‹ La Nation tchèque (volume 2)Chapitre 13 sur 47 · DÉCLARATION · texte numérisé non relu

DÉCLARATION

La Ligue Slovaque d'Amérique, étant la seule organisation politique des Slovaques qui puisse publiquement et librement exprimer ses vœux et ses aspirations, a accueilli avec une satisfaction et une joie profondes le manifeste dans lequel le Comité National tchécoslovaque exprime clairement et précisément l'inébranlable volonté de la nation tchécoslovaque de poursuivre son oppositioâ à l'égard de l'Autriche-Hongrie jusqu'à la constitution d'un État tchécoslovaque indépendant. La baïonnette du gendarme magyar, seul symbole de « l'idée de l'État magyar », n'a pas permis que parmi les signataires se trouvent les noms des représentants des Slovaques, de ces représentants traduits aujourd'hui devait les tribunaux magyars pour avoir dit que les Slovaques, branche de la nation tchécoslovaque, sont solidaires dans la lutte entreprise pour la constitution d'un État tchécoslovaque indépendant.

La Ligue Slovaque s'associe formellement et officiellement, au nom du peuple slovaque, au manifeste lancé par le Comité National de Prague.

Midletown, Pa., 22 août 1918.

Pour le Comité exécutif de la Ligue Slovaque:

Albert Mamatej, Jân Jancek jun.,

président. secrétaire.

Les socialistes tchécoslovaques se sont associés à la déclaration socialiste de Londres par la lettre suivante :

Paris, le 20 octobre 1918.

Cher Camarade,

N'étant pas représentés à la dernière conférence de Londres, nous ignorions complètement qu'une déclaration commune des socialistes des nations opprimées doit être publiée, laquelle déclaration, selon les renseignements recueillis, doit être répandue prochainement. Or, nous nous hâtons de vous dire que nous sommes complètement d'accord avec vous en ce qui concerne les principes émis dans la déclaration elle-même. Approuvant entièrement vos idées rendues publiquement, nous nous associons à vous, sans aucune réserve, et nous vous prions même (s'il n'est pas trop tard) de bien vouloir ajouter aussi, à côté de la signature des camarades italiens, yougoslaves et roumains, celle des socialistes tchécoslovaques.

Pour le bureau d'action des socialistes tchécoslovaques à l'étranger:

Rodolphe Krnansky.

François Kacafîrek.

L'Université de Londres félicite le Professeur Masaryk.

Le Professeur Burrows, recteur de l'Université de Londres, a adressé au Professeur Masaryk un télégramme ainsi conçu :

((Le Conseil des professeurs du King's Collège de V Université, réuni au début du nouveau semestre, me prie de vous transmettre ses chaleureuses félicitations pour la reconnaissance des Tchécoslovaques par les Gouvernements Alliés et de vous faire savoir combien le Conseil apprécie l'honneur de savoir un de ses collègues à la tête de l'État allié. »

Que veulent les Tchèques ?

Sous ce titre, la revue viennoise Der Friede étudie la situation et l'état d'esprit des Tchèques au cours de la guerre. La conclusion, qui sans doute répondait à la question posée, a été échoppée par la censure. L'article montre néanmoins fort bien l'incompréhension dont Vienne fit preuve en voulant par ses « décrets » et ses châtiments « résoudre la question tchèque ».

« Lorsque la guerre éclata, Vienne se sentit grisée par l'espoir de la victoire finale. Les Tchèques ne montrèrent aucun en-

thousiasme pour la guerre et, d'ailleurs, n'en avaient aucune raison. Vienne cependant oubliait qu'il y a quelque part une nation qui devait aussi se réjouir, mais qui, au fond du cœur, sentait la brûler une plaie profonde. Sa douleur était incurable et empirait sans cesse. A Vienne cependant, on ne comprenait pas, non parce qu'on était trop loin, mais parce qu'on ne voulait pas comprendre.

