‹ La Nation tchèque (volume 2)Chapitre 40 sur 47 · LA REDACTION · texte numérisé non relu

LA REDACTION

Ernest Denis:

L'Université de Prague.

(Discours prononcé au grand Amphithéâtre de la Sorbonne le 10 avril 1919.)

Vous êtes, nous sommes tous, sous l'impression directe, poignante, de ce chant, de cet appel d'un peuple qui crie ses angoisses infinies et son indestructible espérance.

Dans ce jour qui devrait être un jour de joie, puisqu'il est spécialement consacré à la jeunesse de nos Ecoles, c'est cependant avant tout un sentiment d'incurable douleur qui envahit nos âmes, et un voile de deuil obscurcit nos regards. Combien manquent dans vos rangs, de nos élèves, de nos amis, de ces jeunes gens dont les premiers succès remplissaient nos cœurs de confiance et de joie, forces encore intactes, sur lesquelles nous comptions pour continuer notre œuvre, pour l'améliorer, pour la corriger.

O morts, tombés au seuil de la grande espérance, Dont tressaille le cœur ébloui de la France.

C'est, Messieurs, le crime inexpiable de l'Allemagne: pour longtemps, elle a tué la joie dans le monde; nous n'osons plus regarder l'avenir; elle a entassé sur nos épaules un tel amas de souffrances que nos têtes ne peuvent se redresser et que nous hésitons à contempler le soleil de l'avenir qui se lève au milieu d'un nuage de sang.

Ces victimes héroïques qui ont sauvé la France en opposant leurs poitrines à l'invasion et à la barbarie, nous imposent à tous, et imposent à vous surtout, jeunes gens, d'immenses devoirs. Ne vous faites pas l'illusion de supposer que vous n'aurez qu'à recueillir le fruit de leurs succès et

de leurs sacrifices; la reconnaissance humaine ne dure pas longtemps. Il est déjà trop visible que, parmi ceux mêmes que la moindre de nos défaillances eût condamnés à la ruine et à une éternelle servitude, beaucoup sont disposés à oublier quelle a été la gravité de nos pertes. Nous venons à peine d'abattre la bête de sang et de proie qui se précipitait à l'assaut de l'humanité, et déjà on semble ne plus se souvenir de l'immensité du péril qui ne cesse pas de nous menacer.

Pour maintenir la France aussi glorieuse, aussi grande et aussi puissante que l'ont faite nos morts, elle a besoin de notre dévouement entier et de tout notre courage. Il faut que nous nous mettions tous à l'œuvre, que nous prouvions au monde, une fois de plus, qu'un sang généreux coule toujours dans nos veines et que nos forces n'ont pas été épuisées par les horribles blessures que nous portons au cœur.

Mais il faut aussi que nous sachions recueillir et rassembler autour de nous les amitiés qui se pressent à notre rencontre, que nous serrions les mains qui nous sont tendues, que nous appelions autour de la sainte phalange qui combat pour la liberté, tous les peuples qui combattent pour le même idéal.

Tout à l'heure, Monsieur le Président du Conseil, vous nous disiez : « Nous venons à vous sans phrases, le cœur ouvert ; nous vous apportons notre foi en toute simplicité, loyalement, complètement. » — Nous le savons, Monsieur le Président, nous savons que nous pouvons compter sur vous, parce que nous sommes unis, non seulement par des souvenirs antiques, mais par des intérêts communs. Vous et nous, à l'est et à l'ouest de l'Europe, nous sommes sans cesse exposés aux coups de l'ennemi, qui est écrasé, mais qui n'est pas repentant, qui n'attend qu'une occasion, au moment même où- nous le tenons sous notre talon, pour se redresser et nous frapper encore.

Nos victoires sont votre sécurité, et votre puissance est notre force. C'est pour cela que nous sommes heureux de recevoir ici le salut de cette jeunesse tchèque qui était déjà unie à notre jeunesse par des souvenirs si touchants et si chers. Nous sommes, vous et nous, des libérés de l'Allemagne; vous êtes, comme nous, bien résolus à ne pas retomber sous le joug de la Germanie.

Messieurs, qu'est-ce que cette Université de Prague, dont les étudiants ont trouvé des accents si émus et si sincères pour exprimer à la France leur affection?

Cette Université de Prague! Je peux bien dire que son histoire, c'est le résumé de l'histoire de la nation tchèque tout entière. Elle est vraiment comme le centre nerveux où retentissent tous les phénomènes extérieurs; sa vie est le reflet de la vie même du peuple.

Il m'est impossible, dans le temps qui m'est accordé, de retracer ici les péripéties de sa tragique existence. Je voudrais seulement en marquer les périodes essentielles.

J'en aperçois cinq, très nettement différentes. — Tout d'abord I'Université chrétienne, œcuménique, le « studium générale », que fonde Charles IV et qui au xiv8 siècle projette sur toute l'Europe centrale et orientale le faisceau rayonnant de la civilisation catholique. — A cette Université œcuménique, chrétienne, succède I'Université révolutionnaire, celle de 1400 à 1434. — De 1434 à 1622 I'Université /mutante, que se disputent les confessions et les partis. — Après l'écrasement de la Bohême, pendant deux siècles, I'Université enchaînée à qui succède enfin I'Université triomphante; c'est cette Université qui nous salue aujourd'hui. (Applaudissements.)

Tout à l'heure Monsieur le Recteur rappelait que dès 1355 l'Université de Paris avait eu pour recteur un maître tchèque; mais Adalbert Ranconis de Ericinio, ce recteur, est loin d'être le premier qui soit venu étudier à Paris. De très bonne heure, en effet, les Tchèques, menacés par l'infiltration allemande, ont instinctivement cherché un appui au dehors et dès le xne siècle, avant même que la Sorbonne existât, d'assez nombreux étudiants tchèques font leur apparition à Paris.

Les sentiments des Tchèques pour les Allemands n'étaient guère différents alors de ce qu'ils sont aujourd'hui. « Antique est la haine entre les Allemands et les Tchèques, écrit Ludolf de Sagan au xiv* siècle, et trop profondément enfoncée; car, de

même que jadis les Juifs ne voulaient avoir rien de commun avec les Samaritains, la vue seule d'un Allemand est pénible à un Tchèque. »

Plus la lutte contre les Teutons devient ardente, et plus sont nombreux les étudiants qui, pour échapper à leur influence, accourent à cette Université de Paris qui était le centre incontesté de la science. A côté de maître Adalbert, nous rencontrons alors à la Sorbonne Jean de Jenstein qui fut plus tard archevêque de Prague, Jérôme de Prague, le compagnon de Hus dans la lutte et dans la mort, et, avant lui, un maître, dont on a depuis quelques années seulement reconnu la valeur singulière, Mathias de Janov, le véritable précurseur de la Réforme tchèque. Grâce à ces voyageurs, le goût de la philosophie se répandait, et la Bohême se préparait à devenir à son tour un grand centre de civilisation, de progrès et de vie intellectuelle et morale.

La première moitié du xive siècle avait été pour les Tchèques une période d'anarchie, de troubles et de misère. La dynastie nationale des Pfémyslides venait de s'éteindre et les Allemands avaient essayé d'en profiter pour soumettre le pays à leur domination. Les factions, encouragées par l'étranger, se disputaient le pouvoir: la noblesse usurpant les fonctions et les domaines publics, l'autorité royale discréditée, le peuple opprimé et misérable, le commerce ruiné; et, conséquence normale, trouble moral, anarchie intellectuelle: famine, peste, hérésies. Le jeune roi Charles Ier de Bohême comprit la nécessité de resserrer les liens qui rattachaient entre elles les diverses parties de la couronne le Saint-Vâclav, de restaurer l'autorité, de réunir les peuples dans une pensée commune; il voulait rassembler tous ses sujets sous la loi du Christ: il créa l'Université (1348).

Cette Université, elle était destinée à devenir un centre de lumière, un foyer de civilisation, un flambeau rayonnant qui porterait la pensée occidentale dans tout l'Orient. Et il n'est pas douteux, en effet, que dès la seconde moitié du xive siècle, la Bohême a été la capitale intellectuelle et morale de l'Europe centrale et orientale.

Pendant ce règne de Charles IV, qui est encore la splendeur et la gloire de la nation tchèque, — nous avons le droit de le

rappeler avec une légitime fierté, — les civilisations latine et tchèque, française et slave, sont si étroitement liées qu'il est impossible, en quelque sorte, de dire ce qui appartient à la Bohême et ce qui revient à la France.

C'est à ce moment-là, en effet, que s'élève sur les Hradchany sur le modèle du Louvre, le château royal de Prague; c'est à ce moment-là qu'un de nos architectes érige la magnifique cathédrale de Saint-Vit, et le pays tout entier se pare d'une masse d'églises et de châteaux qui s'inspirent de notre art et reflètent notre pensée.

Charles Ier pouvait être satisfait de son œuvre. Il avait trouvé à son avènement un royaume déchiré par les discordes intestines, travaillé par l'esprit révolutionnaire, appauvri; il laissait à son fils un Etat prospère, puissant, uni. Les historiens d'outre-Rhin sont sévères pour l'Empereur Charles IV. Leurs reproches sont injustes; au fond de leur critique, on aperçoit toujours le même grief: ils ne lui pardonnent pas d'avoir aimé le peuple tchèque et de l'avoir placé à la tête du monde.

La civilisation chrétienne, au Moyen-Age, ne s'était pas répandue dans les divers pays avec la même intensité, le centre de cette civilisation se trouvait à la rencontre des régions latines et germaniques. La Bohême était à la périphérie de cette zone. Des pays plus avancés et plus riches arrivaient dans les régions orientales, moins peuplées, des groupes d'individus résolus, entreprenants, disposant de capitaux importants, qui apportaient avec eux des procédés et des idées nouvelles, des formes sociales plus évoluées: la colonisation capitaliste, l'économie d'argent, des mœurs plus polies, des habitudes plus raffinées. Ces nouveaux venus, Romains, Allemands, sémites, ne se confondaient pas avec la masse des habitants, constituaient des groupes distincts, des îlots indépendants, unis entre eux par des habitudes communes, des liens internationaux qui ne tenaient aucun compte des organisations politiques, fort instables alors et que ces intrusions rendaient moins solides encore. Sans vouloir nier l'action heureuse que ces éléments étrangers ont pu exercer sur l'évolution économique, sociale et morale du peuple, il est certain qu'ils étaient une grosse menace pour son indépendance. Au

xive siècle, la Bohême avait cessé d'être une unité ethnique; et elle courait grand risque de perdre sa nationalité.

