III. Conclusion
1 ° Il y a, dans la Silésie de Teschen, un territoire mixte tchéco-polonais-allemand. Les Polonais le réclament pour eux d'après le principe des nationalités. Il s'agit d'une population de 200.000 habitants dont la nationalité n'est pas partout nettement précisée.
2° Les Tchécoslovaques opposent à ces réclamations des raisons historiques, ethnographiques, religieuses, économiques et politiques.
3° Ils pourraient difficilement renoncer à des districts dont l'annexion à la Pologne à) tuerait toute une grande région industrielle et léserait ainsi les intérêts vitaux de la nation; b) rendrait impossible le contact politique et économique de deux parties importantes de la nation en lui enlevant une des plus importantes voies de communication; c) mettrait ainsi l'État tchécoslovaque à la merci de son voisin dans ces deux questions importantes et rendrait probable une tension entre ces deux États.
Les Tchécoslovaques sont persuadés que leurs arguments sont si forts, que leur bon droit est manifeste à tout le monde. Ils exposent ouvertement et clairement le problème, sachant bien qu'au-dessus de l'application mécanique d'un principe, il y a une justice supérieure. C'est le cas du problème des Polonais de Teschen.
Ils présentent ce problème aux Alliés et aux États- Unis, le cas échéant à leur tribunal d'arbitrage. Ils acceptent d'avance la décision du Congrès de Paix et se soumettent volontiers à sa décision, voulant donner ainsi une preuve manifeste que dans toutes les questions ils sont animés de sentiments de conciliation, de justice nationale et de droit.
(A suivre.)
Dr Jaroslav Kallab, professeur à l'Université de Prague.
La Ligue des Nations et la nation tchécoslovaque.
Il semble au premier abord, qu'il y ait contradiction entre le principe national d'un côté et les tendances aboutissant à la formation d'une Ligue des Nations de l'autre. En réalité, la Ligue des Nations n'est qu'une conséquence logique du principe des nationalités et l'on ne pourra appliquer ce principe que si la Ligue des Nations existe. Car le principe des nationalités, quoique formulé suivant les époques, de façon différente, revient toujours à ceci : on attribue aux nations, en tant qu'unités naturelles de civilisation, certains droits et certains devoirs. Mais, seuls, les membres d'une communauté juridique peuvent avoir des droits et des devoirs. Tant qu'on ne considérait les nations que comme des objets dont les gouvernants pouvaient disposer à leur gré, on ne pouvait songer à aucune communauté juridique internationale, car les gouvernants, qui n'étaient point une expression de la volonté des peuples sujets, avaient une tendance naturelle à agrandir à l'infini leur pouvoir. C'est pourquoi leurs relations réciproques ne tendaient nullement à former une union juridique, mais à fortifier leur pouvoir. Il faut donc se ranger à l'avis de ceux qui réclamaient, comme condition d'admission à. la Ligue des Nations, une constitution démocratique; car seul un gouvernement qui est l'expression de la volonté nationale, donne des garanties suffisantes que, dans ses relations internationales, il cherchera plutôt à créer de clairs principes de droit qu'à augmenter sa puissance. Il faut
donc que le sentiment national et les opinions démocratiques soient accompagnés du sentiment du droit et de la justice. Ce n'est qu'à cette condition qu'on peut être sûr que le sentiment national ne cherchera pas à se faire valoir au préjudice des autres nations, mais qu'il s'appuiera sur l'aide mutuelle et de la solidarité. La Ligue des Nations n'est que la forme extérieure de ces tendances. Elle doit garantir aux peuples les conditions d'un développement paisible, elle doit les empêcher de léser le principe de la justice, elle doit faciliter la coopération des nations dans l'intérêt de leurs besoins communs.
Trois conditions fondamentales rendent donc l'idée de la Ligue des Nations chère aux peuples.
C'est, en premier lieu, un fort sentiment national, c'est-à-dire la conscience des intérêts communs de tous les membres de la nation, d'un côté, et, de l'autre, une appréciation si haute de sa propre nationalité que même le sentiment national des autres est considéré comme justifié. Ensuite, c'est une composition démocratique de la nation se révoltant contre tout gouvernement qui ne tient pas son pouvoir de la volonté nationale et serait forcé de chercher son appui en une force toujours croissante.
Ajoutons le sens très développé de la justice qui exclut l'idée d'obtenir par la force des avantages au préjudice des autres.
Il n'y a pas de nation, dans l'Europe centrale, où ces conditions soient mieux remplies que dans la nation tchécoslovaque. Elle a été conduite par toute son histoire. Sa situation géographique, l'exposant de trois côtés aux dangers toujours menaçants d'une majorité ennemie, a développé chez elle une forte conscience nationale. La défaite néfaste qu'elle a subie au début de la guerre de Trente ans n'a pas su étouffer en elle ce sentiment. Dès la fia du XVIIIe siècle l'idée de la liberté des nations cvîiwience sa marche victorieuse.
De la France, elle se répand à travers l'univers. La nation tchécoslovaque fut la première à la suivre et à bâtir sur elle son évolution moderne. Dans ce mouvement, les souvenirs de l'époque hussite furent son meilleur soutien. A cette époque, la nation tchécoslovaque, la première en Europe, malgré la résistance armée de la majorité de la chrétienté, a su défendre son droit à « la liberté de la parole divine » .
Mais cette parole n'est autre chose que l'expression médiévale de la démocratie, de l'idée qu'il n'existe pas d'autorité plus haute que la conviction morale d'un peuple. Cette haute conception du principe moral a engendré ensuite la foi en la puissance victorieuse de la justice.
Il est très caractéristique que, dès lors, la fusion de l'idée nationale avec celle de la démocratie et avec la foi en la justice conduisit à une idée très proche de celle de la Ligue des Nations. Le roi hussite Georges de Podëbrad fut le premier souverain d'Europe qui fit des démarches sérieuses pour que l'union internationale basée sur le pouvoir pontifical et impérial fût remplacée par une union basée sur l'entente volontaire des peuples chrétiens.
La résistance contre la tyrannie et une foi presque fanatique dans le triomphe final de la justice caractérisait surtout les « Frères bohèmes » .
Deux siècles après Podëbrad, le représentant le plus illustre des Frères, Coménius, au moment le plus tragique de l'histoire de sa nation, revient toujours, sous l'influence française, à l'idée de la fraternité des peuples et du remplacement de la tyrannie par le gouvernement du droit. Sa voix fut étouffée au milieu de la cruelle persécution à laquelle sa nation succomba.
Mais l'esprit hussite n'avait pas disparu de la nation recatholicisée de force. Lorsque le coup d'État de 1848 eut donné au peuple tchécoslovaque une sorte de vie politique, son plus grand historien François
Palacky, déclara le principe de l'indépendance nationale, appuyé sur l'organisation démocratique et tendant à une coopération pacifique avec les autres nations de l'Autriche, suivant le principe de la justice, comme base de son programme politique. Palacky lui-même fut désenchanté quant à ses espoirs de justice internationale dans le cadre de l'Autriche.
La tyrannie des Allemands et des Magyars après 1867 l'ont amené à prononcer cette phrase amère mais fière : « Nous existions avant l'Autriche, nous existerons après elle. » Dès le moment où les Allemands et les Magyars tombèrent dans l'égarement de croire qu'on peut bâtir des États sur la violence, Palacky annonça, avec une précision étonnante, la conflagration universelle qui apporterait l'émancipation de son peuple, s'il restait fidèle à l'idée nationale, à la démocratie et surtout à la justice.
Voilà pourquoi aux moments les plus angoissants de la guerre, lorsque retentit en Bohême le projet de remaniement de l'Europe d'après le principe national, et qu'on entendit parler de la Ligue des Nations qui remplacerait le pouvoir de la violence par le pouvoir du droit, les Tchèques ne restèrent pas sourds à cet appel. Au contraire, le peuple tchécoslovaque y voyait la réalisation des idéals pour lesquels il avait souffert au cours de son histoire.
Qu'attend la nation tchécoslovaque de la Ligue des Nations? Si nous voulons répondre à cette question, il faut distinguer deux cas : l'idéal auquel il faut aspirer, et le but politique qu'on peut atteindre.