Il y a 300 ans, la nation tchèque se trouvait dans une situation terrible. Comenius et d'autres parmi les hommes les plus considérables de la nation, durent pour toujours s'expatrier. Il ne leur restait plus rien que la Bible de Krâlice et le Labyrinhe du Monde. Aujourd'hui, la nation se ressouvient de ces pages de son histoire. De nouvelles douleurs et de nouvelles injustices se sont ajoutées aux anciennes et la nation a pris conscience de sa situation historique. Les poètes s'étaient tu, la presse était opprimée, mais la nation sentait, pensait, réfléchissait et se préparait.

L'administration commença alors à « agir » ; par des ordonnances et des décrets, elle fit « l'ordre ». Elle ne comprenait pas qu'il s'agissait d'un profond mouvement moral, d'une force intérieure. Le Tchèque Havlîcek ne comptait-il pas, d'ailleurs, davantage sur « une révolution dans les têtes et dans les cœurs » que sur la résistance par les armes. L'administration commit faute sur faute, mécontenta, excita. Beaucoup de Tchèques furent victimes du régime, mais le résultat fut tout le contraire de ce qu'on attendait. Les Tchèques oublièrent leurs querelles intestines: la Libusë de Smetana et les Ténèbres de Jirâsek, parlèrent plus ardemment au cœur. Le roman de Jirâsek fit, pour ainsi dire, époque. Il obtint même un honneur tel qu'un prix Nobel n'aurait pu le lui concéder...

Les chefs de la nation furent traqués ou emprisonnés; la nation néanmoins poursuivit la route qui lui était tracée. Le manifeste des écrivains tchèques n'était que l'expression de ce que tous ressentaient, et c'est en vain que la Neue Freie Presse et les « politiciens viennois » prétendent que le peuple a été « dévoyé » par ses chefs, alors qu'au contraire c'est lui qui leur a imposé sa volonté. Les vieux trucs du divide et impera étaient devenus insuffisants. Il régnait une parfaite harmonie telle qu'elle règne partout où le peuple est laissé livré à lui-même.

La bureaucratie eut également recours à d'autres moyens. Elle interdit et saisit des livres, des manuels scolaires, etc. Comment les Tchèques auraient-ils pu ne pas penser à leur histoire, à une époque où la situation était la même, à Koniâs (1), qui prenait aux gens leurs livres et les brûlait, comme il est dit dans

(1) Le P. Konias, jésuite, qui vécut au XYIII*' siècle, se vante d'avoir détruit 60.000 livres tchèques .

le roman de Jirâsek rappelé plus haut. Il y a un siècle donc, les Tchèques cachaient les précieux livres dans lesquels ils puisaient leur espoir. L'histoire leur a donné raison: le livre a fait sortir la nation de son humiliation... Les Tchèques, en ces circonstances encore se rappelèrent leur passé.

A Vienne, on ne comprit ni l'esprit de la nation, ni l'esprit du temps. On ne saisit pas non plus que les Tchèques avaient, comme jadis Comenius, fait de leur' cause une cause divine. Dans la vie actuelle des Tchèques il n'y a, à proprement parler, pas de politique. Il n'y a que la volonté d'une nation qui n'a misé que sur une seule carte, et cela parce qu'elle a fait de sa cause une cause divine. Ce sont là des choses que le fameux « imbécile » (dummer Kerl) viennois ne comprend pas et ne comprendra pas parce qu'il s'imagine que tous les événements du monde découlent de la ruse et de la division.

On sait par l'œuvre de Machar quelle opposition il y a entre Prague et Rome. Elle n'est pas moins grande entre Prague et Vienne. Mais voici que le clergé tchèque lui-même, soumis à Rome, a prêté serment en faveur du programme tchèque. C'est plus qu'une révolution du palais contre l'archevêque Huyn, plus que ne peut comprendre un journaliste politique de Vienne. Cela signifie que les dernières masses prêtent serment au drapeau tchèque inexistant de l'État tchécoslovaque inexistant encore. »

Bientôt va tomber Babylone...

Le Prâvo Lidu, de Prague, décrit le 4 octobre l'atmosphère qui règne au Reichsrat sous l'impression des victoires des Alliés:

« L'aspect du Reichsrat a changé... Ce sont maintenant les députés slaves qui présentent des visages gais et épanouis, sur lesquels on peut lire plus que de l'espoir, — la certitude de temps meilleurs. Par contre, les députés allemand, jadis si hautains, sont déprimés et désorientés à l'extrême.