Le mérite essentiel de Charles IV avait été d'apercevoir le péril. 11 n'avait fait d'ailleurs que continuer avec plus de suite et de fermeté l'œuvre de résistance nationale déjà entreprise par l'élément slave du royaume. Les Allemands constituent en Bohême, et ils constituaient dès lors un groupe considérable. Mais ils se sont toujours regardés comme des intrus; ils n'ont iamais travaillé à créer un Etat; le royaume de Bohême a été l'œuvre exclusive de l'élément slave.

Charles s'était naturellement appuyé sur le groupe national, sur le parti qui avait vraiment le sentiment de l'unité et de l'indépendance du royaume. Il l'avait groupé autour du souverain. Il avait accru sa confiance en lui assurant une sorte de prépondérance dans l'Europe centrale; il avait élevé chez lui le sentiment de la dignité nationale et préparé l'éveil du patriotisme.

Sa piété était profonde et sincère; chef du Saint Empire romain germanique, il était d'ailleurs obligé de s'appuyer sur le Saint-Siège et il avait toujours été un ardent défenseur de la foi. Il voyait dans la doctrine catholique le moyen de sceller plus étroitement le lien qui rassemblait ses sujets. Sa politique aboutit vite à des résultats opposés à ceux qu'il poursuivait. D'une part, en accablant le clergé de sa faveur, il favorisa les abus et répandit la corruption; les maux dont souffrait l'Eglise parurent d'autant plus scandaleux que les convictions étaient plus ardentes; il était naturel que la révolte contre la papauté partît précisément du pays où l'idée chrétienne avait le plus profondément pénétré les âmes.

D'autre part, Charles, par cela même qu'il avait rétabli l'unité nationale, avait fortifié la personnalité morale du peuple, qui se traduit nécessairement par le besoin de l'indépendance. Formée par l'Eglise, elle revendiqua contre elle son droit à une existence individuelle.

Le xve siècle est l'époque où se brise définitivement l'unité de la Chrétienté et où les civilisations nationales se dégagent de l'universalité catholique. En Bohême, ce mouvement d'émancipa-

tion se produit avec une violence particulière, et il trouve tout d'abord son expression dans l'Université.

Messieurs, je ne conseillerai jamais aux souverains qui désirent élever leur pays dans le culte de la tradition, de venir chercher modèle à Paris.

Le peuple de France est révolutionnaire par tempérament, par instinct naturel. En face de l'Allemagne, conservatrice, traditionnaliste, inerte, incapable de sortir par un libre effort de sa volonté de la voie où elle s'est une fois engagée, la France a le goût, le besoin du changement, du progrès, du mouvement, parce que c'est un pays qui vit, qui pense, qui cherche, qui ne se contente jamais de ce qui est acquis, qui ne se croit jamais arrivé au but; et cette inquiétude d'esprit, cette volonté de perfection croissante explique l'immense attraction qu'elle exerce sur les âmes.

Les maîtres, les étudiants qui arrivaient à Prague après avoir passé quelques années à Paris, apportaient «tous, sans s'en douter, le virus révolutionnaire; les maîtres qu'ils y avaient écoutés leur avaient enseigné le nominalisme prpgressif qui y avait été prêché par Guillaume Occam: Ils avaient entendu les virulentes apostrophes de Pierre d'Ailly ou de Nicolas Clemengue.

Pierre d'Ailly, le pilier de la foi, le futur archevêque de Cambrai, n'en dénonçait pas moins avec une redoutable véhémence les abus du clergé et les vices de la Curie romaine; fait plus grave, il professait des doctrines qui contenaient en germe les plus scandaleuses hérésies. Les plus fougueux révolutionnaires ne se proposent presque jamais au début de. renverser le régime qu'ils attaquent; ils sont sincères quand ils affirment qu'ils ne veulent que le réformer. Les maîtres de Prague se sont toujours déclarés les fils soumis de l'Eglise; les papes trouvaient seulement leur zèle terriblement indiscret et il est sûr qu'ils ont porté à l'Eglise des coups dont elle ne s'est jamais complètement relevée.

Depuis un quart de siècle, une série de prédicateurs et d'écrivains, Conrad Waldhauser, Milié, Stîtny, Janov," d'autres encore, dénonçaient les vices du clergé et prêchaient le retour à un Christianisme plus voisin de celui des apôtres. Ils avaient rassemblé

autour d'eux un assez grand nombre de fidèles, exalté la piété, créé un certain enthousiasme mystique. Ces réveils religieux étaient fréquents au moyen-âge et les papes ne s'en effrayaient pas. Le mouvement ne prit une réelle importance que quand il trouva un appui et un centre dans l'Université. Son intervention eut d'abord pour résultat de donner aux novateurs une autorité qu'ils n'auraient jamais eue sans cela. Quelque admirable que soient le dévouement et l'éloquence d'un homme, s'il reste isolé, son action sera presque toujours impuissante ou passagère. L'Université donnait aux réformateurs un auditoire nombreux et fidèle, prompt à l'enthousiasme et qui se dispersait ensuite pour répandre dans tout le Royaume la bonne nouvelle; ils étaient sûrs de trouver, pour les soutenir dans leurs efforts des collaborateurs qui les éclairaient de leurs conseils, les réconfortaient dans leurs doutes, et prêtaient à leurs paroles un peu de la gravité et du caractère presque sacré qui s'attachait à ses décisions. Elle donne aussi aux luttes ecclésiastiques un caractère plus précis, plus dogmatique; elle les transporte sur le terrain de la doctrine.

C'est, Messieurs, à mon sens, une des conquêtes les plus remarquables de la science historique tchèque que d'avoir montré que le grand mouvement réformateur qui se résume pour nous dans les noms de Hus et de Jérôme de Prague, a été la conclusion du long effort collectif de l'Université tout entière; elle est soulevée par un même esprit de recherche, par un semblable besoin de perfection et c'est d'une poussée commune qu'elle pèse sur le vieil édifice qui va s'écrouler sous son effort.

Pour qu'elle pût accomplir son œuvre, il fallait d'abord qu'elle échappât à la domination qu'exerçaient sur elle les maîtres allemands. Le célèbre décret de Kutna Hora (18 janvier 1409) fit une Université nettement tchèque ; il transforma l'Université chrétienne en Université nationale; il fit du studium général de Charles IV le foyer de la pensée bohème. Il ne saurait nous être indifférent, Messieurs, de penser que ce décret du 19 juillet 1409, qui marque une date capitale dans l'histoire du peuple tchèque, nous avons quelques titres à en revendiquer en partie l'honneur. Au moment où le roi Vâclav IV l'a signé, il avait près de lui une ambassade de notre roi Charles VI. Quel fut le rôle de

ces envoyés, nous ne le savons pas exactement; mais il est certain que, à l'instigation de Charles VI, le roi Vâclav voulait travailler à la restauration de l'unité chrétienne, brisée par le grand Schisme, et que l'opposition qu'il rencontra chez les maîtres allemands le décida à leur enlever les privilèges abusifs dont ils jouissaient jusqu'alors.

Dès ce moment, les Réformateurs sont les maîtres de l'Université, et Hus y trouve l'appui qui lui était nécessaire.

Les questions qui se débattent alors parmi les maîtres de Prague, et qui déchaînent les passions les plus furibondes, nous paraissent aujourd'hui bien rebutantes. Nous sommes tous en France, plus ou moins, les élèves de Bayle et de Voltaire, et nous serions volontiers disposés à renvoyer dos à dos ces ergoteurs qui, à grand renfort de syllogismes, se querellent à propos de divergences que nous n'apercevons plus. Prenez garde cependant, Messieurs, ne vous laissez pas duper par les termes. Si vous allez au fond des choses, vous vous apercevrez vite qu'il ne s'agit de rien de moins que des principes essentiels sur lesquels s'est fondée la société moderne.

A quel moment la lutte devient-elle plus violente? Lorsque l'archevêque Zbynëk ordonne que l'on brûle les livres de Wicliff, parce qu'il a été condamné pour hérésie. Hus et ses amis refusent d'obéir. Quels motifs invoquent-ils ? — D'abord que ce n'est peut-être pas la meilleure manière de savoir ce qu'il y a dans un livre que de le brûler, ensuite qu'en admettant que ce livre soit hérétique, ce* n'est pas une raison pour ne pas le lire, car il est possible qu'à côté de l'hérésie, il renferme des passages utiles.

Deux doctrines s'affrontent, éternelles et éternellement irréconciliables : l'autorité et la liberté, la tradition et la recherche, la foi et l'examen. La lutte qui, depuis des siècles, agite l'humanité, elle apparaît en Bohême à ce moment avec plus de netteté que jamais : le conflit dure encore, bien qu'il soit permis d'affirmer que l'issue n'en est plus douteuse. Comment dans cette enceinte de la Sorbonne, citadelle de la science, cathédrale de l'indépendance de l'esprit, n'éprouverions-nous pas un sentiment de reconnaissance pour ces maîtres tchèques du XVe siècle qui le-

vaient le drapeau de la révolte contre l'autorité absolue et qui préparaient l'émancipation des esprits et des âmes.

A Constance, la Sorbonne se dressa contre la juvénile audace des insurgés de Prague et, parmi les adversaires de Hus, Gerson fut un des plus implacables. Peut-être aurait-il dû se dire que la révolte qui l'épouvantait et contre laquelle il fulminait l'anathème, il aurait dû en bonne justice en chercher les germes à Paris même, /vlalgré les cruelles divisions qui les séparaient en 1415, Paris et Prague avaient en somme travaillé en commun à préparer l'insurrection des esprits et la ruine du moyen-âge.

Les révolutions, même les plus nécessaires, ont pour résultat direct de paralyser les études et, sinon d'arrêter complètement, du moins de rendre singulièrement difficile le travail scientifique. Même quand les compactats de Bàle eurent, au moins en apparence, terminé la crise ouverte par la condamnation de Hus, le calme ne revint pas dans le pays et la vie universitaire demeura suspendue. La décadence de l'Université fut encore aggravée par la longue période d'hésitation où le pays se débattit pendant plus d'un siècle. Parmi les sectateur;> de Hus, beaucoup avaient été comme saisis d'horreur à la pensée de rompre définitivement avec l'Eglise, et ils s'exténuaient à poursuivre une transaction impossible. Peu à peu, ils abandonnaient l'esprit de la Réforme pour ne s'attacher qu'à des formules creuses et vides. Ils se condamnaient ainsi à une vie misérable et fausse et se débattaient dans une atmosphère de mensonge où les âmes s'anémiaient et les esprits se rétrécissaient.

