DOCUMENTS HISTORIQUES
Pages
Déclaration d'indépendance de la Nation tchécoslovaque par
son Gouvernement provisoire 449
Déclaration solennelle de la Délégation du Conseil National
de Prague 454
Reconnaissance du Gouvernement des Pays tchécoslovaques 456 Reconnaissance du Gouvernement tchécoslovaque par l'Ita-
He 458
M. Balfour au Gouvernement tchécoslovaque 459
Le Gouvernement serbe au Gouvernement tchécoslovaque. 460
La réponse de Wilson à l' Autriche-Hongrie 461
L'Autriche-Hongrie reconnaît les droits de la Nation tchécoslovaque 463
Revue bi-mensuelle
4" Année 1 "'-1 5 Juillet. hM-2.
A nos lecteurs.
Nous commençons notre quatrième année dans des circonstances particulièrement graves. Militairement, tout le monde sait que la décision approche de plus en plus. Politiquement, nous gagnons tous les jours du terrain et nous nous approchons du moment où auront lieu les grandes manifestations, où les paroles décisives seront prononcées en faveur de la réalisation de nos aspirations.
Que de chemin parcouru depuis trois ans ! Que de chemin parcouru surtout dans le courant de l'année dernière!
La révolution russe nous avait d'abord donné toutes les espérances. Elle nous a ensuite apporté de douloureuses déceptions. Ce fut la défaite de la Roumanie, la paix de Brest-Litovsk; la Russie était humiliée, l'Italie repoussée, et l' Autriche-Hongrie revenait à la charge avec une insolence plus insupportable que Jamais. Malgré tout, nous approchons de plus en plus près de nos buts. Politiquement, notre campagne est presque gagnée: partout les appuis s'offrent à nous; la sympathie et la faveur ne nous sont marchandées nulle part; partout, le nom de Tchéco-Slovaque est connu. Nous le constatons au début de notre nouvelle année avec joie et satisfaction. Nous aurons bientôt des preuves manifestes de cet état de choses.
Notre revue continuera donc inlassablement sa campagne pendant l'année qui commence. Elle est prête à engager de nouvelles batailles en vue de nouveaux succès. Parmi les heureux résultats de l'année qui vient de s'écouler pour notre revue, le plus considérable est certainement la constitution d'une armée nationale importante. C'est là, au fond, à la fois une consécration de nos aspirations et un gage de notre succès final.
Notre revue s'efforcera, pendant cette nouvelle année, de tenir nos lecteurs au courant non seulement de nos affaires politiques, mais aussi des affaires militaires.
Elle offrira ainsi, comme elle a toujours tâché de le faire, un tableau exact de tout notre mouvement et de toute notre lutte contre les Empires Centraux et pour la cause des Alliés.
Armée Nationale Tchécoslovaque, en Italie.
Lorsque, dans quelques années, nous feuilletterons les annales de notre lutte pour la liberté, nous nous arrêterons longuement à la journée du 24 mai 1918.
En ce jour, en effet, le drapeau tchèque, symbole de lutte et de victoire, flottait fièrement, à Rome, devant le monument à Victor-Emmanuel, le roi libérateur; en ce jour, la Piazza Venezia entendait pour la première fois notre bel hymne « Kde domov mûj » entonné par près d'un millier des nôtres.
Ce jour-là, le soldat tchèque prenait place aux côtés des autres soldats de l'Entente pour combattre aussi en faveur de la civilisation et de la liberté.
Ce jour-là, les troupes tchéco-slovaques d'Italie reçurent des mains d'un membre du Conseil National
le drapeau qu'elles doivent rapporter dans leur patrie libérée, pur, immaculé, magnifié par la gloire de leurs armes.
Ce fut un beau jour, un jour inoubliable, un jour capital pour notre nation, pour notre juste cause.
Notre nation, jusqu'ici étouffée par ses entraves, a, pour respirer librement, constitué sur le sol étranger une armée à laquelle on remet son étendard.
A cette cérémonie assistent non seulement la foule, mais des chefs d'Etat, des ministres, des députés et sénateurs, des généraux et des représentants militaires de tous les Etats de l'Entente, des ambassadeurs, des membres de la grande presse. Là, en un mot, est représenté ce qui constitue le monde politique.
Ces hommes d'Etat ne se contentent pas d'être présents. Ils parlent, et leurs discours disent clairement les aspirations de notre nation, dans notre patrie et à l'étranger.
Par leurs discours, ils promettent de se faire les interprètes de la justice lorsque le moment sera venu...
Plusieurs pages importantes de l'histoire de notre libération ont été écrites le 24 mai sur la Piazza Venezia."
Ce n'était pas une simple cérémonie. C'était un acte sérieux, plein de sens politique et moral.
Plein de sens politique, car l'Italie et ses Alliés ont déclaré qu'ils considèrent notre lutte pour la liberté comme une lutte commune et générale. « Il faut libérer l'Alsace-Lorraine, mais il faut aussi libérer Prague », a déclaré M. Orlando, président du conseil d'Italie, dans le célèbre « Augusteo » .
De son côté, M. Nelson Page, ambassadeur des Etats-Unis, a dit avec chaleur: « Cette cérémonie signifie que l'on reconnaît la force militaire qu'une des plus nobles nations de l'Europe, tant éprouvée par le sort, a envoyée combattre aux côtés des Alliés, non
seulement pour sa propre indépendance, mais pour la réalisation d'un idéal sacré de liberté et de justice. »
L'ambassadeur de la grande République du Nouveau-Monde nous place donc sur le même pied que les Alliés, comme si nous formions déjà un Etat indépendant. Nous prenons ainsi notre place à la table des Alliés, de quelque façon que tourne la fortune.
Cette force de l'alliance apparut clairement au théâtre Augusteo lorsque, après les discours du prince de Galles, de M. Simon, ministre français des colonies, de M. Lorand, ministre plénipotentiaire de Belgique, de M. Orlando, président du Conseil italien et du représentant des Etats-Unis, notre interprète, le colonel Stefânik, fut appelé à prendre la parole. Combien nous étions fiers de voir un public choisi accueillir ses arguments par des applaudissements nourris. Comme nous avons compris la grandeur de ce moment où l'histoire entrait dans cette salle où l'on n'avait sans doute jamais parlé de notre question auparavant.
Ce fut une solennité d'un sens moral très élevé, car elle a montré au monde entier combien nous est chère cette liberté pour laquelle nous sommes prêts à faire le sacrifice de notre vie.
Nous sommes également persuadés que ceux de nos soldats qui, en ce jour solennel, se tenaient sur les gradins du grandiose monument du « roi libérateur », sentirent passer dans leur cœur une douce émotion, et qu'ils seront de meilleurs combattants. Il n'est pas possible en effet que celui qui a vu tout ce spectacle n'en ait pas été touché... De telles impressions purifient le cœur...
Ce fut aussi un jour d'indicible joie intérieure pour qui aime sa nation. Comment ne pas éprouver de joie en constatant sur toutes les physionomies l'amour que nous provoquons comme pionniers de la liberté ?... Comment rester insensible lorsque, dans la salle illuminée de Y Augusteo } on joue pour la première fois
notre hymne national que le public applaudit avec le même enthousiasme qu'il a applaudi les hymnes des autres grands Alliés... II nous semblait parfois vivre un rêve... mais ce rêve était une réalité.
La remise du drapeau eut lieu sur la Piazza Venezia, devant le monument de Victor Emmanuel.
Sur les larges gradins était exposé un des drapeaux des soldats tchéco-slovaques. Ceux-ci étaient arrivés la veille. A la gare, le prince de Galles, qui débarquait à Rome en même temps qu'eux, les a immédiatement passés en revue.
La virile tenue de nos hommes causa la meilleure impression au public.
Les ministres, députés et sénateurs, ambassadeurs, généraux, représentants de diverses corporations, journalistes, etc., arrivèrent au lieu de la cérémonie.
Citons parmi eux : le prince Colonna, maire de Rome; M. Orlando, président du Conseil; M. Sonninoministre des Affaires étrangères ; M. Zuppelli, ministre de la guerre; MM. Bissolati, Miliani, Meda et Nitti, ministres; M. Nelson Page, ambassadeur des Etats- Unis; le baron Giers, ambassadeur de Russie; l'ambassadeur du Japon; M. Barrère, ambassadeur de France; une délégation militaire italienne, française, anglaise, américaine, serbe; une délégation de la « Croix-Rouge » américaine; de nombreux députés, sénateurs, hommes politiques et journalistes; un grand nombre de nos amis ainsi que la colonie tchèque de Rome.
Chacun des bataillons de l'armée tchèque en Italie avait envoyé une délégation. Ces détachements et leurs officiers se rangèrent autour du général Graziani, chef de nos troupes.
La cérémonie commença à 1 1 heures et demie précises.
Les touchants accents de notre hymne national retentirent sur la place. Ils touchèrent d'autant plus que c'était notre musique militaire, très remarquée, qui jouait.
Le drapeau rouge et blanc fut aussitôt déployé, et ses couleurs brillèrent dans l'ardent soleil.
Le prince Colonna, maire de Rome, prit alors la parole :
« Soldats, dit-il, en ce lieu qui symbolise l'idéal grâce auquel l'Italie a été libérée, vous êtes réunis pour prêter le serment de fidélité aux principes et aux moyens qui visent à libérer votre patrie du joug d'un Etat en lequel se sont toujours incarnées une tyrannie implacable, la négation de tout progrès, de toute liberté, de toute indépendance.
