai sens de la guerre et que, si l'on était entré en lutte avec l'impérialisme des Hohenzollern, il était au moins singulier de lui emprunter ses méthodes et ses erreurs. La défaite de Caporetto acheva d'éclairer les âmes: elle fouetta l'orgueil national, réveilla les haines contre l'ennemi héréditaire et prouva aux plus obstinés que la sécurité de l'Italie serait compromise tant que l'Allemagne ne serait pas écrasée.

La victoire absolue dont tout le monde désormais apercevait la nécessité, un seul moyen s'offrait de la mériter: répudier les demi-mesures, rompre avec une politique de marchandages et de compromis, renoncer aux combinaisons compliquées; l'heure de la manœuvre était passée, on arrivait à l'assaut pour lequel il fallait grouper toutes les forces. La première condition pour cela était de jeter par-dessus bord des ambitions qui n'avaient aucune chance de se réaliser et qui, si par malheur elles avaient été satisfaites, n'auraient eu pour conséquence que de compromettre l'Italie et de grever l'avenir d'une très lourde hypothèque.

Si nécessaires que soient certaines amputations, elles n'en sont pas moins fort pénibles. Rendons sincèrement hommage à la fermeté de cœur, à l'élévation de pensée, à la générosité morale des patriotes italiens qui, en chargeant M. Torre de négocier avec M. Trumbic, le Président du Comité yougoslave, acceptaient en principe les revendications essentielles des Slaves d'Autriche. Profondément imbus de la tradition nationale, serviteurs fervents de la gloire du pays, ils éprouvaient un véritable déchirement à renoncer à des territoires qui pendant longtemps avaient partagé les destinées de la péninsule et qui avaient profondément subi l'empreinte de l'art, de la littérature et de la vie italienne. Nous aimons notre pays non seulement dans le présent, mais dans le passé, et quand il

s'agit d'abandonner quelque territoire qui lui a été jadis rattaché, c'est un peu de notre âme que nous livrons, et. nous en souffrons jusque dans notre chair. M. Torre et ses amis trouvèrent dans leur foi patriotique le courage de ce sacrifice: les bons citoyens savent s'affranchir du passé pour préparer l'avenir; ils comprirent que l'Italie, en s'inclinant devant l'arrêt de la justice et la volonté des peuples, ajoutait à sa gloire un éclat nouveau et marquait sa place à l'avant-garde du monde de demain.

Il n'y a ainsi aucune exagération à dire que sans les Tchèques et sans l'Italie le Congrès de Rome aurait été impossible. Les Tchèques avaient peu à peu fait triompher la conviction que, pour fonder l'Europe nouvelle, il fallait commencer par anéantir l'Autriche, mais cette adhésion des esprits demeurait lettre morte tant que les Cabinets demeuraient liés par la convention d'avril 1915, dont ils ne pouvaient être libérés que par la Consulta. Le Congrès du 8 avril n'eût été qu'une parlotte s'il ne se fût réuni sous les auspices de l'Entente; il a dû son importance à l'adhésion des gouvernements qui n'auraient pas pu la lui apporter si Rome ne les y avait pas autorisés et encouragés.

Nombreux sont les impatients qui, le grain à peine en terre, voudraient ramasser la moisson. Trois jours après la nomination du général Foch à la tête des armées alliées, on rencontrait des gens pressés qui vous abordaient avec un sourire découragé : — Eh bien, cette unité de commandement, que vous réclamiez avec tant d'insistance, vous l'avez; en quoi nos affaires en sont-elles améliorées? — Le temps est galant homme, suivant l'expression de nos amis de l'autre côté des Alpes. — A chaque jour suffit sa peine, disons-nous ici, et tout vient à point à qui sait attendre.

Le Congrès de Rome n'était encore qu'une indication et une promesse. Malgré la présence de nombreux personnages officiels et en dépit du discours de M. Orlando, il conservait le caractère d'une assemblée privée, fort importante certes par la qualité des personnages qui y avaient pris part, mais dont les conclusions n'engageaient les gouvernements que d'une manière un peu indirecte. Les diplomates de profession restaient sur la réserve : on ne les décide pas sans peine à sortir de leurs tranchées, et les avocats plus ou moins officieux de Charles Ier l'Imprévu, un peu interloqués et déconcertés tout d'abord, reprirent bientôt leurs esprits, — si l'on me permet cette expression inattendue. Ils recommencèrent leur propagande paradoxale qui se résume en quelques lignes: — des peuples se sont compromis pour vous, livrez-les à vos ennemis; des armées combattent dans vos rangs, trahissez-les pour mériter les bonnes grâces de vos adversaires; sacrifiez la Grèce, la Serbie et la Roumanie à la Bulgarie et à la Hongrie, les Yougoslaves et les Tchèques à l'Allemagne ; c'est par des volte-faces rapides que l'on fonde les bonnes raisons : amant timide n'eut jamais belle maîtresse et ministre scrupuleux n'agrandit pas son pays. — Ces aimables et vertueux conseils rencontraient moins de faveur qu'autrefois, mais il serait exagéré de dire qu'ils n'ébranlaient pas quelques consciences mal assises. Ne nous étonnons pas trop de ces résistances ; le passé a la vie dure et une vieille forteresse ne capitule pas à la première sommation. — C'était une lourde tâche, a écrit Virgile, que de fonder la nation romaine; aujourd'hui nous jetons les bases d'une morale internationale nouvelle sur laquelle s'édifiera un avenir magnifique de liberté et de concorde. Œuvre magnifique, mais qui exige des ouvriers robustes et patients.

Les hommes de foi qui avaient préparé et dirigé le Congrès de Rome, s'attendaient à rencontrer une

nouvelle ligne de fils de fer barbelés et ils ne s'alarmèrent pas des difficultés qui obstruaient leur route. Ils ne s'endormirent pas sur leurs lauriers. Ils avaient pour devise que rien n'est fait tant qu'il reste quelque chose à faire, et, comme le général Foch, ils ne considéraient chaque succès que comme une étape d'où ils repartaient pour une nouvelle offensive. La fortune a justifié leur courage et, depuis avril, ils ont consolidé et poursuivi leur avance.

La Nation Tchèque a eu la joie d'enregistrer dans chacun de ses numéros une série de bulletins de victoires. Les faits sont assez récents pour qu'il nous suffise de les rappeler brièvement, mais il n'est pas inutile de les résumer et de les rapprocher pour mesurer le chemin parcouru depuis six mois. Ici encore, les Tchèques ont joué un rôle prépondérant. Avouons d'ailleurs qu'ils ont été bien servis par les événements.

Ils travaillaient depuis longtemps à constituer une armée nationale et ils avaient recruté des volontaires dont il est difficile de préciser exactement le chiffre, mais qui représentaient certainement plus de 100.000 combattants. L'histoire de la genèse de cette armée sera écrite un jour et elle ne sera pas sans intérêt: la postérité n'apprendra pas sans étonnement les lenteurs, les faux-fuyants et les dérobades par lesquels, pendant des mois et des années, la routine administrative et les préjugés diplomatiquees s'appliquèrent à lasser la constance et l'enthousiasme du Conseil National. — Nous ne vous demandons rien, répétait-il avec acharnement, ni engagement, ni appui, rien que le droit de mouirr à vos côtés. — Admirable patriotisme, dévouement magnifique, s'exclamaient Sturmer ou les ministres de l'Entente, — et, après s'être pâmés d'admiration, ils entassaient les objections les plus frivoles. On triomphe d'une résistance ouverte, mais comment vaincre cette opposition molle qui vous étouffe sous les fleurs !