Et cependant, cette période que l'on considère à bon droit comme une période de décadence, prouve quelles ressources intellectuelles, quelle vitalité conservaient malgré tout le peuple tchèque et l'Université de Prague. Au moment du triomphe définitif de la réaction catholique, quand, à la suite de la bataille de la Montagne Blanche, le pays s'abat, épuisé et pantelant, et que Ferdinand II le livre aux dragons de Lichtenstein et aux Jésuites, l'Université espérait réserver l'avenir en lui léguant un double héritage.

Parmi les martyrs du 21 juin 1621, se trouve un ancien recteur de l'Université, ce Jesenius, dont on vous parlait tout à l'heure. Médecin renommé, savant célèbre de son temps, Jesenius était aussi un orateur éloquent. Sa gloire et ses talents l'avaient designé pour d'importantes missions diplomatiques. Les juges de l'empereur le condamnèrent à avoir la langue arrachée, il fut ensuite décapité et son corps écartelé. Jesenius écoute sans faiblir la sentence : C'est, dit-il, grand pitié que cette langue qui a parlé devant tant de souverains et de rois soit ainsi détruite par la main du bourreau. Mais, après tout, qu'importe? Le jour n'en viendra pas moins où Ferdinand II expiera ses cruautés et où triomphera la cause de Dieu.

Dans l'adversité comme dans la victoire, l'Université demeurait ainsi fidèle à la cause de son peuple et elle confessait héroïquement sa foi. Du sang des martyrs devait un jour maître la moisson de l'avenir. Les successeurs de Hus apprenaient par leur exemple aux .générations futures que la victoire finit toujours par revenir aux nations qui ne renient pas leur passé et ne désertent pas leur drapeau.

De même que Jesenius, l'illustre pédagogue Komensky, le plus grand penseur qu'ait produit la Réforme tchèque, doit être regardé comme le legs de l'Université à la patrie. L'Université de Charles exerçait une tutelle générale sur les écoles, nommait les professeurs, surveillait et dirigeait l'enseignement. Au milieu même de son abaissement, elle n'avait pas oublié sa tâche, s'était efforcée de répandre et d'améliorer l'instruction. Elle avait contribué à maintenir dans la nation le goût des choses de l'esprit ; elle avait favorisé aussi l'action de l'Unité des Frères bohèmes, et c'est de cette secte qu'est sorti Komensky, âme de cristal et intelligence magnifique, un des plus nobles esprits et des cœurs les plus généreux qui aient jamais honoré l'humanité, le précurseur du patriotisme moderne, qui unissait à une ardente passion pour sa race une foi profonde dans la réconciliation définitive des peuples et qui, au milieu des horreurs de la guerre de Trente ans, prédisait l'aurore d'une société où tous les peuples, affranchis du mal et de la haine, se rassembleraient sous l'œil de Dieu pour travailler à l'établissement de la loi de Christ. L'Uni-

versité de Prague pouvait disparaître ; elle avait accompli son œuvre jusqu'au bout.

A ce moment, s'ouvre une longue période de tristesse; elle dure près de trois siècles, de 1662 à 1880.

Dès 1555, l'empereur Ferdinand Ier avait appelé les Jésuites en Bohême et ils y avaient fondé un Collège qui était vite devenu le donjon de la réaction catholique. Après la Montagne Blanche, le moment était venu d'effacer de la surface de la terre et de rayer de l'histoire l'insolente nation qui depuis deux siècles défendait à la fois sa nationalité contre l'Allemagne et sa liberté contre la Papauté. On chasse et on proscrit les nobles qui représentent la partie la plus vivante, la plus active de la nation ; on ruine la bourgeoisie, on expulse les pasteurs, on livre les paysans à l'exploitation des aventuriers étrangers qui se sont rués sur le cadavre de la Bohême crucifiée. On mutile la constitution en attendant qu'elle soit supprimée. Rien ne paraît fait cependant tant que subsiste l'Université. L'Université, c'est-à-dire la pensée, l'âme du peuple.

En 1622, Ferdinand ordonne que désormais l'Université de Prague sera rattachée au Collège des Jésuites. Seuls, ils enseigneront dans les Facultés de Théologie et de Philosophie. Ils désigneront les professeurs des Facultés de Droit et de Médecine; le Recteur et le Chancelier seront pris dans leurs rangs et ne relèveront que des supérieurs de l'ordre. La Compagnie hérite de la direction générale scolaire, qui appartenait à l'Université de Charles, elle fixera les plans d'études et les programmes, accordera les permis d'enseigner. Le recteur réprimandera et révoquera les professeurs suspects. Les Jésuites exerceront seuls la censure, inspecteront les librairies et les imprimeries, confisqueront les livres dangereux. Le gouvernement des esprits est complètement entre leurs mains.

En 1651, Ferdinand III, pour compléter l'œuvre de son père, soumet l'Université à un Directeur, véritable commissaire de police, chargé de surveiller, et de dénoncer les étudiants et les pro-

fesseurs. Sous cette double tyrannie, politique et religieuse, la vie intellectuelle disparaît, il n'y a plus ni pensée, ni Université de Prague, ni Bohême. La science est suspectée et traquée; tout est combiné pour ne pas permettre aux professeurs de dépasser une misérable médiocrité ; il leur est interdit de se consacrer à des études spéciales. Condamnés à une tâche ingrate, réduits à un salaire de famine, les maîtres négligent leurs devoirs, suppriment leurs cours ; les leçons publiques sont si vides que les élèves n'ont d'autre ressource que de prendre des répétitions particulières qui permettent aux professeurs d'augmenter quelque peu leurs traitements dérisoires.

La philosophie se traîne dans la plus bourbeuse des scolastiques. On discute longuement la question de savoir à quelle heure commencera le jugement dernier, et combien de temps il durera.

Pas d'enseignement de l'histoire et de la géographie; pour le cours de mathématiques, une demi-heure par semaine pendant un an.

L'ordre des Jésuites a produit plus d'un savant remarquable, et, même en Bohême, on trouve parmi ses membres des écrivains distingués et des âmes exquises. Leur influence n'en a pas moins été déplorable, parce qu'ils ont peur de la science et de la vie. Libenter carebo poculo in quo suspicio veneni, disait un de leurs plus illustres représentants. Pour éviter le poison, ils éloignent de lèvres humaines la coupe de la connaissance. La pensée, la réflexion, la recherche ne sont à leurs yeux qu'un piège que le démon tend à l'homme. Leur effort va à réparer l'erreur qu'à commise la Providence quand elle a donné la liberté à la créature. Leur œuvre se résume dans les missions de Konias qui s'en va de ville en ville, de village en village, traquant les hérétiques et brûlant les livres.

Ils poussent si loin le zèle que même leurs protecteurs, les Habsbourgs, en éprouvent quelque inquiétude. Charles VI finit par s'aviser que leur enseignement était peut-être quelque peu insuffisant et il leur demanda s'ils ne jugeraient pas nécessaire de modifier leurs méthodes. La Compagnie fut stupéfaite de ces critiques. Que leur reprochait-on ? Leurs méthodes ? Il y

avait 158 ans qu'ils les appliquaient; n'avaient-elles pas fait leurs preuves ? On leur demande d'enseigner la géométrie, l'algèbre; elles ont été inventées par Descartes, et ne sait-on pas que Descartes sent le fagot? Les Jésuites cependant sont prêts à des concessions : le cours de mathématiques dure une demi-heure par semaine, il durera trois quarts d'heure. Les Habsbourgs n'ont jamais été très difficiles en matière de libéralisme. Charles VI n'en demande pas davantage et les choses continuent comme par le passé. Même la suppression de l'ordre en 1773 ne modifie guère la situation.

En 1791 cependant, une première réaction nationale se manifeste et, sous l'influence de l'opposition provoquée par les réformes de Joseph II, on introduit un professeur tchèque dans l'Université de Prague. Mais, dès que le calme est revenu dans les esprits, François Ier retourne aux anciennes pratiques.

Songez, Messieurs, que nous sommes à l'une des périodes les plus ardentes de l'histoire: jamais la vie n'a été plus fougueuse, la pensée, plus hardie ; une fièvre intense secoue l'âme humaine ; c'est l'époque du romantisme ; la science pousse de tous les côtés ses aventureuses reconnaissances ; les vieilles barrières s'écroulent. A Prague cependant, les Habsbourgs n'ont qu'une pensée; resserrer plus étroitement les chaînes, étouffer plus complètement l'esprit. On les dirait hantés par des terreurs obscures et comme poursuivis par le spectre de leurs forfaits. Le peuple tchèque qu'ils ont cru supprimer, ils sentent qu'ils n'ont pas réussi à l'anéantir ; ils tremblent de le voir sortir du sépulcre; ils s'interrogent avec l'anxiété éperdue des gardes qui cherchent le corps du Sauveur dans la tombe et ne l'y trouvent plus. Pour étouffer au moins l'idée de la revanche, pour éloigner le châtiment qui les attend, les successeurs de Ferdinand redoublent de zèle et d'activité. Les étudiants sont soumis aux règlements les plus étroits, traités comme des écoliers.

La première année, ils sont obligés de se confesser une fois par trimestre et d'assister aux leçons du professeur de théologie qui, le premier semestre, enseigne les vérités de la religion avec la raison, et le second semestre, ces mêmes vérités sans la raison. Les cours demeurent stériles et niais, les professeurs, inertes et

médiocres. Des coryphées de la renaissance tchèque, Dobrovsky, Jungmann, Safafîk, Palacky, aucun n'appartient à l'Université. Pendant cette première moitié du XIXe siècle, si vivante, si féconde, si grosse d'avenir, la vie se concentre autour de sociétés libres, d'entreprises fondées par l'initiative individuelle : la Société des Sciences, la Société du Musée, la Matice. L'Université des Habsbourgs n'a rien fait pour le pays.

