II. La thèse tchécoslovaque
A ces réclamations polonaises, les Tchécoslovaques opposent plusieurs raisons, refusant de céder le territoire contesté.
a) Raisons historiques.
Tout d'abord, il faut prendre en considération les traditions politiques chez les Tchèques. Depuis le commencement du XIVe siècle, la Silésie a fait partie de la couronne de Bohême, et toute l'histoire et toute la politique postérieures de la nation tchèque étaient basées sur ce fait. Marie-Thérèse a perdu, par la paix de Hubertsburg, en 1763, la plus grande partie de la Silésie, nommée actuellement Silésie prussienne, mais, comme nous l'avons déjà dit, ce qui lui est resté (c'est-à-dire la Silésie de Troppau et de Teschen) a toujours été considéré comme partie intégrante de l'État tchèque, lequel, juridiquement, n'a jamais cessé d'exister.
Cela était, du reste, aussi la base de toute la politique moderne de la nation tchécoslovaque.
b) Raisons ethnographiques.
D'après les statistiques basées sur la langue usuelle, les Polonais forment 54,85 % de la population,
45,15 c/0 n'étant pas polonais. Cette majorité des Polonais est artificielle; elle n'existe pas en réalité. Il convient de montrer comment elle a été obtenue :
1. Elle provient d'un système de recensement injuste. Sans tenir compte du fait que la langue usuelle ne détermine pas la nationalité, il faut remarquer que les Polonais ont inscrit comme polonaise la population indigène de la Silésie, malgré les protestations de celleci. A Albrechtice (district de Frystât) on comptait en 1880, 1.029 Tchèques mais pas un seul Polonais; en 1890, 1.079 Polonais mais pas un seul Tchèque. A Rychvald (district de Bohumîn) les Polonais comptaient en 1900, 11 Tchèques et 4.545 Polonais. Ils n'inscrivirent comme Tchèques que les habitants nés en Bohême; la population indigène fut déclarée polonaise. En 1910, ce sont également les Polonais qui ont opéré le recensement, mais sous le contrôle du gouvernement allemand de la Silésie. On trouva alors à Rychvald 2.907 Tchèques et 3.001 Polonais.
2.) Elle a pour cause la colonisation polonaise. Vers 1870 l'exploitation des charbonnages et l'industrie prirent un développement considérable dans la Silésie de Teschen et la région contiguë de Moravskâ Ostrava. Il y fallait une main-d'œuvre nombreuse, à laquelle s'offrait l'occasion de bons salaires. Des ouvriers polonais commencèrent donc à immigrer dans la Silésie de Teschen. Selon des évaluations polonaises, dans la seule décade qui va de 1880 à 1890, 20.000 Polonais de Galicie sont venus s'établir dans la Silésie de Teschen. Le journal Dziennik Cieszynski écrit que dans le territoire tchéco-polonais contesté il y a 60 % d'émigrés de la Galicie. En 1910, on a recensé en Silésie 74.145 sujets autrichiens n'appartenant pas à la Silésie et 11.669 sujets d'États étrangers. Dans ce nombre, une faible partie seule se compose d'Allemands, de Tchèques et d'Ukraïniens, mais il y a plus de 50.000 Polonais. Ces ouvriers polonais immigrés ne
forment pas un élément stable du pays. Dès à présent, l'exploitation de la houille passant de l'ouest à l'est du pays, le nombre des ouvriers polonais diminue dans les régions occidentales.
3.) Elle est due à la polonisation de la population indigène. La population indigène de la Silésie de Teschen parle un dialecte comprenant des éléments tchèques et des éléments polonais. Ce dialecte forme à l'ouest la transition entre le tchèque et le polonais. Un indigène ne dit jamais qu'il parle « polonais » ; il dit qu'il parle « morave », c'est-à-dire qu'il parle comme on parle en Moravie. Si on l'appelle « Polonais », il considère cette dénomination comme une injure. La population indigène est de culture tchèque. Pendant plusieurs siècles, la langue de l'administration, de l'école et de l'église était exclusivement le tchèque, et la population conserve encore sa conscience tchèque. Jusqu'en 1848, il n'y avait dans la Silésie de Teschen aucune école polonaise; on n'y employait pas le polonais à l'église et l'on n'y trouvait même aucun livre polonais. Tout était tchèque ou, dans les villes, allemand. Le fait est confirmé par un Polonais, Popiolek, dans son ouvrage Dzieje Slaska Austryackiego ^Teschen 1913), et par le professeur polonais Londzin dans Sprawozdânie dyrekcii polskiego gimmazjum (Teschen 1910), où il écrit que « cette affirmation ne saurait être démentie (1). »
(1) Dans la seconde moitié du xix* siècle, la population indigène a été polonisée par l'école et par la cure polonaises, ce qui s'explique si l'on considère que le peuple parlait un dialecte voisin du polonais. Le peuple cependant se sentait tchèque et résista à la polonisation. A Nëmeckâ Lutyne (district de Bohumin), localité classée aujourd'hui comme entièrement polonaise, la population indigène pour conserver sa nationalité tchèque, a lutté avec tant d'énergie contre la polonisation qu'il fallut faire appel aux baïonnettes pour l'obliger à fréquenter les écoles polonaises, auxquelles elle opposa longtemps une résistance passive, i
A l'ouest de la région de Tësîn (Teschen) une large bande de territoire était depuis longtemps habitée par des éléments essentiellement
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c) Raisons religieuses.