Les Tchèques ont la tête dure, disait Mommsen à ses compatriotes et il leur conseillait de cogner ferme sur ces crânes impénétrables. Ils ne se rebutèrent pas et,' à force de patience et d'adresse, tournant les obstacles, déjouant les pièges, ils réussirent à mettre sur pied des corps assez considérables pour entrer en ligne. Partout où ils auraient été engagés, ils se seraient héroïquement battus. Mais quoi! aujourd'hui l'héroïsme est monnaie courante ; on aurait parlé une heure de leurs exploits et on n'y aurait plus pensé. Le gros de leurs forces se trouvait en Russie ; M. Masaryk avait obtenu de Lénine la promesse qu'il leur ouvrirait libre passage et les laisserait tranquillement se replier sur Vladivostok, d'où elles seraient transportées sur le front occidental. Le gouvernement de Berlin ne tenait pas à voir grossir le nombre des divisions qu'il avait à combattre en France, et 80 ou 100.000 soldats exercés, éprouvés, animés d'une ardente passion nationale, n'étaient pas des adversaires à dédaigner. Il eut la fâcheuse inspiration de demander aux dictateurs bolcheviks de leur barrer la route. Les Maximalistes, qui ne se maintiennent que par l'appui de Guillaume, étaient hors d'état de lui rien refuser et l'on sait de reste que le respect des traités ne les embarrasse guère. Ils se hâtèrent de déférer au désir de l'Empereur et essayèrent de désarmer les volontaires tchèques. Ceux-ci protestèrent, et, comme on ne tint aucun compte de leurs réclamations, ils se défendirent; pour assurer leur retraite, ils saisirent les principaux points du Transsibérien. C'était une application imprévue de la fameuse maxime de Bethmann- Hollweg: Not kennt kein Gèbot; elle sonnait d'une autre manière dans la bouche du colonel Gaïda qui s'avançait en combattant vers le Baïkal, que dans celle de l'orateur du Reichstag : — Pour gagner notre liberté, disaient les Tchèques, nous défions tous les obstacles; nous ne nous laisserons intimider ni par l'immensité des distances ni par la disproportion des

forces ; le droit que nous avons si péniblement conquis de combattre dans les rangs des peuples qui veulent affranchir notre patrie et libérer l'univers du joug allemand, nous le maintiendrons jusqu'à la mort.

Nous avons assisté depuis 1914 à tant de spectacles imprévus, terribles ou merveilleux, que notre faculté d'admiration est un peu émoussée. Le récit de l'extraordinaire épopée des volontaires en Sibérie provoqua cependant une émotion universelle ; on eut aussitôt l'impression que l'attitude des Tchèques en Russie et leurs succès pouvaient avoir les résultats les plus graves et les plus heureux. M. Lloyd George le proclamait bientôt nettement (11 septembre) dans une dépêche adressée au Président du Conseil national tchèque à Paris: — a Au nom du Cabinet de guerre de la Grande-Bretagne, disait-il, je vous envoie mes félicitations les plus cordiales pour les succès étonnants que les forces militaires tchécoslovaques ont remportés sur les forces autrichiennes et allemandes en Sibérie. Les aventures et les triomphes de cette petite armée sont vraiment une des grandes épopées de l'histoire. La vaillance, V endurance et la discipline de vos concitoyens nous ont tous remplis d'admiration Votre peuple a rendu un service inappréciable a la Russie et aux Alliés Nous ne

l'oublierons jamais. »

Il eût été vraiment scandaleux de contester à un

peuple qui donnait de telles preuves d'énergie son

droit à l'indépendance; d'autant plus que les nouvelles

d'Autriche prouvaient que les Slaves de la monarchie

avaient brûlé leurs vaisseaux et étaient unanimement

décidés à rompre les liens qui les enchaînaient aux

Habsbourgs.

• Le 13 avril, à Prague, au milieu d'un concours immense de peuple, sous l'œil consterné de la police

qui n'avait pas osé s'opposer à la manifestation, les députés et les citoyens du royaume de Saint Vaclav juraient de demeurer « fidèles dans la lutte, fidèles dans la souffrance, fidèles dans la vie jusqu'au tombeau, et de poursuivre le combat jusqu'à la victoire et jusqu'au moment où ils auraient fondé l'indépendance de la nation. »

A ce serment, les gouvernements alliés ont répondu par une série de déclarations officielles où ils ont pris l'engagement de plus en plus formel de ne pas traiter avec l'ancienne Autriche qui a définitivement cessé d'exister, mais avec les peuples qui se sont affranchis de son joug.

Le 1er juin, l'ambassadeur des États-Unis communiquait au Conseil National, d'ordre du secrétaire d'État, l'avis que le gouvernement des Etats-Unis « avait suivi avec un grand intérêt les délibérations du Congrès de Rome et que les aspirations des Tchécoslovaques et des Yougoslaves lui inspiraient les plus vives sympathies » .

Le 3, M. Balfour, qui avait déjà reconnu le Conseil National polonais, se déclarait prêt à traiter avec le Conseil National Tchèque.

Le même jour, à la suite de la réunion de Versailles, les Présidents du Conseil de France, de Grande-Bretagne et d'Italie publiaient une note collective où ils affirmaient que « la création d'un État polonais un et indépendant avec libre accès à la mer, constituait une des conditions d'une paix solide et juste, et s'unissaient aux États-Unis pour exprimer les plus vives sympathies pour les aspirations nationales des Slaves du sud. »

Quelques jours plus tôt, le 24 mai, l'armée tchécoslovaque du front italien, organisée en vertu d'une convention signée le 21 avril entre l'Italie et le Conseil National, convention qui, suivant l'expression de M.

Orlando à la Chambre des Députés, impliquait la reconnaissance d'une Bohême indépendante, recevait son drapeau sur la piazza venezia, dans une admirable cérémonie que présidait le maire de Rome, entouré par les principaux ministres et les ambassadeurs des États alliés.

Le 29 juin, le président de la République française remettait son drapeau à la première unité de l'armée tchécoslovaque de France et, à cette occasion, le ministre des Affaires étrangères écrivait que le « gouvernement de la République... considérait comme équitable et nécessaire de proclamer les droits de la nation tchécoslovaque à l'indépendance et de reconnaître publiquement et officiellement le Conseil National comme l'organe suprême des intérêts nationaux et la première assise du futur gouvernement tchécoslovaque. Fidèle au principe du respect des nationalités, continuait le ministre, le gouvernement de la République considère comme justes et fondées les revendications de la nation tchécoslovaque et il s'appliquera de toute sa sollicitude 9 le moment venu, à faire prévaloir VOS ASPIRATIONS A L'INDÉPENDANCE DANS LES LIMITES HISTORIQUES de VOS PROVINCES enfin soustraites au joug oppresseur de l'Autriche et de la Hongrie. »

Les paroles de M. Stephen Pichon sont si précises et si claires qu'il est inutile d'en souligner l'importance. La France, ainsi que le remarquait très justement M. Masaryk dans sa lettre de remerciement au ministre, suivait ses plus nobles et plus anciennes traditions : la première, quand le Président Wilson avait demandé à l'Entente de définir le but qu'elle poursuivait, elle avait proclamé le principe de la libérations des peuples opprimés ; elle était aussi la première à formuler sans réserves dans un acte officiel la nécessité de constituer un État tchécoslovaque indépendant, ce qui supposait le démembrement de l'Autriche, la restauration

de la Pologne, la fusion de la Yougoslavie et de la Serbie et l'union à la Roumanie de ceux de ses nationaux qui, avant 1914, étaient soumis à la Hongrie.

Le 1 1 août, le gouvernement britannique tirait les conséquences du principe posé par la France :

« La Grande-Bretagne, écrivait M. Balfour, considère les Tchécoslovaques comme une nation alliée et reconnaît les trois armées tchécoslovaques comme constituant une force belligérante alliée, régulièrement en guerre avec V Autriche-Hongrie et V Allemagne.