Cette situation présente certains avantages : Avant tout elle exalte le patriotisme. Les étudiants, laissés à eux mêmes, sans direction, sans guides, abandonnés par des maîtres qui ne les aiment pas, et qu'ils n'aiment pas, se replient sur eux-mêmes, s'abandonnent à l'ardeur de leurs rêves, vivent dans l'adoration mystique du passé, et la contemplation d'un avenir apocalyptique. La Prague tchèque de 1840 est une sorte de cité sainte où des apôtres s'absorbent dans une extase fiévreuse. « On ne saurait parler qu'avec attendrissement des savants de Prague, écrit le Russe Pogodine; semblables aux Chrétiens qui, dans les catacombes, conservaient les saintes traditions, ils s'efforcent de maintenir le sentiment national dans le peuple; pour cela, ils supportent tous les sacrifices, se résignent aux plus dures privations, ne reculent devant aucun effort, ne s'effrayent d'aucun préjugé. » Les étudiants, comme des ombres qui attendent l'appel de Dieu, errent « dans Sion, jadis glorieuse, maintenant abandonnée. Leurs pieds frémissent d'allégresse quand ils gravissent le Vysehrad ; leurs yeux se mouillent de larmes quand ils arrivent à la Bllâ Hora. »

Ils sont prêts pour le dévouement et le sacrifice. Ils ne le sont pas pour la vie. On s'en aperçut trop bien en 1848: au premier appel de la Patrie, la jeunesse des écoles se leva tout entière et les étudiants de l'Université prirent une part éminente aux journées de la Révolution. Mais, quand il s'agit de tirer parti de la victoire remportée sur l'ancien régime, les hommes faillirent à la tâche pour laquelle ils n'avaient pas été prépaies. Ce qui manquait à cette génération, c'était l'habitude du travail persévérant et continu, la méthode, l'expérience, le sens de la réalité, c'est-à-dire précisément ce que la jeunesse doit rapporter de ses années d'Université. Elle avait été surprise par les événements, et les partisans de la réaction, les Schwarzenberg et les Bach, profitèrent de sa candeur pour rétablir leur autorité.

Certains faits cependant ébranlent si fortement les âmes qu'il n'est au pouvoir de personne d'en effacer le souvenir. Les conquêtes de la Révolution ne furent pas ttutes perdues. Parmi les hommes qui arrivèrent au pouvoir après le triomphe de la réaction, quelques-uns, tels que le comte Thun, éprouvaient une certaine sympathie pour le peuple tchèque ; ils s'attristaient de sa déchéance, étaient disposés à lui accorder une certaine liberté; ils ouvrirent timidement la porte à des professeurs tchèques. Deux en particulier exercèrent sur les jeunes gens une influence profonde, l'historien Tomek et le juriste Randa. Avec eux pénétraient dans l'établissement habsbourgeois le sens critique et la passion de la vérité lentement poursuivie. Avec eux s'ouvre vraiment l'ère nouvelle.

Autour de ces maîtres, commence à se rassembler un groupe de jeunes gens, assez clairsemé d'abord, mais qui grossit rapidement ; ils s'inspirent de leurs principes, se pénètrent de leur esprit, et se préparent sous leur inspiration au service de la Patrie. A une génération romantique succède une génération aussi ardente, mais plus pratique, plus capable d'effort prolongé, que les revers ne découragent pas et qui, à travers les obstacles, s'avance pas à pas vers le but poursuivi. C'est à ce moment que se forment les hommes qui ont été les fondateurs de la Bohême d'aujourd'hui, les Kaizl, les Pekaf, les Kramâf, et les Masaryk. Ce que la Bohême réclame avant tout, c'est une Université complète, intégrale. Dès 1864, le grand orateur Rieger apporte au Reichsrat les revendications de son peuple. Jamais réclamation ne fut plus naturelle; il n'en faudra pas moins une lutte de vingt années pour la faire triompher. Pendant vingt ans, les Allemands qui gouvernent l'Autriche, et qui prétendent maintenir les Slaves dans une éternelle enfance, s'opposent avec une obstination furieuse aux réclamations des Tchèques. Ils réclament un privilège imprescriptiple pour la science allemande. En vain Rieger dénonce la stupidité de leurs sophismes. Qu'est-ce que la science allemande ? Il n'y a pas de science allemande, de science française, de science anglaise ou de science tchèque ; la

science a pour origine la recherche libre et loyale, elle a pour but l'affranchissement des esprits et l'évolution des âmes. Il faut qu'elle soit accessible à tous. Aucun peuple, en vertu de je ne sais quel privilège, ne saurait en exiger le monopole ; aucun peuple ne doit en être écarté.

Ces raisons, si évidentes, si claires, les Allemands s'obstinent à ne pas les comprendre. Pour que les Tchèques obtiennent enfin satisfaction, il faut presque une révolution ; il faut que les Allemands s'aliènent par leur maladresse les bonnes grâces de François Joseph. Pour se venger de l'opposition qu'a rencontrée sa volonté, l'empereur appelle Taaffe au ministère, et celui-ci, pour obtenir l'appui des députés tchèques du Reichsrat, ordonne enfin qu'il y aura à Prague, à côté de l'Université allemande, une Université tchèque. C'est le début de la dernière période, l'Université triomphante.

Triomphante, non pas certes à cause de la faveur qu'elle a trouvée dans le gouvernement. La concession que les circonstances le condamnaient à faire, il s'est appliqué à la réduire le plus possible, lésinant sur les fonds, favorisant par tous les moyens les Allemands, réduisant au. minimum le nombre des chaires, refusant aux laboratoires les cérdits les plus nécessaires. Qu'importe? Il n'a pas pu diminuer la valeur des hommes ni abaisser leur enseignement. Grâce à leur science, à la solidité de leur méthode, à leur dévouement, l'Université de Prague était, à la veille de la guerre, une des plus actives et des plus glorieuses du monde.

Il me serait doux de vous tracer ici le tableau de son activité; je dois citer au moins les noms de quelques uns des maîtres les plus illustres : à côté des juristes Randa, Tilsch et Kadlec, l'économiste Brâf, le philologue Gebauer qui a vraiment créé l'histoire de la langue tchèque, Niederle, le continuateur de Safafïk, Jaroslav Vlcek, qui a renouvelé l'histoire de la littérature nationale, Pekaf dont les travaux ont jeté une si vive lumière sur la société du moyen âge, Novotny, qui a renouvelé l'histoire dtt Hussitisme ; et, dans les sciences proprement dites, le physiologiste Mare§, le médecin Thomayer. Combien de noms me montent encore aux lèvres! Combien serait longue la liste de ceux qu'il conviendrait de citer!

Mais plus que les hommes, ce qui caractérise la jeune Université, c'est la communauté de l'esprit qui l'anime, c'est la foi absolue dans la science, c'est le culte de la vérité.

Je lisais ces jours derniers un admirable passage du grand poète Machar. Dans la nuit obscure, à travers la grille de sa prison, Hus contemple les étoiles qui brillent; vers lui monte l'heure douloureuse, sœur de la nuit de Getsémané ; il revoit sa vie pure, sans tache, condamnée par la haine à une mort terrible; il songe au ciel de la Patrie, à tout l'amour qui l'attache à la terre natale, et son âme angoissée se tourne vers le Père et il prie avec les paroles du Sauveur : Si tu le peux, o mon Père, éloigne ce calice de mes lèvres tremblantes.

Au lendemain de cette nuit d'agonie, quatre évêques viennent le chercher pour le conduire à la salle du Concile. Les prélats le somment de reconnaître et de confesser ses erreurs. Avant qu'il puisse répondre, le seigneur de Duba, qui l'accompagnait avec quelques amis bohèmes, lui prend la main et lui dit: Vois-tu, maître Jean, nous tous ici, tes amis et tes compagnons, nous sommes des ignorants ; ce n'est pas à nous de te conseiller, c'est à toi seul de décider. Si tu penses que tu t'es trompé, abjure et déclare-le. Mais si tu es innocent, persiste jusqu'à la mort et à ton dernier souffle dans la vérité que tu as reconnue.

Le maître regarde, les yeux baignés de larmes, le seigneur de Buba. Mais dans son esprit, il sentait fixés sur lui les yeux innombrables de ses amis de là-bas, les étudiants et les prêtres, les nobles dames et leurs servantes, les paysans et les maîtres, les chevaliers et les docteurs qui sont venus près de lui chercher la vérité. Ces yeux qui s'attachaient à lui quand il leur parlait dans sa chapelle de Betléem, les yeux de ces auditeurs naïfs qui venaient lui demander la parole de salut. A tous, il a versé la lumière, la pensée et la vie, il leur a montré la route; ils ont cru en lui, ils croient en lui. Est-il possible qu'il les trahisse ? Abjurer ! Abjurer une vérité qui ne lui appartient pas à lui seul ! qui est leur bien à tous ! — Plutôt que de renoncer à la vérité, le maître marche au bûcher.

Messieurs, de l'Université militante, l'Université triomphale a recueilli cet héritage sacré, le culte absolu, complet de la vé-

rite. — Voilà ce que, je pense, a toujours dit à ses étudiants le professeur Masaryk: examinez et jugez; jugez sans parti-pris, sans autre règle que la conscience. Servez la vérité, aimez-la sincèrement et soyez sûrs qu'ainsi vous servirez la Patrie.

Un jeune professeur de l'Université de Prague, que reconnaîtra peut-être M. le Ministre des Affaires étrangères, a écrit: Si les gens de bien n'étaient pas paresseux, il n'y aurait pas de méchants. — C'est une grande parole, et une noble pensée. Si les gens de bien faisaient complètement leur devoir, s'ils n'oubliaient jamais leur mission, s'ils comprenaient toute la responsabilité qui pèse sur eux, ils soulèveraient le monde et transformeraient les esprits.

La foi vraie, vivante, active, finit toujours par triompher. C'est là Messieurs, le second grand enseignement que nous donne l'Université de Prague, la confiance, l'optimisme, l'amour, l'amour du peuple, l'amour de la foule, des ignorants et des humbles, de tous ceux dont le labeur incessant a créé la Patrie et la soutient. Vérité, démocratie, patrie, voilà Messieurs, le drapeau tricolore de l'Université de Prague, la bannière qu'elle a déployée dès le premier jour et qu'elle a conservée intacte pendant la tempête, celle qui flotte aujourd'hui, victorieuse, sur la jeune république tchécoslovaque.

Quand on jette un regard rétrospectif sur l'histoire si émouvante et dramatique de cette Université, qui a traversé tant de crises terribles, au milieu des inquiétudes de l'heure, un sentiment de confiance et d'espoir envahit les cœurs.

Comme vous l'indiquiez tout à l'heure, Monsieur le Président, l'heure est grave, et les négociations qui se poursuivent nous causent une anxiété cruelle; nous nous étonnons que les crimes de l'Allemagne n'aient pas laissé dans toutes les âmes une indignation implacable et qu'on paraisse quelquefois éprouver pour elle une indulgence au moins prématurée; la Justice s'émeut et s'indigne quand les maîtres de l'heure semblent vouloir peser à la même balance nos adversaires implacables, les habiles qui ont attendu le dernier moment pour courir au secours de la victime

et les amis fidèles qui nous ont aidés quand le péril était redoutable et la fortune indécise. Ne nous laissons pas abattre et troubler. Nous avons connu des instants plus terribles et notre courage n'en a pas été ébranlé. Les nuages se dissiperont, et la victoire finira bien par appartenir aux vainqueurs.

Rappelons-nous les vers de Vrchlicky:

« O ma patrie, éloigne de ton front le long voile des ombres,

Attache sur ta tête le diadème de ton antique gloire.