« Votre serment, prononcé sur ce saint autel de la liberté, sur ce Capitole dont l'histoire concrétise la plus haute gloire du monde civilisé, est le cri d'une nation martyre qui demande à l'humanité la réalisation de ses droits contre ses violents oppresseurs, contre l'égoïsme d'intérêts matériels.
« J'accueille votre déclaration au nom de Rome et, au nom de Rome, je la transmets au monde civilisé. Que l'écho en retentisse dans tous les pays, par delà les monts et la mer, et qu'il rappelle à l'humanité son noble devoir : donner à la nation tchécoslovaque cette liberté pour l'obtention de laquelle vos épées brillent aujourd'hui au soleil de Rome, mère éternelle et vénérable de toute croyance dans le droit et la justice. »
Le discours du représentant de la ville de Rome fut salué par les frénétiques applaudissements des milliers d'assistants. Aussitôt qu'ils se furent apaisés, M. Orlando, président du Conseil, se leva. Il adressa un émouvant discours à nos soldats :
« La remise du drapeau tchécoslovaque, dit-il, que nous célébrons aujourd'hui, est comme le baptême
d'une jeune nation qui s'est glorieusement opposée à sa destruction. Oui, c'est la naissance d'une nation digne de ce lieu de sacrifice sous le ciel sacré de Rome, digne de cet autel de la Patrie, qui est le résumé de l'histoire de notre renaissance et qui rappelle le souvenir de nos héros tombés.
« J'ai dit: la naissance de votre nation. Non, ce n'est pas sa naissance, c'est plutôt sa renaissance, sa résurrection, car pendant des siècles, vous fûtes une nation libre, puis vous avez été abattus, déchirés par les Allemands et les Magyars et opprimés par ceux-ci et par ceux-là. Vous avez été déçus, trompés par la perfide maison de Habsbourg. Vous aviez donc le droit et même le, devoir de vous révolter contre elle.
« La cérémonie d'aujourd'hui, belle et pleine de promesses, a lieu au moment où, à Prague, devant la préfecture de police elle-même, le peuple, impatient de sa libération, appose cette inscription: « Vive la Bohême libre! Vive l'Entente! » Tandis qu'en Bohême a lieu un soulèvement et règne l'état de siège, ici, sous le libre soleil, flotte librement le drapeau des Pays tchécoslovaques qui attendent leur résurrection.
« On crie à Prague aujourd'hui: « Vive l'Italie! » et nous, nous crions ici: « Vive la Bohême! »
A ces derniers mots s'élève de partout le cri de: Vive la Bohême! Vive l'Italie! »
M. Nelson Page, ambassadeur des Etats-Unis, parle ensuite au nom de la grande république américaine. « Comme représentant d'un Etat qui a offert l'hospitalité à un si grand nombre de Tchécoslovaques, devenus membres de la grande démocratie américaine, je considère comme une grande satisfaction d'avoir pu assister à cette brillante et touchante cérémonie. Cette cérémonie signifie que l'on reconnaît la force militaire qu'une des plus nobles nations de l'Europe, tant éprouvée par le sort, a envoyée combattre aux côtés des Alliés, non seulement pour sa propre indépendance, mais pour la
réalisation d'un idéal sacré de liberté et de justice. A vous colonel (il se tourne vers le colonel Stefânik), je dis : Heureuse la nation qui a de tels chefs; de tels chefs ne peuvent représenter qu'une cause juste. Que le Dieu du droit et de la liberté accorde la victoire à notre Nation. »
Très ému, le colonel ètefânik prit ensuite la parole au nom du Conseil National. Il parle avec chaleur de nos luttes, de nos espoirs, de notre ferme résolution à lutter jusqu'au bout.
« A l'ombre de ce cher drapeau national, prononçat-il, au pied de ce monument du grand roi libérateur, le cœur des Tchécoslovaques bat à l'unisson du cœur des glorieux soldats italiens, Les soldats tchécoslovaques, échappés à l'esclavage, combattront aux côtés des Italiens libres pour le triomphe d'un idéal commun. »
« Général, dit-il en se tournant vers le chef de nos troupes d'Italie, ceux de nos frères qui sont ici, en Italie, et ceux qui sont en France, où je leur envoie un fraternel baiser, jurent de ne jamais abandonner ce drapeau sacré. Ils jurent, général, de mourir tous jusqu'au dernier, en rangs serrés, plutôt que de reculer d'un pas. Général, ce drapeau vous est confié. Héros, prenez-le, emmenez-le au front, dans les tranchées italiennes.
« Ce drapeau sera pour les Tchécoslovaques un signe de ralliement : ils le suivront, ils le défendront, ils vaincront avec lui. »
Ces paroles provoquèrent une profonde émotion qui ne fit qu'augmenter lorsque le Dr Léon Sychrava adressa aux soldats un discours dans lequel il montrait la grandeur de cet instant. « Aussi, soldats, brandissez votre drapeau, qu'il flotte joyeusement et fasse la gloire du nom tchèque. »
Le général Graziani salua ensuite ses soldats qui, aujourd'hui plus que jamais, sont les représentants de l'humanité, de la justice et de la liberté.
« Porte-drapeau, dit-il encore, voici votre étendard. Avec ce drapeau, et pour ce drapeau, marchez en avant jusqu'à ce que nous ayons réalisé notre idéal. Sachons avec lui conquérir la victoire ou mourir dans ses plis! »
Le porte-drapeau s'agenouilla sous l'étendard flottant, tandis que les hommes, baïonnette au canon, présentaient les armes. La scène était vraiment touchante...
Un sous-officier parla en italien au nom des soldats. Il dit en concluant : « Fiers de ce drapeau, qui nous a été confié, nous le conduirons de triomphe en triomphe, jusqu'au sol de notre patrie tchécoslovaque. »
Le drapeau flottait... Les accents de notre hymne national retentirent, apportant à ceux des nôtres qui sont à l'étranger, le salut de la patrie lointaine.
Il nous semblait que ceux de chez nous, bien que si éloignés, entendaient les sons de notre chant.
La solennité prenait fin. Les compagnies se rangeaient pour le défilé. Elles partirent accompagnées par des frénétiques salutations de la foule.
L'après-midi, un immense défilé eut lieu au Capitule. Les délégués de l'armée tchèque et de la colonie tchèque y prirent également part et y furent l'objet d'ovations. Des fleurs pleuvaient sur eux. Les cris de: « Vive la Bohême! Vive Masaryk! » retentissaient sans cesse.
Le soir, au théâtre Auguste, se rassemblait un public choisi. Des discours furent prononcés par le prince de Galles, M. Simon, ministre français des Colonies, le ministre plénipotentiaire de Belgique, le représentant de l'Amérique et M. Orlando. Le colonel Stefânik prononce ensuite les paroles suivantes pour montrer le rôle de nos soldats:
La participation du représentant du Conseil national des Pays Tchécoslovaques à la solennité de ce soir, fait ressortir le véritable caractère de l'inoubliable cérémonie de ce matin; elle est en même temps l'affirmation publique de l'amitié déjà ancienne des peuples tchécoslovaques et du peuple italien.
Si je dis l'amitié déjà ancienne, c'est que ces peuples n'ont pas attendu la grande tourmente et l'appel de leurs représentants pour crier leur sympathie mutuelle et s'encourager réciproquement dans la lutte commune. Les dirigeants partageaient ces sentiments; qu'il me suffise à cet effet, de rappeler qu'avant la guerre notre vénérable chef, le professeur Masaryk, (revenu d'un héroïque voyage autour du mondes, insistait au Reichsrath et dans les Délégations pour que les droits les plus purs de la civilisation et de la race fussent respectés, je veux dire, pour que la fondation de l'Université italienne en Autriche ne fût pas plus longtemps différée.
D'autre part, je tiens à constater avec gratitude que, dès les premiers mois de la guerre, le gouvernement italien donna des ordres afin que les Tchécoslovaques qui se trouvaient ou viendraient à se trouver sur le sol italien y reçussent un traitement amical.
Les sentiments profonds des peuples, les efforts conscients des personnalités averties, ont abouti au récent Congrès de Rome, qui leur donna une éclatante et heureuse consécration.
Aujourd'hui, 24 mai 1918, nous avons à enregistrer un fait nouveau et sublime : A l'ombre de la grande figure du Roi Libérateur, devant les représentants autorisés des puissances alliées et amies, en présence des gouvernements et du peuple italien, le Conseil National a pu remettre le drapeau à son armée.
Les troupes dont vous avez vu ce matin une partie, vont aller rejoindre leurs camarades qui les attendent là-haut, dans les tranchées. L'indépendante armée tchécoslovaque n'est pas seulement un nouveau facteur militaire: elle est un symbole, un puissant symbole. L'ennemi l'a bien compris et veut faire croire, dans
sa fureur, que les Alliés ont violé le droit international en mettant des armes aux mains des prisonniers.
Après tant de forfaits, les violateurs de tous les droits publics et privés sont mal venus à montrer de tels scrupules juridiques.