« Les plus grands tapageurs, les radicaux allemands ont disparu... On ne voit plus Wolf, Hummer, Michl, Muhlwert, Mallik et tutti quanti. Leur troupe théâtrale ne s'accorde plus avec le décor actuel...

« Il a changé, le vieux « Reichsrat » ! Que les nouvelles arrivent des Balkans, de Salonique, de France et de Belgique ou de Constantinople, tout contribue à obscurcir le tableau allemand de l'avenir. Quand arriva la dépêche annonçant la chute de Damas, on chuchotait au Reichsrat:

« Bientôt va tomber Babylone... »

La Gérant : l. mathibc.

Imprimerie Slave, 182, rue du Faubourg St.-Martin, Paris.

La NationTchèque

Revue hi- mensuelle

4e ANNÉE. . 15 N0V.-1 ' DEC. 1918- N"s 10-11

La République Tchécoslovaque est créée.

Le mois passé a été le mois des moissons après les cinquante et un mois de semailles sanglantes de cette guerre universelle. Ce qu'au début de 1917 les Puissances alliées avaient, dans leur réponse au Président des États-Unis encore neutres, désigné comme étant un de leurs buts de guerre, ce dont le Président Wilson a fait une des conditions de la paix, ce pourquoi les États-Unis sont entrés dans la guerre et combattent sous le drapeau étoile, est devenu une réalité.

La République Tchécoslovaque elle-même est devenue une réalité. Elle a été proclamée dans le manifeste du Gouvernement provisoire qu'est devenu, le 14 octobre, le Conseil National des Pays Tchécoslovaques; elle a été aussi proclamée, aux acclamations d'une foule joyeuse dans la capitale des Pays Tchécoslovaques, par le Dr Kramâf, président du Conseil National de Prague.

Dans l'article qu'il publiait dans les derniers numéros de notre revue, du Congrès de Rome au Congrès de Paris, M. Ernest Denis exposait les principales phases parcourues pendant les six derniers mois par le mouvement tchécoslovaque- Son article devait être le

prologue du « Congrès des Nations de l'Europe Centrale alliées à l'Entente », prévu pour le début de ce mois. Rien ne saurait mieux caractériser les mémorables événements de ces derniers jours que le fait que le Congrès de Paris n'aura pas lieu parce qu'il est devenu inutile. Sa tâche a été remplie par les conférences interalliées relatives aux conditions des armistices. Elle sera achevée par la Conférence de la paix, qui apportera une sanction internationale à l'état de fait déjà réalisé, particulièrement en ce qui concerne l'ancienne Autriche-Hongrie. Elle préparera les conditions qui devront assurer à l'humanité régénérée une existence paisible et un sain développement.

Les événements se sont, en ces dernières semaines, précipités avec une telle rapidité qu'il n'était pas possible de s'arrêter à chacun d'eux en particulier et d'en étudier la portée. Nous publions, dans le présent numéro, les documents les plus importants touchant les dernières phases du bouleversement historique qui s'est accompli dans l'histoire de la Nation tchécoslovaque.

La constitution, à Paris, le 14 octobre, du gouvernement provisoire des Pays tchécoslovaques et sa reconnaissance par les gouvernements français et alliés; la réponse de Wilson à la note austro-hongroise du 18 octobre et la réponse donnée par Andrâssy, le 28 octobre; les conférences tenues à Genève par les délégués du Conseil National de Prague (les députés K. Kramâf, Fr. Stanëk, V. Klofâc, G. Haberman, A. Kalina, et les experts J. Preis, K. Svoboda et P- Sâmal) et le Dr Benes, ministre des Affaires étrangères, et la prise en mains du gouvernement des Pays tchécoslovaques, effectuée le 28 octobre, par le Conseil national de Prague, telles sont les principales étapes du changement intervenu.