L'idée d'une ligue des nations en tant qu'idéal, est l'aboutissement logique du problème auquel Rousseau avait consacré son Contrat social. On sait que Rousseau essaie de prouver que la liberté originelle, c'està-dire le caprice de chaque individu créerait un état de choses intolérable. Les hommes atteignent à la vraie liberté seulement en renonçant à l'arbitraire au profit
de l'État qui la leur rendra épurée et moralement élevée. Ce sera réalisable si l'État subjugue chaque individu à la puissance du droit, c'est-à-dire des lois qui ne sont que l'expression de la volonté générale. Comme le droit n'exprime que ce que chacun devrait vouloir, s'il était un être tout à fait moral et raisonnable obéissant au droit, nous n'obéissons qu'à notre propre volonté. Donc nous exerçons seulement notre liberté là même où nous nous inclinons devant les préceptes du droit, non dans le sens de l'arbitraire, mais dans celui d'une volonté moralement pure.
Rousseau n'a développé cette idée que quant aux rapports de l'individu et de l'État, laissant presque entièrement de côté l'union supérieure de l'humanité organisée en États. L'essai que fit Kant pour compléter les idées de J.-J. Rousseau est resté presque sans écho. Ce n'est que l'expérience de cette guerre qui a montré l'impossibilité d'établir un ordre juridique réel si nous considérons l'État comme la plus haute unité de l'organisation humaine. Car, tant que nous persistons dans cette erreur, le même arbitraire que nous excluons des rapports entre les individus, nous réapparaît dans les rapports entre les États. Si nous admettons qu'un individu ne peut développer toutes ses qualités qu'en se subordonnant à l'ordre juridique de son État, il faut bien admettre le même raisonnement pour les rapports internationaux. Une coopération bienfansante des nations et leur développement tranquille ne sont possibles, que si l'on se subordonne à un loi plus élevée que la volonté arbitraire d'un État. Aussi cette liberté que l'on a coutume de désigner sous le nom de souveraineté, est-elle sans valeur et même nuisible, si elle ne désigne que la volonté arbitraire.
Pour qu'elle devienne une condition précieuse de l'évolution de l'humanité, il faut qu'un État sacrifie sa souveraineté au profit de la communauté des nations, de même qu'un individu doit sacrifier sa liberté natu-
relie au profit de la communauté d'État qui la lui rendra épurée et moralement élevée.
La Ligue des Nations, dans ce sens, en tant qu'idéal, est une union de l'humanité, élevée audessus des États, garantissant, dans les rapports internationaux, la suppression de la violence, l'établissement du droit, la possibilité pour toutes les nations d'un développement pacifique.
Si l'on pouvait parvenir à ce but idéal, la Ligue des Nations donnerait, surtout aux nations peu nombreuses et peu fortes, comme la nation tchécoslovaque, la possibilité de consacrer tous leurs efforts à leur développement économique et intellectuel, sans être obligées de gaspiller leurs forces pour leur défense contre la violence. La formation d'organes législatifs, administratifs et surtout judiciaires, placés au-dessus des États, faciliterait une solution impartiale et à l'amiable des questions résultant de la dépendance naturelle des peuples, enfin elle faciliterait une coopération intense des peuples.
Nous sommes, bien entendu, encore très éloignés de cet idéal état de choses. Les peuples qui ont pris l'habitude de vivre dans l'indépendance et qui, grâce à leur situation géographique et grâce à leur force numérique et économique, ont la possibilité de régler leurs rapports internationaux d'après leur volonté, n'abdiqueront pas volontiers leur souveraineté. La peur d'une institution nouvelle et dont les résultats sont incertains poussera les peuples à préférer l'état actuel des choses, malgré tous ses inconvénients.
Il en sera de la Ligue des Nations comme des autres réformes sociales : elle sera édifiée par étapes et il faut espérer qu'on atteindra le but par une lente évolution plutôt qu'en posant des exigences qui sont aujourd'hui encore prématurées.
A ce point de vue, la constitution de la Ligue des Nations est un problème politique. Et l'on sait que
souvent la politique a été définie comme Y art d'atteindre le possible.
Même si nous considérons le problème de la Ligue des Nations sous cet angle plus modeste, sa réalisation est, pour la nation tchécoslovaque, un but politique des plus importants.
Étant donnée la situation géographique peu favorable et la force numérique relativement faible de la nation tchécoslovaque, toute mesure qui tend à affaiblir la possibilité d'un règlement violent des discussions internationales est pour elle d'une importance capitale. Elle ne peut, par conséquent, qu'applaudir aux articles des statuts de la Ligue qui tendent à éliminer, ou au moins à diminuer la possibilité de conflits internationaux à main armée.
Un autre problème dont la Ligue des Nations peut beaucoup faciliter la solution, c'est le problème des nationalités.
Le principe des nationalités exige, il est vrai, que chaque nation ayant atteint un certain degré de développement intellectuel, obtienne la possibilité de se constituer en État. Cependant un État n'est pas formé uniquement par une collectivité d'individus, mais encore par la collectivité de certaines conditions économiques, du développement intellectuel. Il n'est pas nécessaire que toutes ces conditions, dont l'ensemble forme un État, soient inattaquables. Très souvent, au contraire, elles sont sujettes à des critiques. Il arrive qu'un territoire ayant des frontières naturelles et formant, par conséquent, une unité économique et administrative, est habité, à côté de la nation constituant la majorité, par des portions d'autres nationalités. D'autre part, presque chaque nation a des congénères en dehors de son territoire, tantôt définitivement établis sur son sol, tantôt venus s'y fixer pour des raisons économiques, résidant au milieu des indigènes. Vouloir concéder, même à ces fractions de nationalité établis
sur territoire étranger, le droit de disposer d'euxmêmes, serait pousser le principe des nationalités jusqu'à l'absurde, car ces territoires ainsi éparpillés et sans frontières fixes, ne pourraient subsister comme États indépendants, d'autant plus que souvent ils sont liés les uns aux autres par des intérêts économiques et par des traditions de civilisation. La nécessité de compter, en pratique, avec les minorités de nationalité étrangère, tout en reconnaissant le principe national est la cause de graves et dangereux problèmes que nous désignons sous le nom d'irrédentisme. Dans la République tchécoslovaque ce problème sera surtout dangereux parce qu'elle devra englober des fragments de nationalités qui, jusqu'à présent, se considéraient comme destinées à gouverner.
Les Magyars et les Allemands, sur le territoire tchécoslovaque, se feront difficilement à l'idée de n'être que des minorités nationales. Pour que le problème de l'irrédentisme s'adoucisse, il faut que les fragments des nationalités établies dans un État d'une autre langue possèdent la garantie que leur développement national et intellectuel ne sera pas entravé par la nation gouvernante. Ce n'est qu'à ce prix qu'ils se résigneront à leur séparation de l'État de leur propre nationalité. Mais ces craintes naturelles des minorités ne peuvent être surmontées que par une puissance supérieure à tous les États, qui veillerait à ce que les nations gouvernantes n'abusent pas de leur pouvoir pour dénationaliser les minorités d'autres langues.
Comme il en était déjà ainsi pour les minorités de différentes religions auxquelles les traités internationaux accordaient la protection internationale, il faudra parer au danger de l'irrédentisme en donnant à la Ligue des Nations un règlement qui empêche toute dénationalisation violente. Seul, ce contrôle international de la politique nationale des États peut diminuer au sein de la République tchécoslovaque, elle-même, le danger qui la menace du fait de l'irrédentisme d'une
partie de ses sujets. S'il existe un organe de contrôle international, jouissant d'une confiance générale, il sera difficile que les plaintes arbitraires des minorités allemandes et magyares éveillent la méfiance contre la République et la privent des sympathies des États voisins.
Le principal avantage que la République attend de la Ligue des Nations, c'est la possibilité de la coopération des peuples. Vu sa situation géographique et son développement industriel, la Bohême dépend, dans une certaine mesure, de la bonne volonté des États voisins, surtout quant à ses communications avec la mer qui ne peuvent être réalisées que par les facilités accordées par un régime international des transports. S'il fallait racheter toujours cette bonne volonté des États voisins par des traités spéciaux, la situation économique de la Bohême pourrait devenir assez précaire. Mais si tous les États, grâce à la Ligue des Nations, se rendent compte de leur dépendance mutuelle, si l'on parvient à leur inculquer une forte conscience de solidarité, il ne sera pas possible qu'une nation crée à une autre des difficultés pour des raisons purement égoïstes.
Voilà pourquoi le problème du règlement international des communications est une des questions politiques d'un intérêt capital pour la République tchécoslovaque.