Cependant, l'Armée tchécoslovaque n'est pas une armée de prisonniers. Les prisonniers sont restés dans les camps de concentration; notre armée est une armée de patriotes résolus, conscients de leurs droits, décidés à braver tous les périls, à supporter tous les sacrifices. Les uns sont venus pour rejoindre le drapeau de l'Amérique et ceux des autres pays alliés; et les autres ont brisé une contrainte abhorrée en obéissant à une stricte discipline morale. Ce ne sont ni des déserteurs ni des prisonniers, puisqu'ils n'ont pas abandonné une armée nationale et ne sont pas tombés entre les mains d'un ennemi. Les réserves de t armée sont dans les pays mêrûes des Tchécoslovaques, et ces réserves, bien que limitées en force, sont inépuisables en volonté.
Cette volonté ne s'est même jamais manifestée dans l'Histoire plus noblement et avec plus de fermeté qu'à Prague, au moment où le comte Czernin s'est cru assez fort pour insulter lâchement la nation tchécoslovaque et son chef, le professeur Masaryk. Les représentants de la nation, sans distinction de parti ni de classe, en présence de milliers de citoyens, ont répondu par un serment qui fit frémir les gens à l'âme noire. Pénétrée d'une foi profonde, pleins de confiance dans le triomphe du droit et de la justice sur la violence, de la liberté sur l'oppression, de la démocratie sur les privilèges, de la vertu sur le mensonge, à cette heure solennelle qui ouvre une époque nouvelle de l'histoire humaine, nous levons nos mains et affirmons sur la mémoire sacrée de nos ancêtres, devant les yeux de notre nation ressuscitée, devant les tombeaux de nos morts, dans l'union harmonieuse et puissante de nos âmes, que nous résisterons jusqu'au jour où nous pourrons saluer l'Etat tchécoslovaque indépendant.
Ceci n'est pas une menace. C'est l'affirmation virile d'une nation digne de la liberté; c'est aussi la consécration de la persévérante politique du Conseil National tchécoslovaque qui, par ordre
de la nation et de sa conscience, Va guidée dès le début de la guerre, sans attendre l'appel d encouragement des Alliés.
L'alliance des Tchécoslovaques et de l'Entente fut encore accentuée lors de la conclusion du récent pacte des Habsbourgs et des Hohenzollern, pacte qui devait leur assurer la suprématie dans l'Europe et dans le monde. Les Slaves et les Latins, lésés et indignés, répondirent avec fierté à cette nouvelle provocation.
Les nations meurtries sont fortifiées dans leurs luttes tragiques par les échos qui leur parviennent des pays de l'Entente. Elles vont accueillir avec foie et émotion la nouvelle des fêtes d'aujourd'hui ;cette nouvelle leur arrivera en même temps que le dernier message du président Wilson dont elles retiendront surtout ce passage : « // ne s'agit pas pour l'Entente, uniquement de gagner la guerre; mais il faut encore la gagner grandement et noblement. »
J'ai écouté avec une respectueuse attention les discours ici prononcés.
L'impression qui s'en dégage produira certes un grand effet en Autriche-Hongrie. Ceux qui, là-bas, luttent et espèrent, auront la conviction que, désormais, dans le monde de l'Entente, la légende du prétendu libéralisme de la nation magyare est effacée, ainsi que la légende du nécessaire maintien d'une monarchie autrichienne susceptible de faire contrepoids à la « grande Allemagne ».
Les Tchécoslovaques apprendront avec satisfaction que vous voulez enfin et briser le cynique impérialisme et désinfecter le foyer des consciences pourries. // était temps qu'une légende absurde finît; elle n'a coûté aux Alliés que trop de sang, et ne peut être propagée dans l'avenir que par des hommes poursuivant une politique à courte vue, sinon même criminelle, ou par des incurables qui s'occuperont toujours du problème de la quadrature du cercle.
Excusez mes paroles, elles sont dures, mais à peine proportionnées à la souffrance des nations victimes de cette légende. La monarchie dualiste n'ayant jamais engendré que des larmes, des iniquités et des crimes, ne peut être désormais tolérée dans le monde. Il est vrai qu'aucun orateur n'a parlé des détails de l'organisme qui devra remplacer l'Autriche-Hongrie; mais ce n'est pas la crainte d'aborder ces problèmes qui en est la cause : conscients de la gravité de l'heure, il nous répugne de tailler des crayons pour tracer des cartes et inscrire des noms, lorsqu'il faut aiguiser les baïonnettes.
Les opprimés vous tendent une seule main, Messieurs les Représentants des Puissances alliées : la main gauche, celle du cœur. Cependant leur main droite étreint résolument l'épée qu'ils ne lâcheront plus que pour relever l'étendard de leur victoire, le seul étendard qui puisse, dans l'avenir, symboliser la paix du monde.
Ce discours, prononcé dans une réunion où venaient de parler le prince de Galles pour l'Angleterre, M. le ministre Simon pour la France, le Président du Conseil, Orlando, pour l'Italie, l'ambassadeur des Etats-Unis, Nelson Page, et le député belge Lorand, prend une signification politique de premier ordre. M. ètefânik, vice-président du Conseil National, parlait à côté des représentants alliés, mêlés à eux sur le pied d'égalité. On nous plaçait donc ainsi dans les rangs de l'Entente, et cela, en présence de tous les ministres italiens, des ambassadeurs et du monde politique italien. Selon nous, on ne peut se tromper sur l'importance politique et internationale de cet événement.
La constitution de l'armée tchéco-slovaque en Italie, décidée au mois d'avril 1918, en vertu d'une con-
vention entre l'Italie et le Conseil National des Pays Tchèques et Slovaques, et dont la première organisation est due au général stefânik, scelle plus encore l'intime amitié qui règne entre les Tchéco-Slovaques et l'Italie. Son importance politique est immense.
L'Autriche-Hongrie est frappée directement par la fraternité d'arme de deux peuples qui sont parmi ses plus redoutables adversaires.
Elle est atteinte dans son organisation militaire, car une armée tchéco-slovaque sur le front italien empêche l'Autriche-Hongrie de se servir des soldats appartenant à notre nation.
C'est une arme terrible contre tous ceux qui voudraient par tel ou tel moyen sauver l'Autriche-Hongrie: le sang versé en commun ne sera et ne pourra jamais être ni renié, ni oublié.
C'est un nouveau et grand pas vers notre complète reconnaissance: un peuple qui possède aujourd'hui trois armées et une organisation politique aussi forte que la nôtre, ne saurait ne pas être reconnu comme libre de disposer de ses destinées.
L'Italie nous a facilité la réalisation de cette grande tâche. Elle a contribué ainsi à poser les bases qui serviront à la constitution de notre Etat. Le peuple tchéco-slovaque saura se montrer reconnaissant. Il ne l'oubliera jamais: Rome et Prague resteront unies par des liens dont la force et l'intimité seront à jamais indestructibles.
L'Entente et les Nations opprimées(1).
Le Congrès des nationalités opprimées par l'Autriche-Hongrie tenu à Rome est l'aboutissement d'une action commencée et continuée à Paris depuis près de deux ans (2). Dès le début de la guerre, mais plus particulièrement encore depuis la crise russe, nous avons considéré qu'il y avait un intérêt primordial à grouper à Paris les représentants des différentes nationalités dont la guerre assurera demain l'indépendance. Un double travail s'imposait: rapprocher d'abord leurs chefs qui trop souvent jusqu'ici s'étaient ignorés et dont les efforts s'étaient parfois même contrariés; ensuite essayer de coordonner leur action en vue d'assurer le triomphe de leurs revendications et de celles de l'Alliance qui seule veut réellement et peut assurer la pleine indépendance à ces nations.
Le Comité parlementaire a eu le très grand honneur d'être considéré comme le centre de ce mouvement par nos amis polonais, roumains, tchécoslovaques et yougoslaves.
Je n'entrerai pas dans les détails de ce long travail dont vous comprenez facilement la délicatesse et l'importance. Je voudrais plutôt répondre à l'objection qui vient naturellement à l'esprit: comment cette œuvre n'a-t-elle pas été entreprise plus tôt ?
Il est certain que la diplomatie des Alliés a été en défaut sur ce point. Il faut savoir reconnaître ses fautes. Soit par suite de la force de la tradition, soit par ignorance des conditions réelles du problème, nous avons beaucoup trop tardé à affirmer une politique précise en ce qui concerne l' Autriche-Hongrie.
(1) Cornmunicatio» sur le Congrès des Nations opprimées, à la séance du 14 mai 1918, de 1' « Effort de la France et de ses Alliés ».
(2) Voir la Revue La Nation tchèque, 1er mai 1918.
Pour les traditionnalistes, l'Autriche-Hongrie reste le contrepoids nécessaire à la force allemande; loin de l'affaiblir, ils affirment qu'on devrait essayer de la reconstituer sur des bases nouvelles et plus solides. Ils oublient seulement que l'Autriche-Hongrie n'a été et ne peut être qu'un instrument docile entre les mains de l'Allemagne. Grâce au système austrohongrois environ 28 millions de non-Allemands vivent écrasés sous la tyrannie d'environ 12 millions d'Allemands et 10 millions de Magyars. C'est donc une minorité de nos ennemis qui opprime et paralyse, mais surtout qui exploite au profit de la politique allemande une majorité de peuples que toutes leurs aspirations rapprochent invinciblement de l'Entente. Et l'on voudrait que nous maintenions une pareille combinaison !