« La Grande-Bretagne reconnaît aussi le Conseil National tchécoslovaque comme V organe suprême des intérêts nationaux tchécoslovaques et comme représentant le futur gouvernement tchécoslovaque avec le droit d'exercer l'autorité suprême sur cette armée alliée. »

La Nation Tchèque, dans son numéro du 15 septembre, a montré l'extrême importance de la déclaration de M. Balfour. La Grande-Bretagne, en reconnaissant les Tchécoslovaques comme belligérants, prononçait la déchéance des Habsbourgs.

A la suite de la grande manifestation du 13 avril, il s'était formé à Prague un Conseil National, qui groupait tous les anciens partis; il s'était immédiatement placé sur le terrain révolutionnaire en réclamant pour les Tchécoslovaques le droit de disposer d'eux-mêmes dans un État démocratique et indépendant, jouissant chez lui de sa propre autonomie et de sa complète souveraineté. M. Balfour tendait la main à la Bohême insurgée. De même que les Tchèques signifiaient au gouvernement de Vienne que l'heure des replâtrages était passée sans retour et que les concessions équivoques et hypocrites par lesquelles Charles Ier, Clam-Martinitz, Czernin, Hussarek ou Lammasch essayeraient encore de les enguirlander, ne seraient même plus prises en considération, parce que

l'on ne traite pas avec des gens sans honneur et sans foi, les Alliés déclaraient qu'entre le passé et l'avenir, ils avaient fait leur choix; ils prenaient à leur compte les paroles du Président Wilson : que ceux qui veulent encore nous parler d'une paix incomplète cherchent ailleurs des oreilles qui les écoutent; ils n'ont plus rien à faire ici.

Les États-Unis se hâtèrent de donner acte à la France et à 'Angleterre de leurs récentes résolutions et s'y associèrent sans réserve. — Le 2 septembre, ils proclamaient que Yétat de guerre existe entre les Tchécoslovaques et les empires d'Allemagne et à? Autriche-Hongrie; ils reconnaissaient également le Conseil National tchécoslovaque comme un gouvernement belligérant de fait, revêtu de l 'autorité nécessaire pour diriger les affaires militaires et politiques des Tchécoslovaques; ils étaient prêts à entrer formellement en relations avec ce gouvernement ainsi reconnu, à l'effet de poursuivre la guerre contre l'ennemi commun. »

Le 9 septembre, le Japon à son tour se déclarait heureux de considérer l'armée tchécoslovaque comme alliée et belligérante.

Ainsi que l'a constaté M. Bene§ dans un des derniers numéros de la Nation Tchèque, les lettres de M. Balfour et du ministre japonais, bien qu'elles ne soient que le développement logique de celle de M. Pichon, n'en marquent pas moins un progrès réel et une étape importante, parce qu'elles en dégagent expressément les conclusions qui y étaient virtuellement contenues. Le Conseil National tchécoslovaque est désormais un gouvernement nettement reconnu par toutes les puissances alliées. Elles entretiennent avec lui des relations régulières; il est officiellement accepté comme partie intégrante de la coalition des peuples libres en guerre contre les empires de proie.

Ces négociations ont été couronnées par la formation officielle d'un gouvernement provisoire tchécoslo-

vaque avec M. Masaryk, comme président du Conseil, et M. Bene§ comme ministre des Affaires étrangères (14 octobre).

L'Italie qui avait eu le grand honneur et le mérite de donner la première impulsion au mouvement, avait déjà sanctionné l'autorité du Conseil National tchèque par la convention du 21 août en vertu de laquelle il possédait le droit d'édicter des règlements et des ordonnances, ce qui impliquait sa souveraineté.

Un point obscur, cependant, demeurait de ce côté. Après les retentissantes manifestations d'avril et de mai, aucun retour en arrière n'était possible. Quelques traînards avaient pourtant essayé de rouvrir la campagne contre les Yougoslaves. Peu nombreux sans appui sérieux dans la nation, ils comptaient des amis dans la presse et leur propagande tapageuse inquiétait et troublait l'opinion. Le ministre vient de couper court à cette agitation intempestive.

Le 20 septembre, le Times a publié une déclaration que le gouvernement de Rome avait fait parvenir le 9 aux Cabinets de l'Entente:

« Le Conseil des Ministres a l'honneur d'informer les puissances alliées que le gouvernement italien considère l'effort des peuples yougoslaves pour conquérir leur indépendance et pour se GROUPER EN UN ÉTAT UNIQUE ET LIBRE comme conforme aux principes pour la réalisation desquels l'Entente combat et aux conditions d'une paix juste et durable. »

Le 22 septembre, M. Orlando télégraphiait à M. Bene§ pour lui exprimer les sentiments d'admiration et de reconnaissance que lui inspirait Fhéroïsme avec lequel la division tchécoslovaque avait repoussé à Dosso Alto, au sud de Nago, une attaque furieuse des Autrichiens.

Enfin, le 3 octobre, à la rentrée des Chambres, le président du Conseil d'Italie a exposé avec une précision magistrale la politique vis-à-vis de l'Autriche:

« L'Italie, a-t-il dit, envisage, non seulement avec sympathie, mais dans un sentiment d'intime solidarité les aspirations des autres peuples vers leur indépendance.

« Déjà, le 21 août 1918, notre gouvernement a conclu avec le Comité national tchécoslovaque une convention pour la formation d'une légion sur notre front, ce qui équivalait implicitement à la reconnaissance d'un gouvernement de fait

« Pour les mêmes raisons inspirées par les mêmes sentiments et visant les mêmes buts, l'Italie, vis-à-vis des Yougoslaves, s'est inspirée dans sa politique des mêmes idées que les gouvernements de nos Alliés... La nature, qui a rapproché et même confondu les limites ethniques et géographiques des deux peuples, a fixé leurs rapports qui doivent se fonder sur une amitié sincère et cordiale. L'Italie a choisi loyalement SA VOIE. Elle a pleine confiance que ses sentiments sont partagés par les Yougoslaves et que des liens intimes non seulement de concorde, mais d'amitié, s'établiront entre les deux peuples pour leur inappréciable avantage commun. »

La décision du gouvernement italien a été accueillie avec joie par la plupart des grands journaux de la péninsule. Le Corriere délia Sera, qui a mené une très brillante campagne dans ce sens, y voit « un événement d'une importance politique exceptionnelle

La politique des nationalités, avec toutes les conséquences de méthode et de fin qu'elle implique, est désormais la politique officielle de pays L'Italie prend de nouveau la tête du grand mouvement anti-autrichien qui s'est développé et propagé dans le monde entier en 1918. » (26 septembre). M. Orlando, remarque le

Corriere, peut être satisfait des résultats qu'a déjà obtenus sa politique. Depuis le Congrès de Rome, l'agitation révolutionnaire s'est propagée dans la monarchie dualiste du Parlement jusqu'aux masses profondes du peuple, des centres politiques jusqu'aux tranchées et aux navires de guerre. A l'extérieur, la politique des nationalités a marché de succès en succès : la France, l'Angleterre et les États-Unis qui, il y a quelques mois, paraissaient disposés à des négociations avec l'Autriche, viennent hier encore d'écarter sans discussion ses offres. Au prochain Congrès de Paris les nations opprimées par l'Autriche prendront le nom de: Nations de l'Europe centrale alliées de l'Entente. La guerre entre dans une phase nouvelle; la soumission de la Bulgarie n'eût pas été si prompte si Ferdinand le Fourbe n'eût été convaincu de notre décision inflexible.