Crois à l'amour de tes filles, o Mère, à la vaillance de tes fils.

Nos âmes bouillonnent, nos cœurs frémissent d'allégresse.

Nous sommes nourris de tes pensées et de ton sang;

Nous portons en nous tes actes et tes songes.

Sois heureuse et grande, c'est notre volonté à tous. »

Oui, la Bohême sera heureuse et grande, et pour qu'elle le soit, il faut que l'Allemagne soit définitivement abattue, que la France soit puissante et prospère et que l'Europe orientale soit réorganisée.

L'Université de Prague a toujours été un grand centre de solidarité slave. Elle restera en deuil tant que l'Université de Moscou ne pourra pas se joindre à elle pour célébrer la défaite du barbare germain. La victoire de la Bohême serait précaire et laisserait à tous de cruels remords, d'ineffaçables regrets si la Russie, elle aussi, ne reprenait pas dans l'Europe la place qui lui appartient. Il faut que le triomphe de la Bohême soit aussi celui du monde slave entier. Il faut qu'en même temps que nous verrons réunies toutes les terres de la Couronne de Vâclav, et tous les fils de la nation tchécoslovaque, nous saluions aussi le drapeau yougoslave flottant de la Soéa au Vardar. Nous ne l'oublions pas, Messieurs: au moment où nos soldats brisaient sur la Marne l'assaut de l'invasion teutonne, les Serbes battaient les Autrichiens, les Russes envahissaient l'Autriche et les Tchèques désorganisaient l'armée de François-Joseph. Nous n'entendons diminuer les mérites de personne. Mais il serait tout de même étrange que ceux qui ont été les premiers au combat fussent les derniers à l'honneur. —

Espérons dans la justice de l'histoire, quand une paix équitable aura assuré l'avenir, l'Université de Prague, à côté de l'Université de Paris, se remettra à l'œuvre pour réparer les ruines. Le travail sera rude, mes amis, mais vous êtes jeunes, et vous avez prouvé ce qu'on peut attendre de votre courage. Un avenir immense s'ouvre devant vous. En avant, comme le chante le poète tchèque, Neruda:

« La Bohême aurait-elle dans son sein

Tout ce qu'elle désire dans ses rêves les plus fantasques,

L'Océan humain ne connaît pas de repos.

Ne le cherchons pas non plus. Toujours à l'œuvre,

En avant!

Plus loin, mon peuple chéri, éternellement en avant!

Dâl! Nârode nâs drahy, vëcné, dâl!

Dr. Karel Kadlec, professeur à l'Université de Prague :

Les Russes du sud des Carpathes,

citoyens de la République

Tchécoslovaque.

La branche sud-carpathienne de la nation russe fait partie, comme on le sait, de la République Tchécoslovaque. Notre nation n'a eu jusqu'à présent aucune relation politique ou intellectuelle avec cet élément slave quoique la langue de ce fragment de la nation russe soit très voisine de la langue tchèque. Il y aura bientôt cent ans — c'était en 1828 — que l'écrivain polonais Ondfej Kucharski a pu constater au cours de son voyage à travers la Hongrie du nord une ressemblance frappante entre la langue tchèque et la langue « rusnack » du district de Marmaros.

Comment se fait-il que ces Russes de l'ancien royaume de Hongrie soient attribués à la République Tchécoslovaque? Est-ce l'impérialisme tchèque qui a annexé cet élément ethnique étranger ou bien est-ce l'Entente qui a généreusement fait présent des Russes carpathiens à la République Tchécoslovaque ? Ce n'est ni l'un ni l'autre.

La réunion de ces Russes à notre République s'est faite de leur propre volonté. L'oppression magyare a pesé si lourdement sur eux et les a ruinés à un tel point, aussi bien dans le domaine politique que dans le domaine économique et national, qu'après l'effrondre-

ment de la monarchie austro-hongroise on ne pouvait à aucune condition songer à les incorporer au nouvel Etat magyar. On a pensé que ce serait répondre à leur désir que de les rattacher au grand Etat russe. Mais la Russie se trouvant avant même l'effondrement de l' Autriche-Hongrie, en état de décomposition, il ne restait aux Russes du Sud des Carpathes qu'à chercher leur autonomie ou se joindre à un Etat voisin. Ils n'ont pas osé accepter la première solution et fonder leur propre Etat, ne se sentant pas assez forts. Parmi les nations voisines, les Ukrainiens étaient leurs plus proches parents au point de vue linguistique et on aurait pu s'attendre à ce qu'ils se rattachent à l'Etat Ukrainien alors en formation. Mais c'est précisément à ce moment que leur antagonisme pour l'idée nationale ukrainienne se fait jour. Les Russes de la Hongrie ne veulent rien avoir de commun avec l'idée ukrainienne et dès la première heure ils ont affirmé leur communauté avec le grand peuple russe. Dans les années 1849-1867 on a essayé de fonder une littérature hongro-russe écrite dans une langue imitant le russe et appelée « jazyëije ». Cette langue littéraire artificielle fut la cause de l'insuffisance de la conscience nationae de la population russe du sud des Carpathes. Ce fut une grosse faute, on peut même dire un malheur national, car il n'existait pas de moyen efficace pour combattre l'effort systématique des magyarisateurs. D'autre part les intellectuels qui auraient pu arrêter la magyarisation étaient assez rares parmi les Russes de Hongrie.

La cause ukrainienne n a donc pas rencontré de sympathie chez les Russes du sud des Carpathes même après l'effondrement de la monarchie danubienne; seul le peuple tchèque a acquis leur confiance; c'est pourquoi ils se sont décidés à se joindre à la République Tchécoslovaque à la condition qu'une certaine autonomie leur soit assurée. La même hostilité pour les Ukrainiens s'est manifestée chez les Lèmes.

Ces derniers forment la branche russe extrême occidentale du territoire ethnique russe de la Galicie. Les Russes du nord des Carpathes, refusant également d'être considérés comme Ukrainiens, se sont joints aux Russes du sud des Carpathes et vers la fin de 1918 ont fondé un Comité national commun « karpato-ruskâ narodni Rada » (Conseil national des Russes des Carpathes) siégeant à PreSov et présidé par un ancien membre du parlement hongrois, le Dr. Antonin Beskid. Ce dernier chef des Russes carpathiens est arrivé en janvier 1919 à Paris avec la délégation tchécoslovaque à la Conférence de la Paix et, au nom de ses compatriotes, il a offert aux délégués de notre peuple ainsi qu'aux plénipotentiaires de l'Entente la jonction des Russes carpathiens à la République tchécoslovaque. On sait que la Conférence de la Paix a accédé au désir de la population russe de l'ancienne Hongrie. De cette façon, notre Etat se trouve agrandi de cette population russe et devient ainsi le voisin direct de la Roumanie agrandie aux dépens de l'ancien royaume de St. Etienne.

Le 8 mai dernier a eu lieu un congrès réunissant les Russes carpathiens des centres politiques de Uzhorod, Presov et Hust ; ce congrès fut remarquable par la méfiance que le peuple a manifestée à l'égard de la majeure partie des intellectuels. Il a été reconnu que les chefs des Russes carpathiens, et principalement le clergé, se sont montrés peu sûrs au point de vue national. Non seulement pendant la guerre mais longtemps avant, ils ont été, sinon les instruments complaisants de la magyarisation, du moins de faibles défenseurs de l'idée nationale. Aussi la population russocarpathienne a compris instinctivement que son salut se trouve plutôt dans l'incorporation à la République Tchécoslovaque que dans son existence autonome sous la conduite de ses propres leaders. Une délégation de cette branche russe s'est rendue le 22 mai à Prague pour y conférer au sujet de la place politique

qu'elle occupera au sein de la République Tchécoslovaque.

Le grand public étant très peu informé sur cette branche si négligée du peuple russe, nous espérons l'intéresser par les notes suivantes qui lui feront connaître dans les grandes lignes les Russes du sud des Carpathes.

Les Russes de Hongrie ont déjà joué un rôle considérable à l'époque de la dynastie hongroise des Arpads. Plusieurs écrivains magyars prétendent que les Russes ne sont que des immigrés récents. Il n'en est ainsi que pour une partie de cette branche slave. Le plus ancien chroniqueur hongrois appelé Anonymus (notaire du roi Bêla) raconte qu'un grand nombre de Russes se sont joints au prince magyar Almos quand celui-ci s'est rendu en Hongrie et se sont fixés dans ce pays. Il raconte même que le voïvode russe de Galicie a ordonné à deux mille archers et trois mille paysans russes de conduire les Magyars en Hongrie à travers la forêt de Havas (sur les Carpathes). Par contre, la science positive a prouvé qu'il existait des Slaves Russes sur les deux pentes des Carpathes longtemps avant l'arrivée des Magyars en Hongrie. Il semble toutefois que les premiers Russes du sud des Carpathes n'étaient pas nombreux. Les Magyars, après avoir occupé la Hongrie, n'ont pas souffert que le peuple russe garde un grand territoire uni et les ont éparpillés le long de la frontière, s'en servant souvent comme garde-frontières. On trouve sur beaucoup de points de la frontière des lieux appelés encore Orosz ou Oroszi (Russe) et on peut supposer qu'ils constituent les vestiges des anciennes voies de l'immigration russe. C'est particulièrement le cas de Oroszvar (en Allemand Karlsburg) près de Bratislava. Bidermann suppose que plusieurs garnisons de Russes des places fortes de la Hongrie (jobagiones castri), qui ont servi jusqu'au 16e siècle à garder certains châteaux royaux, étaient les restes de cette

milice russe des frontières. Ils sont mentionnés dans l'article 47 d'une loi datant de 1498.

On mentionne encore d'autres Russes libres dans l'article 29 de la loi de 1500 (§4.) Ce sont les « Rutheni Regiae Majestatis in Nagy-Oroszfalu résidentes» (près de Vysehrad sur le Danube) qui étaient employés comme huissiers au service du roi, de sorte que dans les documents anciens le mot orosz a souvent sens de «janitor».

Les Russes passaient la frontière par petits groupes inaperçus, composés surtout de bergers ; ceci eut lieu probablement dès le commencement du 10e siècle. Quelques-uns se sont avancés plus loin en Hongrie suivant le « Regesta » de Varad qui parle d'un jobagione russe. Un certain nombre de Russes sont venus en Hongrie au commencement du 12e siècle accompagnant la fille du prince galicien Svatopluk nommée Pfedslava, épouse du roi Koloman. Ces nouveaux venus, qui jouissaient de privilèges nobiliaires, ont fondé dans le Comitat de Hont la commune de Nemes-Orosz.