Il a fallu les dures leçons de l'expérience pour que les gouvernements se décident enfin à prendre une attitude nette sur cette question. Il a fallu les sacrifices héroïques faits à la cause commune par les petites nations, le martyre de la Serbie et des Yougoslaves torturés par l'Autriche, la dévastation de la Pologne et de la Roumanie, les luttes admirables des Tchécoslovaques sur les champs de bataille comme à l'intérieur pour que l'on comprenne enfin quel était le devoir des grandes puissances et quelles forces nous avions si légèrement négligées.
Une dernière difficulté, et ce n'était pas la moindre, avait jusqu'ici paralysé l'action de ceux qui voulaient instaurer en cette matière une politique de raison et de justice: le différend entre les Italiens et les Yougoslaves.
Par suite de circonstances sur lesquelles il serait trop long de revenir, les Italiens ont très longtemps considéré qu'un antagonisme devait fatalement les séparer des Yougoslaves en raison de la nécessité universellement reconnue aujourd'hui d'assurer à la Serbie reconstituée et agrandie un débouché sur l'Adria-
tique. Alors que Serbes et Italiens n'avaient qu'un ennemi commun, l'Autriche-Hongrie, ils semblaient presque exclusivement préoccupés de grossir les difficultés qui pourraient s'élever plus tard entre eux. Cette situation, connue des autres alliés, les mettait, par suite de leur loyauté même, dans l'impossibilité de conduire une action énergique d'accord avec les Yougoslaves.
Il fallait donc surmonter cette difficulté pour qu'une politique ferme pût être adoptée par les Alliés d'accord avec les nations opprimées et c'est à cela que le Parlement Interallié s'est employé avec une extrême énergie pendant de longs mois, fort des relations intimes et je peux dire fraternelles qu'il a su créer, depuis 1915, entre les hommes qui dirigent les différents pays de l'Entente.
Vous vous expliquez maintenant, comment nous avons insisté tout particulièrement pour que le premier Congrès des Nationalités opprimées affirmât leur union complète et leur coopération avec l'Entente à Rome, précisément là où s'étaient rencontrées d'abord les plus grandes difficultés. Nos amis Italiens ont constitué un Comité très actif et très influent qui après avoir préparé l'opinion publique, a organisé les brillantes manifestations dont vous avez lu le compterendu. Nous sommes allés à Rome, avec nos amis des nations opprimées avec lesquels nous avons la joie de travailler depuis si longtemps. Nous ne reviendrons pas sur les résolutions qui y furent adoptées, et que la presse du monde entier a reproduites.
Je rappellerai seulement l'accord solennel intervenu entre les Italiens et les Yougoslaves. Il est fondé sur ce double principe : 1 ° les deux nations reconnaissent la nécessité absolue pour elles de vivre désormais dans une alliance étroite: en raison même de leurs intérêts communs dans l'Adriatique rien ne peut et ne doit prévaloir contre cette nécessité d'entente en face de l'ennemi commun; 2° en ce qui concerne les ques-
tions territoriales qui devront être réglées à la paix, partout où dans la sphère d'influence reconnue à chaque pays, des minorités de race se trouveront enclavées dans des majorités, il est entendu que ces minorités jouiront de tous les droits des majorités, que leur langue, leur civilisation et leurs coutumes seront formellement respectées de part et d'autre par le régime à établir.
C'est là une politique que l'Alliance peut opposer avec fierté à l'interprétation cynique et brutale donnée par l'Allemagne en Russie à la fameuse formule du « droit des peuples à disposer d'eux-mêmes » .
Le pacte de Rome solennellement proclamé au Capitale montre de quelle utilité peuvent être les relations intimes créées entre les représentants des différents peuples par le Parlement interallié. C'est une forme nouvelle de diplomatie, la plus souple, la plus efficace certainement, et qui, loin de gêner l'action des gouvernements, peut en décupler la force et l'autorité.
Voilà pour le passé. Je m'excuse d'être trop long, mais je voudrais vous dire un mot de l'avenir.
Le Congrès de Rome a fait au Comité Parlementaire l'honneur de le charger d'organiser le prochain congrès. Nous espérons qu'il aura lieu dans le courant de juin.
Mais il ne faut pas nous dissimuler que l'œuvre entreprise comporte encore de grandes difficultés: il reste beaucoup à faire.
En ce qui regarde les gouvernements, leur devoir semble tout tracé: c'est à eux qu'il convient de continuer et de développer ce que l'initiative des peuples a commencé. Il faut maintenant qu'ils disent nettement leurs volontés en face de ce mouvement des nations opprimées. Je suis persuadé qu'ils n'y failliront pas.
Nous avons, d'autre part, tes uns et les autres, un devoir non moins pressant et non moins important à remplir. Vous-mêmes, Mesdames et Messieurs, qui
avez déjà tant fait pour répandre la vérité dans notre pays et lui donner des directions morales, je suis persuadé que vous voudrez bien employer toutes vos forces à parachever l'œuvre si nécessaire dont je viens de vous montrer les débuts et la portée. Nous nous heurterons sans doute à tous les arguments que l'ignorance ou la mauvaise foi peut inspirer en semblable matière. Vous entendez dès maintenant ceux qui vont répétant: on veut encore prolonger la guerre; n'est-ce pas assez de nous battre pour l' Alsace-Lorraine; pourquoi nous occuper de tous ces peuples ; pourquoi faire nôtres leurs revendications ?
Ce n'est pas devant vous que je discuterai de semblables sottises. Défendre les nations opprimées n'est pas seulement notre devoir, — et cela suffirait, — c'est notre intérêt. Fortifier leur action, les aider par tous les moyens, ce n'est pas prolonger la guerre, c'est l'abréger en mettant au service de notre grande cause des forces insoupçonnées d'héroïsme et de résistance.
Faut-il rappeler que ce sera l'honneur de la France d'avoir déjà organisé l'armée polonaise, l'armée tchèque et les divisions yougoslaves qui se battent héroïquement sur nos différents fronts ? N'est-ce pas hier que des milliers de Tchécoslovaques, après avoir combattu trois ans contre les Allemands, dans une retraite qui tient de l'épopée, traversaient toute la Russie et la Sibérie pour venir s'embarquer à Vladivostok et rejoindre leurs camarades sur le front français: Voilà le résultat de la politique que nous voyons enfin triompher après de longs efforts. Nous vous demandons de la faire connaître dans toute la France grâce aux puissants moyens d'action dont vous disposez. Il n'est pas de tâche plus nécessaire et je sais que votre inlassable dévouement sera à la hauteur de la grande tâche que nous vous proposons.
H. Franklin-Bouillon.
Vers l'unité de notre front.
Dans le vaste monde slave, la nation tchèque nous apparaît toujours comme un roc inébranlable contre lequel se brise le germanisme. Le Polonais qui sait pourtant lutter pour sa cause jusqu'à l'héroïsme le plus pur, admire dans la nation tchèque la cohésion, l'unité et la fermeté de l'action nationale. II admire surtout cette puissance de travail qui fait de la communauté tchèque une ruche dans les immenses plaines slaves. Une ruche laborieuse nichée dans un roc à toute épreuve — une énergie farouche mise sans réserve au service d'une conception nationale ferme et saine — voici l'image que la Pologne se fait de la Bohême. Et nous la comprenons et vénérons d'autant mieux que dans les péripéties de notre propre drame national, nous sommes aussi arrivés à un tournant où seul le travail et l'unité sans tache nous permettent de vaincre l'ennemi redoutable. Je parle de la Posnanie, cette partie de la Pologne, où les conditions de l'existence approchent le plus celles de la Bohême et qui a résisté au germanisme par les mêmes vertus que la Bohême.
Je ne veux pas entrer ici dans les considérations rétrospectives sur les relations tchéco-polonaises. Nos deux nations ne datent pas d'hier. Dans un coup d'oeil aussi rapide que succint sur la situation actuelle et sur nos intérêts communs, je n'ai pas de piace pour remémorer les souvenirs historiques même les plus touchants. Nous savons qu'ils ne manquent point. Nous savons aussi que des fautes ont été commises plus d'une fois des deux côtés. Mais nous savons encore mieux que le génie vital de notre race a toujours triomphé des fautes et qu'il triomphera définitivement — car il le faut pour l'avenir de nos patries. Or le
bien de la patrie ne cessera jamais de gouverner la conscience nationale aussi bien en Bohême qu'en Pologne.
Cependant la guerre mondiale crée une obligation nouvelle pour nos consciences — celle de la solidarité avec nos alliés. Nous ne sommes plus — pour la première fois depuis tant d'années — des isolés. Nous faisons partie de l'immense armée des nations qui lutte contre l'ennemi commun. Dans cette bataille, une nation n'est qu'un secteur de l'armée. Une faute commise dans un seul secteur se répercute sur le front entier. Et pendant que l'armée tout entière doit agir d'après un plan d'ensemble, les secteurs voisins doivent s'accorder entre eux non seulement en général, mais en détail. Ceci n'est pas une parabole: c'est la réalité des choses. L'immensité de cette guerre règle tous les mouvements pendant la bataille et réglera encore la conduite des nations longtemps pendant la paix. Voici l'axiome sur lequel doit s'appuyer tout calcul, toute conception chez tous ceux qui, comme la Pologne et la Bohême, vivent aujourd'hui des heures qui décident de leur avenir.