Cependant la République a également un très grand intérêt à ce que la Ligue des Nations réglemente aussi la législation internationale du travail. Grâce au caractère résolument démocratique de la nation tchécoslovaque, toutes les mesures relatives à l'amélioration de la situation sociale de la classe ouvrière lui sont très sympathiques. L'espoir de réaliser la justice non seulement nationale, mais sociale, est un des principaux motifs qui ont amené l'indépendance de la Bohême. Mais, tant qu'on laisse la solution de ces problèmes à l'initiative des États, il existe toujours le danger de
voir les États plus justes au point de vue social handicapés par d'autres États qui, n'ayant pas d'égard pour la situation sociale de leurs ouvriers, sauront abaisser leurs frais de fabrication. Voilà pourquoi la République tchécoslovaque voit, dans le règlement international des conditions du travail, un moyen qui lui donnerait plus de facilité pour améliorer la position sociale d'une grande partie de ses habitants.
Les possibilités que nous venons d'énumérer ne sont, bien entendu, que de faibles essais d'une coopération internationale plus intense. La nation tchécoslovaque est profondément convaincue que ces mesures contribueront puissamment à abolir les vieux préjugés politiques et qu'elles deviendront ainsi le premier essai d'une fraternité sincère entre les peuples.
Les buts politiques actuels de la Ligue des Nations prépareront, il faut l'espérer, la voie à cette communauté idéale des nations, où la violence serait entièrement remplacée par le Droit, ce qui est le but final et rêvé auquel la Ligue des Nations aspire.
Vladimir Lebedieff.
Les Tchécoslovaques en Russie.
Ly article qu'on tira plus loin est la traduction de quelques pages de V ouvrage du colonel Lebedieff , intitulé : Les Tchécoslovaques et les opérations du Volga (juin-septembre 1918), dont le manuscrit russe ce trouve entre nos mains. Qu'il nous soit permis de dire quelques mots sur la personne de l'auteur.
Sorti en 1 904 de l'école militaire, il alla droit aux champs de bataille où il remporta plusieurs distinctions et passa sous-lieutenant. Les horreurs du régime tsariste firent de lui un révolutionnaire. Avec quelques amis, socialistes révolutionnaires comme lui, il fonda l'union russe des officiers révolutionnaires et, en 1907, il fut le chef de l'insurrection de Sébastopol. Échappé comme par miracle à la peine capitale, il passa à l'étranger. Dès le début de la guerre, il entra, avec d'autres socialistes révolutionnaires, dans l'armée française, comme simple soldat. Il y acquit bientôt les galons d'officier, fut blessé, partit pour le front de Macédoine, d'où il rentra en Russie au moment de la révolution. Ayant collaboré quelque temps avec Kerensky, il s'en sépara, car il n'approuvait pas son attitude vis à-vis des bolchévistes. Lorsque le mouvement patriotique éclata sur le Volga, le colonel Lebedieff se hâta d'aller à Samara et devint un des chefs politiques et militaires du mouvement.
Nous ne citons que le début du livre de M. Lebedieff, sans pouvoir donner le récit si poignant de la lutte elle-même. Quant à l'admiration de M. Lebedieff pour les régiments tchécoslovaques, elle prend, sous la plume d'un soldat de sa trempe, un relief des plus puissants.
C'est aux frères tchécoslovaques que je consacre mon récit. Je veux parler de leur grandeur d'âme, de leur bravoure, de leur dévouement absolu aux nobles idées de la justice et de la démocratie, de leur grand amour pour l'humanité et pour leur belle patrie tchécoslovaque, qui, à cette époque, était encore asservie, — je veux parler des régiments tchèques composés de volontaires enthousiastes qui, éloignés de leur pays et jetés au milieu de la lointaine, quoique consanguine Russie, ont donné au monde entier une preuve de tout cela et par les souffrances endurées, et par le sacrifice de leur vie.
Dans ces brillants soldats, l'humanité a trouvé des chevaliers de la démocratie. Pour un Russe, le mot « Tchécoslovaque » prend à la fois le sens de frère et de chevalier.
Il est interminable, le nombre de leurs tombeaux : d'abord, sur le front de Galicie, où les régiments tchécoslovaques étaient le centre de l'attaque du 18 juin 1917, où ils formaient la principale force de la Révolution qui avait proclamé les plus nobles principes de la justice politique et sociale, où ils combattaient non seulement pour les droits et pour l'indépendance de leur peuple, mais pour la Russie et pour sa liberté.
Des tombeaux encore, en Ukraine, au moment où le gouvernement soviétiste, ayant trahi la Russie pour Guillaume II, se mettait en fuite et où les beaux régiments tchécoslovaques reculaient lentement, tout en combattant, retenant l'invasion germanique et couvrant la retraite.
Une ligne interminable de tombeaux depuis Penza jusqu'à Vladivostok, tout le long du Transsibérien, au sein des montagnes, dans les taïgas et les toundras de la Sibérie par lesquelles ces soldats se frayaient un passage pour aller mourir en France sur le front occidental, pour leur belle Bohême.
Une ligne interminable de tombeaux le long du grand fleuve le Volga, depuis Kazan à Chvalinsk, depuis Perm à Ouralsk, où ces entousiastes Tchécoslovaques, dans un noble élan d'amour et de fraternité pour le peuple russe sacrifiaient tout : la vie et même ce qui leur était plus cher que la vie : le retour dans leur chère patrie, indépendante et libre...
Mourant sur les rives du Volga, dans les steppes d'Orenbourg et de l'Oural, dans les montagnes, dans les taïgas et les toundras de la Sibérie, ils mouraient pour le même grand idéal de liberté que dans les batailles des plaines de la Galicie. Leur empressement à faire des sacrifices faisait naître, dans l'âme du peuple russe trahi le désir de combattre le mal, au nom de la liberté et de la grandeur de la Russie. Et dans l'énorme mouvement du Volga, dans l'insurrection sibérienne, dans le grand soulèvement de la nation contre l'Allemagne, contre la paix honteuse de Brest- Litovsk et contre ceux qui avaient armé des Magyars, des Lettons, des Chinois et la plèbe pour forcer la nation à reconnaître une paix odieuse, au milieu de ce chaos, le soldat tchèque était un cristal jeté dans la plaie béante de la Russie, offensée et humiliée dans ses sentiments.
Cette interminable ligne de tombeaux marque le chemin du Golgota tchèque en Russie, le chemin du plus beau, du plus pur sacrifice de soi-même.
Voilà pourquoi, pour un Russe, le mot Tchécoslovaque prend le sens à la fois de frère et de chevalier.
Voilà pourquoi nous sommes à jamais indissolublement unis.
Et voilà pourquoi, en évoquant la liberté, ses apôtres et ses martyrs, évoquant tout l'héroïsme, toutes les souffrances éprouvées pour sa gloire, évoquant tout ce qu'on a fait au monde de plus beau pour sa victoire, nous évoquons le soldat tchèque en Russie et cette ligne interminable de tombeaux depuis la Galicie jusqu'à Vladivostok.
J'ai eu le grand bonheur de prendre part au mouvement du Volga et d'en être le témoin. Ce mouvement, né en juin 1918, se continuait aux mois de juillet, d'août et de septembre — et il se continue toujours.
Cette période peut être appelée la base de la renaissance de la Russie. Voici quels étaient ses mots d'ordre et ses buts :
1° Annulation de la paix de Brest-Litovsk, évacuation de la Russie par les troupes allemandes, rénovation de l'indépendance de la Russie, lutte contre l'Allemagne et ses alliés ;
2° Lutte pour la liberté intérieure de la Russie et pour le gouvernement de la Constituante russe.
Ces quatre mois sont la période la plus belle. Le mouvement national prend une force remarquable, et s'il n'a pas fini par remporter une victoire complète, le concours des circonstances défavorables en est la cause. Néanmoins, ces quatre mois constituent le réveil des grandes masses du peuple russe de l'état lamentable où les néfastes événements de la fin de 1917 et du début de 1918 l'avaient plongé. Ils marquent la naissance du sentiment de la solidarité nationale, du sentiment national dans la plus belle acception du mot. Ils marquent enfin la décision forte qu'il est indispensable de conquérir la liberté nationale, politique et sociale du peuple russe.
Ce fait si important efface les échecs temporaires, le changement du front du Volga en front de l'Oural ; il fait reculer même le triste fait que la Russie n'est pas représentée au Congrès de la Paix, et qu'on a réduit au silence le peuple idéaliste, généreux et qui a tant souffert...