Le Temps (2 1 septembre) signale de même la gravité de la résolution du gouvernement italien. Juste récompense, écrit-il, de la constance et du courage de ces volontaires yougoslaves qui ont donné une si splendide preuve d'endurance en traversant la Russie d'Odessa à Celiabinsk et de CeHabinsk à la côte mourmane, tandis que leurs frères de Serbie culbutaient les Bulgares et les chassaient, la baïonnette au dos, du sol de leur patrie lâchement assassinée.

Fidélité pour fidélité, a dit Kramâf en remerciant les délégués yougoslaves qui étaient venus apporter à la Bohême leurs vœux et la promesse d'une inaltérable amitié. Polonais, Yougoslaves, Tchécoslovaques, Roumains, combattent côte à côte sous le même drapeau ; leur but est semblable; leur ennemi, commun; ils n'ont qu'un seu! adversaire, l'Allemagne, dont l'Autriche est l'instrument. Leurs destinées sont solidaires, ils

ne peuvent triompher qu'ensemble et la victoire de l'Entente n'est possible que par leur victoire.

Nous ne saurions y revenir trop souvent. Ce que les Alliés désirent, ce qu'ils exigent et ce qu'ils ont le droit d'exiger après les épouvantables sacrifices qu'ils ont supportés, c'est une paix durable, et cette paix, elle a pour condition préalable et nécessaire l'organisation d'une Europe conforme aux besoins et aux volontés des peuples. Rien ne démontre mieux l'erreur des diplomates de 1815, que la nécessité qu'ils sentirent aussitôt d'organiser la Sainte Alliance pour maintenir l'ordre de choses qu'ils avaient institué et qui était fatalement instable parce qu'il était contraire à la volonté des peuples. L'oppression entraîne la révolte; pour éviter de nouveaux conflits, un seul moyen: détruire les causes permanentes de protestation et mettre les diverses nations dans les conditions les plus favorables au plein développement de leurs facultés.

Les peuples qui, au prix des plus horribles souffrances, ont brisé l'offensive allemande, ont le droit de leur côté, d'être assurés que, demain ou dans dix ans, ils ne seront pas exposés à une nouvelle invasion. Ce n'est pas le lieu ici de nous attarder à des études psychologiques qui nous mèneraient loin. Sans pessimisme excessif, il est permis de craindre que la race germanique, naturellement brutale, violente et excessive, imaginative et mystique, ne se corrige pas en un jour et qu'elle ne renonce pas aussitôt à ses rêves de domination. Il y a plus de joie dans le ciel pour un pécheur qui se repent que pour 99 justes, ce qui s'explique parce que le pécheur repenti est un oiseau fort rare. Qui a bu, boira, dit la sagesse des nations. En admettant même, — puisqu'enfin la charité chrétienne nous ordonne de ne désespérer de personne, — que l'Allemagne puisse un jour reprendre sa place à côté des nations honnêtes, sa conversion sera lente, et nous serions coupables de ne pas nous prémunir contre des

rechutes trop vraisemblables. Après les rêves mirifiques dont on l'a si longtemps grisée, il lui paraîtra dur de rentrer dans le rang. Au lendemain du traité, la situation des vaincus sera pénible. Si magnanimes que soient les Alliés, ils exigeront la réparation complète des dommages qu'ils ont subis. L'addition sera lourde et le fardeau des crimes qu'ils ont commis pèsera longtemps sur les épaules des coupables. Se résigneront-ils à leur sort? Ne chercheront-ils pas par de nouvelles attaques à s'affranchir des engagements qu'ils auront été forcés de contracter?

Nous n'avons pas l'intention de nous venger de l'Allemagne, bien que nous en eussions cent fois le droit. Nous ne réclamons même pas contre elle de sanctions pénales. Nous entendons seulement la mettre hors d'état de nuire. — Par quels moyens? — Annexer des territoires allemands? — Personne n'y songe. Nos principes s'y opposent, et nous ne les sacrifierons pas même au souci légitime de notre sécurité. Nous ne pensons pas davantage à morceler l'Allemagne ou à briser son unité et nous n'interviendrons à aucun degré dans son organisation intérieure. Elle continuera donc à former une nation populeuse et redoutable. Pour la contenir dans ses limites naturelles, il est indispensable, pendant que nous garderons nos frontières, que, vers l'Est, des États soient organisés, assez solides pour se défendre, assez unis pour se prêter un appui mutuel, assez avertis par l'expérience pour ne pas se laisser duper par les grimaces et les flatteries de Berlin. Cette organisation de l'Europe centrale et orientale, qui a pour condition la disparition de l'Autriche et pour terme l'émancipation des Polonais, des Tchécoslovaques, des Yougoslaves, des Roumains et des Italiens, le Congrès de Rome en avait posé le principe ; depuis lors, par un développement continu, les gouvernements ont tiré les conséquences des prémisses qu'il avait proclamées. Aujourd'hui le terrain

est définitivement déblayé, les divergences ont disparu, les méfiances se sont évanouies. Le Congrès de Paris s'ouvrira donc dans les conditions les plus favorables.

Que pouvons-nous en attendre et que nous restet-il à désirer?

Tout d'abord, une déclaration collective des gouvernements alliés. Elle n'est pas très difficile à rédiger et il n'est pas besoin qu'elle soit longue. Il suffirait presque de reprendre les termes du discours de M. Clemenceau au Sénat (18 septembre). — « Les peuples frères, dans une communion de droits humains comme il ne s'en vit jamais, veulent achever la victoire de la plus haute humanité.

Ils veulent combattre, combattre victorieusement ensemble et toujours jusqu'à ïheure où ï ennemi comprendra qu'il n'y a plus de transaction possible entre le crime et le droit. Nous serions indignes du grand destin qui nous est échu si nous pouvions sacrifier quelque peuple petit ou grand aux appétits, aux rages de domination implacable qui se cachent encore sous les derniers mensonges de la barbarie. » —

Une pareille proclamation suffirait si, au-dessous, on y trouvait, à côté des noms des ministres des grandes puissances, les signatures des représentants autorisés des Tchécoslovaques, des Polonais, des Yougoslaves, des Roumains et des Grecs.

Evidemment, un semblable manifeste n'ajouterait rien aux déclarations antérieures des divers cabinets. — Elle aurait l'avantage de leur donner une sanction solennelle, elle prouverait à tous l'unanimité des Puissances et leur résolution inflexible de pousser la guerre jusqu'à son dénouement logique; elle dissiperait les incertitudes que nos ennemis et leurs agents s'achar-

nent à entretenir, elle donnerait aux résistances nationales une irrésistible impulsion, elle faciliterait la victoire et elle rapprocherait la paix en en fixant les conditions générales et en nous débarrassant une fois pour toutes des offres ridicules qui nous arrivent de Vienne ou de Berlin.

Dans les séances des commissions, les représentants des nationalités auront une double tâche :

En premier lieu, étudier les questions sur lesquelles des dissentiments existent. Jusqu'à présent, on les a laissées dans l'ombre et on a eu parfaitement raison. Ce qui importait avant tout, c'était d'établir l'union, de reconnaître la communauté des intérêts et de conclure l'alliance. Mais on ne saurait écarter éternellement les points difficiles et ce n'est pas résoudre un problême que de ne pas en parler. La politique de l'autruche n'a jamais donné que des résultats pitoyables. Le moment est venu d'aborder de front les questions scabreuses, puisqu'enfin il faudra bien toujours y arriver. Jamais l'occasion ne sera plus favorable de trouver des solutions raisonnables, parce que jamais la bonne volonté ne sera plus universelle et le besoin d'entente plus manifeste. Il serait imprudent d'attendre la victoire définitive pour fixer les termes des transactions nécessaires.