La collaboration la plus intime s'impose donc à nos deux nations — deux secteurs voisins du front. Elle s'imposera surtout à l'heure suprême de la fin de la guerre quand peut-être elle décidera delà victoire. Elle s'imposera après la victoire pour la reconstitution de nos deux pays si éprouvés. Et elle s'imposera encore plus impérieusement si la victoire tarde à venir et si, à la sortie de cette guerre, nous nous voyons obligés de nous préparer à une lutte nouvelle.
Ici je veux toucher à un point important dans les rapport de nos deux nations. La Pologne, depuis un siècle, a lutté trois fois pour son indépendance, les armes à la main. Pendant tout ce temps, la Bohême laborieuse n'a pas connu la lutte armée. Et bien que la vertu guerrière de la Bohême soit glorieusement con-
nue dans l'histoire — la bataille de Grunwald (Tannenberg) et les troupes farouches de Ziska en témoignent — cette longue abstention de tout mouvement armé semblait parfois prouver que la nation tchèque ne veut plus aller jusqu'à une guerre contre ses oppresseurs. Aujourd'hui ce malentendu est dissipé. La Bohême a donné des preuves nouvelles de son indomptable volonté de vivre libre. Si les Polonais ont su devenir industriels pour le bien de leur patrie, les Tchèques sont redevenus guerriers pour la leur. Ceci est un gage précieux pour l'avenir. Car notre avenir commun ne peut pas se passer de cette sanction suprême qui est la décision de vaincre par tous les moyens et contre toute oppression. Aujourd'hui, nos fils combattent partout le même ennemi et avec les mêmes armes. C'est le point de départ d'un accord définitif. Et il faudra continuer.
Considérons maintenant le champ de notre collaboration. Le pangermanisme qui nous a beaucoup aidés dans la réalisation de l'unité du front, il nous aide encore — à sa façon — quand il s'agit de délimiter son domaine. Je veux parler de la « Mitteleuropa ».
Ce terme est surtout inventé pour cacher mieux aux yeux du monde ce que le nom haï d'Autriche-Hongrie n'arrivait plus à cacher. Mitteleuropa, dans sa conception germanique, est un vaste marché aux esclaves (slavus-sclavus) comme c'était jusqu'à ce moment l'Europe d'Orient (Œsterreich). L'incorporation de l'Autriche allemande dans le vaste tout pa.ngermanique est confirmée. Il s'agit maintenant d'élargir la domination germanique sur la base nouvelle : à la plus grande Allemagne, plus grand marché aux esclaves. A côté donc des Tchèques, des Slovaques, des Slovènes, des Polonais, etc., des Petits Rassiens, des Ruthènes Blancs, des Polonais encore, des Serbes, des Lithuaniens. La liste n'a pas besoin d'être close car la Mitteleuropa peut devenir la Slalb-Asien
en attendant qu'elle devienne l'hémisphère — et ainsi de suite.
Or, nous autres — Polonais et Tchèques — nous savons bien que déjà l'Autriche-Hongrie n'était que l'usurpatrice de notre propre rôle historique. Nous savons bien que la Bohême et la Pologne étaient deux pierres angulaires des libertés de tous les peuples à l'est européen. D'autant plus nous comprenons que la Mitteleuropa ne peut se réaliser qu'au prix de notre esclavage définitif. L'Allemagne veut simplement adjoindre de nouveaux geôliers aux anciens pour mieux garder ses esclaves. Les Magyars, les Bulgares, les Turcs, les Ukraniens, peu importe où se recrutent les prétoriens pourvu que l'empire pangermanique domine les peuples gladiateurs! Nous savons que la Mitteleuropa réalisée par V Allemagne, dominée par l'Allemagne, ne sera que notre sépulcre. Il ne nous reste donc autre chose à faire que de la réaliser contre V Allemagne.
L'Allemagne voit toujours la réalité, mais elle la voit à l'envers. La Mitteleuropa est une réalité dans ce sens que tous les peuples qui la composent sont menacés par le même ennemi et doivent s'organiser contre cet ennemi.
La Pologne et la Bohême constituaient ensemble le pivot de cette organisation qui doit embrasser plus tôt ou plus tard les peuples de la Baltique comme ceux des Balkans et de l'Adriatique. Le double noyau de ce monde en détresse depuis des siècles — la Pologne et la Bohême — seules lui garantissent une existence libre sans suprématie aucune.
Et c'est en cela que consiste la réalité de la « Mitteleuropa ». Une fois ce centre de résistance enfoncé, l'histoire l'a prouvé — il n'y a plus de digue à la ruée germanique et tout au plus, tout ce vaste pays ne peut être que ce qu'il a été si longtemps: le champ de bataille de différentes ruées d'abord, le marché aux esclaves des différentes convoitises ensuite.
Or, si nous espérons que tous les peuples, depuis les Lithuaniens jusqu'aux Slovènes arriveront à comprendre leur intérêt commun — si nous prétendons faire accepter cette conception aussi bien aux nations d'Occident qu'aux nations d'Orient — nous autres Tchèques et Polonais nous devons le comprendre les premiers.
Une volonté affirmée de combattre tout oppresseur et par toutes les armes — une collaboration dans la guerre comme dans la paix — voici ce que la Pologne et la Bohême doivent apporter dans ces deux secteurs lointains de l'immense front de bataille.
Il ne s'agit pas de rien de moins, il faut le comprendre. Aucune autre conception que celle d'une très loyale et très complète collaboration pour la garantie de l'indépendance mutuelle n'apporte ici la solution.
Car nos secteurs sont situés dans un monde spécial. Les ruées germaniques, moscovites, tartares, turques et germaniques encore, ont tour à tour désorganisé ce monde de façon que de la Baltique à l'Adriatique nous ne voyons aujourd'hui que l'enchevêtrement des existences brisées, étouffées, sortant de leurs cadres naturels ou au contraire douloureusement rétrécies dans un cadre trop étroit. De la Baltique à l'Adriatique, l'Europe — la Mitteleuropa ! — se présente à nos yeux comme ces tableaux géologiques où un cataclysme a brisé et superposé les unes aux autres les différentes couches du sol.
C'est en vain que dans ce chaos on a voulu créer quelques existences isolées — une Roumanie ou une Serbie à part.
Le cataclysme continue et les créations politiques isolées sombrent sous sa poussée. Ou la tragique «Mitteleuropa» redeviendra ce qu'elle a été jadis — un ensemble des Etats vivant les uns à côté des autres — ou elle sera broyée et pulvérisée définitivement. Les Etats-Unis de l'Europe sortiront peut-être un jour de
ce chaos lamentable, mais ce qui en sortira certainement, c'est une Union des Etats. Et la Pologne avec la Bohême sont le mieux placées de toutes ces nations morcelées pour poser les premiers jalons de cet ensemble salutaire. D'abord parce que nous sommes à nous deux presque la moitié de la Mitteleuropa, ensuite parce que notre position géographique le commande sans aucun artifice, et troisièmement parce que nos intérêts nulle part ne sont en opposition. Et parmi toutes ces nationalités, nous avons le triste privilège d'être spécialiste en ce qui concerne le germanisme. Nous autres — Tchèques et Polonais — nous n'avons pas besoin du discours de Guillaume II pour savoir que le pangermanisme est une forme incurable de l'anthropophagie. Nous n'avons pas eu besoin des témoignages de Louvain ou de Reims pour savoir que la barbarie teutonne n'a jamais cessé d'exister. Et nous savons que seule une force organisée de tous ses voisins peut policer la nation qui, depuis mille ans, désorganise les forces de toutes les nations qui ont le malheur d'être à sa portée.
Et d'ailleurs l'Allemagne et l'Autriche tremblent devant nous dès à présent. Elles savent que si elles ne réussissent pas de venir à bout de notre résistence nationale, leurs victoires les plus éclatantes sont sans lendemain. L'union des nations occidentales que la France héroïque a réalisée autour d'elle montre à l'Allemagne ou plutôt rappelle cette autre union réalisée déjà une fois dans l'histoire quand la Pologne a réuni les peuples de l'Europe de l'est sur les champs de Tannenberg. Si au temps d'Iéna et d'Austerlitz les Tchèques et les Slaves de l'Autriche étaient déjà ce qu'ils sont redevenus depuis ou ce qu'ils étaient jadis, le sort de la Prusse et de l'Autriche aurait été décidé depuis longtemps.
L'histoire est en marche, et quelle que soit notre impatience d'arriver à des solutions idéales, nous ne pouvons pas nier qu'elle a fait du chemin depuis 1914. Sous la poussée formidable des événements, tout ce qui est factice et superficiel tombe et s'effrite. Seule la vérité a la force d'affronter le choc. Elle apparaît partout sous les mêmes traits — sous les traits des démocraties nationales qui ne veulent plus subir l'ancien régime d'usurpation, de gaspillage, de l'impérialisme. Comme jadis, les villes se sont dressées contre le féodalisme des barons-brigands — ainsi aujourd'hui les nations se dressent contre la conception du brigandage impérialiste. Les nations vont triompher aujourd'hui comme jadis les villes ont triomphé. La barbarie sera abolie sous son dernier déguisement. Il est vrai qu'elle ne se donne même pas la peine de se déguiser trop, car les Empires centraux gardent toujours les allures de leurs ancêtres Raubritter et ne cachent nullement leurs intentions de dévaliser les nations comme jadis ils dévalisaient les bourgs. Tant mieux: aucun malentendu n'est plus possible.