Au courant des quatre mois de l'épopée du Volga, ce mouvement a si profondément pénétré dans la conscience et dans la vie du peuple russe, que, tôt ou tard,
il doit être vainqueur pour ramener la Russie dans la voie large et claire de sa libre évolution historique.
Les régiments tchécoslovaques ont joué, dans ce mouvement, un rôle gigantesque. J'ai été le témoin immédiat de leurs efforts sur le Volga, et je considère comme un devoir de les décrire.
Mais, me demande-t-on, qu'est-ce que les Tchécoslovaques ont de commun avec le Volga et avec le mouvement intérieur russe?
Pour répondre à cette question, il faut récapituler les faits connus. .
Dès le début de la guerre, les Tchécoslovaques ont pris une attitude nettement agressive contre l'Autriche et l'Allemagne, ce qui a été la cause de terribles persécutions. Les Tchécoslovaques qui, au commencement des hostilités séjournaient à l'étranger, entrèrent dans les armées alliées pour prouver leur attachement aux idées de démocratie qui devaient anéantir le militarisme prussien et reconstituer l'indépendance de la Bohême.
Au début de 1915, aux combats d'Arras, le régiment de la légion étrangère était aux premiers rangs de l'armée d'attaque. Il était composé de volontaires de toutes les nations, et ses premières compagnies d'attaque, qui étaient tchèques et polonaises, ont été presque entièrement détruites à la cote 140, et trois lignes de tranchées ont été prises avec une rapidité surprenante. Toutes les nations opprimées ont combattu côte à côte dans cette lutte. Moi-même, me trouvant dans les rangs de l'armée française, j'ai écrit : « Lorsque, ce cataclysme une fois terminé, on fixera les frontières des États libérés, lorsque devant les peuples victorieux se dressera la question d'une transformation intérieure, d'après des principes plus justes, peut-être que ce petit épisode d'une si grande importance morale au milieu de la lutte gigantesque des peuples deviendra le point de ralliement de la démocratie.
Peut-être que le dévouement désintéressé des soldats qui, volontairement, sont allés à la mort pour la liberté des autres, deviendra le soutien de leur propre cause. ))
Quatre années presque se sont écoulées depuis ce temps-là. Les bataillons héroïques se sont transformés en héroïques armées, et, au Congrès de la Paix, les États nouveaux sont représentés par leurs plénipotentiaires. Il est à souhaiter que ce qu'on décidera maintenant ne soit pas en désaccord avec les désirs désintéressés des héros morts pour la grande cause de la liberté.
Les Tchécoslovaques entrèrent résolument dans la lutte contre l'impérialisme germanique. Nous savons tous avec quelle solidarité tous ceux qui étaient à l'étranger se rangèrent sous les drapeaux russes, français et serbes, mais ce n'est pas tout. Enrégimentés de force dans les armées austro-hongroises et fusillés sans pitié s'ils se révoltaient, ils passaient au prix du pire des dangers dans les rangs des Alliés, non pas pour vivre tranquillement en captivité, mais pour former des bataillons d'une discipline de fer contre les oppresseurs de leur patrie. Telle a été l'origine des régiments tchèques aux fronts français, russe et italien.
La Russie connaissait peu les Tchèques et les Slovaques, mais les Tchécoslovaques la connaissaient bien. Pour eux, la Russie était le grand pays ami, parent, la vraie protectrice des Slaves opprimés.
La littérature et la civilisation russes étaient familières à ce peuple dont les yeux se tournaient toujours avec espoir vers l'Orient... Il était donc naturel qu'un grand nombre de Tchécoslovaques désertassent l'armée tant détestée, pour l'armée russe.
Mais quelle cruelle déception! Le régime tsariste n'avait confiance en personne et en rien. Il avait peur de créer une armée nationale, il se méfiait de soldats qui avaient fui la monarchie, voulant lutter pour la création d'un État indépendant.
« Nous avons eu beaucoup à souffrir », me dit un commandant tchèque. « Lorsque nous demandions la création d'unités tchèques dans l'armée russe, on nous répondait : « Vous avez trahi François-Joseph, « vous seriez capables de nous trahir, nous aussi... »
Ils ont trahi... Toute la psychologie du tsarisme était enfermée dans ce mot. Le tsarisme, cela voulait dire : avant tout, fidélité au souverain, fût-il même le pire ennemi de la nation.
Les Tchécoslovaques ont vécu beaucoup de mois bien durs. Ils étaient tout simplement des « prisonniers de guerre ». Je me rappelle l'amertume avec laquelle le colonel Stëpanov, commandant de la première division tchécoslovaque de Jean Hus, décrivait au public de Kazan l'histoire de l'armée tchèque en Russie, et la douleur avec laquelle il se souvenait des héros dévoués que le tsarisme envoyait en Mourmanie, tant pour y construire un chemin de fer que pour y mourir. La révolution a changé cet état de choses. Le gouvernement provisoire agréa avec enthousiasme la proposition et aida à créer les régiments tchécoslovaques. Les Tchécoslovaques se sont bien vite formés en unités régulières. Leurs désirs, leurs rêves, leurs idéals et leur programme minimaliste d'alors, trouva une belle expression dans la lettre que j'ai reçue en ma qualité de directeur d'un journal socialiste combattant l'Allemagne, d'un groupe important de Tchéco-Slovaques, et que j'ai publiée dans le n° 32 du journal Volja naroda, le 6 juin 1917 :
« Camarade rédacteur,
« Nous, soussignés, ouvriers prisonniers tchèques et slovaques, travaillant à la station de Obuchov, nous nous permettons de vous prier de bien vouloir nous aider à nous faire envoyer dans le centre de concentration de l'armée tchécoslovaque. Nous désirons arriver le plus tôt possible au front et pouvoir combattre
contre le militarisme allemand, contre l'oppression austro-hongroise pour la libération de notre peuple et pour l'indépendance des pays tchécoslovaques.
« Fait à la station d'Obuchov, le 28 mai 1917. »:
Cependant ce programme minimum a bien vite grandi. Il y avait dans le mouvement des volontaires tchécoslovaques et dans leur ardent combat plus que le désir de leur propre liberté, c'était, au sens propre, l'armée révolutionnaire qui regardait l'indépendance nationale comme une conséquence et une partie de la libération universelle.
Le 18 juin 1917 l'armée russe déclancha l'offensive.
Nous nous rappelons tous cette offensive qui devait être une réponse à la proposition allemande de paix séparée et qui éveilla une effervescence dans toute la Russie et dans toute l'Europe. Dans les parlements étrangers de beaux discours ont été prononcés, saluant cette offensive comme une preuve de la grandeur de la Révolution et comme un gage du triomphe définitif. En Allemagne, Guillaume II parlait des concessions à faire à ses social-démocrates. L'Autriche- Hongrie fut prise de panique. Ses armées fuyaient et devant les yeux de ses maîtres se dressait le spectre de l'invasion d'une armée républicaine sur le territoire des nations opprimées.
La Russie tout entière, à l'exception des sots et des traîtres, considérait à l'unanimité cette offensive comme une lutte pour l'idéal universel de liberté et de paix, le même idéal dont la Conférence de la Paix essaie maintenant de se rapprocher.
Dans cette offensive de juin, les régiments tchécoslovaques ont assumé une tâche énorme. Ils étaient les héros des premiers jours de l'offensive, ils ont tenu comme des rochers pendant l'offensive elle-même et pendant la terrible catastrophe de l'armée, au mois de
juillet. Ces régiments récemment formés se jetaient au combat, pleins d'enthousiasme et de foi. Cette offensive les séduisait plus que toutes les autres, car, en cas de réussite, elle les aurait menés droit dans leur patrie, où ils seraient entrés comme ses libérateurs et comme les créateurs de son indépendance. Aussi les « gars » (comme ils s'appelaient eux-mêmes) marchaient-ils comme pour une fête et accomplissaient-ils des prodiges de bravoure...
Et lorsque le ministre de la guerre passait en revue les régiments victorieux, le représentant de la brigade tchécoslovaque, qui a remporté le 18 et le 19 juin des succès si éclatants, déclarait, d'après Y Invalide Russe : « La brigade vous prie de ne pas considérer les troupes tchécoslovaques comme des régiments nationaux, mais comme des soldats de la Révolution qui combattent à votre côté pour les idéals de la liberté, de l'égalité et de la fraternité. Nous sommes prêts à tous les sacrifices et nous croyons que seule, l'idée slave peut donner à l'humanité les idéals pour lesquels combat la révolution russe... »
Cette déclaration marquait un élargissement du programme minimum dont j'ai parlé et elle mérite d'être inscrite en lettres d'or, dans l'histoire des Slaves et de l'humanité en général. C'est la formule la plus appropriée pour exprimer la grandeur de l'idée slave qui est l'idée de la paix et de la liberté universelle.