Ce n'est qu'à partir du 13e siècle que l'on peut parler de l'affluence considérable des Russes en Hongrie. Après le désastre tartare commença la colonisation en grand de la Hongrie du nord. Jusqu'à cette époque, cette région frontière du nord-est de la Hongrie, montagneuse et boisée appelée « Krajina » (marchia Ruthenorum) n'était habitée que par des colonies de chasseurs, piqueurs et fauconniers du roi. On donnait souvent ces rogions de la Hongrie du nord en apanage aux membres de la famille régnante, appelés ducs. C'est dans cette région slave qu'il faut chercher la « troisième partie du Royaume » (tertia pars regni) dont à plusieurs reprises les documents parlent comme d'un apanage des princes royaux. Emerich, le fils de St. Etienne, portait le titre de « dux Ruizorum » qui rappelle cette région. Après la retraite

des Tartares de la Hongrie, de nombreux villages commencèrent à s'élever dans la Krajina slave, qui s'étendait dans les comitats de Sarys, Zemplin, UZhorod (Ungvâr) et Bereg, et dont les privilèges correspondent à ceux de nos « Lhotas ». Leur nom russe était Volja. Le bailli de ces communes portait un nom dérivant de Knaz (correspondant au « chinez » roumain dérivant de « knez » serbe), ou, s'il administrait des territoires plus étendus, il s'appelait « krajnik » (kra>bord). Ce dernier nom venait de leur rôle, qui consistait à surveiller la frontière, « Krajna » (comparez avec « Ukrajina » russe) signifiait le territoire situé « nakraji » (au bord) c'est-à-dire près de la frontière. Dans les endroits où les Russes étaient voisins des Roumains, ou là où ils les ont remplacés, ces baillis villageois étaient appelés « knuz ».

Ces « Lhotas » russes, villages privilégiés se sont formés dans le nord de la Hongrie, du 13e au 16e siècle. C'est surtout au moment de la réception, par le roi de Hongrie Louis, du prince lithuanien Théodore Korjatoviè et de sa nombreuse suite de Novgorod, c'est-à-dire au 14° siècle, qu'on voit de nombreux Russes se fixer en Hongrie. Le prince lui-même a reçu le domaine de Satoralja-Ujhely et de Humenné dans le comitat de Zemplin et, à partir de 1398 il a reçu le titre de voïvode de Mukacev. Dès cette époque, la contrée de Mukaèev fut aussi colonisée par des Russes. A côté des paysans russes habitant des demeures fixes, de nombreux Russes nomades voyageaient avec leurs troupeaux dans les montagnes du nord-est de la Hongrie, mais à partir de la deuxième moitié du 17e siècle, ces bergers nomades ont peu à peu disparu.

Tous les Russes dont il a été question dans les lignes précédentes faisaient partie de la population libre du pays et n'ont pas cessé d'en faire partie, même à l'époque qui suivit la révolte de 1514, quand toute

la population roturière tomba dans la servitude de la glèbe. Le livre juridique hongrois « Tripartitum » dit, spécialement, dans le tome III, titre 25, chapitre 2, que les Kumanes, Russes et Bulgares fixés sur les terres du roi seront les seuls paysans dont la liberté sera maintenue.

Les Russes de Hongrie ne manifestent pas beaucoup de goût pour la vie des grandes villes. Nous remarquons qu'ils se fixent tout au plus dans de petites bourgades ressemblant beaucoup à des villages. Parmi les villes de l'ancienne Hongrie du nord, c'est à Huszt, dans le comitat de Marmaros qu'il y a le plus de Russes. L'élément russe est encore plus rare parmi la noblesse hongroise. Les Russes, de même que les Roumains ennoblis, passaient dans les rangs des Magyars. Parmi ces renégats d'origine russe, on peut citer les familles Orosz (russe), Telegdy, Tarnôczy, Komlôssy, Ormândy et d'autres. Il est intéressant de constater que le premier recueil de lois hongrois (corpus juris hungarici), édité en 1582, a eu pour auteurs deux Slaves, dont l'un était le Russe Mikulas Telegdy, évêque de Pécs (Fuenfkirchen) et l'autre un Slovaque, Zacharias Mossoczy, surnommé RohoSnfk.

On peut dire que la hiérarchie sociale des Russes de Hongrie était très incomplète dès le début. Cette partie de la nation russe de composait surtout de paysans, de bergers, de bûcherons et de membres du clergé.

Toute cette population paysanne, libre à l'origine, commença dès le 166 siècle à être asservie par la noblesse, ce qui a également porté atteinte à la situation du clergé russe recruté parmi les paysans. Nous possédons nombre de documents, datant du 17e siècle, montrant que le clergé russe fut non seulement astreint par les seigneurs aux mêmes corvées que le paysan et chargé des mêmes impôts, mais que des peines corporelles lui furent infligées et que, souvent, ses membres furent incarcérés. Egalement, la situa-

tion matérielle du clergé était pénible. Ne disposant pas des terres de l'Eglise et ne percevant pas.de dîmes des paroissiens, comme le faisait le clergé catholique, il n'avait d'autre moyen d'existence que le fruit de son labeur aux champs et les revenus du droit d etôle, qui était insignifiant.

La misère et la servitude aidant, l'idée de l'Union des Eglises, née au milieu du 17e siècle, n'a pas rencontré d'opposition sérieuse dans le clergé russe orthodoxe. Elle apportait à ce clergé une indépendance personnelle vis-à-vis de la seigneurie, l'amélioration de sa situation matérielle et en général tous les avantages dont jouissait le clergé catholique.

Les origines de cette Union chez les Russes de Hongrie n'ont pas pu être définies avec précision. On croit généralement qu'elle a été conclue en 1649, tandis que Petrov donne comme date de son origine l'année 1652. Cette Union a été conclue à la condition que l'évêque uniate serait élu par le peuple, et de fait, le siège épiscopal a été occupé pendant un certain «temps par les élus du clergé séculier et régulier russe, D'autre part l'élection d'un nouvel évêque devait être approuvée par le roi et sanctionnée par le pape, ce qui diminuait sa valeur. L'influence du gouvernement et du clergé catholique était limitée par l'élection qui, finalement, a complètement disparu. Les dernières élections ont eu lieu en 1733. A partir de 1738 et pendant longtemps la chancellerie hongroise et l'archevêque d'Eger proposaient au roi trois candidats pour le siège épiscopal.

L'Union a fait des progrès très lents parmi les Russes de Hongrie. Il fallut plus d'un siècle pour qu'elle s'enracine. La noblesse s'opposa aux arrêts du Gouvernement qui assuraient des droits au clergé russe non seulement à la diète mais aussi dans les réunions des comitats, dans les administrations des comitats et sur leurs propres domaines.

En acceptant l'Union, le clergé russe a fait fausse route. Sa situation sociale et économique n'a pas

changé dans ses grandes lignes. Les catholiques et la hiérarchie catholique elle-même, qui dédaignait le pauvre clergé ruthène parce qu'il n'avait pas de culture, étaient des obstacles à l'Union. Les archevêques catholiques d'Eger tenaient jusqu'à 1771, époque dans laquelle le siège épiscopal de l'Union fut canonisé par le pape, les évêques ruthènes dans une dépendance indigne. Une telle tutelle a privé le clergé russe de toute autorité sur le public, sur les fonctionnaires, sur la noblesse et même sur le peuple. Cet état de choses n'a changé, comme nous l'avons dit, qu'en 1771. Ce n'est que sous le régime de Tévêque Ondfej Baôinski en 1772 — 1809 que la base même de l'éducation du ctergé russe en Hongrie s'améliora et que sa position matérielle fut assurée. En 1760 et 1761 les agitateurs roumano-serbes ont fait un dernier et vain effort pour détourner les Russes de Hongrie de TUnion et pour les ramener au sein de l'Eglise orthodoxe.

De ce fait, de toutes les nations orthodoxes de la Hongrie, seuls les Russes ont complètement accepté l'Union et la maintiennent jusqu'à nos jours ; depuis 1821, ils possèdent deux évêques. A cette époque, l'évêché de Mukacev fut divisé en deux diocèses : celui de Mukacev et celui de PreSov. Pendant presque tout un siècle après la conclusion de l'Union, la hiérarchie orthodoxe s'est maintenue chez eux parallèlement à celle de la religion uniate et n'a disparu qu'en 1735.

En acceptant l'Union, les Russes de la Hongrie ont considérablement empiré leur position nationale. S'ils étaient restés orthodoxes ils auraient pu — de même que les Serbes et les Roumains — avoir une administration indépendante pour gérer leurs affaires ecclésiastiques et scolaires. En adhérant à l'Union, ils ont perdu leur propre autonomie ecclésiastique et scolaire et la possibilité de travailler pour le bien de leur nation dans la même mesure que les Serbes et les Roumains.

C'est une des raisons de leur déplorable situation dans l'ancien royaume de Hongrie. Cependant on peut s'expliquer leur déchéance progressive par d'autres raisons encore. Il y avait en Hongrie, en comparaison avec les autres nationalités, très peu de Russes sud-carpathiens. Le nombre de ces Russes ne s'élevait — dans les dernières décades — qu'à un demimillion. Il ne pouvait s'augmenter non seulement à cause du système de magyarisation forcée pratiqué en Hongrie pendant le demi-siècle dernier, mais aussi à cause des mauvaises conditions d'existence de la population russe. Le pauvre peuple sud-carpathien n'a pas assez de terre à cultiver pour subvenir à ses besoins. Sur le territoire colonisé par cette branche de la population russe se trouvent presque exclusivement des latifundia des nobles, qui ne sont pas administrés par les propriétaires eux-mêmes, mais qui sont loués à des métayers. Ces métayers sont en majeure partie des Juifs venus de la Russie et de la Galicie. Ceux-ci n'exploitent pas les domaines euxmêmes, mais les arrentent (sous-louent) aux paysans russes, naturellement pour un prix très élevé. Ces intermédiaires juifs accordent en même temps aux paysans russes des crédits usuraires,et par conséquent, les ruinent systématiquement. Ces circonstances empiraient de telle façon que les Russes du sud des Carpathes, ne pouvant se nourrir chez eux, se voyaient obligés d'émigrer en masses dans l'Amérique du Sud et du Nord (aux Etats-Unis, au Canada et au Brésil). Ce n'est qu'au moment où le Gouvernement hongrois s'aperçut que les régions du nord-est se dépeuplaient, qu'il envoya au comitat de Bereg et, plus tard, au comitat de Marmaros et de Ung un expert qui devait faire des propositions concernant l'amélioration de la situation économique des Russes du sud des Carpathes. Ce commissaire, Edmund Egan, était non seulement un théoricien, mars aussi un excellent économiste pratique, issu d'une famille irlandaise qui, au commencement du xixL siècle, avait immigré en

Hongrie. Le mémorandum d'Egan, transmis au Ministre de l'Agriculture Daranyi, fut une écrasante révélation des circonstances économiques dans les comitats du nord-est de la Hongrie. Le commissaire du Gouvernement, en homme impartial, y a dépeint d'une façon saisissante l'exploitation des Russes du sud des Carpathes par les parasites juifs. A cette époque, le mémorandum d'Egan a produit en Hongrie une grande sensation et quand, en 1901, son auteur mourut d'une façon mystérieuse, on expliquait sa mort par la vengeance des juifs exploiteurs du peuple sud-carpathien.