Les événements se chargent de l'éducation politique de nos grands alliés occidentaux qui ont quelque peu oublié leurs glorieuses origines démocratiques, s'attardant trop dans le dédale de «l'équilibre européen» inventé et profitable uniquement pour les grands carnivores de jadis. La pensée des Wilson, des Lloyd Georges, des Clemenceau organise peu à peu la politique démocratique si longtemps paralysée par les vestiges féodaux. Voici apparaître — dans les messages présidentiels, dans les déclarations de Versailles, dans les pourparlers du congrès de Rome — les premiers résultats de ce travail. L'unité morale du front s'accentue. L'abîme entre la valeur des « grandes » et des « petites » nations commence à se combler. La mobilisation générale a besoin de toutes les forces disponibles. L'exemple de la Belgique vaillante, du martyre
héroïque de la Serbie frayent le chemin à d'autres initiatives.
Et c'est ici qu'apparaît le rôle très important de l'unité de notre secteur du front où la collaboration de la Bohême et de la Pologne dans ces heures décisives doit devenir non seulement un fait accompli, mais surtout un plan mis à l'exécution.
Quant aux faits accomplis, ils ne nous manquent point : ils apportent tous le fier témoignage de l'unité et de la force de notre mouvement national. N'est-il pas vrai qu'en Sibérie, la glorieuse retraite des Tchèques a créé un état de choses où l'intervention des alliés s'impose ? N'est-il pas vrai que sur la frontière de la Russie et de l'Ukraine, les corps polonais — sans munitions ni transports — livrent bataille sur bataille aux troupes des centraux ? Et les camps des prisonniers polonais et tchèques se vident par l'élan de nos fils qui s'enrôlent dans l'armée française ou italienne. Et là-bas, à Prague, sous l'impuissante rage du régime qui croule, les Polonais arrivent en masse pour célébrer avec les Tchèques, les Serbes et les Italiens te triomphe de l'idée nationale. Ce sont des faits dont l'importance est si persuasive qu'il suffit de les aligner devant les intéressés pour qu'ils en tirent toutes les conséquences utiles.
Cette collaboration spontanée par les faits accomplis n'est que le commencement d'une union qui fera de la Bohême et de la Pologne une force de premier ordre dans la guerre et dans la paix. Mais il n'y a pas de temps à perdre: à l'instinct infaillible de notre race, aux manifestations spontanées de nos nationaux, apportons au plus vite le soutien d'un plan d'action élaboré en détail.
Sans doute, en ce moment toutes nos énergies doivent s'orienter vers le but principal de chaque guerre — vers la victoire. Mais cette victoire dans le monde moderne s'obtient par l'emploi diligent de tous
les facteurs: à côté de notre effort militaire, qu'il faut intensifier, il y a la force de l'opinion, qu'il faut éclairer et organiser. L'ennemi héréditaire encore une fois nous montre le chemin: il mobilise tous les facteurs, il a des agents partout. Nous, Tchèques et Polonais, forts de plusieurs millions aux Etats-Unis et forts de notre tradition fidèle en France, nous devons répondre à cette mobilisation des forces pangermaniques par une activité infatigable sur toute l'étendue de notre influence. Elle est déjà considérable, elle grandira par notre effort, par notre dévouement à la cause commune, par l'union et par la pensée organisatrice. Et le jour est proche où nos deux secteurs lointains peuvent devenir le théâtre d'une action décisive.
Le Dr Benes, lors de la déclaration de Versailles, a prononcé une noble et énergique parole qui résume les sentiments des Tchèques vis-à-vis des Polonais: « Nous nous réjouissons sincèrement du succès de nos frères polonais car leur succès est notre succès, leur victoire est notre victoire, de même que leur défaite serait notre défaite » . Il faut travailler pour que cette conception — la seule qui est juste — devienne réciproque dans nos relations tchécopolonaises et qu'en plus elle soit adoptée aussi par les Alliés. C'est cela l'unité du front, c'est-à-dire la condition nécessaire de la victoire.
Antoni Potocki.
Les nationalités opprimées et les Alliés.
Le sort des nationalités opprimées d'Autriche- Hongrie suscite un intérêt toujours croissant dans l'opinion publique des Grands Alliés. Presque tous ceux qui s'occupent de cette question se rendent compte que la situation actuelle de ces nationalités est insupportable et qu'il faut y mettre fin. Malheureusement, en Occident, beaucoup de publicistes nourrissent encore l'illusion qu'il serait possible de le faire dans le cadre même de l'Autriche-Hongrie, par une « transformation » de son organisation actuelle. Chose pire encore, cette erreur ne se fonde même pas sur de réels essais de « transformation » en Autriche- Hongrie même. L'idée d'une telle « transformation » n'est, en dehors de phrases vides préparées ad hoc et lancées de Vienne, que le produit des combinaisons personnelles de ces publicistes. On se sert d'affirmations et de prémisses dont aucun des facteurs compétents d'Autriche-Hongrie ne sait rien et ne veut rien savoir. Le pire, c'est que ces affirmations et prémisses sont en contradiction absolue avec toute la tradition, tout l'esprit et toute la tendance de la politique de la monarchie des Habsbourgs.
Deux sortes de motifs sont mis en avant pour justifier ces combinaisons étranges. D'un côté, on croit toujours que l'Autriche-Hongrie, par une, telle politique, pourrait se séparer de l'Allemagne. Celui qui, après l'accord du 12 mai, croit encore à une telle possibilité, est incurable. Les espoirs qu'on base sur les dissensions, au sujet de différentes questions, entre les Puissances Centrales elles-mêmes, sont plus que naïfs. M est tout à fait naturel, en effet, que la création d'un bloc impérialiste aussi important que la Mitteleuropa,
ne peut pas se faire sans discussions et sans divergences d'opinion entre les différents groupes intéressés et les différentes parties des Etats centraux. Il n'est pas nécessaire que toutes les conceptions de von Payer soient immédiatement et sur le champ acceptées, pour que la Mitteleuropa ne soit quand même réalisée et assurée. Friedrich Naumann lui-même dit que l'achèvement complet du corps de la Mitteleuropa est une œuvre exigeant des dizaines d'années.
L'autre motif, c'est la crainte que les petites nations de l'Europe Centrale, libérées, ne soient pas assez fortes pour endiguer la poussée du pangermanisme. On pense, en outre, que leurs rapports mutuels seraient de nature à ouvrir précisément la voie aux aspirations germaniques. Il y a même des gens qui craignent une « balkanisation » de l'Europe. C'est ce qu'ils trouvent odieux. A tout cela ils préfèrent une « transformation » de l' Autriche-Hongrie, séparée de l'Allemagne. Leur foi dans cette combinaison est si aveugle qu'ils ne s'aperçoivent même pas que la réalisation de cette idée serait de beaucoup plus compliquée que la libération des nations opprimées.
Quant à l'odieuse « balkanisation »de l'Europe, nous nous permettons de faire remarquer, en passant, que la faute de la « balkanisation » des Balkans eux-mêmes incombe surtout à l'Europe. C'est un fait notoire que l'Autriche-Hongrie fut toujours le principal instigateur des désordres dans les Balkans. En même temps, les rapports entre les nationalités d'Autriche- Hongrie étaient d'une telle nature que Lloyd George a pu dire, avec juste raison, qu'ils constituent Tune des causes de la guerre universelle. C'est donc justement en maintenant l'Autriche-Hongrie qu'on favorise la « balkanisation » de l'Europe.
La crainte que les nations opprimées ne soient pas aptes, lorsqu'elles auront été libérées, à former un obstacle à la poussée germanique vers l'Orient, est
incompréhensible. Il est vrai qu'isolées ces nations ne pourraient pas accepter la lutte contre le germanisme tout entier, pas plus qu'isolé ne pourrait le faire aucun des grands Etats de l'Occident. A cela personne ne songe. On pense — et c'est là une vérité incontestable — que ces nations, appuyées sur les grands peuples démocratiques de l'Occident, seraient un obstacle vigoureux à l'expansion germanique. L'-Europe occidentale se trouve devant une alternative: ou elle voudra avoir dans l'Europe centrale une Grande Puissance ennemie guidée par l'esprit germanique et les aspirations germaniques, ou, à la place de cet Etat, des Etats nationaux libres qui seront ses amis. Les nations opprimés qui aspirent à la libération du joug germanique sont, il est vrai, de petites nations par rapport aux grandes nations européennes; cependant ce ne sont pas des tribus dispersées comme celles de l'Afrique centrale. Ces nations comptent chacune dix millions et plus d'habitants doués d'une conscience nationale développée et d'une volonté organisée. Ce sont des nations qui, en grande partie, se trouvent, déjà depuis longtemps, en lutte avec le germanisme pour leur existence et qui dans cette lutte, ont prouvé incontestablement leur vitalité.