On se rappelle quelle fut la fin de cette offensive. Le 3 et le 4 juillet, simultanément avec l'attaque allemande, l'insurrection bolchéviste éclata à Petrograd...
... L'irréparable était survenu.
Aidés par les Bolchévistes, les régiments du Kaiser battirent l'armée révolutionnaire trahie.
Les troupes tchécoslovaques se trouvèrent dans une situation terrible. En octobre 1917, les mêmes bolchévistes qui avaient trahi l'offensive du 18 juin, accaparent le pouvoir. Leur premier souci est de faire un
armistice séparé, le second, de dissoudre l'armée russe, le troisième, de faire une paix séparée avec les Allemands auxquels on livre sans combat une immense partie du territoire russe, des armes, des provisions et même la flotte de guerre. La Russie, ennemie de la Germanie, devenait sa vassale, dirigée par les Allemands.
Que devaient faire les Tchécoslovaques ?
Combattre contre ceux qui travaillaient à la ruine de la Russie et qui, devenant associés de l'Allemagne, passaient au rang des ennemis des Alliés et, par conséquent, de la Bohême? Ils ne l'ont pas fait, ne voulant pas s'immiscer dans les discordes intestines d'un peuple qu'ils aimaient tout entier. Ils étaient d'ailleurs la seule force restée intacte après la débandade de l'armée russe. En Russie, leur rôle était fini. Et comme la France les avait pris sous sa protection, ils se décidèrent à quitter la Russie pour passer au front occidental et pour y continuer la même lutte contre le germanisme.
Dr Antonin Bohâô.
La statistique des Allemands de Bohême.
La grande victoire des armées alliées a apporté non seulement le triomphe des droits de l'homme sur la force, de l'idéal démocratique de la civilisation occidentale sur l'autocratie, le despotisme et l'aristocratie, mais en même temps elle signifie aussi le triomphe des droits des nationalités. L'Europe nouvelle comprendra des États nationaux et chaque nationalité européenne aura le droit de s'organiser dans son propre État national.
Les grands États formés par les conquêtes d'une famille princière, comme l'Autriche, ou par les conquêtes d'une race, comme la Turquie, se sont écroulés et sur leurs ruines s'élèvent des États nouveaux. En même temps, les usurpateurs comme la Prusse sont condamnés à rendre les pays dont ils se sont emparés contrairement à la volonté de leurs habitants.
La tâche difficile de la Conférence de la Paix est de constituer les nouveaux États nationaux et de donner aux nations opprimées leur indépendance et leur souveraineté. Les jours des libérations de la Conférence sont, pour les nations appelées aujourd'hui à la liberté, les jours des plus grandes espérances, mais en même temps les jours de l'angoisse la plus accablante. Elles éprouvent de la joie, mais aussi de l'inquiétude.
D'où vient cette anxiété que les petites nations ressentent en entendant le message libérateur des quatorze points du président Wilson? Il y a un grand danger pour elles, c'est qu'en voulant être impartial et juste, on ne sanctionne les torts commis pendant l'époque de
l'asservissement le plus dur; qu'on ne laisse aux peuples oppresseurs ce dont ils se sont emparés et ce qu'ils ont volé pendant les jours de leur domination.
En formant les États nouveau-nés et en fixant leurs frontières, il faut prendre pour base une statistique. Il est impossible de se passer de statistique. Cependant la statistique dont on peut faire usage est seulement la statistique des gouvernements opprimant les nations qui étaient sous leur joug, c'est la statistique qui a été dressée contre elles et en faveur des castes et des nations jusqu'ici régnantes.
Si, par exemple, on voulait décomposer la Hongrie en États nationaux, mais si, en formant les frontières, on prenait comme base la statistique officielle magyare et que l'on constituât une Magyarie comptant plus de 10 millions d'habitants, ce serait le plus grand tort que l'on pût faire aux Slovaques, aux Ruthènes, aux Yougoslaves, aux Roumains; cela signifierait que l'on sanctionne le vol de plusieurs millions d'âmes que les Magyars ont commis pendant les quelques dizaines d'années de leur oppression la plus pénible.
Le même cas se retrouve en Bohême. Pour les Tchè~ques, la question des Allemands de Bohême n'est pas et ne peut pas être une question internationale; c'est une question d'ordre intérieur. Dès le commencement de son histoire, la Bohême forme une unité géographique et ethnographique. Au cours des siècles, les Allemands ont pénétré en Bohême comme colons, mais l'élément tchèque était toujours prédominant dans le pays et jamais il n'a été possible de diviser la Bohême en deux parties, Bohême tchèque et Bohême allemande. Après la Montagne Blanche, les Habsbourgs ont favorisé, de toutes les manières possibles, l'élément allemand dans le pays, mais malgré tous leurs efforts, l'unité de la Bohême resta intacte et les Tchèques n'ont jamais cessé de réclamer toute la Bohême comme leur pays natal. Les Allemands ne se sont établis qu'aux frontières de la Bohême. D'ailleurs
leurs sièges forment un territoire tout à fait incohérent, de sorte qu'il faudrait parler de 5 ou 7 districts allemands, mais jamais d'une province allemande de Bohême. C'est pourquoi la question des Allemands de Bohême ne peut être jugée comme une question internationale à moins que l'on ne veuille rendre impossible la formation de l'État tchécoslovaque. Ou la Bohême tout entière sera la base de la république tchécoslovaque indépendante ou la Bohême sera une partie de l'empire allemand et il n'y aura pas d'État tchécoslovaque libre, — il n'existe pas d'autre possibilité.
Si l'on croyait cependant devoir poser la question des Allemands de Bohême comme un problème spécial, c'est ce nombre des Allemands qui en serait la cause. Depuis 1620, la germanisation de la Bohême a été tellement soutenue par les Habsbourgs et leurs gouvernements que, en 1910, la statistique autrichienne officielle a pu donner, pour les Allemands de Bohême, un chiffre de 2.467.724 d'âmes, c'est-à-dire de 36.76 % de tous les habitants du pays. Et ce nombre de près de 2 millions 1/2 semble être assez élevé pour que les Allemands de Bohême puissent prétendre au droit de disposer d'eux-mêmes.
Cependant il ne faut pas oublier que cette statistique est une statistique dressée par les germanisateurs les plus acharnés, et par un gouvernement qui a toujours été très hostile au peuple tchèque. Si l'on voulait, ce qui est impossible à croire, prendre la statistique autrichienne pour base de la décomposition de l'Autriche, ce serait la plus grande injustice que l'on pût faire au peuple tchécoslovaque.
Les Tchèques ont toujours nié l'exactitude de la statistique autrichienne pour de bonnes raisons qui sont :
1 ° Le Congrès international de la statistique, qui eut lieu à Petrograd en 1872, a décidé que, lors du
recensement public, on recenserait obligatoirement la langue «parlée ou maternelle» des habitants. Dans tous les pays on a reconnu que c'eât seulement la langue maternelle dont la statistique puisse se servir à cause de la précision de ce terme. En Autriche, c'est en 1880 qu'on s'est résolu, pour la première fois, à faire la statistique des langues, ce qui signifiait aussi la statistique des nationalités. Mais le gouvernement n'a pas suivi — et il savait bien pourquoi — le conseil donné au congrès de recenser la langue maternelle. Il avait d'abord l'intention de faire recenser la « langue maternelle », mais au dernier moment, il abandonna ce projet et choisi la « langue usuelle ». Le ministère de Vienne ne se soucia pas de la résolution du congrès statistique, parce que ses intentions étaient tout à fait différentes de celles de la science statistique. Ayant pris la décision d'inscrire, dans les bulletins de recensement, la langue « usuelle », il voulut avoir égard, comme il le disait, « aux besoins de l'administration », mais d'aucune manière aux exigences de la science exacte. On a posé la question de la « langue usuelle » , non pour favoriser la détermination des nationalités, mais pour servir un intérêt politique. Or l'intérêt de tous les gouvernements de Vienne, c'était la germanisation et l'oppression des Tchèques.