Après la mort d'Egan, le Gouvernement magyar ne fit rien pour améliorer la situation matérielle des Russes de Hongrie. Ils se trouvaient encore dans cette situation déplorable quand la guerre universelle éclata, et c'est dans cette même situation qu'ils passent maintenant à notre République Tchécoslovaque. Celui qui connaît leur triste passé, comprendra facilement leur grande confiance en notre République, Notre Gouvernement non seulement ne les opprimera pas, mais leur accordera la plus grande liberté politique et nationale et les soutiendra sans doute aussi au point de vue matériel. Une des tâches les plus importantes du nouveau Gouvernement sera la solution équitable de la question de l'expropriation des grands domaines du territoire sud-carpathien ainsi que l'amélioration de l'industrie du pays. Plusieurs moyens se présentent qui permettent d'atteindre ce but. L'un sera la fondation d'écoles spéciales pour les artisans; un autre la fondation d'établissements financiers et de divers établissements industriels. Il sera aussi nécessaire d'établir le plus tôt possible une ligne de chemin de fer qui unirait d'une façon convenable notre République au Royaume des Roumains et par conséquent, serait utile non-seulement à notre République, mais aussi au peuple russe du sud des Carpathes.

Le premier président de la République tchécoslovaque, Masaryk, tel est le titre de la magistrale étude que le fondateur de notre revue, M. Ernest Denis, publie dans la Revue bleue (N° 12, du 28 juin dernier). M. E. Denis souligne, d'abord, le surprenant fait qu'un professeur de l'Université de Prague succède au descendant de la plus vieille dynastie de l'Europe. Pendant des années, Masaryk était, à cause de ses opinions, l'objet des attaques les plus furibondes de la part de la presse tchèque; le parti réaliste, qu'il avait fondé, n'avait jamais pu rallier qu'un nombre dérisoire de suffrages ; sa conception de la philosophie de l'histoire de la nation tchèque a soulevé des critiques dont il est très difficile de nier la justesse. Et cependant, cet homme est élu à l'unanimité, sans concurrent, premier Président de la République. « Comment expliquer, se demande M. Denis, l'accord des sympathies qui groupe autour de lui des représentants de toutes les classes sociales, de tous les partis politiques et de toutes les nuances de la pensée? »

« Pour le comprendre, il faut se rappeler d'abord que seuls donnent lieu, à des polémiques si véhémentes, les hommes dont la pensée n'est pas banale et qui ne se contentent pas de suivre les sentiers battus. Mais surtout, braver tant d'attaques sans en être ni accablé ni aigri, supporter pendant des années l'assaut sans cesse renouvelé des calomnies et des haines et conserver intacts son courage et sa foi, poursuivre sa route sans paraître s'apercevoir des obstacles et des chausse-trape dont elle est semée, rester à 70 ans, après une carrière traversée de si terribles orages, aussi jeune et aussi ardent au combat, ne jamais douter de la victoire, même quand l'ennemi semble triomphant et qu'il dispose d'une écrasante supériorité de forces; pour soutenir un pareil rôle, une âme héroïque est nécessaire. »

« Une pensée l'absorbe: faire son devoir. Il a écrit: je ne me soumets à personne; il pourrait aussi bien prendre pour devise: je sers, seulement il ne reconnaît d'autre maître que la vérité. C'est par cette absence complète d'égoïsme, ce parti-pris de droiture, cette rigidité de conscience qu'il a vaincu les résistances et rassemblé autour de lui ceux-mêmes qui ne partagent pas tous ses convictions, qui redoutent son idéalisme et que déconcerte ou effraie l'audace de sa pensée... »

Suit un beau portrait de Masaryk:

« Quand, au début de la guerre, il est venu démontrer à l'Europe la nécessité de démembrer l'Autriche, il s'est heurté d'abord à une indifférence sceptique. Il avait prévu les résistances de la routine et l'entêtement des préjugés. Rapidement, par sa gravité, par sa conviction, il a d'abord commandé l'attention, puis gagné la sympathie. Grand, maigre, la tête légèrement penchée en avant, il parlait sans passion, sans colère, sans haine. Dans ses yeux gris, profonds, pénétrants, on lisait même une sorte de pitié attendrie pour cette malheureuse et funeste dynastie des Habsbourgs qui allait périr, victime de son incurable pauvreté de cœur et d'esprit. Il apparaissait comme l'interprète des condamnations de la Providence. »

M. Denis tâche de distinguer, dans le caractère de Masaryk, la part du mysticisme slave. On a trop abusé de ce lieu commun ; cependant, il y a, dans l'âme de Masaryk bien des traces de son origine slovaque. Ici, on nous permettra de rectifier une petite erreur. La mère de Masaryk, bien qu'ayant reçu, par suite de circonstances, une éducation allemande, était de souche on ne peut plus slave ; elle s'appelait Kropâôkovâ.

Et voici le raisonnement auquel aboutit M. Denis:

« Masaryk est nationaliste par volonté, par réflexion, par éducation; il lui manque, si j'ose ainsi parler en pareille matière, la grâce divine; il l'est devenu. Sa sincérité est absolue et on peut être certain qu'il ne trahira jamais cette religion d'évidence scientifique à laquelle il s'est élevé par un puissant effort de son esprit; mais sa vigilance sommeille quelquefois et le Slave perce sous le professeur qui a fait ses études à Vienne et les a terminées à Leipzig. Cet apôtre du réalisme et de l'expérience ne se défend pas toujours des illusions de l'optimisme et il lui arrive d'admettre des conclusions qui ne se dégagent pas clairement des prémisses1 qu'il a démontrées. Même alors cependant, sa loyauté est manifeste et quand nous nous refusons à le suivre, nous rendons hommage à l'élévation de son âme et à la splendeur de ses désirs.

« Il me semble que je donnerais de lui à ceux qui ne le connaissent pas, une idée assez exacte, en le rapprochant de notre Quinet. Leur bagage littéraire est sans doute profondément différent et leur imagination créatrice est de nature très diverse, mais ils se ressemblent par la tendance générale de leurs doctrines, la nature de leurs aspirations et la qualité de leurs âmes. Elles sont forgées du même métal, solide et pur; elles exercent une attraction semblable; elles sont à la fois extrêmement simples

et d'une infinie complexité. Individualistes intransigeants, ils ont, au plus haut degré, l'Un et l'autre, le sens de la fraternité, le respect du peuple et le goût de la démocratie. Seulement, ils croient que la victoire de la démocratie ne doit pas consister uniquement, ni même surtout, à améliorer la condition matérielle du peuple, mais à relever son niveau moral puisqu'il n'y a pas de pire servitude que la bassesse de l'âme. Ils sont animés d'un patriotisme exalté et prêt à tous les sacrifices, mais c'est parce qu'ils voient dans le libre développement des nations une des conditions du progrès de l'humanité, et ils croient que l'avenir de l?ur peuple est strictement attaché à l'accomplissement de la mission que lui a tracée la Providence.

« Contempteur intrépide des préjugés, même quand ils se couvrent du masque d'honneur national, défenseurs intransigeants de la liberté de l'esprit en même temps que hantés par l'idée religieuse, ils placent dans la religion la base de la vie privée et politique, mais aucune Eglise ne saurait loyalement les regarder comme ses adeptes, et leur foi, sans doctrines et sans dogmes, irrite les croyants, étonne les incrédules et laisse les foules indifférentes. Ils affirment l'existence de Dieu et l'immortalité de l'âme sans que ces postulats leur soient nécessaires, puisqu'ils croient à la bonté de l'homme, à la victoire du Bien et qu'ils trouvent dans l'accomplissement de leur devoir une explication suffisante de leur destinée et une sérénité que ne trouble aucun accident. Les échecs et les épreuves n'ébranlent pas plus leurs convictions qu'elles n'étonnent leur courage, parce qu'ils aiment îe combat plus encore que le succès, et les plus cruelles défaites, en développant leur courage, accroissent chez eux la joie de vivre; ils ne respirent à pleins poumons que sur les hauteurs et leurs qualités n'apparaissent entières que quand ils sont entourés d'ennemis et acculés dans des situations qui semblent désespérées. Ils ne redouteraient qu'un seul esclavage, c'est celui du mal, et ils sont sûrs d'être à l'abri de son étreinte: la seule angoisse qu'il leur serait impossible . de supporter, c'est celle du doute, et ils ne l'ont jamais connue. Les pusillanimes et les médiocres qui forment partout la majorité, les nomment des visionnaires; la postérité dira que ce furent des voyants, qui, du haut de la montagne qu'ils ont gravie avec Moïse, ont aperçu la Terre promise vers laquelle marchent les combattants de Dieu. »

■ Après cette brillante appréciation des qualités morales du Président Masaryk, M. E. Denis donne une esquisse de la vie de Masaryk, depuis son arrivée, à l'âge de 32 ans (en 1882) à l'Université tchèque de Prague. « Sorti d'une très humble famille, il s'était d'abord destiné à être instituteur, avait ensuite passé quelque temps comme apprenti chez un serrurier d'art à

Vienne, puis chez un forgeron à Moravie. Encore élève au Gymnase, il ne vivait que des leçons qu'il donnait. Doué d'une merveilleuse mémoire, il avait appris en se jouant, en dehors de l'allemand et du tchèque qui étaient ses langues naturelles, le russe, le polonais, le serbe, le français qu'il sait bien, mais qu'il parle avec une certaine difficulté, l'anglais et l'italien. »

Là-dessus, M. Denis définit le caractère fier et indépendant de Masaryk et son amour de la vérité; il dit combien l'influence de cet homme était profonde et pénétrante non seulement sur les étudiants, pour lesquels il était plus qu'un maître, un directeur de conscience, un ami, mais sur la société tchèque en général. « L'effet produit par Rousseau, le révolutionnaire, sur la société raffinée et sceptique du XVIIIe siècle n'avait pas été plus rapide et plus profond, remarque-t-il avec justesse. Masaryk ne se contentait pas d'être un simple simple universitaire: son enseignement embrassait toutes les manifestations de la vie moderne, développait, chez ses élèves, la conscience individuelle et le courage; il a toujours été un admirable professeur d'énergie ».