La crainte que les futurs rapports entre ces nations ne puisse entraver l'accomplissement de la mission qui incombe à ces peuples et menacer la paix de l'Europe, est tout à fait mal fondée et injustifiée. Ces nations prouvent dès aujourd'hui qu'elles ont conscience de leur situation future et de leur responsabilité devant l'Europe civilisée. Elles en ont donné une preuve réelle et d'une façon particulièrement éclatante. Le 9 avril dernier, les représentants des nationalités opprimées se sont réunis en congrès à Rome. Ils y ont solennellement manifesté la communauté de leurs intérêts et de leurs aspirations. Bientôt après, les nationalités elles-mêmes apportaient une sanction et une approbation encore plus solennelles de cet acte. A l'occasion
d'un grand anniversaire intellectuel des Tchèques, un nombre important de représentants de ces mêmes nationalités se sont réunis à Prague. Par la déclaration du 1 7 mai, ils ont proclamé les idées mêmes dont le Capitule avait été témoin. L'opinion publique de toutes ces nationalités a unanimement et avec enthousiasme approuvé cet acte de solidarité. Par là, on a donné à l'Europe occidentale la garantie qu'en libérant les nationalités opprimées, elle peut effectuer la reconstruction de l'Europe centrale en plein accord avec les hauts principes pour lesquels elle lutte.
Une preuve particulièrement brillante de la solidarité entre les nations nous est fournie par les Tchécoslovaques et par les Yougoslaves d'Autriche-Hongrie. On ne saurait même concevoir des rapports plus intimes dans la vie politique de deux nations. Toutes les intrigues autrichiennes en vue de troubler ces rapports, ont misérablement échoué. Dans toutes les luttes contre Clam-Martinitz, contre Czernin, contre Seidler et contre la paix austro-germanique de Brest- Litovsk, les Tchécoslovaques et les Yougoslaves sont demeurés inébranlablement unis. Dans toutes leurs actions communes ou isolées, les uns et les autres professent la foi profonde que seule une lutte commune leur permettra de créer des Etats nationaux libres et d'assurer leur existence. Toute cette lutte des Tchécoslovaques et des Yougoslaves est pénétrée d'esprit antigermanique et ne fait pas de distinction entre les Allemands qui se trouvent sous la domination des Hohenzollern et ceux que dirige et protège la dynastie, germanique elle aussi, des Habsbourgs. Cette solidarité des Tchécoslovaques et des Yougoslaves est d'un intérêt tout particulier pour l'Europe occidentale ; car ces deux nationalités doivent supporter le premier choc dans la lutte avec le germanisme.
Quel sera l'avenir de l'Europe ? Certains songent à la nécessité pour les nations démocratiques alliées de s'organiser contre une reprise éventuelle des tentatives
d'agression pangermanique. D'autres croient à la création d'une Société des Nations, qui assurerait la paix au monde et la liberté aux peuples. Il est hors de doute qu'une Société des Nations, s'il était possible de la créer, serait une solution idéale. Il ne faut pourtant pas oublier qu'il y a dès aujourd'hui, cette guerre n'étant pas même achevée, des Allemands qui parlent ouvertement de la possibilité et des chances d'une nouvelle lutte. Il faut donc, pour le règlement des rapports européens, chercher des solutions susceptibles de favoriser la Société des Nations mais qui, dans tous les cas, pourront préserver l'Europe de nouveaux dangers. De ce point de vue il faut également envisager le problème des nationalités d'Autriche-Hongrie. Celui qui observe les choses avec sûreté et sans préjugés ne peut que s'apercevoir que la libération de ces nationalités répond parfaitement à l'un et à l'autre des buts exposés. La création de la Société des Nations a pour condition primordiale la libération des nationalités opprimées. On ne saurait même imaginer une Société des Nations, tant que plusieurs nations resteront, dans l'Europe Centrale, soumises à la domination germanomagyare. De même, on ne pourra pas détourner un nouveau danger germanique en laissant à la disposition du germanisme dans la Monarchie des Habsbourgs, une autre Grande Puissance toujours prête à servir ses plans. Si l'Europe occidentale ne réussissait pas à voir cela, elle scellerait pour toujours le sort des nationalités opprimées, mais les conséquences qui en découleraient en seraient également fatales pour elle. Heureusement, les déclarations d'hommes d'Etat éminents témoignent que les facteurs compétents envisagent le problème avec justesse. Espérons que l'opinion publique des Pays Alliés comprendra aussi où est le véritable intérêt de leurs pays et d'une future paix durable.
Jovan Banjanin,
Membre du Comité Yougoslave.
Le problème austro-hongrois et les Roumains de Transylvanie:
L'Autriche-Hongrie ressemble à la Turquie. Quant à cette dernière, le principe delà diplomatie a été l'intégrité de l'empire ottoman. On s'était efforcé de conserver un état de choses qui demandait le maintien des populations chrétiennes sous le joug d'un peuple qui est incapable d'adopter la mentalité des peuples civilisés. L'Allemagne avait intérêt à conserver cet état et comme la France après 1870 était elle-même obligée de subir la loi du plus fort, l'Europe se résigna à tolérer la barbarie. Les victoires remportées en 1877 changèrent à peine le sort des peuples subjugués, parce que le traité de Berlin a voulu les effacer. Ni les massacres des Arméniens, ni ceux de Macédoine n'ont ému les nations occidentales. Tant que l'incendie était localisé en Orient, on ne fit rien, d'autant moins que l'Allemagne avait pris la Turquie sous sa protection. Pendant près d'un demi-siècle on ne parlait que de conserver le statu quo dans les Balkans. L'Occident, par amour pour la paix à tout prix, n'avait cure des souffrances infligées aux nationalités soumises à la domination turque. Lorsque, en 1912, les nations dont les frères avaient été laissés par le traité de 1878 sous la domination turque, prirent les armes pour les libérer, la diplomatie occidentale n'a pas hésité à proclamer qu'en dépit des victoires que les nations alliées pourraient remporter sur les Turcs, l'intégrité de l'empire ottoman sera maintenue. Si la diplomatie européenne n'avait pas arrêté les armées victorieuses aux portes de Constantinople, la deuxième guerre balkanique aurait pu être évitée et les Turcs auraient été incapables de fournir à nos ennemis l'aide qu'ils lui ont apportée dans la guerre actuelle.
J'ai cité ce cas comme exemple pour montrer que la diplomatie agissant contre les peuples a essayé un échec, que les peuples arrivés à un degré de maturité politique s' affranchissant, leur maintien sous une domination étrangère est un danger pour les autres peuples.
Or, malgré l'échec que la diplomatie européenne, qui ne s'est jamais inspirée des principes démocratiques, a subi en Turquie, on veut refaire l'erreur en Autriche-Hongrie. Cependant il ne peut y avoir de doute sur le caractère de la question austro-hongroise ; c'est une question qui intéresse la paix du monde au premier chef. Si la question des nationalités d'Autriche-Hongrie n'est pas résolue dans le sens de l'indépendance nationale de chaque nationalité, l'Europe portera dans son organisme le germe d'une maladie. Il faut admettre que contrairement à ce que beaucoup pensent, les grandes découvertes ne sont pas des conquêtes de l'homme sur les forces physiques, elles sont l'œuvre de l'homme qui crée en obéissant aux lois de la nature. Le principe des États modernes c'est la démocratie, toute solution contraire à cette loi ne peut apporter que des souffrances à l'humanité. Les gouvernants d'Autriche-Hongrie reconnaissent euxmêmes que tant que le régime austro-hongrois sera basé sur l'hégémonie de deux peuples, la démocratie y est impossible.
Ceux qui ont peur du démembrement de l'Autriche-Hongrie, — il ont aussi peur du démembrement de la Turquie — veulent que les nationalités opprimées se contentent d'une autonomie. Mais y a-t-il un Français digne de ce nom qui se contenterait de l'autonomie de l'Alsace et de la Lorraine sous le sceptre d'un Hohenzollern ou d'une autre dynastie germanique ? Comment alors peut-on admettre une autonomie basée sur un pacte et sur des lois constitutionnelles qui devaient assurer la liberté des Serbo-Croates et des Polonais, alors que la Transylvanie elle-même vit son
autonomie supprimée en 1867, sans même que les Roumains eussent été consultés. Il y a en outre une loi fondamentale créée en 1868 qui garantissait les libertés nationales des Roumains de Hongrie. Ces autonomies et ces lois fondamentales ne furent jamais respectées. De plus, est-ce que ces autonomies ont empêché François-Joseph d'enrôler les Serbo-Croates, les Polonais et de les jeter contre les pays qui refusent de se soumettre à la domination prussienne?
Que l'on accorde quelques autonomies de plus. Qu'adviendra-t-il de ces autonomies sous l'administration germano-magyare ? Peut-on admettre que la dynastie, qui a établi comme principe de sa domination « divide et impera », s'inspirera dorénavant du principe de la justice ? Qui garantira le respect des autonomies accordées sous la pression des vainqueurs et contre le gré des Allemands et des Magyars ? La Société des Nations ? Cette dernière sera donc appelée à instituer des commissions internationales à Vienne et à Budapest pour contrôler les actes des deux gouvernements. Ce procédé a été essayé en Turquie. Après les deux guerres balkaniques, après la plus sanglante des guerres, qui oserait renouveler l'essai ? La solution du problème austro-hongrois par l'autonomie accordée aux différentes nationalités sous le sceptre des Habsbourg doit être rejetée par tout homme de bonne foi.