En principe, tout était préparé. La nation tchécoslovaque avait décidé de son sort depuis longtemps, dès

le début du conflit universel. Par ses légions de volontaires, par ses martyrs, par l'envoi d'émissaires hors des frontières de la patrie, etc-, la nation tchécoslovaque avait, dès les premiers mois de la guerre, clairement exprimé vers quel parti belligérant allaient ses sympathies et ses aspirations, et signifié ce qu'elle attendait de ce conflit des forces du droit contre les droits de la force. La nation tchécoslovaque avait prononcé son credo aux époques les plus rudes, les plus critiques. Elle n'avait pas eu besoin, pour se décider, des succès et de la victoire des Alliés, et, avec ceux-ci, des troupes tchécoslovaques. Elle se contentait d'attendre, avec une confiance inébranlable, car elle était sûre que tout ce qui faisait l'objet de ses rêves, de ses luttes et de sa foi se réaliserait.

Les victoires ininterrompues des armées alliées sur tous les fronts et les demandes réitérées d'armistices et de paix des Empires centraux étaient les signes certains de l'approche de la moisson. Les événements qui se sont déroulés à Paris et à Washington, à Genève, à Prague et à Saint-Martin-de-Turiec ainsi que dans tous les Pays tchécoslovaques, montrent que le jour décisif trouvera prête la nation tchécoslovaque. Au moment opportun, un gouvernement tchécoslovaque provisoire avait été constitué à Paris, tandis que le Conseil National de Prague prenait entre ses mains toute l'administration des Pays tchécoslovaques.

La transformation du Conseil National en premier gouvernement national des Pays tchécoslovaques n'était que la réalisation en droit public de ce qui, en réalité, avait été reconnu par la nation dès le début et admis par les Gouvernements alliés dans leurs relations de fait. Un document montre la considération dont jouit, devant sa nation, le Conseil National des Pays tchécoslovaques. C'est le premier texte de loi des Pays tchécoslovaques édicté le 28 octobre 1918 par le Conseil National de Prague. L'article

premier dit : « La forme de l'État tchécoslovaque sera déterminée par l'Assemblée Nationale, de concert avec le Conseil National de Paris, comme agents de l'unanime volonté de la Nation. » L'autorité du Conseil National de Paris est donc mise sur le même pied que celle de l'Assemblée Nationale.

Dès que le président Wilson eut répondu à l'Autriche-Hongrie et que la Nation tchécoslovaque se trouva au début d'une ère nouvelle qui lui rendait la direction de sa cause, ses chefs politiques considérèrent comme indispensable de s'aboucher avec le gouvernement provisoire des Pays tchécoslovaques, et, après entente et accord avec lui, de procéder à la complète organisation du gouvernement national des Pays tchécoslovaques. Il apparut, dès la fin d'octobre, que l' Autriche-Hongrie était abattue, car le gouvernement autrichien n'était plus alors assez fort pour refuser aux délégués tchèques l'autorisation de se rendre en Suisse. Les ministres viennois savaient cependant fort bien qu'il eût été vain d'espérer que ce voyage pût avoir d'autre résultat que de hâter l'indépendance absolue des Pays tchécoslovaques.

C'est ainsi que purent avoir lieu les conférences tenues à Genève du 28 octobre au 1er novembre 1918, entre les délégués de Prague et le D1 Benes, ministre des Affaires étrangères. Les actes issus de ces conférences, et que nous publions dans le présent numéro, sont la meilleure preuve de la solidarité qui régnait et continue à régner entre le peuple des Pays tchécoslovaques et ses représentants dans les Pays alliés. Ils sont aussi un témoignage de la gratitude infinie de la nation pour son armée, qui, aux côtés des armées alliées, a combattu pour sa libération.

Une grande partie des conférences de Genève fut consacrée au passé. Néanmoins l'objet le plus important de cette entrevue était d'étudier les questions présentes ou de l'avenir le plus immédiat, les questions

relatives à la fondation de l'État tchécoslovaque indépendant- On a examiné les questions relatives à l'organisation économique, financière et législative nécessaire à garantir sa sécurité juridique, économique et financière, lors de la période de transition entre l'ancienne communauté économique austro-hongroise et l'indépendance économique du nouvel État tchécoslovaque. On a examiné les questions concernant l'administration des Pays tchécoslovaques jusqu'à la convocation de la Constituante et la constitution d'un gouvernement parlementaire définitif. On a recherché les principes essentiels sur lesquels doit, au début, s'appuyer le mécanisme du nouvel Etat. On a, en un mot, envisagé tout ce qui importe pour établir, au début de l'indépendance de l'État, une collaboration efficace de tous les dirigeants. Le fait qu'on a pu constater un accord parfait dans toutes ces affaires essentielles, est une garantie que la pose des fondements du futur État se fera facilement et systématiquement, et que ces fondements seront solides et durables.