« Quel est le but de la société, disait-il à ses élèves, sinon l'effort constant à un état supérieur, c'est-à-dire pour que l'homme devienne plus complètement homme. » Pour cela, il faut que l'amour du prochain cesse d'être un mot, c'est-à-dire que chacun de nous se dépouille des passions égoïstes et des instincts misérables qui l'avilissent, en faisant de lui un instrument de tyrannie et un soutien de l'arbitraire. Le progrès de l'humanité a pour condition et pour base la santé morale du citoyen. Cette humanité, au développement de laquelle nous devons contribuer, n'existe pas en soi, elle serait une simple abstraction si elle n'était pas représentée par des nations qui en sont l'émanation et la cellule. De même que le droit naturel de l'individu est sacré, chaque peuple doit exiger que ses besoins essentiels et ses intérêts vitaux soient respectés: mais ce respect, il ne l'obtient et ne le mérite que dans la mesure où il remplit sa tâche et est fidèle à sa mission. »

Il combat la démagogie patriotique, les phrases déclamatoires et il dit:

« L'ennemi le plus redoutable, le seul qui soit à craindre, c'est nous-mêmes, notre paresse, notre timidité d'esprit et de cœur, notre veulerie, c'est le mal social sous toutes ses formes, • a prostitution, la débauche, le mépris de la femme, l'alcoolisme, la lâche complaisance des mœurs, la médiocrité des âmes. Palacky nous l'a déjà dit: Les succès que nous avons obtenus, nous les avons tous dûs à notre supériorité morale. Soyons dignes de

l'indépendance, et cette indépendance viendra d'elle-même. Vous vous plaignez que le peuple reste indifférent à la cause nationale: c'est votre faute, vous n'avez pas su l'éclairer, l'instruire, diminuer ses souffrances, entendre ses appels. « Nous avons eu avec les Taborites, les premiers socialistes et les premiers communistes; reprenons leur œuvre, travaillons à ce qu'il n'y ait plus chez nous de mendiants. » ...Vous avez peur de la vérité, et c'est pourtant la vérité seule qui sauve et qui fortifie. Vous avez sans cesse à la bouche les noms de Hus, Coménius, Dobrovsky, Havlîcek. Ils furent grands en effet. — Pourquoi? Parce qu'en dépit dts obstacles et des dangers, ils ont été les confesseurs de la venté.

On ne saurait mieux exprimer le sens profond de l'enseignement de Masaryk; mais il ne s'agissait pas, chez lui, d'une simple théorie. Toute sa vie n'a été qu'une application des principes qu'il proclamait dans ses écrits et du. haut de sa chaire. M Denis raconte, avec éloquence, la lutte scientifique engagée par Masaryk dans la vaillante revue Atheneum, contre les faux Manuscrits de Krâlové Dvûr et de Zelenâ Hora, lutte que Masaryk soutint vaillamment jusqu'à la fin, malgré le reproche de cynisme et de trahison qu'on lui jetait. Il montra la même force d'esprit et de caractère dans la campagne qu'il mena, en 1899, en faveur d'un juif nommé Hilsner condamné pour meurtre d'une jeune fille- tchèque. Sans fléchir devant les pires injures et les soupçons de l'opinion publique excitée, il continuait son apostolat de probité et de vérité.

« De chacun de ses combats, il sortait meurtri, mais grandi. Le nombre de ses disciples grossissait peu à peu; il groupait autour de lui les âmes les plus généreuses, les cœurs les plus droits, les intelligences les plus fermes. Il leur prêchait la dignité de la vie, le mépris des transactions basses et des complaisances viles, la haine de l'oppression, le culte du droit. Son enseignement, comme celui de Quinet, se résume en un mot: Sois une conscience... Par là, tu seras heureux et par là, tu seras puissant. »

M. Denis retrace, en quelques mots, le rôle politique de Masaryk au Parlement de Vienne et l'évolution logique qui devait conduire dans les rangs des ennemis déclarés de l'Autriche l'ancien « réaliste » qui avait cherché à s'entendre avec Vienne. « Nous tous en Bohême, dit-il au Reichsrat, nous sommes le peuple de Hus, de 2izka, de Chelôick^ et de Coménius. Pas Un homme de chez nous qui, à l'appel de ces noms, n'éprouve une émotion dont vous ne pouvez ici avoir aucune idée. Si vous pratiquez une politique de raison, nous suivons la voie de Coménius. La tâche du Parlement est de faire de l'Autriche une grande puissance, une puissance de civilisation. »

« Quelle idée pouvait bien se faire de Coménius, remarque avec malice M. Denis, le baron d'iCrenthal qui, suivant l'expression de M. Steed, avait en quelques mois créé autour de la Chancellerie autrichienne une irrespirable atmosphère de mensonge et de duplicité? Pour se préparer un prétexte d'écraser la Serbie, il ourdit cet infâme procès de Zagreb que Masaryk dénonça au monde. Le jour où, à Zagreb d'abord, et plus tard à Vienne, après une enquête minutieuse et irréfutable, il révéla les faux qualifiés dont la Chancellerie s'était rendue coupable, il rompit définitivement avec les Habsbourgs et avec l'Autriche. Cest que, dès lors, il avait acquis la conviction définitive que la suppression du vieil édifice fondé sur la terreur et le mensonge était une nécessité de salubrité publique.

« Aucun fanatisme national ne l'animait; il ne cédait pas à un entraînement de l'imagination. Il acceptait les conclusions qui lui étaient dictées par sa raison et par l'expérience. — Qu'exigeait les peuples? — La paix. — Elle est impossible tant que subsiste un empire qui est fondé sur l'oppression et qui n'a jamais loyalement accepté le principe de l'égalité des races. — Quelle est la condition du progrès? — L'amour du prochain. Mais comment concilier l'amour du prochain avec un régime qui n'a pour loi que le privilège? L'ordre social ne saurait avoir d'autre base que la dignité du citoyen, fondée sur le respect de soi-même et le culte de la vérité. La dynastie des Habsbourgs d'autre part n'a jamais connu d'autre moyen de gouvernement que le mensonge, d'autre fin que le triomphe de la force brutale. Entre elle et le monde nouveau qui veut naître, aucune conciliation n'est possible. On ne pactise pas avec les d'i4irenthal et les Tisza. »

Je ne résiste pas au plaisir de citer encore ces quelques lignes qui terminent les lumineuses pages de M. E. Denis:

« Le peuple de Hus, de Chelcicky et de Coménius méritait d'avoir un pareil chef pour premier répondant devant l'Europe. Cest un phénomène assez rare dans l'histoire, et peut-être unique, qu'un peuple remette ses destinées à un homme, parce qu'il a été un grand homme de bien. L'expérience valait d'être tentée. Depuis si longtemps, les peuples abandonnent leur sort à des aventuriers sans scrupule et sans conscience, que l'on s'explique qu'après tant d'essais malheureux, ils essaient de changer de méthode. Peut-être s'en trouveront-ils bien. Après tout, il n'est pas démontré qu'il suffise d'avoir une âme médiocre ou basse pour être un grand pasteur d'hommes. »

BIBLIOGRAPHIE

Jean Vie : La littérature de guerre. Manuel méthodique et critique des publications de langue française (Août 1916) Préface de M. Gustave Lanson. Deux volumes in — 16. Pavot et Cie, Paris, 1919.

En deux forts volumes, Monsieur Jean Vie a réuni et classé celles des publications de guerre parues jusqu'en Août 1916 qui lui ont semblé comme l'expression de l'opinion publique. Il n'a, par conséquent, tenu compte que des ouvrages d'une certaine importance susceptibles de témoigner de l'état d'esprit de cette époque. La tâche qu'il s'est ainsi fixée et qui est novum dafts l'histoire de la bibliographie n'était pas facile. L'auteur ne ;:r. contente pas de donner des listes d'ouvrages ; il les classe, il tes apprécie et se permet même de dire ce qu'il y manque ou ce qui ne devrait pas y être. Les analyses qu'il donne en quelques traits extrêmement précis, forment un guide sûr. De plus, groupées dans un ordre strictement logique et chronologique, elles reflètent clairement tes tendances de la période où tes livres parurent.

Ce n'est qu'après une préparation de plusieurs mois, que la rédaction des premières pages de cet ouvrage a pu commercer. Il fallait procéder au dépouillement minutieux de toutes les revues (23) et de toutes les publications parues en français soit en France ou dans les Etats alliés. Exact et consciencieux, Monsieur Vie indique le format, le nombre de pages, le prix et la date des volumes. Quand l'ouvrage ne porte pas de date — ce qui arrive assez souvent — te bibliographe tâche de trouver l'époque du dépôt légal et pousse parfois ses recherches jusque chez l'imprimeur. Chaque ligne, chaque mot nous apporte donc la preuve qu'il s'agit là d'un ouvrage solide et que nous pouvons en toute confiance nous laisser guider par lui. La table alphabétique des auteurs — en dehors d'un index analytique des matières — contient plus de deux mille trois cents noms et plus de quatre mille trois cents références.

Cela indique l'importance du livre. Les futurs historiens de la guerre, à qui Monsieur J. Vie a si bien préparé la besogne, espèrent qu'il ne s'arrêtera pas en si bonne voie et qu'il leur apportera bientôt la suite de son ouvrage. La question Tchécoslovaque trouvera alors une place plus large dans cette biblio-

Ut 822 —

graphie, car les œuvres qui lui étaient consacrées, se sont failes de plus en plus nombreuses au fur et à mesure que la guerre avançait. Nous avons donc un intérêt tout particulier à voir complété le si utile travail de Monsieur Vie.

Sky.

ÉCHOS ET NOUVELLES

Les élections municipales dans la République Tchécoslovaque.

Les élections municipales sont terminées en Bohême, en Moravie, en Silésie. En Slovaquie, elles ont dû être ajournées par suite de l'invasion de l'armée rouge hongroise. Les élections ont eu lieu sous l'impression des événements en Slovaquie, dans le plus grand ordre et le plus grand calme.

Le résultat obtenu fournit la preuve de la justice et de l'impartialité absolues dont le gouvernement a usé vis-à-vis des partis politiques. Pas de pression, pas de géométrie électorale, pas de machinations particulières pour fausser l'opinion du pays: chacun était libre de voter pour les listes dressées et d'après sa' conscience. Pour la première fois, les femmes ont voté.

Voici les résultats des élections:

Bohême: Total des votants:

Voix tchèques:

2,185.588, soit 66.01 %.

Voix allemandes:

1,087.371, soit 33.09 %.

Voix juives:

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