Un tiers de la population polonaise de la Silésie de Teschen (environ 80.000) est protestant, tandis que tous les autres Polonais sont catholiques. Les protestants polonais sont en opposition contre la Pologne catholique. Avant la guerre, la plupart d'entre eux sentaient de vives sympathies pour les Allemands et sympathisent aujourd'hui, en majorité avec le peuple tchèque qui a des traditions libérales. Le chef de l'ancien parti des protestants polonais, le député du district de Bielitz, Kozdon, manifesta ses sympathies pour la république tchécoslovaque et fut emprisonné à cause de cela par les troupes polonaises qui ont occupé par la violence les régions de Teschen au mois de décembre 1918. La population juive et les Allemands aux environs de Bielitz veulent être incorporés dans l'État tchécoslovaque.
tchèques; à l'est elle était peuplée de tribus intermédiaires entre les Tchèques et les Polonais. Pendant la colonisation allemande un îlot allemand s'est formé autour de Bilsko (Bielitz), et a toujours subsisté depuis. A partir du xv* siècle, le pays entier fait partie du domaine intellectuel tchèque et reconnaît le tchèque comme langue officielle; au xvie siècle, leur propre parlement le reconnaît également comme langue des tribunaux. En même temps le tchèque devient la langue courante des écoles et des églises, sans distinction de religion. Ce n'est que pendant la période d'absolutisme du xvnie siècle, que la langue tchèque fut progressivement supplantée par la langue allemande, mais alors, il ne restait aucune trace de la langue polonaise. Au cours de l'année 1848, un revirement eut lieu : grâce à l'influence de quelques habitants du Tësîn (Teschen) et contre la volonté de la population indigène qui se considère, non pas polonaise, mais morave et silésienne, le mouvement national dans la région de Tësîn prit un caractère polonais. Ce fait est dû à la protection de l'ancien gouvernement autrichien, qui considère que la polonisation est le prélude de la germanisation, à laquelle la Silésie devait succomber. Néanmoins, la population de la région est de Tësîn n'a pas encore été amenée à reconnaître sa qualité de polonaise. La grande partie se considère comme « Silésiens » et se refuse à toute communauté avec les Polonais. La situation actuelle est telle que toute la partie ouest de la région de Tësîn (Teschen) est Tchèque, et c'est de là que de nombreuses minorités tchèques s'avancent jusqu'au centre du pays. A l'Est se trouvent des Allemands et des Silésiens. Si nous ajoutons à cela les. Gorales du Sud-Est de ce pays, dont l'origine nationale est très discutable et énigmatîque, il ne revient aux Polonais qu'une petite partie du territoire autour de Tësîn (Teschen). De plus, ce territoire est parsemé d'îlots allemands constitués par les villes de Tësîn (Teschen), Frystât, etc.
d) Raisons économiques.
1) La République tchécoslovaque ne saurait céder la Silésie de Teschen. L'État tchécoslovaque est, en effet, un État surtout industriel; c'est sa force, et c'est sur cette force qu'il base toute son existence. Cette force économique, c'est-à-dire son très grand développement industriel et commercial, lui assigne aussi un rôle spécial très important dans l'Europe Centrale. Se trouvant dans une situation géographique difficile, il doit disposer d'autres forces pour ne pas tomber sous la menace constante de ses voisins et pour pouvoir se développer tranquillement à tous les points de vue.
Or, dans la partie de la Silésie de Teschen, qui est réclamée par les Polonais, se trouvent d'immenses richesses houillères. Cela a donné lieu à l'installation de grandes entreprises industrielles tchèques, particulièrement dans les régions tchèques de la Silésie de Teschen et sur le territoire voisin de la Moravie. C'est un des coins des pays tchèques les plus industriels; c'est le plus actif, le plus important de tous, au point de vue surtout de la métallurgie et des industries similaires.