Nous attirons tout particulièrement l'attention sur le troisième paragraphe de la déclaration de Genève. Les délégués de la nation tchécoslovaque y affirment solennellement et catégoriquement qu'il n'existe plus et n'existera jamais plus aucun lien entre la Nation tchécoslovaque et la Maison de Habsbourg. La Nation tchécoslovaque proclame ainsi formellement la déchéance des Habsbourgs, ce qui, d'ailleurs, n'est que la simple constatation d'un état de fait.

Cependant, et l'on a, à Genève, appuyé sur ce fait, les Pays de l'État tchécoslovaque auront besoin, dans une large mesure, dans les premiers temps de leur existence indépendante, du concours des États alliés. Les Pays tchécoslovaques ont été absolument épuisés par le régime austro-hongrois. Il faudra un temps assez long pour que la production des matières premières et des denrées alimentaires, l'industrie et le commerce, les

moyens de communication et l'hygiène reprennent leur cours normal de façon à ce que les pays puissent non seulement se suffire, mais encore prendre leur place sur les marchés internationaux. Jusque-là, pour hâter autant que possible ce moment et la consolidation de leur situation intérieure, les pays tchécoslovaques auront besoin d'obtenir des Alliés un secours efficace consistant en denrées alimentaires et en articles de toutes sortes dont cette longue guerre, un complet isolement et le régime de famine du gouvernement austro-magyar ont privé ces pays. 11 est inutile de montrer à ceux qui connaissent la richesse des Pays tchécoslovaques que le placement fait ainsi par les Alliés sera d'un excellent rapport. Il va de soi qu'une rapide consolidation de la situation politique, sociale et économique des Pays tchécoslovaques aura tout d'abord une portée politique considérable dans la transformation générale de l'Europe centrale. Les premières semaines de cette transformation ont déjà montré que la Nation tchécoslovaque est tout particulièrement douée de qualités créatrices et organisatrices, et qu'elle est peu sensible à l'influence anarchique et destructrice dont la révolution russe a été le berceau.

Les événements qui ont eu lieu à Prague à la fin d'octobre, au moment même des conférences de Genève, en sont la meilleure preuve. Le cours des choses fut plus rapide qu'on ne l'attendait, et il fallut à Prague proclamer l'indépendance des Pays tchécoslovaques avant que les délégués de la nation eussent pu rapporter les résultats de l'entrevue de Genève.

La réponse d'Andrâssy à Wilson, où le ministre austro-hongrois était obligé de reconnaître les droits des Tchécoslovaques et des Yougoslaves, fut, pour les nations de l'ancienne Monarchie danubienne, le signa! attendu pour user de leurs droits dans la plus large mesure et sans délai. Le Conseil National tchécoslovaque de Prague proclama donc, le 28 octobre l'indé-

pendance de l'État tchécoslovaque et prit en mains l'administration de ses territoires, en tant que possédant, jusqu'à la décision de l'Assemblée nationale et du gouvernement provisoire siégeant à Paris, les pouvoirs souverains à V intérieur de l'État. Le Conseil National de Prague, dans sa proclamation du 28 octobre, fait appel au peuple tchécoslovaque, l'engageant à montrer, par sa conduite, que Masaryk et Wilson ont libéré un peuple capable de se gouverner lui-même- Les événements des premiers jours de l'existence du libre État tchécoslovaque sont une preuve que le peuple tchécoslovaque ne décevra pas ses libérateurs.

L'organisation de l'État tchécoslovaque avait été préparée dans ses moindres détails, aussi le pouvoir est-il passé aux mains des délégués du Conseil Nationas sans aucune difficulté et sans entrave, non seulement à Prague, mais encore dans tous les autres centres politiques et administratifs. Le Comité National a également pris sur lui la direction des forces armées. Le départ des régiments magyars et allemands a eu lieu dans le plus grand ordre et sans aucun incident.