2° Ce qui favorisait la germanisation (du moins artificielle), c'était le manque de précision du terme de « langue usuelle ». On n'a jamais défini exactement, ce que c'était que la langue « usuelle ». On n'a pas précisé si c'était la langue parlée par les citoyens dans la société et dans la vie publique, ou dans le cercle étroit de la famille et des amis ou si cela désignait la langue au moyen de laquelle on exprime le plus facilement sa pensée, avec laquelle on raisonne, ou si c'était une langue apprise dans la maison paternelle ou la langue la plus chérie et que Ton emploierait si les circonstances n'obligeaient pas à se servir d'une autre langue.
Le manque de précision et de clarté du terme de « langue usuelle » est le défaut le plus grave de tout le système statistique autrichien.
3° C'est justement ce dont avaient besoin les germanisateurs de Vienne. Le premier recensement a montré tout à fait clairement que la statistique avait pour but de servir la politique, c'est-à-dire ceux qui possédaient le pouvoir dans l'État.
Comme les droits accordés à une nation dépendaient souvent des résultats du recensement, la nation allemande, dominant en Autriche, en profita pour diminuer, par la pression la plus forte, le nombre des sujets de nationalité non allemande. On essayait toujours de recenser le plus petit nombre de Tchèques et l'imprécision du terme de « langue usuelle » facilitait toutes les tromperies et toutes les falsifications possibles.
Les administrations municipales allemandes, les entrepreneurs, les employés des fabriques, les propriétaires de maisons, etc., tous ceux de qui dépendaient les travailleurs, les artisans, les commerçants, les valets, etc., tchèques, les forçaient à inscrire l'allemand comme leur langue « usuelle » et il était impossible de défendre les Tchèques établis dans les villes dominées par les Allemands contre la violence de ceux-ci, car, en vérité, dans les rapports avec les Allemands ignorant le tchèque, c'était l'allemand qui était la « langue usuelle » des Tchèques.
Chaque recensement de la population en Bohême, de même que dans les autres pays, a été accompagné d'une persécution cruelle des minorités tchèques et même des majorités tchèques dans les endroits où les Allemands étaient économiquement et politiquement plus forts que les Tchèques. Le terrorisme des chaumins allemands était si grand que seule, une petite partie de la population tchèque établie parmi les Allemands, eut le courage d'avouer sa nationalité tchèque
en déclarant le tchèque comme « langue usuelle ». Mais ce n'est pas assez. Les commissaires et les fonctionnaires allemands eux-mêmes faussaient les résultats du recensement dans le but de diminuer, autant que possible, le chiffre de la population tchèque. Ainsi il est arrivé que de considérables minorités tchèques recensées lors du recensement, ont disparu plus tard des actes officiels avant que ceux-ci fussent arrivés dans le bureau statistique de Vienne. Le Conseil National des Allemands de Bohême a donné des avis secrets aux fonctionnaires des municipalités allemandes et aux instituteurs à la campagne quant à la manière de procéder pour compter le plus petit nombre possible de Tchèques. En 1910, au moment du recensement, on réussit à découvrir ces ordres et ils furent publiés dans un numéro des Nârodni Listy de janvier
4° La vérité ne peut rester longtemps cachée. Les résultats des recensements autrichiens ne correspondant pas à la réalité, il n'est pas difficile d'en trouver les incorrections et les faussetés. Comme on oubliait de quelle manière et à quel degré on avait supprimé la minorité tchèque dix ans auparavant, on est souvent parvenu à des résultats qui différaient de beaucoup de ceux du recensement précédent. Dans la plupart des communes mixtes, le nombre des Tchèques et des Allemands varie d'un recensement à l'autre; quoique, en réalité, le développement des deux nationalités soit normal. Si, par exemple, dans un petit village on recense en 1900 124 Tchèques et que 10 ans après, la statistique officielle n'y trouve qu'un seul Tchèque, bien qu'il y en ait 190, chacun se détourne avec dégoût d'une telle statistique.
La statistique officielle autrichienne de la « langue usuelle » étant tout à fait fausse et inapplicable, il faut chercher d'autres méthodes pour indiquer, au moins approximativement, le nombre des Tchèques et des Allemands de Bohême.
Il y en a deux :
I ° En 1890 et en 1900 on a établi officiellement la statistique des écoles primaires et, entre autres, on y a constaté aussi la connaissance des langues. La Bohême est divisée en districts scolaires tchèques et allemands. En 1900, dans les districts tchèques, 99.6 % de tous les élèves parlaient le tchèque et seulement 0.4 % étaient des élèves allemands. Dans les districts allemands, par contre, il y avait 1 1 .8 % d'élèves tchèques et 88.2 % d'élèves allemands. Sept mois après le recensement des élèves, le recensement de la population eut lieu. Alors, dans les mêmes régions qui forment l'ensemble des districts scolaires allemands, on n'a inscrit que 3 % des habitants comme ayant le tchèque pour « langue usuelle ». C'est-à-dire que dans la région allemande et mixte de la Bohême, il y a, d'après la statistique scolaire, au moins quatre fois plus de Tchèques que ne nous en indique la statistique officielle des nationalités. La statistique scolaire est beaucoup plus favorable aux Tchèques, parce qu'il n'y avait pas d'intérêt politique à cacher la vérité.
II faut ajouter pourtant que même les chiffres de la statistique scolaire ne sont pas exacts. Parmi les instituteurs allemands de Bohême, il y a un grand nombre de chauvins exagérés qui haïssent tellement le tchèque qu'ils ont fait des élèves tchèques des élèves allemands. On a pu le constater dans beaucoup d'écoles allemandes. C'est pourquoi le chiffre de la population tchèque établi dans les districts soidisant allemands est de beaucoup supérieur à celui que nous indique la statistique des enfants parlant le tchèque; en outre, le pourcentage des Tchèques âgés de 1 5 à 25 ans est beaucoup plus élevé que celui des Allemands.
2° A chaque recensement, on inscrit le lieu de naissance des habitants. Il est certainement permis de prendre ceux qui sont nés dans les districts tchèques où il n'y a pas de population allemande et qui, au mo-
ment du recensement, se trouvaient dans les communes dominées par les Allemands, pour des Tchèques. Le nombre des habitants nés dans des districts en majorité tchèques indique donc le nombre des Tchèques immigrés dans la région mixte et allemande de la Bohême.
A côté des Tchèques immigrés, il y a aussi des Tchèques natifs des districts mixtes et allemands. Il n'est possible de calculer leur nombre qu'approximativement, d'après quelques données acquises lors d'un recensement privé dans un des districts mixtes de la Bohême du Nord.
Ainsi, la statistique des nationalités de la Bohême soi-disant mixte et allemande se pose de la manière suivante :
a) Territoire mixte et allemand de la Bohême du Nord: 679.209 habitants; [25.531 Tchèques et 643.026 Allemands d'après la statistique officielle de la « langue usuelle », en réalité], 145.000 Tchèques et 520.000 Allemands. Tout le district industriel de Libérée et de Jablonec est parsemé de grandes minorités tchèques ; les faubourgs de Libérée sont en majorité tchèques si bien que, depuis l'écroulement de l'Autriche, on envoie de toutes parts des' pétitions demandant la création d'écoles tchèques pour les minorités tchèques. Il y a des milliers d'enfants tchèques qui, jusqu'à présent, étaient privés de cet enseignement. Dans toutes les villes il existe des minorités tchèques considérables. A la campagne, des paysans et des ouvriers tchèques sont installés, surtout le long de la frontière tchéco-allemande.
b) Territoire mixte et allemand de la Bohême occidentale: 912.954 habitants, 160.000 Tchèques et 730.000 Allemands. Des régions mixtes avec de grandes minorités et très souvent avec de considérables majorités tchèques se trouvent dans le bassin houillier à l'ouest de Plzefi, dans le bassin houillier de Falknov et de Loket, et dans les districts de Podbofany, 2atec,
Kadan, Ëlutice, où la population rurale est aussi, en majeure partie, tchèque.
c) Territoire mixte et allemand de la Sumava : 182.593 habitants, 45.000 Tchèques et 135.000 Allemands; toutes les villes « allemandes » le long de la frontière linguistique, telles que Vimperk, Prachatice, Krumlov, Kaplice, etc., ont de grandes et fortes minorités tchèques qui, parfois, approchent de la moitié de la population (par exemple à Prachatice) ; tous les villages le long de la frontière sont mixtes.
d) Territoire mixte et allemand du massif des monts des Géants (Krkonose) : 187.960 habitants, 50.000 Tchèques et 135.000 Allemands; il y a peu de villages où il n'y ait pas de minorités tchèques; toutes les villes, par exemple, Trutnov, Vrchlabî, Hostinné, etc., sont mixtes et renferment des minorités tchèques très nombreuses; au delà de la ville tchèque de Krâl. Dvûr, une bande de villages mixtes pénètre profondément dans le territoire allemand.