Quant à la deuxième solution proposée par les démocrates et les socialistes des pays alliés, le fédéralisme, on peut dire qu'elle n'est pas réalisable. Cette solution a été proposée par le programme du parti national roumain de Transylvanie de 1881, elle avait été envisagée aussi en 1848. Elle n'est pas compatible avec l'organisation et l'administration féodale du régime germano-magyar. Toute l'organisation de la monarchie austro-hongroise est basée sur les privilèges de l'ancienne et de la nouvelle aristocratie. En Hongrie, la Chambre des Magnats de par sa constitution
exclut tout esprit démocratique. En font partie les ducs, comtes et barons possédant de vastes domaines dans un seul lot et payant un impôt direct très élevé (10.000 couronnes) sur ce lot. Aussitôt qu'un Magnat s'appauvrit, il en est exclu. La réforme de cette Chambre, au lieu de la démocratiser, l'a rendue ploutocratique. Avant cette réforme, tout chef de famille possédant un des titres sus-indiqués, en faisait partie. La réforme produisit une course effrénée aux titres et à la possession des domaines. Tous les Magnats de la finance et de l'industrie acquéraient les domaines des anciens nobles, sollicitaient des titres de comte ou de baron qui se vendaient et dont le prix servait à remplir les fonds secrets des gouvernements.
C'est cette constitution de la monarchie austrohongroise qui lui attire les sympathies de tous les esprits conservateurs. L' Autriche-Hongrie est ainsi à juste titre considérée comme le dernier bastion de l'ancien régime dans le monde.
Les Allemands et les Magyars d' Autriche-Hongrie, dans toutes les couches sociales, sont opposés à la fédéralisation de la monarchie. Preuve que les membres du parti national roumain l'ayant proposée ont été comme agitateurs contre l'unité et la sûreté de l'Etat traînés devant les cours d'assises qui les ont condamnés à plusieurs années de prison.
Faut-il rappeler que les Allemands, aussi bien que les Magyars d'Autriche-Hongrie, ne désirent nullement la démocratisation de la monarchie. L'état actuel les satisfait; ils ne désirent aucun changement. Voudrait-on par conséquent les rendre heureux par une liberté qu'ils ne désirent pas, et qui pour eux n'en est pas une ? La constitution actuelle de l'Autriche- Hongrie tue toute velléité démocratique chez les Allemands et les Magyars. Le fait d'appartenir aux deux nationalités privilégiées est un titre de noblesse qui confère des droits dont bénéficient toutes les couches
sociales à l'exclusion des autres nationalités. Qu'on s'imagine que dans un pays de 50 millions d'habitants 18 millions seulement ont un libre accès aux emplois dans toutes les administrations, ont des privilèges économiques et jouissent de toutes les faveurs de la vie publique. Peut-on admettre que les bénéficiaires de ce régime, fussent-ils démocrates sociaux, consentent à renoncer à leurs privilèges ? Trois Hongrois sur cinq et cinq Allemands sur sept perdraient leur gagne-pain.
Comme les Allemands et les Magyars s'entendent et comme la liberté qu'on leur offre est sans valeur pour eux, il faut renoncer à la fédéralisation de la monarchie.
Nous, Roumains d'Autriche-Hongrie, ne désirons pas la suppression de la monarchie des Habsbourg, mais nous voulons qu'elle soit réduite à ses justes proportions, nous voulons cesser d'être l'instrument de l'impérialisme allemand, tout comme les Tchécoslovaques, les Yougoslaves, les Polonais et les Italiens. L'Autriche allemande et la Hongrie magyare avec une population de 20 millions de sujets, continueront à vivre sous le sceptre des Habsbourg et sous le régime qu'ils préfèrent. Nous demandons que les Allemands et les Magyars ne commandent plus aux autres nationalités, mais on ne peut toucher à leurs institutions. Personne ne désire la suppression de la monarchie ni de la dynastie.
Il n'y a qu'une solution admissible capable d'assurer une paix durable: l'indépendance de la Pologne, de la Bohême, de la Serbie et de la Transylvanie.il y a des personnes qui craignent l'impérialisme serbe, roumain etc. Ces mêmes personnes, qui ont peur d'ériger de nouveaux impérialismes chez leurs amis, ne s'aperçoivent pas qu'ils manquent de logique en prêchant la protection de l'impérialisme chez leurs ennemis. Est-ce de l'impérialisme que de souhaiter que les enfants
de la même famille fassent retour à leur mère, aux yeux de ceux-là mêmes qui admettent que ces mêmes enfants soient maintenus sous la tutelle d'une marâtre ?
Nous luttons contre le militarisme, mais il n'y a qu'un seul militarisme, le militarisme prussien. Tant que celui-là ne sera pas réduit à l'impuissance, la paix ne sera pas durable. Pour l'atteindre, il faut diminuer ses moyens. 8 millions d'Allemands et 8 millions de Magyars, en vertu du pacte dualiste, oppriment 30 millions de non-Allemands et non-Magyars. L'affranchissement de ces nationalités affaiblira le bloc germanomagyar. Leur ôter 30 millions de sujets c'est se garer contre une nouvelle agression. Diminuer sa puissance actuelle n'est pas un acte de générosité envers les nationalités opprimées, c'est une assurance.
Le principe de l'intégrité de l'empire des Habsbourg conduirait fatalement le monde au même désastre que le principe de l'intégrité de l'empire ottoman.
Puisque rien ne peut détacher de la Prusse les Allemands d'Autriche et les Magyars, il est certain que le bloc tiendra, d'autant plus que le maintien du statu quo leur prouvera qu'ils n'ont rien risqué en déchaînant sur le monde le plus terrible des fléaux. Dans ces conditions, quel est l'intérêt du monde? Diminuer leur puissance. Si ï Autriche-Hongrie reste intacte, les nations de proie disposeraient de nouveau de 30 millions de sujets non • Germains qu'elles pourraient lancer contre le monde. Ces faits parlent d'une façon si claire qu'il ne faut pas s'étonner si l'idée de sauver l'Autriche-Hongrie est d'inspiration austro-allemande. La constitution actuelle de l'Autriche est basée sur l'hégémonie germano-magyare et comme telle elle reste la vassale de l'Allemagne. L'abolition de sa forme actuelle est une condition sine qua non de la paix du monde.
Les Roumains de Transylvanie, du Banat et des autres pays habités par eux, sujets des Habsbourg, sont le peuple le plus démocratique de la monarchie. Ils n'ont ni aristocrates, ni grands propriétaires terriens, ni boyards, ni grands industriels. Ils sont tous fils, petit-fils de paysans ou d'artisans, ils sont fiers de leur origine, et ils ont un goût prononcé pour l'instruction. La lutte contre la tyrannie magyare a rasé tomes les rivalités et a créé une solidarité sans égale entre toutes les classes. L'attachement à leur langue et à leur nationalité leur a demandé beaucoup de sacrifices et de renoncements. Ils se sont créé des écoles libres, lesquelles, en dépit de toutes les persécutions, se sont maintenues. Ils se sont créé des institutions financières, économiques et cultui elles. Aucun sacrifice susceptible de garantir leur nationalité ne leur a jamais paru trop cher. Ils ont fini par se pénétrer de l'idée qu'ils n'ont plus de vie individuelle, tout acte doit être adapté à la vie nationale. A côté des devoirs que leur impose la qualité de sujets hongrois ou autrichiens, ils ont des devoirs nationaux sacrés auxquels tout le monde se soumet volontairement.
Les Roumains de Transylvanie ont eu une politique dont le caractère était différent de celui des Italiens ou des Yougoslaves se trouvant dans le même cas. Ils n'ont jamais fait ouvertement de politique irrédente. Cela pour plusieurs raisons. La Roumanie libre officielle ne leur témoignait pas beaucoup de sympathie ; plusieurs de ses chefs autorisés ont même fait des déclarations peu amicales pour eux. Ils ont vu avec une profonde tristesse la Roumanie libre entrant en alliance avec leurs oppresseurs, et ils l'ont vue, avec une non moins profonde tristesse, se refuser d'entrer dans la voie de la démocratisation de ses institutions. En effet, la Roumanie des boyards ne pouvait manifester des sympathies pour la Transylvanie démocratique. La preuve en est aussi que la Roumanie aussitôt entrée en guerre aux côtés des Alliés,
a tenu à résoudre la question paysanne et à introduire le suffrage universel. Le pays a vu que les gouvernants roumains n'ont pas été à la hauteur de la bravoure, de l'héroïsme et de l'esprit de sacrifice du paysan roumain, et il s'est hâté de résoudre un problème pour lequel 40 années de paix ne lui avaient pas laissé de loisir. Il a vu aussi que l'union espérée avec la Transylvanie démocratique rendait la réforme absolument nécessaire, que le paysan roumain de Transylvanie, bien qu'opprimé par une domination étrangère, se trouve à un degré de civilisation supérieur au paysan de la Roumanie libre.
(Censuré)
Les Roumains d'Autriche-Hongrie sont un peuple qui a donné des preuves de, sa capacité de se gouverner lui-même, ils demandent aux Alliés de leur accorder sinon l'union avec le royaume de Roumanie, du moins l'indépendance. Ils pourraient avec les Tchèques, les Yougoslaves indépendants, former une république fédérative, un rempart solide contre la poussée germanique en Orient.