Les articles de la première loi décrétée par le gouvernement tchécoslovaque montrent fort clairement la voie qu'il entend suivre pour faire passer le nouvel État tchécoslovaque de l'ancien régime austro-hongrois à une vie nouvelle : c'est la voie de Y évolution. Toutes les lois et tous les règlements actuels restent provisoirement en vigueur. Toutes les administrations, désormais soumises au Conseil National, continuent à agir conformément aux lois et règlements jusqu'ici appliqués. Par ces mesures, le Conseil National veut ménager une transition entre l'ordre juridique actuel et le nouvel état de choses, empêcher tout trouble et assurer l'avènement paisible de la situation nouvelle.

Il nous semble nécessaire aussi de nous arrêter à la manifestation de Sajnt-Martin-de-Turiec, centre intellectuel de la Slovaquie. En présence des délégués

de toutes les régions slovaques l'unité politique, linguistique et historique de la nation tchécoslovaque y a été solennellement proclamée. Tous les efforts du gouvernement magyar en vue de maintenir pacifiquement la Slovaquie unie à un État magyar, s'en sont trouvés définitivement brisés. La conférence de Saint- Martin a déclaré que les Slovaques forment avec les Tchèques une nation unique, la nation tchécoslovaque, et qu'ils veulent également former un État tchécoslovaque unique. Une délégation du Conseil National Slovaque est allée à Prague remettre cette déclaration au Conseil National de Prague dont la souveraineté sur tous les pays tchécoslovaques est reconnue. Le D' Vavro Srobâr siège dans le Bureau du Conseil National de Prague comme représentant de la Slovaquie et sa signature figurera sous toutes les lois et ordonnances édictées par ce Conseil. L'administration publique de la Slovaquie passera donc peu à peu aux mains des Tchécoslovaques.

Tandis qu'ainsi le Conseil National de Prague assume à l'intérieur le gouvernement de la nation, le Gouvernement provisoire établit sa situation juridique internationale. Aux dernières Conférences interalliées de Versailles, où furent établies les conditions de l'armistice avec l'Autriche-Hongrie et l'Allemagne, prenait part le Dr Benes, ministre des Affaires étrangères. Déjà des représentants diplomatiques ont été accrédités et des légations tchécoslovaques établies à Paris, à Londres, à Rome et à Washington.

L'État tchécoslovaque sera une république. Il est vrai que cette forme de gouvernement n'a pas encore été sanctionnée par l'Assemblée nationale, mais en fait, cette mesure n'est plus qu'une simple formalité (1). Le Gouvernement provisoire des Pays tchécoslovaques s'est prononcé pour une république; les conférences de

(1^ Au moment où nous corrigeons les épreuves de cet article, une dépêche jious apprend que l'Assemblée Nationale a donné cette sanction.

Genève se sont prononcées pour une république. La meilleure preuve que cette décision est conforme à la volonté des grandes masses du peuple tchécoslovaque, c'est l'enthousiasme et la joie avec lesquelles la foule de la capitale accueillit le D' Karel Kramâf, président du Conseil National de Prague, lorsqu'en criant : « Vive la République Tchécoslovaque! » celui-ci terminait le discours qu'il tint sur la place Venceslas à son retour des Conférences de Genève.

De même que dans la volonté du peuple tchécoslovaque l'idée de république s'associe à celle de l'État tchécoslovaque, l'idée de l'unité tchécoslovaque apparaît en ce fait qu'à la tête de cette république se trouvera, ou plutôt se trouve de facto un homme aimé de toute la nation, sans distinction d'opinion ou de classe, M. T. G. Masaryk, président du premier Gouvernement tchécoslovaque.

Tels sont, dans leurs grandes lignes, les premiers pas que fait la nation tchécoslovaque vers sa nouvelle république. Nous pouvons, avec satisfaction et fierté, constater que ce sont les premiers pas d'uji peuple mûr conscient non seulement des droits qu'il a reconquis, mais aussi de ses devoirs.

Page 1