é) Bande étroite des villages mixtes et allemands du massif de l'Orlice: 96.250 habitants, 8.000 Tchèques et 28.000 Allemands.
L'ensemble de ces cinq territoires compte 1 million 998.406 habitants. Si l'on voulait appliquer le principe des nationalités dans ses dernières conséquences, il faudrait attacher les territoires ci-dessus à l'Allemagne, ce qui augmenterait sa population d'environ 2 millions d'âmes, le bassin houiller de Krusné Hory, qui est parsemé de majorités tchèques, restant attaché à la Bohême soi-disant tchèque. Les statistiques officielles autrichiennes nous permettent de conclure, en procédant par la méthode scientifique, qu'il y a parmi les 2 millinos d'habitants, 408.000 Tchèques au moins et 1 .548.000 Allemands. Ceux qui connaissent bien les régions frontières de la Bohême, prétendent que le chiffre réel des Tchèques est de beaucoup supérieur à celui que nous venons de calculer. Mais
rapportons-nous-en à la statistique officielle autrichienne! Elle nous permet de conclure qu'au moins un cinquième de la population de la Bohême soi-disant allemande, que les Allemands voudraient détacher de la Bohême, est tchèque. Les Tchèques devraient perdre plus de 400.000 âmes, et d'après les estimations des connaisseurs de la Bohême soi-disant allemande — ce qui est beaucoup plus vraisemblable — plus de 500 ou 600.000 âmes. D'autre part, dans la solution du problème allemand de Bohême, il ne s'agit pas de 2 millions 1/2 d'Allemands, mais seulement de 1 million 1/2 d'après les données des statistiques autrichienne, et de 1.300.000 (peut-être encore moins) d'après les estimations privées. Le recensement qu'on a fait en Moravie après la révolution du 28 octobre, montre de la manière la plus claire que la proportion des nationalités dans les pays tchèques diffère en réalité énormément de celle de la statistique autrichienne. Ce dénombrement est favorable à l'élément tchèque.
On voit que le problème se pose tout autrement que le posent les Allemands de Bohême.
Georges Bandrowski.
Le Lion Blanc.
Au moment où les autorités polonaises mènent une violente campagne de presse contre la République tchécoslovaque, il n'est pas sans intérêt de citer quelques passages du beau livre de M. Jerzy Bandrowski: Le lion blanc, publié, en 1917, à Kiev. M. Bandrowski, qui a fait ses études à l'Université tchèque de Prague, non seulement connaît à fond la situation politique en Bohême, mais il a su pénétrer dans les profondeurs mêmes de l'âme nationale. Il a suivi de près la formation de l'armée tchécoslovaque en Russie et il donne, dans son livre, une histoire très intéressante et très documentée du mouvement depuis le début jusqu'à la bataille de Zborow.
« La société polonaise, dit-il dans l'avant-propos, connaît, en général, si peu la question tchèque, que je ne savais vraiment pas par où commencer et à quel point de vue je devais lui donner des informations.
Mais je crois, malgré tout, avoir rempli ma tâche. Si je n'ai pas dit tout ce que les Polonais doivent savoir sur le mouvement tchèque, ce que je dis leur est très peu connu. Je donne des renseignements nouveaux.
Quant aux affaires tchèques, j'avoue que, pour moi, je leur attribue la même importance qu'aux affaires polonaises. Pour moi, la Bohême et la Pologne sont inséparables.
Voilà pourquoi j'ai entrepris ce travail, croyant qu'il peut avoir de l'utilité pour la nation polonaise.
Et puis — pour apporter un témoignage à la vérité,
Malheureusement, cette vérité, la vérité tchèque, n'est pas connue en Pologne.
Et cependant, c'est la vérité — d'un frère consanguin. »
J'ai tenu à donner aux lecteurs français la preuve, qu'il existe, parmi les Polonais, des hommes qui connaissent le peuple
tchèque., qui l'aiment, qui l'estiment et qui ont le courage de le dire.
Car, si tout le monde, en Pologne, était de l'avis des gouvernements, ce serait à désespérer de la solidarité slave.
Le drapeau.
Dans la cour de la caserne, au pied du mur couleur de sang, de longs rangs serrés de soldats sont alignés. Ils sont armés pour le combat. Ils partent pour le front.
Dans beaucoup de ces bouches souriantes, des dents d'or brillent; beaucoup de ces yeux sont ornés de pince-nez — preuve de dégénérescence ou bien d'intelligence.
Les soldats, enroulés de capotes, la poitrine ornée de fleurs, de roses rouges et roses; aux képis, des feuilles vertes de tilleul. Cette coutume de décorer, aux moments solennels, les képis de verdure, ils l'ont apportée de « l'autre côté »; elle rappelle les revues militaires de printemps et les processions avec l'assistance de la troupe, et les sonneries de cloches et les coups de canon et les sons des fanfares militaires, reluisantes de l'or des clairons. Elle rappelle les petites villes natales au moment où elles prenaient leur aspect le plus solennel.
Cette coutume apportée de « l'autre côté », ennemi cependant, rappelle — la Patrie. Et voilà ce qui est le plus terrible, le plus douloureux. C'est comme si la vue d'un bourreau devait rappeler la mère.
Mais ce n'est pas le moment des réflexions, lorsque la main étreint le canon du fusil...
Un clair commandement, en tchèque, retentit.
Et il fait monter l'arme, qui scintille au soleil. Celui seul qui a été forcé de manier l'arme sur l'ordre d'un étranger, comprendra l'indicible bonheur et la fierté qui jaillissent à ce moment, des yeux des soldats tchèques.
La musique militaire entonne « La Rencontre ».
Un nouveau commandement en tchèque. Les soldats présentent les armes et, d'un mouvement bref, toutes les têtes se
tournent à gauche, d'où un officier, sabre au clair, accompagnant le drapeau tchèque, passe devant le front.
Le lion, brodé d'argent sur fond rouge, brille.
En proie à une émotion indicible, je me découvre devant ce drapeau ressuscité et je salue en lui la vérité et la vie éternellement triomphante !
Depuis 1620, on ne l'avait pas vu sur les champs de bataille. Aucun des bons soldats tchèques n'a prêté serment, depuis cette date fatale, ni sur les couleurs ni sur les armes du royaume de Bohême. C'étaient des saints-sacrements déposés dans le cercueil, des symboles dédaignés, des antiquités, des trésors de musée.
Le symbole dans lequel toute la nation avait enfermé son âme, le drapeau de guerre — , était enroulé. Le lion blanc était caché dans les replis de l'étoffe rouge qui devait être son linceul.
Mais ce fut en vain qu'on l'enterrait vivant. *
En 1912, au moment de la guerre balkanique, le drapeau tchèque apparut de nouveau sur les champs de bataille; il flottait sur les hôpitaux que les Tchèques avaient offerts aux nations slaves belligérantes. Ce fut par cet acte de pitié que les Tchèques annoncèrent au monde qu'ils étaient bien vivants, qu'ils travaillaient et qu'ils apportaient leur part au trésor commun de l'humanité.
Deux ans plus tard à peine, leur blason devient un emblème de guerre, et il éclaire la route du premier millier de soldats tchèques partant pour se battre contre l'ennemi éternel de leur pays. Aujourd'hui, des régiments entiers suivent ce drapeau.
Un drapeau ressuscité — qui mène au combat des régiments ressuscites.
Voilà pourquoi, me découvrant devant le drapeau tchèque, je m'incline devant le symbole guerrier d'un allié, d'un compagnon d'armes.
Il n'est pas de bon soldat dont l'âme ne soit saisie d'une étrange extase à la vue du drapeau. Les yeux regardent avec amour l'emblème guerrier et lui promettent la fidélité jusqu'au dernier souffle; l'hymne national dont les forts accents construisent un arc de triomphe au-dessus du symbole national, ce chant sacré, ce chant qu'o.i aime comme on aime sa mère, n'est qu'une
promesse rythmique du sang du soldat aux accents de la musique, des fanfares des clairons dorés, des bruits du tambour, de la mousse argentine des timbales, et de la fine chanson du hautbois et de la clarinette. Alors, chaque âme a sa propre musique, sa propre chanson qui ne peut jamais être remplacée par la suavité, même royale et douce, d'une chanson étrangère.