Il faudra enfin que le Congrès fixe les conditions sans lesquelles l'existence des nouveaux États demeureraient précaires, qu'il recherche les moyens de garantir la liberté de leur commerce et en particulier de leurs relations avec la mer, qu'il enlève à nos ennemis toute position offensive. Il est indispensable que la Pologne, la Bohême et la Yougoslavie forment, de la Baltique à l'Adriatique, une BARRIÈRE CONTINUE contre l'Allemagne. Qu'on ne se laisse pas arrêter ici par des subtilités ethnographiques. La linguistique est une science pleine d'intérêt, bien que souvent assez conjec-

turale, et les politiques auraient le plus grand tort de ne pas tenir compte des conclusions des philologues. Mais ils commettraient pas une erreur très grave s'ils se laissaient uniquement guider par leurs enseignements. La géographie, l'histoire, les intérêts économiques sont aussi des éléments qu'on ne saurait négliger. Pour n'indiquer que quelques exemples, une Pologne libre doit posséder Danzig, et il serait d'une suprême imprudence de laisser les Magyars et les Allemands en contact immédiat.

Quand il s'agira de traiter de la paix, les Chancelleries de Vienne et de Berlin feront flèche de tout bois et elles s'efforceront d'exploiter contre nous nos propres principes. Elles ont plus d'un tour dans leur sac. Nous avons déjà vu l'Autriche inventer en 1912 la nationalité albanaise et, en 1917, M. de Kûhlmann affranchir à Brest-Litovsk les Lituaniens, les Lettons, les Estes, les Géorgiens, etc. Ne tombons pas dans le piège qu'on nous tendra. Le moment est venu de nous rappeler nos souvenirs classiques: Quis tulerit Gracchos de seditione querentes. — Ne faisons ni de la théologie ni des mathématiques pures. Nous sommes sur la terre et nous ne devons pas oublier qu'il n'est aucune idée qui, poussée à l'extrême, n'aboutisse à des conséquences absurdes : l'œuvre de la diplomatie est de concilier l'idéal et le possible et non pas d'appliquer aveuglément un critérium infaillible. Nous sommes dans le monde du relatif et nous ne devons pas nous laisser troubler par des analogies frivoles ou des comparaisons indécentes. Quand un Bulgare s'avise de rapprocher la question de la Macédoine de la question d'Alsace, il n'y a qu'à le renvoyer à son Tsar, et certaines affirmations ne méritent même pas une réponse. Je n'ai aucune opinion sur l'avenir des races noires, et je suis tout disposé à croire, pour peu qu'on le désire, qu'un jour la direction du monde leur reviendra; mais on m'accordera, j'espère, que ce jour

n'est pas encore là et que les mêmes règles de conduite ne sauraient valoir pour l'Angleterre et pour le Congo. S'il est nécessaire, pour assurer la sécurité des nouveaux États, d'incorporer à la Bohême et à la Yougoslavie quelques comitats où la majorité est allemande ou magyare, il faudra bien s'y résigner et, franchement, les vaincus seront malvenus à protester si, sur quelques points secondaires, ils subissent la loi qu'ils ont si brutalement appliquée.

Je ne me dissimule pas d'ailleurs combien ces questions concrètes et précises sont complexes et délicates. Raison de plus pour s'y atteler le plus tôt possible, puisqu'on n'arrivera à un accord que par une série d'approximations successives. Le Congrès de Paris aura déjà fait une œuvre salutaire et féconde s'il dresse en quelque sorte le programme des discussions futures.

Ces derniers jours, en lisant les communiqués de victoire qui se succèdent, nous éprouvons tous, à côté d'un sentiment de joie et de reconnaissance, une impression d'angoisse. — Que la lutte est dure ! Que d'obstacles à vaincre ! Derrière une tranchée, une autre à enlever; un mamelon à conquérir après que la hauteur précédente a été conquise. — Ils passent pourtant, nos soldats, et ils avancent ! — Sur le chemin des hommes qui préparent le monde de demain, les obstacles aussi et les barrières s'accumulent : préjugés séculaires, rancunes mal éteintes, persistance des convoitises impérialistes, idées préconçues, tumulte de principes mal compris ou appliqués au hasard. — Au milieu de ce chaos de passions et de doctrines, nous avançons à tâtons et, même quand nous croyons toucher au but, nous nous heurtons brusquement à des obstacles imprévus. — Devant nous, cependant, le drapeau flotte dans l'aube du jour qui se lève. Aux heures de fatigue, retournons-nous et mesurons le chemin déjà parcouru; nous avons franchi la partie la

plus abrupte de la route. — Les grandes lignes du plan sont arrêtées; il suffit désormais d'en préciser les détails. Du front nous arrivera l'inspiration qui nous élèvera au-dessus des rivalités mesquines et des utopies funestes. Nos diplomates ne voudront pas être trop au-dessous de nos soldats.

E. Denis.

MÉMOIRES ET DOCUMENTS

Toute la nation tchécoslovaque veut l'Etat Tchécoslovaque indéoendant.

(Discours du député socialiste tchécoslovaque Vlastimil TUSAR, secrétaire de l'Union parlementaire tchécoslovaque, au Reichsrat de Vienne, le 2 octobre 1918.)

Pourquoi l'Autriche est-elle entrée en guerre? Pourtant, la dernière décision en vue de la guerre a été prise à Vienne. Nous avons souvent entendu de la bouche des députés allemands que dans cet État on ne peut faire l'ordre suivant la bonne foi, mais qu'il y faut faire l'ordre par le feu et par le fer. Le but de guerre de l'Autriche ne fut pas d'annexer de nouveaux territoires, mais d'affermir la suprématie des féodaux autrichiens, de la bureaucratie, de la bourgeoisie allemande et de l'oligardie magyare.

La première chose qu'a faite le gouvernement autrichien au début de la guerre, ce fut d'effectuer la fermeture du Reichsrat, puis l'on passa aux plus violentes persécutions contre toutes les nations non-allemandes. Comme nous ne partagions pas l'enthousiasme belliqueux des Allemands et des Magyars, on nous traita de traîtres et l'on ne put comprendre que nous ne pouvions pas nous enthousiasmer pour une guerre qui

n'avait pour but que de nous opprimer. Contre ce but nous ne pouvions pas faire autre chose que d'ériger un solide front intérieur, et tous les partis tchèques se sont conjurés pour agir d'accord, car notre existence nationale était menacée jusque dans ses fondements.

// est caractéristique que les partis bourgeois allemands ont toujours compté sur les victoires des champs de bataille et que leurs chefs ne furent, en réalité, qu'Hindenburg et Ludendorff.

Cependant la situation a changé. Aujourd'hui, nous avons entendu proclamer que les Tchécoslovaques étaient devenus trop présomptueux ces derniers jours.

Les députés allemands se trompent. Nous ne sommes pas devenus présomptueux. Nous n'avons qu'un sentiment de profond soulagement et nous constatons franchement ceci: Pendant que la grosse machine de guerre allemande s'avançait sur Paris, nous avions le cœur serré, parce que nous nous disions que cette machine de guerre ne nous épargnerait pas, sans doute, et qu'elle amènerait aussi la guerre sur notre territoire tchécoslovaque. Maintenant, comme nous savons que cela n'arrivera pas, nous nous réjouissons que la pression du militarisme allemand sur notre politique intérieure soit en décroissance.