Si l'on sépare la partie de la Silésie de Teschen réclamée par les Polonais et qui est riche en charbon, des régions industrielles tchèques, toute la région et la plus grande partie de l'industrie métallurgique tchèque en général seront complètement tuées. Ce serait, en même temps, un grand coup porté à l'État tchécoslovaque tout entier.
Un État entouré de trois côtés par des Allemands, si puissants économiquement, et qui, dans l'avenir, est appelé à se défendre surtout contre la concurrence économique écrasante de l'Allemagne, ne doit pas être mis dans une telle situation. Ce serait le vouer d'avance à une lutte inégale.
La République tchécoslovaque réclame donc toutes les régions de la Silésie de Teschen. Elle fait
valoir, dans ses arguments, que la séparation de ces régions la frapperait à mort et toucherait ses intérêts vitaux.
Un second problème, du même ordre et de la même importance, est celui du chemin de fer de Oderberg- Jablunkov-Kaschau (Bohumîn-Jablunkov-KoSice). Ce chemin de fer relie d'abord la Silésie à la Slovaquie du Nord. Mais il est relié au chemin de fer de Prague, en Moravie et en Silésie, de telle sorte qu'il relie, au fond, la Slovaquie avec les trois autres provinces tchèques.
Or, pour la politique générale tchèque, ce fait est d'une importance capitale. En effet, ce chemin de fer traverse les grandes montagnes des Beskydes, séparant la Moravie de la Slovaquie, près de Jablunkov, endroit situé au sud-est de Teschen et qui, en même temps, est presque le seul endroit où l'on puisse franchir ces montagnes et communiquer ainsi avec les Slovaques. En dehors de ce passage le plus important, qui a permis la construction d'un chemin de fer à double voie, il n'y a qu'un seul autre passage dans le sud des Beskydes, près de Vlara, où le chemin de fer est à voie unique et très médiocre.
Si l'on cède aux Polonais les régions de la Silésie, qu'ils réclament, non seulement on menace de nous priver partiellement du bassin houiller, mais surtout on interdit complètement à la Bohême, à la Moravie et à la Silésie tout contact avec la Slovaquie du Nord.
L'important est qu'il n'y a absolument pas moyen de trouver dans les Beskydes d'autres passages.
Donc le passage de Jablunkov et, par conséquent, le chemin de fer d'Oderberg-Teschen-Jablunkov est absolument indispensable aux Tchécoslovaques. Sans cela, on désorganiserait toute la vie politique et économique du nouvel État, et particulièrement de la Slova-
quie, qui, ayant, jusqu'à présent, été terriblement opprimée, aura d'autant plus besoin d'appui de la part de la Bohême et de la Moravie.
Nous croyons ces raisons si importantes qu'elles suffisent absolument pour pouvoir décider du sort des régions contestées de la Silésie. .
e) Raisons politiques.
Nous voulons, toutefois, accentuer encore d'autres points :
Nous ne voulons à aucun prix nous quereller au sujet d'un territoire dont l'importance est minime pour les Polonais.
1) En effet, ils n'ont besoin ni du charbon de la Silésie de Teschen, ni du chemin de fer d'Oderberg- Jablunkov. Ils trouveront, du reste, des richesses inépuisables en charbon dans la Silésie prussienne; ces richesses seront infiniment plus grandes que celles du territoire contesté.
2) On voit que le territoire dont il s'agit équivaut à peine à l'étendue d'un arrondissement.
3) Il s'agit, en tout, d'environ 200.000 habitants dont la nationalité n'est pas partout précisée au point de vue politique, et qui resteraient sur le territoire de la République tchécoslovaque. Or, ces habitants ne seraient pas perdus pour la nation polonaise, parce que l'État tchèque tiendrait à leur assurer toutes les libertés et tous les droits, afin qu'ils puissent vivre et se développer librement en collaboration très étroite avec leurs congénères.
4) Une partie de la population polonaise, ainsi que 77.000 Allemands de la Silésie de Teschen, dont les intérêts économiques sont étroitement liés à l'État tchécoslovaque, désirent en faire partie.
5) Les Polonais opposent souvent à ces arguments leur point de vue spécial, disant qu'on pourrait conclure des traités économiques au aujet du charbon et du chemin de fer Oderberg-Jablunkov.
Nous répondons à cela, qu'on a vu suffisamment, par l'expérience de ces dernières années, qu'un État qui ne dispose pas de mines de charbon suffisantes devient fatalement l'esclave de celui qui le lui livre. On a vu ce qu'il en a coûté à la Belgique de n'être pas maîtresse de la voie d'Anvers vers la mer. On ne peut laisser à la merci d'un autre État — même si l'on vit en très bons rapports avec lui — les seules communications dont on dispose, entre les deux parties essentielles de l'État. Ce serait, au point de vue politique, un suicide.