Les Tchèques ne possèdent pas d'hymne semblable.
C'est pourquoi, lorsque l'enseigne portait, devant le front des troupes tchèques, le drapeau blanc-rouge, j'ai eu la sensation qu'il planait au-dessus des têtes des soldats, un silence, une mélancolie morne, une tristesse indicible. On eût dit que toutes ces âmes s'étaient réfugiées dans leur intimité la plus profonde, la plus secrète et qu'elles se parlaient mutuellement, et que, d'une voix basse, elles tenaient une conversation très grave et très familière.
« Kde domov mûj? »
Jamais peut-être ce chant n'avait retenti avec tant de dignité qu'aujourd'hui. La nation tchèque a reconnu un simple couplet de chanteur ambulant, tiré d'une comédie populaire de J.-K. Tyl, comme l'expression la plus forte de l'amour de la patrie. Je m'incline devant la force héroïque d'un peuple ami et devant la puissance de son esprit, et, le cœur plein de gratitude, j'admire le miracle de la résurrection, qui me donne la foi en la vie et en la justice, qui m'enseigne que la cause juste doit toujours triompher...
Ce miracle qui fait de nouveau resplendir la couronne de martyr de Saint Venceslas, devient pour moi un gage et un exemple, prouvant combien de ressources inépuisables de vie et de combat l'Histoire juste garde dans les replis de son resplendissant manteau pour les peuples fiers et fidèlement attachés à leurs droits.
De tels miracles, de tels exemples sont inestimables dans les graves journées que nous traversons- Mais c'est de la poésie lyrique, ce n'est pas un mot d'ordre qui indique le chemin à suivre, ni un hymne dans la pleine acception du mot. C'est un souvenir de la patrie, une évocation de sa beauté, et c'est par là que sur les lèvres de ces légionnaires, éloignés de leur patrie, ce chant gagne en intensité, du sens et du
sentiment. Cependant, le soldat tchèque aimerait à saluer d'un autre chant son emblème guerrier.
Le chant hussite des Champions de Dieu » possède un contour grave et sévère, la dignité d'un hymne, mais depuis 500 ans, il ne renferme plus d'action, de combat, de butin et d'effort. Le drapeau tchèque s'inclinera toujours à ses accents comme devant un monument d'un héroïsme inoubliable, mais est-ce qu'il doit pour cela abdiquer les nouveaux rayons d'une jeune gloire qu'il aura conquise lui-même?
Ainsi, ce lion blanc sur fond rouge, qu'on porte devant le front, réveille, dans les âmes tchèques je ne sais quels rêves et quelle mélancolie, il les force à chercher des rythmes, des paroles, il leur ordonne de songer aux chants, aux prières et aux malédictions, de se rappeler les paroles les plus chères, les plus simples, les plus profondes...
Il les mène — au pays de la poésie.
Et dès aujourd'hui, on peut le prévoir :
A l'ombre du drapeau de guerre, une nouvelle poésie tchèque naîtra. Elle tracera des lignes gigantesques dans le ciel, sur les eaux, sur les champs de blé, sur les crêtes des montagnes de la Bohême et toujours, ce ne sera que ce lion blanc de Bohême, sorti de l'oubli, qu'une strophe nouvelle du grand hymne national.
Car le drapeau de guerre, c'est l'arbre éternellement fécond de la liberté qui jette son ombre sur la source immortelle d'eau vivante, sur la source de vie, d'amour et de poésie nationale.
Le départ.
D'une allocution brève, les officiers prennent congé de ceux qui partent.
Mais ce n'est qu'une sorte de cérémonie, un rite.
Car enfin, qu'est-ce qu'un officier peut apprendre de nouveau à ces soldats?
Ces soldats, engagés volontaires, ont eu assez de temps pour réfléchir. Ils connaissent la guerre dans ce qu'elle a de plus horrible. Ils connaissent les neiges de la Sibérie et les sables du Tur-
kestan; ils avaient contemplé la lueur rouge du soleil couchant dans les steppes kirgiziennes et leurs compagnies portent les noms des villes d'Asie. Ils avaient éprouvé tant de maux et tant de difficultés qu'ils n'y prennent plus garde.
Et ils partent pour un combat à la vie ou à la mort — ils le savent bien, — mais ils ne s'en soucient guère. Ce n'est pas le pardon qu'ils vont chercher, mais la liberté et la vengeance. Leurs têtes ont été mises à prix et ils en tirent fierté. L'ennemi ne les épargnera pas, il n'aura pas d'égard pour eux pas plus qu'ils n'en auront pour lui. Ils sont sûrs de le rencontrer et c'est tout ce qu'ils savent; on leur a dit clairement qu'en récompense de leurs fatigues et de leurs sacrifices, ils feront bien de ne pas compter sur la gratitude des leurs.
Que pourrait leur apprendre de nouveau l'allocution de l'officier?
Mais un « Na zdar! » unanime et collectif retentit, prouvant qu'ils comprennent et qu'ils savent apprécier la bonne volonté du frère qui, en ce moment si grave, parle pour fortifier en eux leurs bonnes intentions.
La porte de la caserne s'ouvre toute large, la musique entonne une marche, les rangs des soldats se disloquent et le flot humain se déverse dans la rue.
Pas un de ces soldats ne détourne la tête; aucun d'eux n'adresse un regard aux murs rouges au milieu desquels il a passé tant de jours, où il a passé tant de nuits à s'entretenir avec son âme. Et cependant, aucun d'eux n'y reviendra plus...
Mais que laissent-ils ici?... Ces bouffées de fumée qui, dorées par le soleil de midi, remplissent le bassin rouge de la cour?
Tranquillement, avec précision, attentif à l'alignement et à la distance, un rang après l'autre oblique et marche d'un pas élastique et égal. L'écho de ces pas, régulier et rythmique, frappe l'oreille de ses ondes uniformes, tranquilles, irrévocables. Çà et là, dans la foule, on entend un salut, un cri d'adieu. Les soldats répondent par des cris et des sourires.
— Rien d'étonnant, si ces jeunes soldats, pleins d'ardeur et d'un noble idéalisme avaient beaucoup d'amis et surtout, beaucoup de bonnes amies. Voilà pourquoi, toutes les fois qu'une
« compagnie d'Asie » partait pour le front, une foule d'amis, voulant prendre congé des volontaires, se réunissait devant la caserne. Et généralement, toute cette foule accompagnait les soldats d'un pas rythmique au son de la musique militaire et de vieilles chansons populaires tchèques. On pouvait dire que de ces échelons traversant la ville, je ne sais quelle chaleur se dégageait, qui entraînait même les plus indifférents. C'étaient de belles journées pour ces jeunes soldats qui savaient si facilement gagner les cœurs humains, et c'était d'autant plus curieux que, en général, on ne saisissait pas très bien le sens de toute l'action tchèque.
Plus d'une fois, j'ai été témoin de ces départs des troupes tchèques pour le front. Je comparais ces fêtes à celles que j'avais vues, autrefois, à Prague et ailleurs. Là, il y avait beaucoup de délégués en habit, de belles dames avec des bouquets de fleurs et de journalistes qui notaient soigneusement le texte des discours banals. Ici, rien de tout cela — pas de discours, pas d'habits, pas de félicitations, et cependant, ces gens-là allaient se battre pour la cause slave...
Je suivais les troupes, accompagné d'un ami tchèque, mon collègue de l'Université. La musique jouait un pot-pourri des chansons tchèques.
— Te rappelles-tu, lui dis-je, les manifestations que nous avons faites à Prague? » A Prague, on manifestait si souvent et bien haut. On allait à Pfîkopy, devant le « Deutsches Haus », on chantait le « Hej Slované », « tonnerre et enfer! », on criait « à bas! » C'était généralement tard dans la soirée.
— L'accès du Deutsches Haus était barricadé par des fiacres et sous le porche, on entrevoyait un commissaire de police et des étudiants allemands avec leurs casquettes de couleur.
— En effet. Dans les pays slaves, les étudiants allemands aiment à exercer les fonctions d'agents de police.
— Les devantures de fer tombaient avec fracas, pour protéger les grandes vitres du restaurant. Au moment de l'Exposition, on manifesta pour fêter la délégation polonaise venue à Prague et de nouveau, on cria « A bas les Allemands », et l'on chanta le « Tonnerre et enfer! ». Te rappelles-tu? Et lorsqu'après,