Depuis le début de la guerre, nous n'avons jamais songé à la violence. Notre droit national est trop sublime, trop pur et trop sacré pour avoir besoin d'être soutenu par la violence et par le glaive. Il n'est pas exclu que l'Entente aura encore quelques difficultés militaires. Mais notre cause nationale ne dépend nullement de cela, parce que ce qui est notre but est l'intérêt du monde et en accord avec toute l'humanité civilisée. Nous ne connaissons pas encore les résultats du Conseil de la Couronne, mais nous sommes persuadés que les principes proclamés par Wilson jouent actuel-

lement un rôle capital, même dans le Conseil de la Couronne de Vienne et de Berlin, dans la constitution du nouveau gouvernement.

Nous sommes convaincus qu'à la fin de la guerre une époque nouvelle sera inaugurée pour l'humanité et qu'il sera impossible à l'avenir que des tyrans et des têtes couronnées puissent mener l'humanité sur les champs de bataille. Nous espérons qu'une fois la démocratie allemande parvenue au pouvoir, elle comprendra qu'il n'existe qu'une seule voie pour réhabiliter le nom allemand dans le monde. C'est la voie de la concorde avec toutes les nations qui entourent les Allemands, et la vie paisible de tous. C'est l'unique moyen pour les Allemands d'éviter la ruine complète, résultant de la catastrophe colossale qui surgit de toutes parts.

Nous n'attendons rien pour l'avenir d'un compromis avec les représentants des partis bourgeois d'Autriche, car ces partis, en réalité, ne savent pas même à l'heure qu'il est ce qu'il convient de faire. D'un côté, ils voudraient défendre la vieille Autriche; de Vautre, ils sont convaincus qu'ils commettent- une grande bêtise de ne pas se joindre à l'Allemagne; mais il leur manque le courage de l'avouer franchement.

Pourquoi donc traiter avec les Allemands d'Autriche? Nous préférons parler directement avec les Allemands de l'empire et, comme nous ne sommes pas partisans de la diplomatie secrète, nous nous adressons directement à la démocratie de l'empire allemand. Nous voulons vivre en amitié avec le peuple allemand et nous n'avons pas envie de faire éternellement la guerre à la nation allemande. Quel que soit le résultat de la guerre, nous nous rendons parfaitement compte que nous resterons toujours voisins et que notre futur État tchécoslovaque vivra dans le voisinage de la grande nation allemande. Les Allemands doivent comprendre que nous n'avons jamais été les ennemis

du peuple allemand, mais que nous avons toujours été les plus grands adversaires de l'impérialisme allemand, prussien, avec son intolérant esprit junkeriste qui désire gouverner le monde. Nous avons été aussi les plus grands adveraires du corrupteur esprit autrichienallemand des milieux viennois et des bureaux de la vieille bureaucratie aux couleurs noire et jaune. Nous sommes les plus grands adversaires du désordre propre à la vieille Autriche, de la corruption née à Vienne, qui a intoxiqué et opprimé pendant des siècles toutes les nations. C'est pourquoi nous ne croyons pas que des pourparlers avec les Allemands d'Autriche puissent nous amener à un résultat favorable. Les Allemands d'Autriche ne sont pas des hommes libres, car ils auraient alors leur propre idéal national. Mais ils n'en ont pas. Ils n'ont point d'idées politiques, mais simplement de la confiance dans la force et dans l'épée.

L'histoire du monde poursuit son chemin et peu lui importe l'opinion de M. Hussarek et de son cabinet. Nous déclarons ouvertement au président du Conseil que nous ne nous contentons plus de promesses. Nous ne lui demandons pas de belles paroles, car notre nation entière veut l'État tchécoslovaque indépendant. Nous érigerons nous-mêmes cet État par nos propres forces et peu nous importe que nous l'ayons un jour plus tôt ou un jour plus tard. Ce qui est sûr, c'est que nous le reconstruirons, parce que nous devons l'avoir et que l'intérêt de l'Europe entière l'exige.

On nous demande ce que deviendront les régions allemandes de Bohême? Partisans du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, lorsque nous déclarons que nous voulons accorder tous les droits à chaque peuple, nous tiendrons notre parole. Si les Allemands de Bohême veulent arriver à un accord avec les Tchèques, ils n'ont qu'à entrer en pourparlers et non pas se fier à la force. Ils doivent déclarer qu'ils veulent traiter de nation à nation. Ils devraient nous dire : Constituez

votre État et ensuite nous parlerons des relations du peuple allemand envers le peuple tchèque.

Il ne nous reste qu'une voie pour éviter la révolution: c'est que notre gouvernement se décide enfin à se délivrer de l'influence du gouvernement de Berlin et de la diplomatie allemande de l'Empire et qu'il entre sans tarder en négociations de paix. Au gouvernement autrichien, nous adressons cet appel: Finissez la guerre pour éviter la terrible catastrophe ! Aux nations de l'Autriche-Hongrie, nous adressons un autre appel : Hâtez-vous de traiter la paix avec les représentants librement élus des autres nations et entrez en délibérations sur la paix future et sur la future organisation du monde.

La question tchécoslovaque est devenue, par suite des événements de cette dernière année, une question internationale. (Vifs applaudissements des députés slaves). Nous n'admettrons plus que le gouvernement autrichien la dégrade en une simple question de politique intérieure autrichienne. Nous ferons tout pour que la question tchécoslovaque se maintienne devant le forum du monde, et pour qu'elle soit réglée et résolue en même temps que les autres questions internationales. (Vifs applaudissements des Tchèques.)

Le Président du Conseil National des Pays tchécoslovaques au Président des États-Unis.

Le professeur T.-G. Masaryk, président du Conseil National Tchécoslovaque, a adressé de Washington au Président Wilson les remerciements suivants pour la reconnaissance comme alliés du Conseil National et de l'Armée tchécoslovaque:

Washington, le 3 septembre 1918.

« Monsieur le Président,

Permettez-moi de vous exprimer ma profonde gratitude pour' la reconnaissance de notre armée, de notre Conseil National et <te notre nation.

Lors de mon arrivée aux États-Unis, ma première visite a été pour le cimetière de Gettysburg". Après une année de tristes épreuves en Russie, je désirais retremper mon esprit sur ce glorieux théâtre de la grande lutte de l'Amérique pour la démocratie et l'union. J'ai lu l'immortel et énergique message qui dit que le gouvernement du peuple par le peuple et pour le peuple ne doit jamais disparaître de ce monde. En des moments historiques d'une importance capitale, Lincoln formulait les principes qui devaient régler la politique intérieure des États-Unis. En des moments historiques d'une importance universelle, vous avez, Monsieur le Président, appliqué ces principes à la politique extérieure de cette grande République aussi bien qu'à la politique des autres nations. Vous avez formulé que toute l'humanité doit être libérée, qu'entre les nations petites et grandes existe réellement l'égalité, que toute le pouvoir des gouvernements résulte de l'assentiment des gouvernés. Ce sont là, dites-vous, les principes selon lesquels les Américains sont éduqués et qui forment la base de la démocratie universelle.

Conformément à ces principes de la démocratie américaine, vous avez, vous et le gouvernement des États-Unis, reconnu la légitimité de notre lutte pour l'indépendance et l'unité nationales. Je suis chargé, et je m'en sens très honoré, de vous remercier au nom de notre nation tout entière pour cet acte de noblesse politique, de justice et de sagesse politiques.

Notre reconnaissance par l'Amérique encouragera notre armée et toute notre nation dans leur inébranlable résolution de tout sacrifier à la libération de l'Europe et de l'humanité.

Je vous prie d'agréer, Monsieur le Président, mes meilleurs vœux pour la tâche difficile et lourde de responsabilité que vous avez assumée en faveur de l'Amérique et du monde entier, et de croire à mes plus sincères sentiments et à mon entier dévouement.

T.-G. Masaryk.

Remerciements du Professeur Masaryk au Cabinet de Guerre du Gouvernement Britannique.

A Monsieur Lloyd George,

Président du Conseil britannique, Excellence, '

Nous vous prions d'agréer, pour vous et pour le Cabinet de guerre, nos plus cordiaux remerciements et l'expression de notre

gratitude pour la généreuse reconnaissance de notre armée de Russie. Votre message encouragera nos soldats et est un réconfort pour nous tous. La Bohême, qui est le coin le plus occidental enfoncé dans l'Allemagne, était le premier but visé par la poussée pangermanique vers l'Orient. Le plan Berlin-Bagdad exige en premier lieu la domination de l'Autriche-Hongrie, car cet État vétusté devait être pour Berlin le pont conduisant aux Balkans et en Turquie, c'est-à-dire assurer à l'Allemagne une voie libre vers l'Asie et l'Afrique. Notre nation tout entière a toujours eu conscience du danger que constituait la domination allemande sur le monde, aussi, dès le début de la guerre, s'est-elle jointe aux Alliés: nos armées ont lutté contre les Autrichiens et les Allemands en France, en Italie et en Russie. La dislocation de l'Autriche-Hongrie suffira à arrêter la poussée allemande vers l'Asie et l'Afrique. La Bohême et la Slovaquie doivent devenir un État libre; la Pologne, comme la Yougoslavie, doit être unifiée et libre; les Ukrainiens, les Roumains et les Italiens d'Autriche- Hongrie doivent être réunis à leurs nations respectives. Cette digue slave et latine qui s'étendra de la Baltique à l'Adriatique et à la mer Noire, et, par l'Italie jusqu'à la Suisse et à la France, obligera les Allemands à ne compter que sur leurs propres forces. Cette digue sera également d'un grand secours pour la Russie dont elle permettra le développement sans immixtion directe des Allemands. La reconnaissance de notre nation par votre Gouvernement et par les Gouvernements alliés, a été accueillie comme une preuve que les Alliés sont résolus à considérer qu'il n'y aura pas de victoire tant que l'Autriche subsistera sous une forme quelconque.

T.-G. Masaryk, président du Conseil National Tchécoslovaque.

Le Professeur Masaryk au Gouvernement japonais.

Au comte K. Ishii,

ambassadeur du Japon,

à Washington.

Excellence,

Animé d'une toute particulière reconnaissance, je vous prie, au nom du Conseil National Tchécoslovaque, de vouloir bien exprimer au Gouvernement japonais notre profonde gratitude pour la reconnaissance du 9 septembre. Cette guerre universelle est en elle-même une migration des peuples par suite de laquelle notre nation, par son armée de Sibérie, est entrée en relations étroites avec la lointaine nation japonaise. Nos soldats sont heureux d'avoir l'avantage de combattre côte à côte avec les vaillants soldats japonais. Aucun historien, aucun, homme d'État n'aurait pu, au début de la guerre, prévoir que notre nation du cœur de l'Europe se rapprocherait tant d'une nation de l'Extrême- Orient. La fameuse poussée allemande vers l'Orient devait avoir la Bohême comme première étape; le Japon comme dernière. C'est cette situation géographique qui a rapproché nos pays. Nous accueillons la reconnaissance du Japon comme un exemple efficace de la réorganisation du monde entier qu'amènera la victoire des Alliés.

Le Conseil National présentera au moment voulu au gouvernement japonais le délégué qu'il chargera de se mettre en rapport avec lui pour toutes les affaires communes à nos troupes de Sibérie.

Votre tout dévoué>

T.-G. Masaryk, président du Conseil National Tchécoslovaque.

Déclaration commune des Socialistes des Nationalités opprimées délégués à la Conférence de Londres.

Les délégués des partis socialistes et des organisations ouvrières qui, en février dernier, ont, après la troisième conférence interalliée, constitué le Comité Socialiste d'Entente entre Nationalités, se sont réunis à Londres pour examiner le travail accompli par le Comité et pour définir le programme d'action que les circonstances leur imposent.

Le mouvement des nationalités s'affirme toujours plus fort.

Les délégués soussignés constatent tout d'abord que, depuis six mois, les événements ont pleinement justifié leurs vues.

Les problèmes des nationalités surgissent et se développent avec une acuité croissante dans le monde en lutte.

D'une part, les nationalités opprimées par la maison des Habsbourgs ont apporté de mois en mois plus d'énergie et plus de vigueur révolutionnaire dans l'affirmation de leurs revendications nationales. Congrès, manifestations et grèves de Bohême, actions militaires des armées tchéco-slovaques ; — congrès de Zagreb et de Liubliana, déclarations d'union des partis socialistes et des peuples yougoslaves, formation de légions yougoslaves combattant dans les armées de l'Entente; — protestation des Roumains contre la paix de Bucarest, formation de légions roumaines en Italie et en France; — congrès de Rome et formation de légions de volontaires irredente; — discours révolutionnaires au Reichstag et congrès commun de Prague; tous ces actes ont conduit l'Autriche, plus encore peut-être que les victoires de l'Entente, à ses manœuvres de paix de l'heure présente.

D'autre part, le traité de Brest-Litovsk et les excès bolchevistes ont provoqué à nouveau sur les confins russes les revendications des nationalités opprimées par le tsarisme et qui n'ont pas trouvé dans la Révolution russe les garanties qu'elles réclament. Le jeu même de l'Allemagne, qui tend sous l'apparence d'une politique des nationalités, à établir son emprise sur ces peuples, n'a fait que leur donner une conscience plus haute de leurs intérêts et de leurs besoins nationaux.

Dans l'empire ottoman, l'effort de l'Allemagne pour imposer sa domination politique et économique à la Géorgie désemparée, la résistance héroïque de l'Arménie opposant le courage de ses

derniers enfants aux massacreurs turcs et l'organisation naissante des Grecs irrédimés manifestent également qu'au sein de l'Empire turc et dans son voisinage, d'autres nationalités également réclament avec plus de force leur sécurité ou leur indépendance.

Si le socialisme veut travailler de toutes ses forces à la réalisation de la paix juste et duarble, il devra plus que jamais s'efforcer de donner Satisfaction à ces mouvements. Les prolétaires des nationalités opprimées subissent la double oppression du capitalisme et de l'étranger. Tant que ces questions ne seront pas définitivement résolues selon la justice, il subsistera dans le monde des foyers de menaces pour la paix et, pour les nations impérialistes, des occasions de restaurer ou augmenter leur puissance.

La politique des gouvernements de l'Entente n'a pas répondu à ce puissant mouvement.

Les délégués des partis soussignés, considérant que la présente Conférence interalliée avait surtout pour objet d'unir étroitement, en vue d'une action commune, les partis socialistes et les organisations ouvrières d'Amérique, ont renoncé à demander une révision du mémorandum de février et à poser dans toute son ampleur devant l'Internationale les problèmes nationaux. Mais ils ont le devoir d'attirer dès maintenant l'attention de tous sur la nécessité urgente d'une action énergique en cette matière.

La note de l'Autriche-Hongrie, en effet, n'a pu être dangereuse, dans sa perfidie, que parce qu'elle pouvait relever des contradictions ou des insuffisances graves dans la politique des gouvernements de l'Entente à l'égard des nationalités opprimées. Tant que les gouvernements de l'Entente n'auront pas formulé nettement et sans réserve leur politique sur ce point, ils seront exposés à des manœuvres de l'ennemi qui, tantôt en décourageant les peuples opprimés, tantôt en faisant luire de fausses espérances aux yeux de leurs propres peuples, compromettront les succès chèrement acquis par nos soldats.

Sans doute, les reconnaissances de Conseils nationaux, les constitutions d'armées ou de légions, les promesses d'indépendance constituent des actes qui engagent vers la politique nécessaire les gouvernements de l'Entente. Mais leurs déclarations réservées et contradictoires, leurs hésitations à prendre formellement la responsabilité d'une telle politique et à la développer

dans toutes ses conséquences, laissent subsister des doutes d'où peuvent naître les plus graves dangers à l'heure des négociations.

Le socialisme doit préciser sa politique des nationalités.

C'est en conséquence le devoir des partis socialistes et des classes ouvrières des pays alliés d'exiger de leurs gouvernements une politique sans timidité et sans arrière-pensée, qui tende constamment et ouvertement, comme le demandait notre déclaration de février, à ces deux buts: reconnaissance du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes et Société des Nations. Le Comité Socialiste d'Entente, après les études qu'il a faites, a abouti à cette conclusion que les deux actions doivent être liées de toute nécessité.

Sans l'institution de la Société des Nations qui est pour les petites comme pour les grandes nationalités, beaucoup plus que des groupements de force tendant à des équilibres incertains, il n'y a pas de possibilité pour les peuples d'arriver au plein exercice de leur droit de se gouverner librement. Mais, de même, si à l'intérieur des Etats groupés en Société, des oppressions nationales devaient subsister, la Société des Nations ne serait que mensonge, et l'organisation qu'on aurait tenté de donner au monde ne serait ni durable ni sûre.

Les délégués soussignés confirment donc les principes déjà formulés par eux dans leur déclaration de février et s'engagent à agir quotidiennement et constamment pour leur triomphe. En particulier, ils décident de chercher à obtenir de leurs gouvernemetns des déclarations explicites qui, condamnant les combinaisons d'une diplomatie plus ou moins secrète, les traités d'équilibre et de force par lesquels ils cherchaient encore au début de la guerre des garanties matérielles ou territoriales incertaines, manifestent leur adhésion entière à une politique exclusivement fondée sur le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes.

Cette politique rapproche l'heure de la paix.

Forts de leur action, forts de leur fidélité aux principes ainsi formulés, les délégués soussignés protestent avec énergie contre l'accusation trop souvent lancée contre eux par des camarades, à savoir que la politique des nationalités aurait pour conséquence une extension indéfinie des buts de guerre et, par là même, une prolongation de la lutte sanglante.

Les délégués soussignés, ont conscience de ne revendiquer selon une exacte conception du droit des peuples, que des libertés et des droits que leurs peuples sont capables d'exercer. Ils ont conscience de n'être pas les représentants de petits grçupes intellectuels sans mandat. Ils ont conscience que leurs mouvements dépassent, pour ainsi dire, et dominent la guerre actuelle. Mais ils estimeraient que c'est trahir les souffrances et les intérêts de leurs peuples en ne réclamant pas, lors de la solution du conflit présent, la satisfaction de leurs légitimes aspirations.

Au demeurant, en suscitant contre les puissances d'impérialisme et d'oppression toutes les forces démocratiques et révolutionnaires de leurs pays, ils ont conscience d'aider dans la lutte les puissances qui combattent pour la liberté, pour l'indépendance des peuples et pour le triomphe de la démocratie.

Pour la Democratia Sociale Irredenta:

Antonio Piscel.

Antonio Sestan.

Giovanni Semich.

Antonio Palin.

Umberto Peroni.

Pour le Parti Socialiste Yougoslave:

Franjo Markitch.

Pour la Section Socialiste Roumaine Transylvaine:

Jean Bortes.

LES OPÉRATIONS DE L'ARMÉE TCHÉCOSLOVAQUE

Sur le front français.

Les troupes tchécoslovaques ont repoussé les contreattaques allemandes dans la région de Vouziers.

Le communiqué officiel français du 22 octobre 1918 (23 heures) dit:

Sur le front de la Serre, nous avons contraint l'ennemi à un nouveau recul, malgré la défense obstinée de ses mitrailleuses.

Nous avons pris Chalandry et Grandlup. Notre ligne borde la Serre jusqu'à Mortiers, passe aux lisières de Froidmont-Cohartille et suit, plus au sud, le canal de la Buze.

Dans la matinée, les Allemands ont renouvelé, à deux reprises, leurs attaques à l'est de Vouziers. Ils ont été partout repoussés. Les troupes tchécoslovaques, engagées en liaison avec nos éléments, ont repris le village de Terron, qui était tombé momentanément aux mains de l'ennemi.

En Alsace, un fort détachement ennemi a tenté, à trois reprises différentes, d'aborder un de nos centres de résistance, au nord de Thann. Il a été rejeté.

ÉCHOS ET NOUVELLES

Les Tchécoslovaques refusent de traiter avec les responsables de la guerre mondiale.

{Une Déclaration)

« En ces temps graves, le Conseil National Suprême, l'Union Tchèque et l'Union des pairs tchèques, se sont réunis à Prague, le 29 septembre. Pleinement conscients de leur responsabilité, ils considèrent comme un devoir de déclarer, au nom de la nation entière et de toutes ses classes, ce qui suit :

La nation tchécoslovaque déclare à nouveau et sérieusement qu'elle maintient fermement et inébranlablement les déclarations historiques de ses représentants librement élus. Elle est convaincue qu'elle réalisera les buts élevés qui y sont exprimés: sa complète indépendance et sa liberté.

A toutes les démarches actuelles, tendant à un changement de la constitution, notre peuple bâillonné n'a qu'une seule réponse: un refus froid et énergique,

car il sait que ces démarches ne sont que le produit d'une détresse toujours grandissante, de la perplexité et de la décomposition.

Nous ne croyons plus à aucune promesse. L'expérience acquise au cours de plusieurs décades nous a appris à apprécier à leur juste valeur les promesses faites mais non tenues. Les promesses les plus vastes ne peuvent nous éblouir aujourd'hui et ne sauraient nous éloigner de nos buts.

Les lourdes épreuves que notre peuple a dû supporter nous commandent au contraire de rester fermes, surtout maintenant, alors que les événements sont plus forts que toutes les promesses.

Ce que nous demandons, les gouvernements de Vienne ne nous le donneront jamais et ne sauraient même nous le donner. Notre nation ne peut attendre sa liberté des milieux qui, pendant toute la durée de la guerre, n'ont vu dans notre nation que l'objet d'une honteuse exploitation, et qui encore au dernier moment ne reculent devant aucun moyen susceptible d'abaisser notre nation, de l'affamer et, par des actes arbitraires de la plus brutale oppression, de la blesser dans ses sentiments les plus sacrés.

Notre nation n'a rien de commun avec les gens sur lesquels pèse la terrible responsabilité de cette affreuse guerre. Il n'y a donc et il n'y aura personne dans la nation tchécoslovaque qui soit disposé, contre la volonté unanime de la nation, à négocier avec ceux pour lesquels il ne s'agit pas de justice à l'égard de la nation tchécoslovaque, de la nation polonaise et de la nation yougoslave, mais qui tentent seulement de sauver l'état d'injustice actuel.

La nation tchécoslovaque persévérera donc dans sa ferme conduite actuelle, quoi qu'il arrive, ayant l'absolue certitude que sa juste cause réalisera le but

final, surtout aujourd'hui où elle est devenue une partie des grands idéals internationaux. »

(Cette résolution, d'abord interdite par la censure, a été finalement publiée par les journaux de Vienne le 5 octobre.)

La Ligue Slovaque d'Amérique.

La Ligue Slovaque d'Amérique s'est associée au manifeste lancé à Prague le 13 juillet 1918 par le Comité National Tchécoslovaque. Elle l'a fait par la déclaration suivante :

• « A son assemblée des 21 et 22 août, tenue à Midletown, Pa.> le Comité exécutif de la Ligue Slovaque a pris à l'unanimité la résolution de publier la présente

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